INTRODUCTION
Les anciens Grecs faisaient de l'Amour un dieu, mais l'Evangile dit mieux : < L'Amour vient de Dieu » (I. Jean, iv, 7), et plus encore : « DIEU est AMOUR ».
Comment, puisqu'il est le principe et la source de toute vie, et que le lien de tous les êtres vivants, — la loi et la condition de toute transmission de vie, — c'est l'amour, — ne serait-Il pas en effet, lui, le Dieu-Vivant, le principe et comme le foyer lumineux de tout l'amour qui rayonne dans Tunivers et qui y produit les vibrations de l'harmonique extase, le rythme de Téternelle poésie ?
C'est parce que Dieu est amour que le commande-
ment suprême de la Révélation évangélique est aussi un précepte d*amour : «« Aimez-vous les uns les autres. 4Ç Tu AIMERAS le Scigueur ton Dieu de tout ton cœur... 4Ç Tu AIMERAS tou prochain comme toi-même, » La Religion vraie, la seule à qui ce nom convienne, parce que c'est la seule qui nous relie en effet à son Objet, est celle où notre amour pour Dieu nous fait devenir, selon le mot de TApôtre, «« un même Esprit avec Lui » (I. Cor., VI, 17). A cette intimité d'union Ton n'arrive que par le dépouillement préalable de Tégoïsme, de l'envie, de l'orgueil, de la méchanceté, du péché, et par le revêtement de l'homme-nouveau, créé à l'image de THomme-Type, de Jésus-Christ ; — mais cette union sublime réalisée, c'est déjà la « vie éternelle », le ciel ici-bas. Heureux ceux qui en ont goûté les extases et lui sont restés fidèles à travers toutes les tentations du 4k monde » et les séductions des ivresses étrangères !
De cette charité idéale, céleste, qui donne dès à présent aux élus, avec le secret de la Vie en Dieu, le sens des béatitudes promises^ quel est le symbole sur la terre? Car tous les types de l'ordre surnaturel, divin, ont leurs prototypes, leurs symboles dans la nature, dans l'ordre matériel, dans les relations de l'humanité . « Ce qui est spirituel, dit saint Paul, n'est pas le premier; il est précédé par ce qui est animal ; ce qui est spirituel vient ensuite . Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre; le second homme est du ciel. Et, de même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste. » (I. Cor., xv, 46, et seç.)
Selon cette conception, de même que les douceurs de la paix au foyer domestique, quand chacun vit tranquille < à l'ombre de sa vigne et de son figuier », préfigurent, annoncent, dans la langue des prophètes, les
joies plus grandes encore de l'harmonie messianique, de cette paix « qui dépasse toute intelligence », — ainsi les ardeurs de Tamour terrestre, Tattrait qui rapproche Tépoux de l'épouse et met, au risque de la mort parfois, la bien-aimée dans les bras de son bien-aimé, peuvent être, à leur tour, une figure et comme la manifestation, dans l'ordre humain, de ces ardeurs du « feu sacré », de ces 4( flammes de TEtemel » qui, plus fortes que la mort et que le sépulcre, unissent à l'Eternel-Esprit les âmes qu'elles consument.
Le premier de ces amours, le « terrestre », est déjà de telle puissance qu'il est écrit : < L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et ils deviendront une même chair. » Pour connaître le second, plus impérieux encore et plus absorbant, comme il est aussi de nature bien plus haute, il faut, selon la Parole encore, non seulement être prêt à quitter son père et sa mère et tous les biens qu'on peut avoir ici* bas, mais renoncer à soi-même, oui, mourir à sot\ € porter sa croix », et consentir d'avance à tous les martyres, à tous les sacrifices, même à celui de son Isaac, si le Seigneur le demande, même à celui de la « bien-aimée », si la voix du « Dieu fort et jaloux » en fait
un DEVOIR.
Ainsi, l'amour humain, de deux cœurs, de deux êtres, jeune homme et jeune fiUe, qui se sont librement choisis et promis l'un à l'autre, cet amour a pu fournir au divin Educateur des éléments paraboliques pour figurer l'autre Amour, celui de l'âme fidèle pour le céleste Elu, l'Epoux de son âme. L'histoire, les drames de l'un : — ses traverses, ses dif&cultés, ses épreuves^ ses captivités, ses délivrances, ses victoires, — sont l'histoire et les drames de l'autre. Nous ne sommes pas de purs esprits, capables d'entendre de prime abord la langue de la mé*
tapbysique céleste, les pures abstractions du langage des anges, ht S3rmboli8me est dans les os, dans la chair et le sang de toutes les langues parlées sur la sur&ce du globe. VoiU pourquoi la Bible est ce qu'elle est : non pas une dogmatique ni un catéchisme, mais une littérature, c'est-à-dire une vie. On pourrait la comparer à un verger planté d'arbres divers, tous « ayant leur semence en eux-mômes selon leur espèce », tous donnant leurs fleurs et leurs fruits selon leur saison. A nous de profiter de toutes ces richesses en nous en assimilant la substance I Histoire d'un peuple, tour à tour choisi et rejeté, traits biographiques des < hommes de Dieu », poèmes, allégories, sentences gnomiques, harangues enflammées des prophètes, cantiques, stances lyriques, on trouve tout cela dans le Recueil de l'Ecriture inspirée, H s*y trouve aussi des drames, — car Job est un drame autant qu'un poème, et le Cantique des Canti^ çues, comme nous le montrerons tout ^ l'heure, est aussi un drame : le drame de l'amour fidèle aux prises avec les traverses des événements et les séductions de la puissance, de la richesse et de la jouissance. Ainsi tous les genres, toutes les formes littéraires, c'est-à-dire en somme tous les moules dans lesquels l'esprit hmnain pouvait recevoir et couler les données plastiques de la Pensée sur la vie, se trouvent dans la Bibles C'est pour cela qu'elle est, quoique d'inspiration divine, si profondément humaine. La parole de Dieu s'est faite chair et vie pour habiter parmi nous, pleine de grâce et de vérité, < Jésus, nous est-il dit, enseignait au peuple toutes choses en paraboles, et il ne leur parlait point sans paraboles, accomplissant ce qui avait été annoncé par le prophète : y ouvrirai la bouche pour des similitudes y par des paraboles Je publierai la sagesse cachée des temps anciens . »
Ne nous étonnons donc point que la Parole de Dieu contienne des livres qui, aux yeux d'une critique profane ou pour un jugement superficiel, gardent recelée leur moelle divine et ne laissent voir et apprécier que ce qu'il y a de plus extérieur dans leur enveloppe littéraire. -« L'homme animal, a dit sévèrement, mais justement, saint Paul, ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui ; aussi ne peut-il les comprendre parce que c'est spirituellement qu'on en juge. » (Rom., vin, 29.)
Tels nous apparaissent — quelle qu'ait pu être d'ail-, leurs leur érudition ou leur verve — tous ceux qui n'ont voulu voir dans le Cantique des Cantiques qu^un livre frivole, recueil de chants erotiques ou épithalama de l'amour sensuel. Voltaire, qui salissait souvent ce qu'il touchait, a profané ce sujet comme il a fait de l'histoire de la chaste Pucelle d'Orléans. Renan luimême a vengé de ces profanations le Cantique des Cc^ntiques quand il écrit : 4^ Les traits de détail qui peuvent paraître choquants à notre légèreté, trop portée à sourire, sont de ceux qu'on trouve dans toutes les poésies antiques. Voltaire a eu le tort de s'en égayer, et les croyants ont tort d'en être scandalisés.. . La pensée du livre, comme celle de tous les livres hébreux, est saine... Il montre dans l'esprit hébreu des qualités que sans cela on n'eût pas soupçonnées... On pourrait être tenté de croire qu'il n'y eut place dans le cœyr d'un tel peuple pour aucun sentiment de tendresse... Le Câmtique des Cantiques prouve que la partie purement humaine du caractère hébreu avait en son temps produit sa fleur. »
Mais, tout en défendant le Cantique d'être un ^ livre frivole », Renan n'y veut encore voir qu'un 4 livre profane ». Jugement tout naturel de la part
de ce sceptique distingué^ mais de parti pris, qui, dans ses commentaires comme dans ses histoires, a si mal cachée sous les chasubles dorées de son style et sous les vapeurs d^encens de son dilettantisme, le profond dénuement de sa foi et la pitoyable atrophie de son sens spirituel.
Assurément, je suis tout prêt à Tadmettre, il y a eu abus des interprétations mystiques de la part de beau coup de pieux commentateurs, tant protestants que catholiques. C^est assez arbitrairement, — car rien dans le texte du Canitçue n'autorise à faire cette application ou du moins à la présenter comme certaine, — que la plupart des traducteurs modernes, dans les sommaires qu'ils ont mis en tête des chapitres, selon la division ordinaire du texte reçu, ont introduit des gloses comme celles-ci :
Chap. I. — n époux de ce divin cantique est J\-C même ; V Eglise est son épouse, — Amour de V Eglise pour J,'C, — Elle tst persécutée. — Instruction que J,'C, lui donne, — Faveurs qtidh reçoit de J,'C. — Louanges que se donnent mutuellement J,'C, et son Eglise,
Ohap. n. — Amabilité de J.-C, et de l'Eglise, — Louanges quHl lut donne, faveurs dont il la comble (i), etc., etc.
Encore cette glose avait-elle pour elle l'autorité des Pères de l'Eglise, à commencer par Tertullien et son disciple Cyprien, qui n'avaient d'ailleurs fait que reprendre, en lui donnant une couleur chrétienne, l'interprétation de la Synagogue, pour qui la Sulammithe était Timage
(i) Traduction de Lemaistre de Sacy.
du peuple élu et Salomon celle de Dieu même ou du Messie attendu.
Voici en quels termes Bernard, de Clairvaux, (saint Bernard) , héritier de cette tradition des Pères, la résume dans son premier sermon sur le Cantique des Cantiques :
« Le roi Salomon, dont la sagesse était signalée, la 45 splendeur éclatante, les richesses innombrables ; le roi « Salomon, jouissant d'une profonde paix et recevant « les inspirations divines, chantait ainsi les louanges du 4; Christ et de TEglise et le mystère sacré de leur étcr- « nelle union. »
Ces explications par trop simples et par trop subtiles à la fois se heurtaient déjà à bien des difficultés de détail qui en montraient l'invraisemblance, si bien que, dès le temps d'Origène et à son dire, non seulement les païens, mais même certains chrétiens les tournaient en moquerie (i).
Mais combien plus arbitraires encore et plus singulières devaient être les interprétations postérieures de ces commentateurs catholiques qui ont voulu voir dans TEpouse du CantiqueySdit la Vierge Marie, soit l'Eglise romaine, soit même la papauté, et dans le miel, le gâteau de raisins, le vin et le lait dont il est parlé au cinquième chapitre, 4. la vision prophétique de l'Eucharistie » !... (2).
n était indiqué, comme il arrive toujours en pareil cas, qu'à ces témérités d'une mystique exaltée, dénuée
(i) Si ver aliquis ex his sit qui videntur credere et Scripturarum auctoriiaiem recipere,,* irridet et derogat (Comment,^ liv. I, cité par M. Bruston, dans la Sulammite),
(a) Si ron veut admirer dans tout leur épanouissement les bizarreries de ces interprétations symboliques, il faut lire : le Cantique des Cantiques et son interprétation conforme aux monuments de V orthodoxie, par Alexandre Guillemin. Paris, Gaume frères, 1839.
— iode tout sens critique, et versant dès lors aisément dans la crédulité naïve... ou trop avisée, répondissent les moqueries et même les blasphèmes d'une incrédulité non moins téméraire. On lui donnait beau jeu, et elle s'est hâtée de le prendre en main, pour le gâter d'ailleurs bientôt par son propre esprit de système et par ses vues trop grossièrement charnelles et naturalistes. A dépasser, dans la critique, la mesure des justes négations, on s'expose à prouver contre sa propre thèse, et c'est ce qui est arrivé à Voltaire, à Renan, au respectable Reuss lui-même, et à la plupart des commentateurs rationalistes.
Si le Cantique des Cantiques n'était, en effet, selon les jugements que nous avons déjà rencontrés, qu'un recueil de poèmes erotiques, qu'un chant d'amours profanes, d'où l'immoralité même ne serait pas exclue, comment rendre raison de la place qu'il a prise dans le canon des Ecritures saintes ? Comment expliquer que les Hébreux l'eussent mis au nombre de leurs « hagiographes » et que tous les Pères de l'Eglise, tous les Conciles, toutes les Eglises chrétiennes, tant catholiques que protestantes, aient été unanimes à recevoir cet ouvrage comme divinement inspiré ?
Dira-t-on : C'est parce que l'ouvrage était de Salomon ou portait son nom ?
Mais d'abord rien n'est moins fondé que l'opinion qui attribue à Salomon la composition de ce drame où il figure, il est vrai, .comme acteur, mais non pas précisément à sa louange, puisqu'il y remplit, comme nous le verrons, le rôle du tentateur, du riche et puissant libertin qui prostitue, en les dispersant, les mots et la poésie de l'amour, (i).
(t) La suscription placée en tête du poème signifie littéralement : le Cantique des Cantiques, lequel à Salomon,
Et puis, la personne même de Salomon, ce qu'on savait de son histoire et de ses mœurs, ne formait-elle pas assez, d'elle-même, un suffisant contraste avec la conception d'une vie sainte, sans qu'on y ajoutât encore l'espèce de défi de lui attribuer l'inspiration divine dans une œuvre qui aurait été si manifestement marquée du sceau des passions charnelles et des concupiscences les plus déréglées ?
Si donc Salomon n'a pas été, selon toutes les probabilités, l'auteur d*un poème où ses déplorables égarements sont exposés en pleine lumière, comment expliquer, nous le demandons encore, la place faite à cet ouvrage d'auteur inconnu dans le Canon du recueil sacré, dans l'hypothèse surtout où le Cantique ne serait que ce que les commentateurs que nous réfutons ont voulu y voir : un simple poème erotique, sans aucune intention morale ni religieuse ?
Mais c'est assez insister sur l'invraisemblance d'une thèse qui se réfute assez d'elle-même pour quiconque a, tant soit peu innée, la disposition du respect que les
ce qui pourrait s'entendre : pour Salomon ou didiè à Salomon y ou mémo : qui Rapplique à Salomon, La suscription n'est d'ailleurs pas de l'auteur du poème et peut y être une interpolation postérieure autant qu erronée. D'après M. Bruston (la Sulammite, p. 48), « le Cantique des Cantiques, antérieur en tout cas à l'exil, ne peut guère avoir été com-
g>sé et représenté (jue dans l'ancien royaume des Dix Tribus, 'ailleurs, ajoute-t-il, la plupart des images empruntées à la nature du nord de la Palestine, la forme araméenne de certains mots et la nationalité même de l'hérome et du berger qu'elle aime, tout cela tend à prouver que le poète était du royaume des Dix Tribus. Aussi la plupart des critiques pensent-ils que le Cantique des Cantiques fut composé dans ce royaume, pas très longtemps après la mort de Salomon. »
âmes pures ressentent toujours aux approches de tout ce qui est saint.
J'ai hâte d'en venir à l'explication relativement nouvelle, — quoique, à certains égards, depuis longtemps pressentie, — qui, tout en laissant au Cantique des Cantiques son sens littéral (ce qui n'empêche pas, comme nous le verrons, d'y joindre le sens anagogique), met en plein relief l'intention hautement morale du drame qui se déroule en ses pages et justifie pleinement, dès lors, la place que la piété des siècles lui a maintenue dans le canon des Saintes Ecritures.
C'est un drame, disons-nous. Et, en effet, la forme du dialogue éclate à presque toutes les lignes du Livre^ et ce dialogue met lui-même en scène divers personnages: Salomon, les < filles de Jérusalem », la Sulammithe, un Berger que l'héroïne du livre évoque souvent comme son bien-aimé, les compagnons de ce Berger qu'elle mentionne aussi, des frères qui l'avaient chargée de garder leurs vignes contre les renards qui en dévoraient les jeunes pousses, etc. Il est bien difficile, dès lors, de ne pas conclure à une composition de forme dramatique, et c'est sur quoi les commentateurs tendent de plus en plus à s'accorder aujourd'hui.
La difficulté vient de fixer, — vu le défaut d'indications formelles, — les contours exacts du dialogue, les noms et la qualité des personnages qui y figurent. Il en est comme d'une tragédie de Sophocle ou d'une comédie de Térence qui aurait perdu sa distribution onomastique et dont il faudrait, dès lors, reconstituer par supposition tous les rôles.
Or, c'est dans ce travail, où plusieurs exégètes ont échoué, o£i quelques-uns pourtant (J.-C. Jacobi, Ewald, Hitzig, etc.) lui avaient ouvert les voies en s'approchant de la vérité^ que M. Bruston, professeur d'hébreu â la
Faculté de Montauban, aujourd'hui doyen de cette Faculté, me paraît avoir excellemment réussi. Car, sous réserve de quelques divisions discutables du dialogue et de quelques attributions discutables aussi de ses personnages, le drame, tel qu'il Ta reconstitué dans son récent ouvrage, (i) se dégage avec Tunitéde son inspiration, rharmonie de sa contexture, Fintérêt tragique de ses épisodes, et enfin la haute moralité de ses conclusions.
Il est à peine besoin d^ndiquer ici ce plan, cet « argument > du drame^ puisque le lecteur aura tout à l'heure sous les yeux le drame même, rétabli sur ces données, et pourra juger par lui-même dePefifet de cette reconstitution . Il n'aura d'ailleurs qu'à se reporter à l'ouvrage de M. Bruston pour voir sur quelles bases le savant professeur a établi et justifié ses conclusions.
Qu'il nous suffise donc de résumer ici; d'esquisser à grands traits la pensée et comme la trame de la pièce, selon les éclaircissements de cette exégèse nouvelle.
La Sulammithe^ ainsi nommée de la petite ville de Sulem (aujourd'hui Sôlam, dans la plaine de Jizréel, au sud du Thabor) d'où elle est issue, est une simple fille des champs, « noire, mais belle » qui a donné son cœur et sa foi à un jeune homme d'humble condition comme elle, un berger (habitant ou originaire d'En-Guédi), dont elle se sait aimée autant qu'elle l'aime elle-même (2).
(i) La Sulammtie, poème dramatique en cinq actes traduit de l'hébrtu avec une introduction et des notes. Paris^ Fischbacher, 1894.
(3) M. Ledrain, dans son Histoire du peuple <f Israël, 2ièm\s ropinion que la bien-aimée du Cantique n'était autre qu'Abishag, la « Sunamite » « merveilleusement belle », dont il est question au I*' Livre des Rois (i, 3, 4) et qui fut tant aimée d'Adonija, le fils de David, si méchamment mis à
Commise par ses frères à garder les vignes, sous le chaud soleil qui a hâléson teint, elle n'a pas su défendre sa propre ^ vigne », son cœur, de cet amour qui s'est emparé d'elle ; elle a donc juré à son Berger une éternelle tendresse, et désormais la pensée de son bien-aimé, le souvenir de leurs entretiens et de leurs serments ne la quittera plus, la suivra dans toutes les circonstances où les traverses les plus inattendues de la vie pourront la jeter.
L'épreuve est en effet venue pour son amour et sa fidélité. Soit qu'elle ait été surprise dans une promenade trop aventureuse par des soldats chargés de la garde des murs de Jérusalem et qui, peut-être, se chargeaient aussi à l'occasion de fournir des recrues au harem royal (v, 17), soit qu'elle ait été cédée par ses propres frères à Salomon en échange d'une vigne qui lui appartenait et dont ils étaient les gardiens (viii,ii), nous la trouvons, dès le début du drame, captive au harem parmi les « soixante recrues^ les quatre-vingts concubines et les aimées sans nombre », qui composent le cortège féminin de Salomon et représentent dans son palais l'élément des voluptés et^ comme dira VEcclésiaste^ des « délices des fils des hommes 3».
Les aimées au milieu desquelles elle a été de force introduite prennent gaîment leur parti de leur situation: elles en sont fières, soupirant après les baisers du roi (i, i), enviant ses faveurs et son choix (i, 3-4). Aussi
mort à cause de cet amour même, par SalomoDi son frère (L Rois, n, 22-25).
Mais cette hypothèse, qui s^appuie surtout sur l'identification entre les deux formes du nom Sunem ou Suletn, est trop peu étayée par le texte du Cantique et prête en outre à beaucoup d'objections.
— iS —
quand elles entendent la Sulammithe soupirer après son berger (i, 7) et demander de le suivre là 4( où ses brebis paissent et se reposent à midi », sont-elles toutes prêtes à railler cette fille assez naïve et simple pour préférer la condition de bergère à celle de &vorite d'un grand roi (i^ 8).
Mais voici ce grand roi lui-même, Salomon en personne, qui, distinguant la jeune fille et la trouvant belle à souhait (i, 9-10), demande qu'on la pare « de colliers d'or avec des points d'argent ». Pendant qu'on apprête cette parure et que le roi s'est éloigné « au milieu de son entourage », le cœur énamouré de la Sulanmiithe s'épanche : 4( Son nard exhale son parfum ». Dans ime sorte d'extase ou de rêverie éveillée, elle parle à son bien-aimé Berger; elle croit l'entendre, et le plus suave des dialogues d'amour s'échange entre elle et lui, souvenir des exquises causeries d'autrefois ou concept de son imagination enfiévrée. Elle s'endort ou, conmie on dirait aujourd'hui, tombe dans une sorte d'hypnose extatique. Sur quoi, quelque femme du chœur, ou peutêtre le roi lui-même, revenu sur ces entre£iites, la prenant en pitié ou en respect, adjure les aimées, les « filles de Jérusalem » qui l'entourent, de ne pas la réveiller, ni d'essayer d'éveiller en elle un amour auquel elle n'aurait pas consenti (i).
La Sulammithe se réveille cependant (chap. n), mais c'est pour parler encore de son bien-aimé — le Roi ?
(i) Nous nous séparons ici, comme en d'autres points de détail, de M. Bruston qui met cette adjuration dans la bouche de la Sulammithe elle-même et traduit : « Ne réveillez pas l'amour jusqu'à ce qu'i/le veuille »; tandis que Segond, Ostervald et presque tous les traducteurs lisent : « Jusqu'à ce quW/f le veuille. »
non,maiile Berger — dont elle croit encore entendre U yoix :
C'est la voix de mon bien-aimé !
Le Toici, il vient, Sautant sur les montagnes,
Bondissant sur les collines.
Mon bien-aimé est semblable à la gazelle
Ou au faon des biches.
Le voici, il est derrière notre clôture,
Regardant par la fenêtre,
Epiant parles treillis.
Mon bien-aimé parle et me dit, etc.
Mais le doux dialogue qui revient à son esprit, l'entretien qu'elle évoque est interrompu dans cette même évocation par une voix plus rude, la voix de ses frères qui lui prescrivent, ainsi qu'à sa sœur plus jeune, d'aller aux vignes en fleur chasser les renards qui les ravagent (i). La Sulammithe répond en affirmant, à haute voix, ou comme en a parte^ sa ferme résolution « de demeurer fidèle à celui qu'elle aime et qui l'aime aussi d'un amour aussi pur que les lys au milieu desquels il paît son troupeau » :
Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui.
U foit pattre son troupeau parmi les lys.
(i) C'est l'explication de M. F . Godet qui pense que Tordre des frères s'adresse aux deux sœurs. M. Bruston,lui, suppose que les frères « font semblant de s'adresser à leurs voisins pour les prier de se saisir du jeune renard qui vient porter le ravage dans leurs vignes, c'est-à-dire dans le cœur de leur soiur ».
Puisi s'adressaot à son biea-aimé, eUo l'çmgage à ac retirer jusqu'au lendemain :
Jusqu'à ce que le jour se lève Et que les ombres s'enfuient
Mais elle y ajoute la prière de revenir, de revenir vite,
Semblable à la gazelle ou au Êton des biches...
Alors s'est produit Tévénement qui l'a séparée de son bien-aimé. Le bien-aimé n'est plus revenu, ou elle a été entraînée (vendue par ses frères ?) loin de son voisinage. Elle en est donc réduite à soupirer après lui ; elle le cherche nuit et jour; elle le demaqde aux gardes de la ville. Si elle le retrouve enfin, elle se promet bien de ne plus le lâcher jusqu'à ce qu'elle l'ait amené « à la maison de sa mère, dans la chambre de celle qui lui donna le jour ».
Après ce récit, le Roi — s'il a été présent à ces confidences — ou, comme nous inclinons plutôt aie croire, la femme qui tient l'emploi de chef du chœur, la cory* phée des aimées, voyant toute la profondeur et toute la pureté de son amour, prie de nouveau les filles de Jérusalem de ne pas essayer d'exciter en son cœur un autre amour que celui qui le remplit tout entier (m, 5).
A l'acte suivant (le III* d'après M. Bruston, lell» d'après une autre manière de scinder le drame) « la scène représente la porte du Nord, à Jérusalem ». Hommes et femmes sont assemblés pour assister au spectacle d'une pompe royale, à l'occasion de l'arrivée d'une princesse étrangère, probablement d'une fille de Hiram, roi de Tyr, qui va devenir l'épouse de Salomon et qu'une escorte armée de soixante guerriers (m, 7)
est allée chercher jusqu'à la région du Liban et du Senir, frontière nord du royaume .
Salomon et la nouvelle épouse s*avancent,portés sur une riche * litière de bois du Liban aux colonnes d'argent, au dossier d'or, au siège de pourpre, couvert de broderies, œuvre d'amour des filles de Jérusalem ». Celles-ci sont appelées à venir contempler la gloire du royal époux portant la couronne dont sa mère l'a couronné le jour de ses fiançailles et de la joie de son cœur.
Le dialogue qui suit entre Salomon et sa royale épouse était sans doute destiné, dans la pensée de l'auteur, à opposera au tableau de l'amour simple, profond et vrai, le tableau de l'amour superficiel, factice et sensuel ». Salomon complimente sa nouvelle épouse, décrit ses charmes et sa beauté, qu'il devine sous les voiles qui la couvrent H l'appelle « sa fiancée », sa « sœur » — - sans doute parce qu'elle est comme lui, de race royale. Elle est une « source d'eaux vives », pareille aux « ruisseaux du Liban », un 4^ jardin fermé » dont il espère que les parfums s'exhaleront pour lui. Tel est aussi le désir de son accordée royale, qui invite le roi à user de ses droits d'époux. Pendant qu'ils se retirent dans la chambre nuptiale, le chœur les accompagne de ce souhait :
Mangez^ amants» buvez, enivrez-vous d'amour !
« Après cette scène, écrit M. Bruston, les tentatives de Salomon auprès de la jeune Sulammithe paraissent doublement odieuses. »
L'acte ni (le IV% d'après M. Bruston) s'ouvre par le récit d'un rêve que fait la Sulammithe aux aimées ses compagnes :
J'étais endormie, mais mon cœur veillait...
Elle a cru, en songe, entendre la voix de son bienaimé venant réveiller au matin, la tête encore < couverte de rosée », les boucles de ses cheveux « pleines des gouttes de la nuit ». Il la suppliait de lui ouvrir. Elle a refusé d^abord, sa tunique étant déjà dégrafée et ses pieds lavés, qu'elle craindrait de salir. Puis, émue de pitié, elle s'est levée cependant pour ouvrir. Mais son bien-aimé « s^en est allé, il avait disparu ». Longtemps elle l'a cherché, appelé, — mais en vain. Les « gardes qui font la ronde dans la ville » Tout rencontrée, frappée et blessée, en lui faisant l'insulte de lui enlever son voile. Elle supplie les aimées, les « filles de Jérusalem » qui ^entourent, si, plus favorisées qu'ellemême, elles rencontrent son bien-aimé, de lui faire savoir qu'elle est « malade d'amour ». — « Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre »? — lui demandent ses compagnes. Elle leur répond par une description enthousiaste de la beauté et de la bonté de celui qu'elle aime. — « Où est-il allé ? » lui demandent-elles encore. La Sulammithe répond qu'il est « descendu à son jardin, pour faire paître son troupeau parmi les lys », et elle répète qu'ils sont entièrement l'un à l'autre.
C'est alors que Salomon reparaît (chap. vi, ^etseç.) lia éprouvé déjà les résistances de la Sulammithe à ses avances, car, s'il la voit « belle comme Thirtsa ou comme Jérusalem », il la déclare aussi « terrible que des troupes sous leurs bannières » et il la prie de « détourner de lui ses yeux qui le troublent ». Il renouvelle pourtant ses instances avec ses compliments « bizarres ou identiques à ceux qu'il adressait naguère à sa nouvelle épouse». Plus elle le repousse, plus il s'enflamme. Il va jusqu'à la mettre au-dessus des « soixante reines, des quatre-vingts concubines et des aimées sans nombre » qui peuplent son harem. Mais la Sulam-
— âO —
mithe, toujours « terrible :», s'éloigne pour échapt>er à l'obsession ; ses compagnes la rappellent :
Reviens, reviens, Sulammithe I Reviens que nous te regardions I
« — Qu'avez- vous k me regarder, répond-elle, comme une danse de deux chœurs ? :» (i) .
Le roi, cependant, est de nouveau près d'elle, et les feux delà convoitise s 'allument en lui des refus mêmes de la Sulammithe. Après avoir énuméré de nouveau, décrit tous ses charmes, il se fait fort de la posséder de gré ou de force (vii, 9 et lo, 2"* partie) j quand elle se dérobe encore (vu, 10, 2* partie] en déclarant, plus énergiquement que jamais, qu'elle est à son bien-aimé et à lui seul, que tout son bonheur serait de demeurer au village avec lui, vivant de la vie simple et rustique, « allant aux vignes, dès le matin, voir si les pommes poussent, si la fleur s'ouvre, si les grenadiers fleurissent ». Elle a gardé pour lui les meilleurs fruits du verger. Que n'est-il son frère, allaité au même sein qu'elle ? . . . Elle pourrait le suivre partout, l'accompagner, l'amener à la maison de sa mère,sans risquer d'être € méprisée »...
Que sa main gauche soit sous ma tête Et que sa droite m'embrasse !
Cette fois encore^ le roi (ou le chœur) est touché de l'expression naïve et ardente à la fois de cet amour si simple^ de cette fidélité si entière de la Sulammithe pour son Berger, et la même voix que nous avons en-
(t) Ou : comme une danse de Mekhanafms autrement dit : comme un objet curieux ? — Brustoiî .