CHAPITRE VI
La Sculpture et la Peinture françaises au XVIe siècle
Nous avons dit combien, sous la Renaissance, l’exemple du moyen âge associant étroitement le tailleur de pierres, V « ymaigier », à l’architecture, s’était poursuivi. Et, c’est là le secret de la grande architecture, la communion de ces deux arts vivant l’un de l’autre, s’exaltant l’un par l’autre, l’un préparant les lignes harmoniques, l’autre les parant en vue d’une splendeur où toute une beauté se fond et triomphe également. D’ailleurs la sculpture n’abandonna guère l’architecture que lorsque celle-ci faillit au chefd’œuvre dans la compilation et les redites et, avant
d’être contrainte d’abdiquer son but essentiel d’accompagnement décoratif, elle prolongea l’unité de l’édifice dans ses jardins en terrasses. Finalement le statuaire prit le rôle isolé que nous lui voyons aujourd’hui, et, c’est dommage pour l’architecture que l’économie, en première ligne, ait présidé à cette séparation entre deux idéals si expressément faits pour s’accorder.
Voyez l’anonymat grandiose des statues enfouies au sein des niches de la Renaissance ! Elles sont inséparables de l’édifice dont elles exhaussent silencieusement la beauté. Et ces bas-reliefs et ces précieux ornements même, que l’on ne reléguait point jadis parmi les expressions secondaires, ne sont pas moins solidaires de l’architecture que les siècles nous ont donnée pour modèle.
Comment séparer, par exemple, le génie de Jean Goujon de celui de Philibert Delorme, dans l’évocation du charmant château d’Anet, de celui de Pierre Lescot pour la délicate fontaine des Innocents !
Ceci dit, nous parlerons des sculpteurs français du xvie siècle que nous arracherons un instant à leur gloire architecturale. Nous vîmes Michel Colombe, Claux Sluter (d’origine flamande) et les Justi représenter les écoles de Dijon et de Tours, au xve siècle, voici maintenant le nom de leurs dignes successeurs. En première ligne : Jean Goujon et Germain Pilon.
Jean Goujon que l'on surnomma le Phidias français et le Corrège de la sculpture, naquit en Normandie au début du xvie siècle et môurutà Bologne vers 1566. Citons parmi ses chefs-d’œuvre toutparfumés d’élé-
Fig. G6. — Galerie Henri 11 (château de Fontainebleau).
gance française et de pureté antique :1e jubé de Saint- Germain-l’Auxerrois (avec l’architecte Pierre Lescot) ; les Evangélistes (au Louvre); des Renommées et autres figures décoratives pour les châteaux d’Ecouen et d’Anet [dont la Diane à la biche ( fig . 93) est au Louvre] pour l’hôtel Carnavalet {fig. 64) ; les basreliefs de la fontaine des Innocents ; les cariatides de la salle dite « des Antiques », au Louvre {fig. 92);
l’ornementation des trois œils-de-bœuf dans la cour du Louvre (La Gloire et la Renommée , la Guerre désarmée et la Paix , etc.).
Germain Pilon, lui, se réclame pareillementdu beau style français de la Renaissance. Né et mort à Paris vers 1535-1590, ce maître décora le tombeau de François Ier et de Catherine de Médicis(dans l’abbaye de Saint-Denis), puis il travailla à la magnifique sépulture de Henri II. C’est aussi pour y déposer le cœur de ce prince que Germain Pilon eut l’inspiration de cette urne funéraire supportée par le célèbre groupe des Trois Grâces [au Louvre (fig. 95 ô£s)]. Autres œuvres au musée du Louvre : le monument de Valentine Balbiani , femme du chancelier de Birague, et celui de ce dernier personnage (fig. 94) : Effigie d'une femme morte; la Prédication de saint Paul , bas-reliefs, Vierge de Louleur\fig . 95), etc.
Sculpteur de haute expression, Germain Pilon, plus divers peut-être que Jean Goujon, triomphe aussi, semble-t-il, davantage que ce maître, dans la souplesse et la grâce, cette grâce alanguie qu’effleure un soupçon de décadence.
Au surplus, le génie des deux artistes se rattache à la tradition classique. Ils subirent l’empreinte antique et italienne tandis que Michel Colombe, vu précédemment, ainsi que Ligier Richier, Pierre Bontemps, dont nous allons parler, représentent la tradi-
tion réaliste française.
D'où, delà part de ces derniers sculpteurs , une éloquence plus directe, une sensibilité plus émouvante peut-être, parce qu'elle est davantage personnelle.
Ligier Richier (vers 1500-1567), continuateur, répétons-Ie, de la tradition française, fut l'interprète d'une vérité saisissante, et, parmi ses chefsd’œuvre, on remarque : la Mise au Tombeau, de l'église Saint- Etienne, à Saint-Mihiel [fîg. 73), et l’extraordinaire Squelette du tombeau de René de Ghâlons, dans l'église Saint-Pierre, à Bar-le-Duc. Puis ce sont : une Pietà, à
Fig. 67. — Maison dile d Diine de Poitiers, à Rouen.
Clermont, en Argonne, le Tombeau de Philippe de Gueldre, dans l’église des Cordeliers, de Nancy, la Vierge et Saint Jean, à Saint-Mihiel, etc. Le fils de Ligier Richier, Gérard, fut aussi un sculpteur éminent. Gérard (1534-1600) prit une part active aux travaux de son père et décora notamment, à Nancy, les nouveaux bastions de cette ville. Jean Richier, fils duprécédenl, mort en 1625, continua la tradition familiale avec des médaillons, notamment, conservés au musée deRerlin et Jacob Richier, enfin, frère de Jean, clôt cette lignée intéressante de sculpteurs lorrains. Jacob (1585-1640?) serait fauteur du Tombeau de Jacqueline de Harlay , à Lyon, du Mausolée de Charles de Neufville , etc.
Avec Pierre Bontemps, nous retrouvons les noms de Germain Pilon et de Philibert Delorme, maîtres auxquels Bontemps s’associa pour la décoration du riche tombeau de François Ier (1552) et à qui Ton doit encore le vase orné de bas-reliefs et de petites figures en ronde-bosse commandé par l’abbaye des Hautes- Bruyères, et dans lequel on enferma le cœur de François Ier, les bas-reliefs de Marignan et de Cerisolles, pour le tombeau du même prince, etc.
Le nom du sculpteur Jean Trupin, auteur des belles stalles de la cathédrale d’Amiens, vient ensuite sous notre plume, ainsi que celui de Bachelier dont le portail de la Dalbade, à Toulouse, est admirable.
Fig. 68. — Maison de V époque Renaissance, dite «de la Coquille», à Orléans.
Mais c'est tout l'anonymat des sculptures de la Renaissance qu’il faudrait ajouter à cette magistrale énumération si incomplète, cependant! Quel regret de ne pouvoir connaître le nom des créateurs de tant de pures merveilles ciselées dans la pierre et le bois ! Et ces artistes nous échappent d’autant qu’ils s'énonceront volontairement en la langue morte des antiques ressuscitée dans une expression italo-française, sinon toute italienne ou toute française, mais toujours d'après le modèle grec! Cela est frappant lorsque l'on examine notre pure école nationale, celle de Michel Colombe et de Ligier Richier, qui tous deux représentèrent simplement les caractères de leur temps ! C’est Michel Colombe qui immortalisa les types de la Touraine en leur costume au xvie siècle, et Ligier Richier a fait de même pour les Lorrains.
11 n'empêche que les sculpteurs classiques de la Renaissance ont laissé une note éclatante, reconnais- | sable à sa grâce, à sa finesse et à sa légèreté. La créature féminine qu'ils inventèrent, — car leur génie poursuivit la tradition, mais au goût délicat et intuitivement original du jour — , demeure hallucinante j avec la petitesse de sa tête au bout d’un long col, i avec son torse un peu court sur ses longues jambes, Et le modelé de ce corps mince et fuselé est délicieux et savant dans un décor spirituel toujours d’une signification claire et d’une grande simplicité dans l'élé*
Fig, 69. — Vieux Louvre (pavillon de l’Horloge), par Pierre Lescot.
gance; il demeure toujours bien français en un mot.
Nous savons enfin que la Renaissance remit en honneur la nudité, et, nous avons dit combien ce culte pour la nature sans voile, charme par son à-propos dans une époque aussi sensuelle, aussi voluptueuse et qui ne craignit pas de pousser au réalisme, en sculpture, jusqu’à copier ses têtes d’anges avec une saisissante vérité naturelle. L’Enfant Jésus est maintenant représenté nu et la Vierge offre son sein à l’allaitement.
Avant d’aborder la peinture qui, d’ailleurs, est d’un essor moindre, très singulièrement restreint même, malgré qu’elle ait progressé, à côté de l’architecture et de la sculDture, nous dirons quelques mots de l’art décoratif.
L’art décoratif, à l’époque de la Renaissance, sous l’impulsion générale du luxe assoiffé de beauté, devait être resplendissant. Il n’y manqua pas grâce à un potier de génie, Bernard Palissy, grâce à un orfèvre accompli comme F. Bnot, grâce enfin, aux Pénicaud, aux J. Courteis et aux Limosin, dont les émaux furent de la lumière et des gemmes emprisonnées, et à tant d’autres sorciers de la matière embellie et domptée.
Bernard Palissy, né vers 1510, mort vers 1590, découvrit après seize ans d’efforts et de ruineuses expé-
riences, le secret de l'émail dont on se servait en Italie et il reçut du connétable de Montmorency le titre d 'Inventeur des rustiques figulines du Roy et de
Fig. 70. — Cheminée.
| M*r le Connétable. Les rustiques figulines, dues à l'invention de Palissy, sont représentées par ces curieuses poteries émaillées, d'un intérêt plus scientifique qu'artistique, offrant des figures d'animaux en relief, par ces grands plats ou ces assiettes aux bords
singulièrement découpés ei meublés aussi de coquillages, de plantes, de fruits, d’arabesques, etc. que les musées du Louvre, de Gluny et de Sèvres conservent jalousement (cul-de-lampe du chap. vi et fig\ 46).
Grâce à Palissy, l’art de la céramique prit une grande extension et, les célébrés faiances d’Oiron (dites aussi de Saint-Porchaire, de Henri II et de Diane de Poitiers) lui doivent notamment la vie, car Nevers et plusieurs autres pays ne devaient pas moios profiter, pour leur gloire, de cette révélation. C’est à Oiron, dans les Deux-Sèvres, que l’on exécuta, en terre de pipe, ces précieux modèles cpii imitent les formes de l’orfèvrerie avec un décor des plus caractéristiques. Les aiguières, salières, coupes à pied avec ou sans couvercle, flambeaux, sucriers, compotiers, etc., fabriqués autrefois à Oiron, détachent sur le fond jaunâtre de leur matière, un lacis d’ornements colorés, incrustés dans la pâte, du plus précieux effet ( fig . 138 et 144).
Les céramiques architecturales du Pré d’Auge, aux pignons étagés, sont aussi à citer, à ce moment, tandis que Rouen, Nevers, Moustiers, etc., commencent à s’éveiller pour ne briller dans leur plus vif éclat, cependant, qu’à la fin du xvne siècle. De même, à l’étranger, les villes de Delft. de Nuremberg, d’Anspach, d’Alcora débutent avec succès.
Si nous abordons maintenant l'orfèvrerie, nous
Fig. 71.
— Portes de V église Sainl-Maclou (Rouen;
assistons naturellement à sa métamorphose dans le sens païen qui marqua l'esprit général de la décoration sous la Renaissance. Les artistes et les orfèvres reviennent à l'idéal noble et gracieux de l'antique et c’est le génie de Benvenuto Cellini qui inspire nos meilleures créations. Nous ne renverrons pas le lecteur aux lignes précédemment consacrées au célèbre ciseleur et sculpteur italien, Cellini, sans insister sur sa présence en France aux côtés de François Ier et nous compterons encore parmi ses distingués émules et compatriotes : le lombard Caradosso dont une Paix ciselée avec fronton et colonnettes en lapis-lazuli est conservée aujourd'hui à la cathédrale de Milan, et Agnolo di Viviano, Firenzuola, Rosetti qui ciselèrent les armes des Médicis ou créèrent leurs surtouts de table, etc. (voir fig. 146 et 149), un spécimen des merveilleuses armes et armures dues d'autre part, à nos artistes français.
Il faut indiquer, malgré ce radieux essor de l'orlèvrerie qui triompha plutôt dans les œuvres d’église 'châsses, reliquaires, etc.), le succès de la faïence dont le goût tendra de plus en plus à remplacer, dans la commodité et Féconomie, les coûteuses réalisations du métal.
Bref, en France, de nombreuses pièces d’orfèvrerie furent ciselées par nos nationaux sans qu'on puisse faire mieux, malheureusement, que de les leur attri-
buer. On sait seulement que Germain Pilon donna des modèles à Richard Toustain et, les noms encore de Pierre Mangot, de Pirame Triboullet, d’Etienne
Delaune dit maître Stéphanus, se rattachent vaguement aux plus rares chefs-d’œuvre qui demeurent en souvenir d’une poussée intensive de beauté.
Fig. 72. — Autel.
Quant à François Briot [né à Damblain-en-Battigny (Lorraine) vers 1560, mort au commencement du xvne siècle], nous n'hésitâmes pas à le classerparmi les plus brillants orfèvres, malgré que son œuvre se rattache plus rigoureusement à la poterie d’étain. Mais Briot, dont on considère avec raison, les aiguières, bassins (fig. 44) et autres créations, comme des merveilles de goût et de finesse, ne saurait être, plus on y pense, séparé dans l’immortalité d’un Benvenuto Cellini, meilleur orfèvre que sculpteur, surtout dans le sillon d’imitateurs fameux qu'il creusa à sa suite. Aussi bien, comme pour mieux se soudera l’éminente personnalité de Cellini, Briot fut comme lui un excellent graveur en médailles et c’est en cette qualité qu’il fut attaché à la personne de Frédéric de Wurtemberg, comte de Montbéliard.
Les graveurs en médailles français sont, au xvie siècle, mal représentés, car, en dehors des pièces du Lyonnais Jacques Gauvain, et de quelques grands médaillons attribués à Germain Pilon, nous ne voyons guère que des Italiens produire dans l’ombre de Benvenuto Cellini : Matteo del Nassaro, Benedetto Ramelli, Jacques Primavera dont François Ier et les personnages les plus célèbres de la cour sollicitent le talent.
Notons que la frappe des premières médailles, auparavant en métal coulé, date du règne de Louis XII
et que la plus ancienne de ces médailles est due à Michel Colombe, en commémoration de l’entrée du « Père du peuple » à Tours, en 1498. Mais les médailles gravées les plus anciennes remontent au règne de Charles Vil ; elles célébraient l’expulsion des Anglais (1451).
Fig. 73. — La mise au Tombeau, par Ligier Richier.
Nous en arrivons à la peinture sur émail. Celle-ci se substitue aux précédents émaux cloisonnés. De petits tableaux (car l’émail est peint et non plus champlevé) naissent alors, d’une couleur vive et charmante, pour la gloire des Limosin. Le plus remarquable des artistes de cette famille est Léonard I'r (né vers 1505, mort vers 1577). En tête des chefsd’œuvre de Léonard qui fut élève du Primatice, à
Fontainebleau, il faut citer les deux tableaux formés de la réunion de quarante-six plaques d’émail où, sur le désir de Henri II, François Ier et Eléonore d’Autriche furent représentés avec Henri II lui-même et son épouse, Catherine de Médicis (au musée du Louvre). Autres ouvrages : les portraits de François II, duc de Guise, d’Amyot, de Marguerite de Valois, etc., le plus souvent signés LL.
Quant aux Pénicaud, famille d’émailleurs dignes des précédents, ils nous révèlent en première ligne un Léonard, également, dit Nardon, né à Limoges vers 1470, mort après 1539. De Léonard Pénicaud : le Couronnement de la Vierge , Notre- Dame -des- Douleurs et une Pieta (au musée du Louvre), sans oublier un Calvaire et un Buste de la Vierge (au musée de Cluny). A côté de Léonard, un Jean Ier, un Jean II, un Jean III et un Pierre Pénicaud, ce dernier qui vivait encore en 1590, ne sont pas moins intéressants, et non seulement comme émailleurs, mais la plupart aussi comme peintres-verriers.
Parmi les peintres verriers se range, d’autre part, l’éminente personnalité de Jean Cousin. Nous ne résistons pas à citer ici ce nom que nous retrouverons à la peinture, parce que la pratique de l’émail semble se poursuivre dans l’art du vitrail aux translucidités subséquentes.
Jean Cousin dit l’Ancien i (né près de Sens, en 1490,
Fig. 74. — Cheminée.
mort à Paris vers 1560), malgré qu’il fut un peintre
1. Jean Cousin fils (1522-1594), souvent confondu avec son père, a illustré vraisemblablement le Livre de Fortune et le Livre de pourtraicture et peint sans doute les verrières de Saint-Gervais, à Paris.
remarquable et qu’on lui suppose un égal talentde dessinaleur et de graveur, voire de sculpteur, témoin le buste de François Ier et peut-être aussi la statue de l'amiral Chabot, au Louvre, et d’architecte, demeure surtout un verrier émérite. Du moins connaît-on mieux ses chefs-d’œuvre dans le genre, après ses tableaux dont nous parlons plus loin.
Les vitraux de Cousin dans la chapelle de Vincennes (?), ceux de l’église de Moret, de la cathédrale de Sens, de l’église de Villeneuve-sur-Yonne, du château d’Anet, sont des pages d'une haute éloquence.
A côté de Cousin, il faut citer aussi Robert Pinaigrier et ses fils. De Pinaigrier des vitraux dans les églises de Paris Saint-Victor, les Enfants-Rouges, Saint-Mern, Saint-Étienne-du-Mont, Saint-Gervais, et à l’église Saint-Pierre de Chartres, etc. P. Tâcheron, Jacquesde Paroy, Anquetil ont été encore des peintresverriers émérites.
Dans l’enchaînement de la matière précieuse, nous voici amené à parler de la tapisserie qui, d’ailleurs, prit au xvie siècle, en France, le pas sur la peinture comme les autres arts.
Nous avons dit la perfection à laquelle atteignirent les tapisseries des Flandres (et surtout de la Flandre septentrionale), au xve siècle, et le succès que les tapisseries d’Arras remportèrent en Italie, sous le nom d'arrazi, est à noter. Parmi les arrazi fameux, on
cite ceux qui furent exécutés pour le Vatican d’après les cartons de Raphaël.
Mais l’Italie ne pouvait demeurer en état d’infériorité vis-à-vis des Flandres à cette époque où elle avait imprimé le mouvement unanime de beauté dont tout le monde était secoué et le grand-duc Corne de Médicis créa à Florence même, une manufacture qui ne tarda pas à produire des tapisseries remarquables. Des fabriques d'arrazi furent, d’autre part, ouvertes par le duc Federico, à Mantoue, et par le duc Francesco Maria, à Urbin.
Venise enfin, devait se faire remarquer par la splendeur de ses tapis tissés de soie et d’or et c’est encore Venise qui fut le berceau de la dentelle à l’aiguille.
11 n’empêche que, pour en revenir à notre pays, l’essor de la tapisserie (fig. 136), en France au xvie siècle, fut des plus florissantes grâce à François Ier. Ce géné-
LE STYLE KENAÏSSANCE
reux souverain avait fait, il est vrai, initialement appel au talent de tapissiers flamands et italiens mais il apparaît qu’aussitôt installés à Fontainebleau, sous les ordres de Philibert Babon, sieur de La Bourdaisière (un français), et de Sébastien Serlio (peintre et architecte ordinaire de F1 rançois Ier, déjà nommé parmi les architectes italiens mandés en France), l'orientation de Fart qui nous occupe tourna sinon à notre avantage, du moins se plia à notre goût et rayonna bientôt de notre propre génie. Par de nombreuses commandes, le vainqueur de Marignan sut encourager les fabriques de Paris et même de Flandre, concurremment avec celle de Fontainebleau que Henri II devait protéger également. Sous ce dernier règne, Philibert Delorme dont nous savons la gloire architecturale, adjoignit à sa qualité d’architecte ordinaire et de surintendant des bâtiments royaux, le titre de directeur général de la fabrique de tapisseries de Fontainebleau qui, grâce à Henri II encore, devait trouver un digne écho à l’hôpital de la Pitié, à Paris, où les métiers à tisser de haute lice faisaient aussi merveille.
Comme type de la fabrication de Fontainebleau, citons une remarquable Histoire de Liane où, en dehors de la perfection du travail, on peut goûter l’intérêt des opulentes bordures tant en faveur alors; ces larges bordures d’une si vivante harmonie, d’une dis-
tinction sans pareille, inséparables du sujet qu’elles flattent sans jamais l’écraser.
Fig. 76. — Ensemble de style Renaissance.
(Musée Jacquemart-André.)
De la tapisserie nous glissons aux tissus dont la richesse, sous la Renaissance, ne pouvait manquer d’être supérieure. C’est à Tours que François Ier avait
installé des ateliers où des ouvriers venus d’Italie, travaillèrent les soies achetées aux Génois et aux Toscans. Tandis que les métiers de Lyon commençaient à revivre, on multiplia le nombre des mûriers qui devaient assurer son développement à notre industrie nationale.
Dès 1466, le velours ainsi que la soie, sont donc introduits à Lyon où l’on entreprend aussi, sur l’ordre du roi, l’opération du tissage d’étoffes d’or. Les plus riches satins et brocarts comme les draps les plus fins sont alors entrepris et on les rehausse des plus beaux dessins. La caresse irisée de l’arc-en-ciel qui s’était joyeusement élevé sur les ruines du moyen âge, logiquement s’éternisa dans le chatoiement de ces étoffes que nous verrons plus loin, au chapitre du costume, miraculeuses au toucher comme à l’œil.
Nous aborderons maintenant la peinture. Nous donnâmes précédemment les raisons de l’emplacement secondaire occupé, du moins dans notre texte, par la peinture à côté des autres arts. Il importe, hélas ! de souligner l’infériorité de cette expression en France vis-à-vis de l’Italie, si richef au contraire en maîtres de la palette.
« La peinture monumentale, écrit René Ménard, ne pouvait avoir en France l’importance qu’elle a eue de bonne heure en Italie, par la raison que notre archilecture ogivale ne présentait pas de grandes surfaces,
à décorer. Aussi la peinture s’est réfugiée sur les vi-
Fig. 77. — : La Vierge et V Enfant Jésus , école italienne (Musée Jacquemart-André).
traux et surtout dans les missels, où elle a produit des chefs-d'œuvre... » Et, c’est ainsi que les Italiens
furent nos maîtres, tout au moins dans la grande peinture.
Les peintres de France donc, après avoir suivi au xve siècle une direction sensiblement pareille à celle des Flamands mais principalement dans le portrait, se mirent à la remorque des Italiens et surtout du Primatice et de Rosso, élèves dégénérés de Michel- Ange et de Raphaël, qui constituent à eux seuls, l’école de Fontainebleau.
Léonard de Vinci, très âgé, appelé ainsi qu’Andrea delSartopar François Ier, en France, regagnèrent leur pays natal sans avoir eu la moindre influence sur notre art et, cela est piquant de constater que la facilité et le maniérisme d’un Primatice l’emportent sur le génie d'un Vinci, et que les Lorenzo Naldini, Niccolo del Abbate, Baldovini, Fontana et autres moindres artistes groupés autour du même Primatice doublé d’un Rosso, éclipsent la sensibilité exquise d’un del Sarto !
Ces peintres italiens nous séduisirent fâcheusement par l’éclat de leur facture et par le mensonge délicieux de leurs représentations mythologiques. Ils paralysèrent notre style national. Tout comme les Jean Goujon et les Germain Pilon s’étaient évadés, devant l’exemple italien, de la tradition française, si émue et si vraie tradition, par quoi les Michel Colombe et les Ligier Richier sont immortels, nos
peintres allèrent prendre le mot d’ordre à Florence,
Venise et à Rome. On n’est pas éloigné de reconnaître les traces de certain « snobisme » dans cet engouement pour l'étranger; ce qui tendrait à prouver que les mots les plus neufs remontent comme les sentiments qu’ils châtient, à la plus haute antiquité !
Effectivement, pour être moins dévelop pée qu’en Italie, notre peinture française témoigneau xviesiècle d’une rareté dans le sens de la beauté qui rachète le nombre. Voyez plutôt les maîtres réfractaires à l’italianisme ambiant, qui ont nom Clouet, Dumonstiers, Jean Beilegambe, Jean Cousin; goûtez la sincérité de leur expression si distante de cette virtuosité d’importation dont ils condamnent par des chefs-
Fig. 78. — Porlrait de Claude de Beaune (peintre inconnu) Louvre.
d’œuvre de patience, les résultats d’improvisation.
Deux mots maintenant, sur nos peintres éminemment nationaux.
Fils de Jehan Clouet né à Bruxelles dans la première moitié du xve siècle et dont le nom se retrouve parmi les artistes que le duc de Bourgogne s'était attaché, Jehan dit Jehannet (né vers 1485, mort en 1545) et François Clouet (né vers 1510, mort en 1572) furent des portraitistes d’une vérité et d’une puissance remarquables en leur précieuse naïveté.
De 1524 à 1528, Jehannet représenta deux fois François Ier et, le premier de ces portraits est conservé à Florence où il passe pour un Holbein. D’autre part, François Clouet, en dehors d’un portrait de François II enfant (au musée d’Anvers), chef-d’œuvre de délicatesse et de simplicité ; nous a laissé les vivantes images A' Elisabeth d'Autriche ( fig . 79) et de Charles IX ; sans oublier un François Ile t un Henri III (au musée de Berlin) qui témoignent encore d’une émouvante beauté ciselée dans une facture d’un charmeminutieuxetfrais.
A côté des Clouet, voici d’autres portraitistes : les Corneille, de Lyon, leurs rivaux dans la minutie délicieuse du dessin jointe à la fraîcheur du coloris. Voici les Dumonstier, toute une glorieuse lignée de peintres miniaturistes et pastellistes des rois de France, du xvie siècle au xvne. Mais nous citerons seulement ici Estienne dont les portraits au crayon,
malgré qu’ils ne valent pas ceux de Daniel, le plus célèbre de la famille, méritent néanmoins de retenir notre attention, grâce à l’expression si vivante avec laquelle ils traduisirent les personnages de l’époque que nous examinons.
Jean Bellegambe ensuite, malgré que dans son fameux Polyptyque d’Anchin il ait emprunté aux traductions de l’école de Bruges, doit être
compris parmi les
. „ . Fig. 79. — Portrait cT Elisabeth d'Autriche
peintres trançais par François Clouet (Musée du Louvre).
les plus originaux
du xvie siècle. Jean Bellegambe, né et mort à Douai (1470-1534), mérita le surnom de « Maître des couleurs», que ses contemporains lui donnèrent. Malheureusement, en dehors du chef-d’œuvre de haut shle que nous venons de citer, tout n’est que doute ou vague attribution.
Et l’on pourrait en dire autant des peintures de Jean Cousin (déjà vu au vitrail) dont on ne sait rien de précis en dehors du magnifique Jugement dernier qui
est au Louvre et d’une Descente de Croix (1521) au musée de Mayence.
En revanche, Cousin a laissé un authentique Livre de perspective et un savant traité sur les proportions du corps humain.
On jugera d’après cette énumération, du mérite essentiel de ces conservateurs prodigieux , autant qu’isolés, de notre gloire picturale française. Entre les pages dues à Tinfluence italienne, où PafTectation le dispute au maniérisme, et celles d’un Clouet, par exemple, il y a toute la mesure d’un regret : celui de n’avoir point triomphé cette seule fois, du modèle étranger.
Mais l’histoire de Part français nous fournira, hélas! d’autres témoignages de combats aussi impitoyables
entre la tradition antique et l’originalité. Au xviie siècle, Louis XIV imposera la dictature de Le Brun et, à la fin du xviii0 siècle, Louis David, au nom
Fig. 81. — Sainte-Famille, par Titien (Louvre j.
du dogme classique, mettra à mort le dernier Amour de François Boucher. Et, cette fois, les arts à l’unisson rentreront dans le moule académique qui est le tombeau de l’expression individuelle.
C’est par un rapide examen de la gravure, que nous terminerons ce chapitre.
L’invention de la gravure en creux sur métal est due à l’orfèvre florentin Finiguerra. La plus ancienne nielle ainsi imprimée : la Paix , remonte à 1452 et, Mantegna en Italie, également, excella bientôt
dans le genre où l’Allemand Martin Schongajier ne devait pas moins triompher. Puis, au xvie siècle, un Allemand encore , Albert Dürer exécuta des chefsd’œuvre du genre ainsi que Raimondi (Marc-Antoine), au pays de Dante.
La gravure sur bois progressa parallèlement à la
Fig. 82. — Portrait de Pierre Qulhe, gravure sur cuivre par François Clouet (Musée du Louvre). ® ’
avec A. Dürer, encore, etBurgkmair, Lucas Cranach, ses compatriotes.
En France, dès la fin du xve siècle, plus tardivement qu’en Allemagne et en Italie, apparaissent nos premières belles planches dues notamment à Anioine Bérard (auteur des gravures sur bois d’une Dame
des Morts , imitée d’Holbein). Ensuite, au xvie siècle, Jean Cousin donne des pièces très rares comme VA nnonciation et la Descente de Croix; puis, Geoffroy Tory, de Bourges, dont le portrait équestre de Henri 11 : ( Entrée du Roy à Paris , 1549) est admirable de finesse, et Jacques Duret, de Langres, dit le « Maître à la licorne » à cause de sa marque spéciale, viennent encore enrichir l’art de la gravure. On doit au burin de ce dernier, d’excellentes scènes de V Apocalypse et, Étienne Delaune (1519-1583), René Boyvin, d’Angers : (1530-1598). Pierre Woeiriot, de Bar-le-Duc, Salomon Bernard, de Lyon, sans oublier le célèbre Androuet Du Cerceau, avec ses trois Livres d' Architecture, n’ont pas moins célébré l'expression qui nous occupe dans des conceptions originales plutôt que dans des reproductions, d’un style, d’une fantaisie, d’un esprit et d’une légèreté marqués au coin de leur temps.