JI
tendue déjà deux fois revient encore comme le refrain ou comme la moralité de la pièce :
Je vous en conjure, filles de Jérusalem, N'éreillez pas, n'excitez pas Tamour Ayant qu'elle le veuille.
Nous voici au V® acte. Salomon dont la concupiscence a été désarmée,ou dont le cœur et laconscience ont été réveillés, touchés par l'invincible fidélité de la Sulammithe, a rendu la jeune fille à son fiancé qui l'a ramenée aussitôt dans sa famille, jusque « sous le pommier » où leur cœur pour la première fois s'éveilla à Tamour, auprès de « la maison où sa mère l'a enfantée, lui a donné le jour :».
— € Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, sur ton bras 3>, lui dit la jeune fille émue et transportée.
Car Tamour est fort comme la mort...
Ses ardeurs sont de feu,
Une flamme de TEternel.
Les grandes eaux ne peuvent Téteindre
Ni les fleuves le submerger.
?uand l'homme le plus riche offrirait ous les biens de sa maison contre l'amour.
Il ne s'attirerait que mépris et moquerie.
Nous avons dans ces versets-là comme le résumé du ame, son esprit, sa pensée maîtresse, sa conclusion. La pièce aurait pu, à la rigueur, finir là (i), car les deux tableaux suivants ne sont qu'une sorte d'appendice. Toutefois, les petits détails de ces deux tableaux ne laissaient pas sans doute d'être intéressants pour les pectateurs.
(i) « Obéissant à cette impression, j'ai arrêté ici la composition », écrit M. Jean Aicard, dans la pré&ce de sa traduction en vers de F Eternel Caniique.
« L'auteur a voulu donner une pensée à l'avenir, à l'enfant. » — « Nous avons une petite sœur. Que feronsnous d'elle au jour qu'on la recherchera en mariage ?» se demandent les frères... Sera-t-elle pareille à un rempart (pour la fermeté, la constance) ou à une porte ouverte (pour la légèreté, l'inconstance) ?
Or, c'est au moment même où ses frères se posent cette question que la Sulammithe intervient et, se présentant à leurs yeux surpris, s'applique le premier terme de l'alternative qu'ils ont posée. € Je suis un rempart, moi », peut-elle leur dire : « Et je me suis défendue comme une tour imprenable ».
Alors j'ai été à ses yeux (aux yeux du rot) Comme celle qui trouve la paix.
Salomon peut garder, louer ou aliéner, à son gré, sa vigne de Baal-Hamon ; il peut être « maître d'une multitude (i) » de sujets, d'aimées et de cœurs soumis. Mais le cœur de la Sulammithe ne dépend que d'elle.
Ma vigne, qui est à moi, je la garde.
Non pas pour elle, cependant, mais pour le Berger qu'elle a préféré au Roi, pour le Bien- Aimé à qui, à travers toutes les séductions et toutes les épreuves, elle a gardé saufs son cœur et sa foi.
Il intervient à ce momentf voulant ouïr la voix de sa bien-aimée, entendre encore son chant d'amour :
O toi qui habites ces jardins, Des amis prêtent Toreille à ta voix.
Daigne me la faire entendre.
Mais elle, soit par crainte de quelque danger qu'il
(x) C'est ce que signifient, en hébreu, les mots : Boai* Hamon,
pourrait courir en restant si près d'elle, du bit de tes frères, peut-être encore mal disposés, soit par un scrupule d'exquise chasteté, impose silence à ses désirs, qui seraient pour qu'il demeurât longtemps, longtemps, toujours I Et le poème, le drame se termine sur ces paroles à la fois douloureuses et tendres :
Fuis^ 6 mon bien-aimé^ Sois semblable à la gazelle ou au &on des biches Sur les montagnes pleines d'arômes.
Comme il apparaît clairement par cet exposé, le Cantique des Cantiques est le poème de l'amour^ du véritable amour, profond, sincère, fidèle, monogame (de l'unique pour son unique), aux prises^ en lutte avec les séductions de la sensualité, dans un temps et dans un milieu où la polygamie, favorisée par l'exemple des princes et des grands, faisait rage, faussant et corrompant l'image, le caractère et la nature même de l'amour. Conmie l'a écrit M. Fréd. Godet (i), de même que 4; Job, c'est la fidélité aux prises avec les assauts de la souffi-ance, Sulammithe, c'est la fidélité aux prises avec les séductions de la jouissance ». L'intérêt, la vie du drame est dans cette lutte, dont la fidélité sort enfin victorieuse, triomphante, ayant prouvé que rien ne peut la séparer^ non pas même la mort ou le sépulcre, de cet amour qu'elle a éprouvé aussi fort que ce qu'il y a de plus fort et de plus irrésistible au monde.
« Ce poème — conclurons-nous avec M. Bruston — est donc la glorification de Tamour vrai, pur, désintéressé, fidèle, par conséquent de la monogamie». Qui
(i) Etudes BihliquiSf i«' vol., Ancien TesUment.
OBerait dire qu'un tel livre soit indigne de figurer au nombre des écrits sacrés ? «U manquerait quelque chose à la Bible, a dit Niebuhr (i), s'il ne s'y trouvait une expression pour le plus profond et le plus fort des sentiments de l'humanité. »
Cette explication du Cantique des Cantiques^ si satisfaisante qu'elle soit au point de vue moral, n'épuise pas sa valeur d'édification, et rien n'empêche, comme nous l'avons indiqué déjà, de greffer sur elle une interprétation anagogique. Sans doute l'inspiration divine ne se démontre pas ; mais à qui procède de l'Esprit, à qui ne la rejette pas de parti pris, elle se montre. L'inspiration de la Bible, de toute la Bible, est un 4; postulat » de la religion chrétienne. Ce postulat admis, il est naturel pour les âmes fidèles de ne pas se contenter d'une exégèse purement rationaliste qui réduirait le Cantique à n'être qu'un plaidoyer poétique et moral en faveur de la monogamie et de la fidélité dans l'amour conjugal. Une sorte d'instinct pieux les invitera toujours à y chercher, comme dans toutes les autres pages du Saint Livre, les vues d'une Révélation qui dépasse les horizons de la terre et les relations des terrestres amours, même les plus exemplaires et les plus pures.
«c Mes pensées ne sont pas vos pensées », dit toujours l'Etemel aux hommes nés de chair. Ceux quî sont « nés de Dieu :» peuvent seuls scruter le secret des pensées de l'Eternel et pénétrer dans le sanctuaire où toutes ses paraboles révèlent leur sens mystérieux. <k Pour
(i) Cité par M, Bniston;
Tous, disait Jésus aux Disciples, il vous est donné de connaître le mystère du Royaume des deux ; mais, pour les autres, tout reste à l'état de paraboles, de sorte qu'en voyant ils ne voient point et qu'en entendant,
ils ne comprennent point (Luc, vm, lo). »
Pour tous ceux donc qui, comme les premiers chrétiens, trouvent la personne de Jésus-Christ annoncée, décrite dans l'Ancien Testament, le Cantique du Bien- Aimé s^éclaire de lueurs célestes, de clartés surnaturelles.
Souvenons-nous que l'Eternel, parlant par la bouche des Psalmistesetdes Prophètes inspirés^ s'est lui-même comparé plus d'une fois au « Berger :» qui garde son peuple comme un pâtre son troupeau {Ps, xxm ; EsaU^ XL, II ; Jérémie, xxxi, lo, etc.) ; que le Seigneur Jésus, s'est aussi appliqué cette similitude {Math, ix, 36^ XXV, 32, XXVI, 31 ; yean^ x, 2, 11, 14, 16). La comparaison de l'Époux n'est pas moins fréquente dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. « Celui qui t'a formée sera ton Epoux, l'Eternel est son nom et ton Rédempteur, le Saint d^LsT2ièl...{£saïe, uv, 5 ; voir aussi Lxi, 10, Lxii, 5, etc.) « J'avais été comme leur Epoux, dit l'Etemel »(yér. xxxi, 32). « Le temps viendra que l'Epoux leur sera ôté y> {Math, ix, 1 5 } Marc, n, 20 1 Luc, V, 3S).'« Voici l'Epoux qui vient ; sortez au devant de lui » {Math, xxv^ 6). m Celui qui a l'Epouse est l'Epoux » {yian, m, 29). •< Je vous ai fiancés à cet unique Epoux, qui est Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure » (II, Cor., xi, 2), etc.
Tous ces passages et d'autres encore qu'on pourrait citer n'autorisent-ils pas à penser que le chaste et fidèle amour de la Sulammithe pour son Berger, le fiancé, l'unique de son àme, peut être l'image, la figure de l'amour divin tel que Dieu, le Pasteur des peuplesi
et Jésus-Christ, le Bon Berger qu'il a envoyé, est en droit de l'attendre de l'âme qu'il a créée, rachetée, sauvée^ € aimée le premier ».
Selon cette conception, Salomon^ avec ses richesses, les perles, les joyaux, les louanges charnelles et les mensonges d'amour qu'il prodigue, symboliserait le « monde », avec les séductions et les voluptés menteuses dont il assaille et tâche de circonvenir toute âme fidèle, surprenant parfois les élus mêmes, pour les séduire s'il était possible {Marc, xm, 22) et les séparer, si possible encore, de l'amour dont Dieu les a aimés en Jésus-Christ (/?oi». vm, 39).
Mais heureusement; comme dans le drame du Cantique qui eut pour théâtre le harem de Salomon, l'Amour divin veille sur ses élus. Celui qui pria pour Pierre afin que sa foi ne défaillît point {Luc, xxa, 32) et qui a dit â ses disciples : < Vous aurez des tribulations dans le monde ; mais, prenez courage : j'ai vaincu le monde ! » est le même aujourd'hui qu'il était hier, qu'il sera éternellement. Les créatures qui soupirent, dans leur prison de chair et de vanité, seront par Lui délivrées de leur servitude pour entrer dans « la liberté glorieuse des enfants de Dieu », pour rejoindre l'Epoux divin, ou dans la Salle de noces, comme dans la parabole évangélique, ou sur la Montagne des aromates, comme dans la conclusion du Cantique,
Nous sommes ainsi ramenés, après un circuit, à l'interprétation mystique et édifiante que les siècles de foi et d'orthodoxie avaient faite du « Cantique de Salomon ». Nous y revenons, portés sur les ailes de la foi, mais sans avoir faussé compagnie à la raison ni perdu de vue les lignes indicatrices tutélaires d'une saine critique. Nous y revenons, par une route plus sûre, débarrassée des ronces de tant de gloses aveuglantes et des
lianes de tant de commentaires inextricables. Nous y revenons, voyant clair, après le départ fait, dans le poème inspiré, entre ce qui est de la chair et ce qui est de l'esprit, entre l'image de la séduction et l'emblème de la fidélité, et, comme dans le livre de Job, entre le moment où c'est le Tentateur qui parle et l'heure où c'est la voix de Dieu qui se fait entendre.
Si vraiment tout cela devient clair pour le lecteur comme cela l'est devenu pour nous, et si le Cantique par excellence devient plus précieux encore aux âmes chrétiennes, grâce à cette intelligence plus nette du plan du saint livre, nous bénirons l'Esprit du Dieu de lumière qui nous aura donné de contribuer, après d'autres, à replacer sous un jour où toutes ses facettes s'éclairent et brillent du plus vif éclat, ce beau, cet étincelant joyau du riche écrin de la Parole de Dieu.
Est-il besoin maintenant de justifier la forme sous laquelle se présente cette traduction ? Si cette forme du vers,de la prosodie rythmique et rimée a jamais été à sa place, qui ne voit que c'est ici, et alors qu'il s'agit de rendre de la manière la plus adéquate possible l'effet du plus poétique et du plus rythmique de tous les poèmes ?
Nul sujet n'a jamais plus excité de tout temps l'cestre des poètes que celui de l'amour, et, pour peindre la beauté de la bien-aimée ou du bien-aimé, l'infinie nature, en son soleil, en ses astres, en ses fleurs, en ses parfams, en toutes les richesses de sa palette et de ses coloris, a été sans cesse exploitée et mise à rançon. Mais aucune gerbe de ces fleurs choisies qu'assemble la main et l'art des poètes n'a su montrer autant que dans le Cantique des Cantiques ce lien, cette harmonie intime et préétablie entre Tâme et la nature, entre
— aS —
Vamour et la beauté, entre les ardeurs de la passion et celles « des flammes de PEtemel » ; entre les soupirs des cœurs embrasés et les doux parfums qui s'exhalent des lys, des troènes, des vignes nouvelles ou des pommiers en fleur ; entre la suavité qu'on trouve à tout ce qui tient à l'objet aimé, et le charme, les grâces de tout ce qui se meut, respire et palpite autour de nous ; depuis le noUe € cheval attdé au char de Pharaon », depuis la svdte gazelle et le € faon des biches », jusqu'aux colombes et aux tourterelles qui se baignent aux ruisseaux qui « découlent du Liban ».
C'est ce qu'a senti, « un beau matin de mai, à la campagne^ en Provence », un poète de notre génération, M. Jean Aicard, à qui l'idée est venue alors de traduire en vers le Cantique (i) et qui nous initie conune suit aux impressions d'où son œuvre est sortie.
« Une Bible ouverte traînait sur ma table. Le souffle 4; du matin en souleva les feuillets. Un accord se fit 4; dans ma pensée entre certaines images, sans lien en- 4; tre elles, qui m'étaient restées du Cantique, et le ta- 4; bleau du vivant renouveau encadré par ma fenêtre... 4; Je cherchai la page du Cantique et }e lus.
« Un charmem'envahitXanatureavaitprisunevoix.,. « Cette voix, qui m'arrivait du fond de tant de sièdes, « me paraissait en même temps sortir d'une petite fleur 4( rougissante, tremblante et pâle, qu'un amandier voi- « sin tendait à portée de ma main jusqu'au bord de ma « fenêtre. D'un bout à l'autre, je lus,sans arrêt,attentif « au développement d'une composition musicale, iyri- « que, sans pareille... Et l'œuvre m'apparaissait dé-
fi) L*EUrnil Cantique, par Jean Âicard. Paris, F'ischbacb«r^ 1885.
€ bout, vivante et parlante,en pleine unité. Je regrettai « aussitôt qu'une œuvre si essentiellement l3nrique ne « se présentât nulle part aux lecteurs français avec le « secours du rythme et de la rime, que les mélodies du € Chant dés Chants ne pussent leur arriver soutenues « par une harmonie prosodique. »
M. Jean Aicard s'est donc mis à l'œuvre pour «essayer », comme il dit lui-même, de « &ire un Cantique en vers français ». Mais il en a pris à son aise avec le plan du poème sacré, tout d'abord parce qu'au lieu d'y reconnaître un drame sur un épisode moral ou spirituel, il n'y a vu qu'une ode, une ode d'amour, à deux voix, de deux personnes seulement. Aussi, sa version poétique, si heureux que soient quelques-uns de ses détails de style, n'en est pas moins une « trahison i> de la pensée de Tauteur sacré. H £iut la ranger, pour être juste, dans la catégorie des « belles infidèles» (i).
(i)ChezLemerre paraissait ^également en 1885) le Cantique des Cantiques^ traduction en vers d'après la version de M.ReusSfpar Jean Lahor. Pour lui,« le Qintiaue est le diwân d*un poète inconnu, peut-être d'un poète populaire, qui vécut sans doute au temps de Salomon, et qu'éblouit la cour de ce roi somptueux, véritable Haroun-er-Reschid des imaginations hébraïques, mais qu'éblouit et ravit plus encore la beauté de sa Sulamite. »
On nous signale aussi, comme ayant été joué récemment au « Théâtre d'art », le Cantique des Cantiques, drame en Ters par Paul Roinard. Mais on n'a pu nous dire si cette œuvre a été publiée en librairie.
Un seul auteur français, à notre connaissance, avant les deux que nous venons de citer, s'était aussi essayé à ce travail, qui lui a fourni la matière d'un grand in-8* : Le Can* tique des Cantiques en vers français^ d'après F hébreu, avecle texte de la Vulgate annoté et V interprétation conforme aux monuments de V orthodoxie, par Alexandre Guillemin. 1839. ^^ ^^^^ ®^ sont honnêtes, et sur l'interprétation c conforme..., etc . » nous avons déjà dit notre sentiment.
Avant M. Jean Aicard, Victor Hugo s'était aussi placé, et non sans y trouver profit pour l'essor de quelques-uns de ses grands coups d'aile, sous l'inspiration du sublime Cantique. Dans son recueil posthume, la Fin de Satan^ le Cantique de Bethphagé n'est guère autre chose qu'une broderie, tissée au point de France, avec des fils d'or empruntés au fuseau de la poésie hébraïque et courant sur un canevas qui rappelle aussi celui de l'auteur sacré.
Combien nous aurions voulu pouvoir lui emprunter, pour les substituer aux nôtres, des vers comme ceux-ci :
L'ombre des bois d' Aser est toute parfumée.
Quel est celui qui vient par le frais chemin vert ? Est-ce le bien-aimé qu'attend la bien-aimée ? Il est jeune, il est doux. Il monte du désert Comme de Tencensoir s'élève une fumée.. •
Ou encore ceux*ci :
De la montagne de Tencens A la colline de la m3rrrhe, C'est lui que souhaitent mes sens Et c'est lui que mon âme admire.
S'il savait à quel point je l'aime, il pâlirait. Viens ! le lis t'ouvre ainsi qu'un précieux cofifrel.
Les agneaux sont dans la prairie.
Le vent passe et me dit : Ton souffle est embaumé ! Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé.
Toute la montagne est fleurie.
J'ai cherché dans ma chambre et ne l'ai pas trouvé I Et j'ai toute la nuit couru sur le pavé.
Et la lune était fîx>ide et blême.
Et la ville était noire, et le vent était dur. Et j'ai dit au soldat sinistre au haut du mur :
Avei-vous vu celui que j'aime?
Cest assurément une grande témérité, après de tels essais signés, ce dernier surtout, du nom d'un tel maître, d'avoir risqué à notre tour cet essai d'une traduction en vers du Cantique des Cantiques. Malgré tout le plaisir que nous avons eu à notre travail, nous trouvant suffisamment payé par ce plaisir même, nous l'aurions probablement laissé dormir en portefeuille, — car nous ne nous faisons guère illusion sur notre talent poétique, — si nous n'avions été amené, par les encouragements de quelques amis indulgents, à croire que ce travail pourrait plaire à d'autres qu'à nous et profiter même à quelques-uns.
Cette traduction, peut avoir, en effet, un double avantage : celui de vulgariser, avec les interprétations de la critique la plus moderne, l'intelligence d'un livre tenu jusqu'alors parmi les plus obscurs du Recueil sacré et celui de montrer, en reproduisant et transportant, autant que faire se peut, dans notre langue, le tour rythmique et poétique de l'original, Teffet que ce petit drame, « œuvre d'une haute portée morale )> (i) et vraisemblablement d'un profond symbolisme religieux devait produire sur les spectateurs, si^ comme M. Bruston le laisse supposer, il fut joué autrefois sur d'humbles scènes de campagne^ dans la « Montagne d'Ephraïm », au royaume des Dix Tribus.
Qu'on nous permette un dernier mot. Quoiqu'elle convienne à tous les temps et à tous les lieux, jamais, peut-être, la grande leçon d'amour et de fidélité dans l'amour que nous donne le Cantique ne convint-elle mieux qu'aux femmes et aux hommes de notre âge et
(i) Bruston, La Sulatntnite, p. 45.
— Sade notre pays de France, en cette triste « fin de siède », où la conception, la notion même de Tamour est tellement profanée, salie, méconnaissable dans la peinture qu'en font la plupart des écrits du jour qu'on pourrait la croire perdue, si, comme la colombe du Cantique, on ne savait qu'elle a son refuge dans les parois escarpées, dans les hautes retraites des cœurs purs. A la scène, dans les romans et nouvelles dont on multiplie les éditions, dans les vers les mieux ciselés de nos poètes du jour, de ceux qu'on encense et qu'on décore, le libertinage le plus éhonté, Tadultère affiché, cynique, régnent en maîtres. Cette littérature empoisonnée, mortelle aux âmes, fatale surtout à l'amour qu'elle dégrade et qu'elle tue, est encore secondée, dans son œuvre volontairement corruptrice, par le pinceau ou le crayon d'un art également lascif et libertin. Autant ou plus qu'au temps du schisme d'Israël ou de la décadence de Rome, la fétide marée des débauches et des vices monte à flots débordants et vient battre les murs de notre société qu'elle ébranle ou dissout. Le mariage n'est trop souvent qu'un pur trafic, un marchandage des dots plus encore que des corps, un contrat notarié que l'adultère et le divorce déchireront parce que l'amour ne l'a pas dicté, ni la fidélité scellé. Dans les faits, sinon dans les lois, la polygamie a pris la place du mariage chrétien, de la foi jurée, de l'union indissoluble de deux cœurs ayant pris le ciel à témoin de leurs serments éternels. Où tombera-t-on, dans quelles fanges ou dans quels abîmes, si cette décadence se poursuit ? Et d'où nous viendra le salui, le relèvement des mœurs et des âmes, sinon d'un renouveau du pur amour, d'un retour aux sources pures, sous les lys, aux « ruisseaux de lait où boivent les colombes » ? Elevons
— sales ]^ux vers les montagnes de rétemelle inspiration ! Le € Bien-Aimé », le « Berger » céleste qui fait paître ses brebis parmi les lys ne s'est pas éloigné de nous tellement que tout espoir soit perdu de le revoir jamais. Que dis-je ? il a prévenu nos appels. « H se tient à la porte et frappe. » Laissons-le donc entrer dans nos âmes comme dans son enclos, en répétant pour lui le chant de la Sulammithe :
Il m'aime. Pour toujours à Lui mon sang, mon être I Oui, je suis à mon bien -aimé, Comme les brebis qu'il fait paître Dans son champ de lys parsemé.
LE
(cantique des cantiques)
« Job^ c'est la fidélité aux prises «yec les usants de la souffrance. Sulammithe, c'est la fidélité aux prises avec les séductions de la Jouissance. » (P. Godet).