CHAPITRE VII
Les Arts appliqués : Le Meuble, etc.
La solidarité du meuble avec l'architecture à travers les siècles, est flagrante. Et, il est non moins évident que l'architecture est un document humain par le reflet des mœurs qu’elle semble avoir cristallisées. Aussi bien les chefs-d’œuvre seuls persistent à travers le culte de la beauté séculaire, et il serait injuste de ne pas supposer, à côté des plus rares pièces d’ébénisterie, des pièces plus humbles qui personnifieraient le mobilier du peuple, les autres symbolisant celui de la cour.
Mais, toujours, dans l’histoire, juge-t-on d’un peuple par l’image de la cour, parce que c’est de ce centre que rayonnent le luxe et la magnificence dont l'art vit exclusivement, parce que le bon ton comme
le grand air est régi par la cour qui plane despotiquement sur les altitudes et absorbe les privilèges. A la joie du règne de François Ier, joie dont toute l'esthétique se réjouit dans une exaltation décorative, succède avec Henri II, une austérité qui dicte à l'ornementation une répression caractéristique et, de même, avant le brillant avènement de Louis XIV, Louis XIII porte un front soucieux que tout son style reflète. Il importe donc, pour apprécier équitablement un style, de vérifier soigneusement la mentalité des grands qui y contribuèrent. Car les artistes, en subissant la mode de leur temps, tempèrent ou lâchent la bride à leur idéal suivant le caprice de l’heure et des événements et, ils enfantent aussi volontiers, bien que différemment, dans la joie ou dans la douleur.
Suivons donc avec intérêt le mouvement d’idées d'une époque avant de rêver sur une moulure, et guettons le signal qui part uniquement de la cour, car les donjons mornes comme les riants châteaux, seuls demeurent en témoignage du passé, tandis que la chaumière paysanne n'a pas survécu à sa modestie. Il en est de même des beaux meubles que les musées ont uniquement sauvegardés, et néanmoins, répétonsle, il y a place dans notre imagination pour un meuble simple dont le pittoresque ferait toute la valeur. Gardons-lui une place distincte parmi la vision des pièces les plus somptueuses; il ignore les riches
LE MEUBLE
sculptures, certes, mais ses lignes et volumes, mais
Fig. 83. — La Vierge au voile, par Raphaël (Musée du Louvre).
sa silhouette, se réclament impérieusement du style luxueux dont il est simplement l’ombre rationnelle.
Aux siècles nomades un mobilier instable ; c’est le fait du moyen âge dont les coffres ou arches, dont les tables et sièges pliants, représentent l’impossible vie paisible et, sous la Renaissance, le mobilier commencera à devenir permanent. Au fur et à mesure, les types de meubles se multiplient et, le confort finalement naît au bout de la sérénité. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Pour l’instant, les meubles essentiellement architecturaux de notre bel art gothique commencent à céder progressivement devant les formes de la Renaissance italienne, surtout dans la France centrale et l’Ile-de- France ; c’est l’avènement d’une expression peut-être „ davantage affranchie de l’architecture (hormis sur la façade) et, au surplus, on inaugure au xvie siècle les buffets à deux corps dont la nouveauté, avec celle des cabinets, inspirera la plupart de nos meubles modernes.
Il y a entre les meubles du moyen âge et ceux de la Renaissance, la meme différence qu’entre les architectures de ces deux époques; moins de grandeur sous la Renaissance mais davantage de séduction et, l’ornementation du meuble à l'égal de celle de l’édifice, s'est transformée. Aux fins décors en nervure et en basrelief tendent de plus en plus à se substituer des sculptures en ronde bosse et, la figure humaine apparaît comme motif de décoration remplaçant souvent.*
LIE MEUBLE
Fig 84. — Tombeau, de Laurent de Médicis par Michel-Ange.
la colonne ou les colonnettes; alternant aussi avec elles sous forme de cariatides, de gaines, de termes, de télamons, et, leurs dérivés dans le domaine du chimérique ou du fantastique, satyres, faunes, centaures, dauphins, chimères, etc., ajoutent à la fantaisie d’un ensemble spirituel et vivant complété par des guirlandes, cartouches, emblèmes (ceux-ci dans une pensée moins héraldiques, plus gracieux que le blason du moyen âge), rinceaux, trophées, bucranes, etc. Ornements à l’antique, certes, mais plutôt profanes pour rire, tellement ils manquent de gravité.
« Elle (la Renaissance) observe René Ménard, n’a pas retrouvé l’ampleur de l’acanthe romaine, ni les élégantes symétries de la palmette grecque, mais elle a repris ces types oubliés pendant le moyen âge, en y mêlant des mascarons, des fleurs ou des fruits, elle y a semé des figures et des animaux réels ou fantastiques, et elle a su racheter l’aspect parfois un peu grêle des ornements qu’elle chérissait, en les combinant avec des volutes et des enroulements simulés, qui présentent souvent l’apparence de copeaux ou de bois menuisé. Cette recherche des bandes plates se contournant dans les rinceaux ou dans les cartouches, parmi les arabesques et les feuillages, est peut-être ce qu’il y a de plus caractéristique dans l’oinementation de la Renaissance française. Les rinceaux sont presque toujours conçus dans un mode symétrique,
puisque le centre est habituellement un masque, un médaillon ou une ligure d’où partent les arabesques et les enroulements de feuillages qui se développent sur les côtés, mais il y a un tel caprice et une telle liberté dans ces ornements accessoires, que l’idée de fantaisie frappe notre esprit avant qu’il n’ait saisi la structure toujours très méthodique des combinaisons qui le charment. »
Combinaisons, dessins, sculptures, très nettement en lumière ou peintures vives qui,
LE MEUBI E
Fig. 85. — Moïse, par Michel- Ange.
contrairement à l’esprit du moyen âge, s’adaptent à toutes matières indifféremment, au mépris de leur convenance propre.
A côté des buffets précités, voici des crédences, bahuts, cabinets, qui, avec des salles à arcs-boutants voûtés, avec de grands sièges et chaises à arcatures rangés tout autour de la salle, constituent en grande partie le mobilier civil de l’époque.
« Tous les meubles dont la forme n’est pas strictement commandée par un usage vulgaire et journalier, écrit H. Havard ( Les Styles ), s’enveloppent de vraies façades de palais, les pieds des sièges s’arrondissent en colonnes; armoires, buffets, cabinets et crédences revêtent l’aspect de minces édicules surmontés de frontons, décorés de niches et de pilastres, enrichis
de bas-reliefs, de tables d’attente et d’entablements.
« Mais, quelques variations que l’artiste exécute, aucune de ses créations n’échappe au caractère qui domine l’évolution. Le développement en largeur partout s’accentue, les lignes horizontales prennent une importance précédemment inconnue. Ce sont elles qui donnent non seulement à la structure du meuble, mais aussi à son ornementation, sa signification et son importance. »
C’est que maintenant l’art va jouir d’une liberté individuelle qu’il ignorait précédemment, et, l’observation de H. Havard, relativement à l’aspect de « vraies
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façades de palais » dont s'enveloppent les meubles, ne signifie pas que ces meubles accentuent leur préoccupation architecturale.
Effectivement, répétons-le, le meuble se dégage peu : à peu, à l'époque de la Renaissance, i des formes de l’architecture, si toutefois il affectionne ses atours et apparences décoratives.
Ces dernières, d'ailleurs, variant autant au gré des régions de France et des époques de la Renaissance française que selon la facture des pays étrangers. Et voici que s'embrouille fâcheusement la « géographie de meuble » dont quelques auteurs ont parlé...
Ne nous préoccupons pas, d’ailleurs, de cette géographie périlleuse où l'on risque de mêler les écoles de Tours, de Troyes, de Normandie, de Bretagne, etc. (nous verrons plus loin, lorsque nous parlerons du style Henri IJ, une école de menuisiers davantage pré-
Fig. 86. — Buste d'enfant.
par Luca Délia Robbia.
cise) avec une insouciance égale à la fantaisie que les huchiers-menuisiers apportèrent dans leurs chefsd’œuvre aux caractéristiques si contradictoires.
Continuons seulement d’indiquer les signes reconnaissables des meubles de style Renaissance en général, style d’une élégance et d’une distinction qui ne feront que croître, au fur et à mesure qu’ils toucheront à leur plus réelle personnalité.
Armoires à deux corps recouvertes de marqueterie; cabinets à l’antique, stalles décorées d’arabesques au-dessus desquelles figure une rangée de tableaux en marqueterie représentant des sybilles, des anges, des chimères tenant des banderoles, placés sous des portiques à colonnes.
Et ces tableaux, surmontés de bas-reliefs, bordés de colonnes et de moulures, sont couronnés d’une corniche formant dais dont les côtés extérieurs offrent des pinacles et des à-jours. Panneaux étroits décorés de légers bas-reliefs, au-dessus desquels sont des architectures ogivales supportées par des colonnettes. Ces panneaux étant partagés au milieu par une colonne et surmontés d’une galerie ajourée.
Panneaux divisés par des colonnettes engagées sur la partie inférieure desquels on aperçoit, dans des feuillages, les salamandres ou l’F de François Ier ou bien le hérisson de Louis XII, la levrette d'Anne de Bretagne, TH de Henri II si souvent mêlé au crois-
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sant de Diane de Poitiers ; coffres en bois au soubassement orné d'arabesques formant niches garnies de scu ptures; dressoirs en chêne, aux vantaux à mc-
Fig. 87. — - Statue de Coleoni, par Verrocchio.
daillons ou à écussons entourés de guirlandes de feuillage à nervures très saillantes.
Frises au milieu desquelles grimace ou sourit un mascaron d où sortent des rinceaux de feuillages légers. Cariatides accolées tenant des fleurs et des fruits, séparées par des niches à personnages.
Cabinets (d’origine certainement orientale) aux proportions de jour en jour plus amples. Ces cabinets compliqués, ordinairement montés sur des tables, et composés essentiellement d’un coffre à battants, rempli de casiers et de ti roirs , avec layettes et compartiments à portes indépendantes.
Armoires à deux corps et à quatre vantaux incrustés de marbre ou bien parés de bas-reliefs sur fond doré.
Coffres dont les figurines sculptées sont symétriquement séparées par des pilastres à grotesques, surmontés de petits génies, cernés de balustres, de moulures antiques : à godrons, à oves, à entrelacs, etc.
Et ces coffres (qui ont beaucoup perdu de leur importance à la Renaissance et disparaîtront sous Henri III), bahuts, sièges, cabinets partagent sou vent aussi avec les lambris, le riche revêtement de cuir ciselé et estampé d’origine flamande et espa
Fig. 88. — Buste d'enfant , par Donatello.
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gnole que des clous dorés accompagnent. C’est à Tltalie et à l'Allemagne (dès le temps de Charles- Quint) que nous sommes redevables des plus beaux cabinets. De ce pays vint la mode d’incruster les meubles de toutes sortes avec de l’os, de l’ivoire, de la nacre, courant en rinceaux légers sur le champ de bois jaspé et uni, et, en France, sous Henri II, cette charmante pratique fut aussi très en faveur.
Mais poursuivons l’étude de l'expression générale du meuble au point de vue décoratif.
Vantaux cintrés garnis de monstres aux corps terminés par des arabesques se faisant vis-à-vis; pilastres supportés par des figures d’animaux ailés, de griffons ou d’hommes accroupis ; tiroirs à renflement.
Panneaux ornés de trophées représentant des feuillets, des instruments de musique, des armures, groupés sans complication avec un caractère très
Fig. 89. — Rinaldo délia Lunaf par Mino da Fiesole (Musée de Florence).
particulier qui n emprunte ni à la noblesse de Louis XIV, ni à la galanterie du xvme siècle.
Deux trompettes entrecroisées et liées par un ruban qu’ se termine en deux flottants ondulés suffisent pour faire un trophée dont la signification primitivement guerrière, emblème de la Victoire sous
9HE mfy*
f^iG. 90. — Tombeau du comte Jean de Mérode et de sa femme Anne de Ghistelle. (église Saint-Dymphe, à Ghéel, Belgique).
les Romains, représentait jadis les dépouilles du vaincu...
Ni solennité, ni alanguissement dans ces emblèmes d’une expression uniquement artistique.
Couvercles bombés, pieds à griffes pour supports, montants à cariatides; cartouches tenus par des rubans, représentant des têtes de chérubins ; fleurons à enroulement, têtes de méduses, statuettes d’enfants entourées d’arabesques, placages en bois de
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plG 9p — Tombeau de Louis de Brézé (Cathédrale de Rouen),
chêne, décors de croissants, de chiffres royaux ou seigneuriaux, de devises, de masques, de festons, etc.
Meubles à volets peints, sculpture (moins vigoureuse et plus plate qu'au moyen âge) en général engouée d'une mythologie gracieusement adaptée au goût du jour, pour retourner à l’antiquité sans qu’il y paraisse; décors où les signes du Zodiaque, les dieux antiques, les saisons, sont célébrés pêle-mêle dans des feuillages légers, dans des rinceaux coupés d' Amours aux ailes déployées, de guirlandes de fleurs ou de draperies.
Consoles revêtues d’appliques de marbre de couleurs, à frontons brisés, damasquinages, incrustations de pâte blanche (travail à la moresque, à la bretture), de nacre, d'ivoire, en place de sculptures, etc.
Peinture en camaïeu, dorures.
Les pieds, les soutiens, les nécessités de la charpente du meuble, enfin, sont autant de prétextes à l'originalité qui les pare en les dissimulant (montants masqués par des chimères, par des termes gainés, anges formant des tenants, etc.).
Tout ce qui était sobre dans l’antique s’ouvrage maintenant; c’est la colonne dont les chapiteaux et les bases sont ornementés, tandis que le fût lui-même de cette colonne troque sa rameur contre une spi-
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raie désinvolte où s’enlacent des motifs de feuillage, à moins qu’elle ne soit annelée, cannelée, vermiculée perpendiculairement, à tambours (colonne française),
Fig. 92. — Cariatides (fragment) de Jean Goujon , au Louvre.
coupée de têtes d’amours ailés ou même remplacée par une cariatide.
Pieds de meubles disposés en éventail, pieds for-
més par des lions accroupis, par de grosses boules, par des termes ou des cariatides à tête de sauvage couronné, par des têtes de béliers, des figures d’aigle, des griffes, des grotesques.
Et le buffet à deux corps, les crédences (d’où dériveront un peu plus tard les dressoirs), les bahuts (supportant des pièces d’orfèvrerie et d’étain : écuelles, buires, flacons, pichets, aiguières), les coffres à arches, les dressoirs à baldaquin, les armoires, cabinets, etc., sont en bois de chêne, de
noyer ou d’ébène, parfois rehaussés de clous ou de cuir souvent rouge (bahuts et coffres), ou incrustés d’or, d’ivoire, etc., au goût italien.
Voici d’autre part, des chaises à coffre, des scabelles, remplaçant richement les bancs précédents, des caqueteuses, sortes de fauteuils volants, des chaises à accoudoirs supportés par de minces balustres, des sièges de sangle rappelant le fauteuil de Dagobert ; des tablesàbalustre dont les extrémités sont occupées par deux colonnes surmontées d’un bas-relief ; des manteaux de cheminées en bois sculpté sur lesquels apparaissent des hommes d’armes abrités sous un dais à clochetons dentelés; des chaires à dais, à arcatures, à hauts dossiers massifs ou ajourés, quelquefois peintes ou dorées ; des sièges seigneuriaux, capitulaires; de vastes tables massives à pieds nombreux réunispar des arcs-boutants, dits comptoirs ;des
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lits monumentaux à colonnes baguées et à rideaux soutenant un dais, un baldaquin.
Fig. 03. — Diane à la Biche, par Jean Goujon (Musée du Louvre).
A partir du règne de Henri II, les quatre colonnes
qui supportent le dais des lits abandonnent les cariatides pour les quenouilles. Ces colonnes sont simplement tournées ou affectent des formes de balustres ou
de fuseaux. Les panneaux des lits sont abondamment sculptés ainsi que le chevet. Et ces panneaux disparaissent vers la fin du xvie siècle sous des revêtements d’étoffe, tandis que Ton accède au lit surélevé à l’aide d’un marchepied.
Lits somptueusement recouverts de velours ou de
Fig. 93 bis. — Les Parques , so*e brodée; lits
groupe attribué à Germain Pilon vastes aux lormes
(Musée de Cluny).
carrées reposant
sur des pieds en boule ou en toupie.
Pour en revenir aux cabinets, en voici sous Henri II avec les « colonnettes supportant des frontons imités de la décoration des ornements 'antiques, tandis que les vantaux des armoires sont ornés de bas-
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reliefs dont la faible saillie rappelle les ouvrages de Jean Goujon et de Germain Pilon ».
En voici reposant sur quatre pieds, et rappelons que ces cabinets sont bourrés de petits tiroirs que l’on n’aperçoit que lorsque les grands battants de
Fig. 94. — Statue tombale de René de Birague , par Germain Pilon (Louvre).
bois formant armoire qui les dissimulent, sont ouverts. Voici des portes à tambour, etc.
11 n’est pas jusqu’aux cheminées et aux toitures qui ne soient décorées et d’une élégance de forme recherchée. Cela est le propre de la Renaissance que d’embellir unanimement et pour le plaisir.
Aussi bien, n’était la fantaisie extrêmement renouvelée de leurs sculptures, plus ou moins en relief,
exécutées avec un rare amour, les meubles de la Renaissance française (car ceux de la Renaissance italienne sont caractérisés au [contraire par la bizarrerie
de leurs mosaïques de pierres colorées et leurs figurines de cuivre) seraient plutôt monotones avec le ton monochromede leur bois presque exclusif.
Quantàla variété de ces meubles elle est réduite, en somme, à une beauté esthétique sans confortable, à un effet d’expression frappant surtout dans les vastes châteaux pour lesquels ils furent créés et où ils figurent éperdus de sculptures, mais non plus échevelés à la façon du gothique fleuri.
L’abondante ferronnerie du moyen âge, au surplus, a maintenant presque disparu, et Tébénisteriepropre-
Fig. 95. — Vierge de Douleurs, par Germain Pilon (Louvre).
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ment dite, traitée par des spécialistes, ne viendra réellement qu'au xvne siècle, car, i pourrinstantc'est la sculpture en ! plein bois qui domine (nous n'avons signalé la mode des incrustations que sous Henri II, et cette pratique durera jusqu’à l’époque de Louis XIV).
Il n’empêche qu’à l’énumération des beautés ornementales précédentes, mais toujours sous Henri II, énumération où fatalement se heurtent des répétitions de l’architecture au
Fig. 95 bis. — Les Trois Grâces par Germain Pilon (Louvre).
meuble, il faut joindre celles que donnaient les niellures d’or, les incrustations de racines d’essences dures, de bois des îles, de marqueteries teintées au fer chaud ou gravées. Mais nous partageons l avis de M. A. Champeaux lorsqu’il dit (dans le Meuble ), à propos des expressions de la fin de la Renaissance marquée par Du Cerceau et Etienne Delaune, « un peu tourmentées et bien éloignées de la belle ordonnance des grands artistes comme Jean Goujon et Philibert Delorme, entre autres », que les menuisiers, alors, avaient perdu leurs convictions. « Ils
supprimaient chaque jour une partie des sculptures et les remplaçaient par des incrustations de pâte, de nacre ou d’ivoire, faisant pressentir l’époque prochaine où ils suivraient les procédés nouveaux de l ébénisterie étrangère. »
L’art du bois, si brillant pendant le moyen âge et la Renaissance, malgré la résistance du menuisier contre l’invasion des essences exotiques, des appliques de matières précieuses, commencera d'ailleurs à fléchir dans les premières années du xvne siècle. L’association entre le rêve de l’artiste et la réalisation du maître menuisier deviendra par la suite moins intime.
A propos de cette mêlée superbe des artistes et des artisans, au xvie siècle, en dépit de la « hiérarchie des capacités », M. Lechevallier-Chevignard [Les Styles Français) constate que, grâce à la corporation (main-
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tien du contrôle efficace et respect traditionnel de la
profession) et à la maîtrise (qualité reconnue à l’homme placé hors pair par son mérite), cette alliance était des plus fécondes et témoignait de la part des artistes et artisans, d’un esprit de trempe peu commune vis-à-vis de tels « abaissements ». Puis l’auteur conclut judicieusement:
« L’art cherchant à embellir toutes choses, le meuble et l’ustensile, l’épée du gentilhomme comme le compas du géomètre ou le mortier du droguiste, son action se trouvait infiniment plus étendue qu’en nos temps d’industrialisme banal. Clouet, peintre au litre de la cour, pouvait donc , sans déroger , couvrir de croissants ci
Fig. 96. — Judith.
(Hôtel d’Escoville, à Rouen.)
d'emblèmes « de lin or et argent », l’intérieur d’un coffre du roi Henri II, et Cousin collaborer au livre de dentelles d’un imprimeur lyonnais... »
Nous donnerons maintenant quelques descriptions de meubles remarquables de l’époque Renaissance, qui viendront joindre leur intérêt à celui de nos gravures.
Voici des armoires dont les volets sont peints à l’huile par Bartheley dit Miniato, Germain Musnier et François et Jean Potier. François Seibecq, dit Carpy, maître menuisier et sculpteur venu d’Italie en France, a orné d'autre part, ces meubles, de même qu’il embellira avec son ciseau un jubé dessiné par Philibert Delorme dans la chapelle du château de Saint- Germain. Ce monument était à l’antique, soutenu par six colonnes d’ordre corinthien, avec les bases, chapitaux, armes royales et devises de Henri II.
Voici des armoires à deux corps nettement rattachées au style de Jean Goujon et de Pierre Lescot. Ces armoires, avec leur partie supérieure placée en retrait, font l’effet de deux dressoirs superposés. Aux angles sont des consoles sculptées et seulement dorées, revêtues encore d’appliques en marbre de couleur.
Il y a des armoires à deux corps à vantaux doubles ou unique, garnis de médaillons allégoriques.
Beaucoup sont soutenues par des colonnettes et l’on
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en cite une remarquable, parmi ces dernières « dont
Fig. 97. — Miniature.
la partie supérieure offre un large bas-relief cintré représentant l’Amour couronnant Vénus, accompagné
de deux statuettes de Bacchus et de Mercure placées de chaque côté dans un entre-colonnement ».
Voici « un meuble à deux vantaux séparés par une figure debout et dont les angles sont, de chaque côté, flanqués d’une chimère. Sur les vantaux, on voit d’un côté David tenant la tête de Goliath et, de l’autre, Judith tenant la tête d’Holopherne : ces figures sont placées sur un médaillon ovale encadré d’arabesques, et la frise qui court en haut du meuble, formée de rinceaux où reposent deux figures couchées, est conçue dans le style élégant qui accuse l’influence de l’école de Fontainebleau. »
Voici un cabinet à deux corps qui se réclame également de l’école de Fontainebleau. Ses portes rectangulaires sont décorées des figures de Diane et d’Endymion, tandis que sa partie supérieure représente la Terre et l’Eau. Trois niches avec statues d’ivoire sont placées entre les colonnes des angles et celles qui séparent les panneaux.
Ces colonnes sont parfois annelées, quelques-unes même (dans certains dressoirs) sont brisées, en leur longueur, par des têtes ailées (styles d’Étienne Delaune et de Du Cerceau).
L’influence des sculptures de Jean Goujon sur les travaux de menuiserie s’accuse durant la belle période de la Renaissance, et des bas-reliefs délicats passent de l'édifice sur le vantail des meubles, sur la
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« ceinture » des sièges. Les plafonds, les lambris, les portes se disputent également ces délicieux enjolivements à fïeur de bois.
Fig. 98. — Dressoir.
Meubles d’architectes, a-t-on dit, à propos des œuvres (des armoires à deux corps principalement) inspirées de Jean Goujon, et c’est là désigner une des conceptions la plus réussie sinon la plus caractéristique de l’époque de Henri II, époque où,
répétons-le, le meuble avait principalement une structure architectonique.
Autres artistes du meuble célèbres sous la Renaissance : François Rivery, menuisier en titre de Catherine de Médicis, Hughes Sambin, Riolles, Richault, Louis Uupuy, Jean Huet, Noël Millon, Gilles Bauger, Clément Gosset, Etienne Cramoy, ce dernier qui, sous la direction de Pierre Lescot exécuta notamment les modèles des planchers et de l'antichambre de Henri II, au Louvre; Jean Jacquet qui, pour le même palais, fournit « quatre chandeliers en bois de noyer, à cinq branches et en forme de' vases à godrons, portant des mascarons et des frises à l'antique » ; Ambroise Perret, auteur du modèle en bois de noyer d’un vase en forme de table carrée servant de drageoir, que les orfèvres italiens dressés par Benvenuto Cellini, devaient fondre en métal précieux, Pierre Coussinault, employé à la décoration du jardin de la Reine à Fontainebleau, etc.
Tous artistes entraînés dans leurs conceptions par des maîtres comme Jacques Androuet Du Cerceau et Étienne Delaune dont nous vantâmes, au chapitre de la gravure, l’esprit du burin, par des Jean Goujon et des Pierre Lescot au génie divers, aussi orgueilleux que condescendant. Et de cette communion d’art où les chefs-d’œuvre semblent se fondre tant ils sont harmonieux,résulte cet essor unanime des expressions de
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beauté merveilleuse. Les spécialités professionnelles n’apparaissent guère parmi cet élan d’enthousiasme en commun, et d’ailleurs, des Michel-Ange, peintre, sculpteur, et architecte, des Vinci, peintre, architecte, sculpteur, ingénieur, des Cousin, peintre, verrier, dessinateur et graveur donnent un sublime exemple d’une esthétique quasi-divine parce qu’elle sut s’affranchir des préjugés humains, dans une heure il est vrai, exceptionnelle.
La Renaissance marque, au résumé, l’éveil brillant de l’ébénisterie, de la ciselure, de la reliure et del’orfèvrerie, du vitrail, de l’émail en manière de peinture [émail de Limoges) et de la céramique chantée par
Fig. 99. — Fauteuil caqueteuse.
Luca délia Robbia, en Italie, par Bernard Palissy en France, et de la faïencerie d’Oiron et de celle, aux chefs-d’œuvre anonymes, d’Urbino.
C’est le triomphe de la serrurerie comme de la bijouterie, mais de la 'petite serrurerie qui, au xvie siècle, atteignit au plus haut degré de perfection. Les clefs étaient alors aussi remarquables que les serrures, et les artisans en fer de Venise et de Milan exécutèrent des tables, des toilettes, d’une grande beauté et, dans le Nord de la France, dans les Flandres, sur les bords du Rhin, l’art de la ferronnerie ne fut pas moindre. Comme chef-d’œuvre de cette dernière expression, on cite le fauteuil exécuté par Thomas Bucker, en 1574, au musée de Kensington, à Londres.
Les premiers statuts de la corporation des serruriers de Paris datent de 1411 et ils furent renouvelés en 1543, sous François Ier, puis sous Louis XIV en 1652.
Quant à la bijouterie, après avoir développé son luxe en Italie, elle pénètre en France. Le goût de la forme, associée à la préciosité, est nouveau dans sa beauté, et déjà sous Louis XII, les bijoux sont d’une charmante, élégance. On relève, à cette époque, des anneaux d’or ciselé, émaillés et ornés de perles en
forme de poires, dits unions d’excellence. Jusque dans
les étoffes et les harnachements, les pierres et les métaux
Fig. 100. — Tabl<
précieux jouent un rôle d’embellissement que la vaisselle même se dispute. C’est César Rorgia qui, en 1499, donnera cette mode fastueuse aux seigneurs et, dans l’entrevue du Camp du Drap d’or, Henri VIII offrira à François Ier le riche collier qu’il portait au cou, tandis que le roi de France détachera de son habit un bracelet plus riche encore qu’il passera lui-même au bras du roi d’Angleterre.
Les bijoux tenaient alors une place prépondérante dans le costume et, d’après un auteur, Françoise de Foix, comtesse de Châteaubriant, « n’ayant pas de diamants dans ses splendides parures, lorsque François Ier lui donna l’ordre de remettre tous ses bijoux à la duchesse d’Étampes, sa rivale, les fit fondre en un seul lingot qu’elle lui envoya ».
Sous Henri II, les femmes étaient surchargées de bracelets, colliers, bagues d’après les modèles de Du Cerceau, de René Boyvris. La bijouterie flattée par l’art de tailler les pierres précieuses, si florissante à la fin du xvie siècle, s’épanouit enfin, sous la Renaissance et les colliers, les chaînes de cou sont à pendeloques. Nous retrouvons ici, naturellement, le nom de Benvenuto Cellini qui, entre deux épées, cisèle, pour les dames de la cour, des bagues à chatons, des broches et pendentifs merveilleux. Le maître italien nous a laissé d’ailleurs un chaud souvenir de son enthousiasme en faveur de la bijouterie, à qui il con-
l’orfèvrerie
sacre tout un chapitre dans son Traité d'orfèvrerie . Les bijoutiers de la Renaissance, d’ailleurs, ont choisi pour patron saint É loi , et ils ne font qu’un seul corps avec les orfèvres.
Michel-Ange, lui-même, et Jules Romain, ne dédaignent pas de donner des modèles de bijoux où,
Fig. 101. — L'un des côtés de la table précédente.
pour satisfaire au goût païen de l’époque, en réaction de l’art chrétien, des figures humaines rentrent dans le caprice de l’ornementation. Les bagues, un peu lourdes, animent leurs rinceaux, d’émaux, de cartouches, de banderoles et devises, tandis qu’un Ghiberti de Pollomolo cisèle de superbes miroirs agrémentés par Piera di Mona de précieux filigranes. Le poids de la riche matière n’est plus dès lors exclusif, c’est là une réelle révolution dans l’ornementation, au
bénéfice de l’art. La vie déborde; les magnifiçues cortèges passant dans une clarté éblouissante où le costume, que nous verrons plus loin, prend sa part de chatoiement, de douceur et de grâce.
Mais Henri II, dont le style est plus grave, tempère un peu ce ruissellement de joie dans le luxe, et cependant il se pare de boucles d’oreilles que les seigneurs de la Cour portent aussitôt avec délices. Cette mode efféminée qui s’accentuera sous le règne de Henri III, contraste sigulièrement, on l’avouera, avec une vertueuse répression. Louis XIII, lui, au moins, ignorera la faiblesse d’un exemple aussi contradictoire lorsqu’il édictera des lois somptuaires. En attendant, Catherine de Médicis, l’épouse de Henri II, est constellée de bijoux, et ses mains étincellent de bagues magnifiques.
Bref tout n’est que profusion de beauté à cette époque où la France s'inspire de l’Italie, dans les écarts même du goût qui est la base traditionnelle de son art. Aussi bien notre puissance esthétique nationale prend toujours sa source dans la sobriété, et il faut lui savoir gré de n’avoir pas perdu la tête parmi tant d’artifices.
Il est vrai que notre génie sut, le plus souvent, dominer l’exemple étranger, et cela est si vrai que les chefs-d’œuvre français se distinguent tous des chefs d’œuvre italiens, espagnols et allemands, par le tact dans la mesure, à la fois de la forme et de la cou-