‹ Le succèsChapitre 12 sur 48 · Revue de Paris, l»"" juin · texte numérisé non relu

Revue de Paris, l»"" juin

LA MORALE DE MARCEL PRÉVOST ii

à Françoise) ; dans le cas môme où ce mariage, ayant été sans amour, demeure sans idéal et sans sincérité [le Jardin secret), il est pourtant solide encore et nécessaire. « Au fond de ces mensonges, il n'y a pas seulement de l'égoïsme : il y a surtout la miséricorde humaine; il y a comme une humble charité. C'est le mariage qui est trop parfait pour F infirmité de nos âmes. »

Cette vue critique était très juste, et elle met parfaitement en lumière ce que je veux montrer ici, le conservatisme social, qui acheva la fortune d'une œuvre aussi bourgeoise que piquante. Marcel Prévost, dont les instinctives sympathies allaient au féminisme, par exemple, finit par conclure contre lui, parce qu'il a peur de ce qui arriverait en France, si toutes ses lectrices se mettaient soudainement à devenir féministes. 11 s'impose à lui-môme, par T effet de sa vente, le devoir d'être prudent, non pas pour lui, mais pour les autres. Par scrupule, il s'aliène lui-môme. Il veut, sans doute, heureuse toute cette foule qui l'admire et qui le suit, et il ne peut lui proposer comme règles de vie les maximes personnelles de M. Marcel Prévost, homme de lettres qui a réussi. Il incline donc de plus en plus vers les solutions déjà éprouvées. De plus en plus, il va répétant à tous : (( Vivez d'accord avec les lois de la société. Il n'est pas de bonheur hors des sentiers battus. » Et ainsi ce n'est pas seulement un moraliste, c'est un moraliste commode, qui peut servir à tous, et qui vient à son heure.

Car il faut tenvr compte de cela aussi, sans quoi rien ne s'expliq.uerai/^ d'un succès tel que le sien. Nous avons d'autant plus besoin d'une consultation morale comme celle que nous trouvons dans les romans de Marcel Prévost, que beaucoup d'autres croyances, sinon toutes, sont ébranlées et mises en cause. Déjà beaucoup de consciences, surtout de consciences féminines, se sont assez écartées de la foi religieuse pour n'y plus trouver de réconfort et d'appui aux heures troubles, et elles ne

sont pas encore assez attachées à la science ni à l'usage de la raison pour leur demander l'explication d'ellesmêmes et de leur destinée. Elles ne comprendraient pas encore, pour la plupart, Anatole France ; elles manquent d'ironie, comme Saint-Paul, et il y a peu de sous-préfectures oii vous trouverez le sourire de la Joconde. Marcel Prévost convient aux émancipées qui tâtonnent. L'inquiétude morale s'est exaltée de tout ce qu'a perdu le sentiment religieux. Quand nous ne croyons plus, oii demander du secours, le besoin venu? Gomment une femme, dont la vie se brise, se ressaisira-t-elle en dehors de la religion, par la seule morale et la seule vertu?

Tel est précisément le sujet de la Princesse cTErminge, un des romans les moins bien venus, mais aussi l'un des plus significatifs du trop fécond romancier.

Ariette, qui était d'une beauté ravissante et d'une parfaite innocence de cœur, a été mariée à dix-neuf ans, au prince d'Erminge. Elle avait été désignée à son choix par la maîtresse même du prince, M'"^ de Guivre, et la jeune mariée est tout de suite tombée au milieu d'un drame intime de jalousie et d'asservissement qui se jouait depuis quatre ans entre le prince d'Erminge et M™' de Guivre. Elle fut violentée, puis délaissée, et Tangoisse de sa solitude s'est bien vite aggravée de désespoir. Un clubman passe dans sa vie, Rémi de Lasserade, qui éblouit un instant sa jeunesse et son inexpérience, et qui la délaisse à son tour. Il n'y a plus autour d'elle d'autre cœur vivant et fidèle que celui de sa servante, Martine. Cependant une anxiété plus vive a tressailli dans sa chair. Elle est enceinte. Que faire?

Pitoyable Ariette ! Combien de femmes avant elle avaient erré dans le même labyrinthe, s'arrêtant aux mêmes hypothèses, s'agrippant aux mêmes racines d'espoir, frissonnant de la même peur mortelle, par moments!... Combien avaient trouvé, rejeté, repris les solutions si peu nombreuses, si étroites, de ce problème : frauder une loi de la nature, afin de sauvegarder son

repos, et les apparences !... Mondaines, bourgeoises, l'angoisse horrible dont Ariette était maintenant étreinte guette, comme une hydre à l'issue du jardin défendu, presque toutes celles qui croient pouvoir dédoubler la vie conjugale, avoir ici l'union des intérêts, ailleurs Tamour. Pitoyable Ariette! Moins condamnable qu'une autre, parce que le mariage Tavait vraiment trahie, elle, et que nul appui moral ne s'était offert pour la réconforter et la soutenir'. L'angoisse des maternités adultères l'étreignait à son toui'.

Vainement, elle tente l'ordinaire et vile compromission du rapprochement de circonstance, un soir, à la campagne, quand elle sait son mari privé de sa maîtresse. Toute sa dignité se révolte, qui ne peut se satisfaire que pai- un aveu de la vérité. Entre elle et son mari, la scène est très vive : c'est du théâtre tout fait. Ariette se trouve rejetée hors de sa propre vie, en fuite avec sa servante, emportant la pensée unique de son enfant. Elle rélèvera modestement, vertueusement, selon une morale qu'elle a conquise à vivre et à souffrir.

Et pour que la signification philosophique de cette histoire n'échappât à personne, le précis conteur l'a incarnée et résumée dans le caractère et les discours de l'un des personnages les plus fermes qu'il ait tracés, Jérôme de Péfaut, cousin d'Ariette, et secrètement amoureux d'elle.

Jérôme est un positiviste. Il a fait des études de médecine, mais il s'est aperçu qu'avec son nom et sa fortune, il lui était impossible de se faire prendre au sérieux comme savant ni comme praticien. Il travaille donc pour lui, pour la culture de son esprit; il est tourmenté par le problème d'une morale scientifique : « fils libre penseur d'une mère pieuse, il ne se dissimule pas le vide périlleux que laisse dans les mœurs l'abolition de la foi. » Il Je sent plus intensément et plus cruellement devant les confidences et le désarroi d'Ariette, qui a su toucher son cœur et qu'il connaît si bien. « Hélas! lui dit-il avec une gravité digne des derniers Comtistes, vous n'êtes pas la seule parmi vos contemporaines, ma pauvre enfant, à qui se fait soudain

sentir, en face de la vie, le manque de toute règle morale efficace. »

Heureusement la vie porte en elle-même sa leçon et son expérience. La chute, peut-être, révèle la morale, et c'est ainsi que, guidée par son philosophe, Ariette entrevoit peu à peu le plus solide principe de la conscience, « que toute faute est une dette, mais que toute dette est susceptible de rachat ». La princesse d'Erminge a commis une faute : elle la rachètera en confessant à son mari la vérité, en immolant à son enfant toute sa vie.

Alors, fit Ariette, cette lumière de responsabilité m'inonda, en même temps que la pensée de la mort possible, acceptée, massainissait le cœur... J'ai vu mon passé à cette lumière, dans cette atmosphère assainie : il m'a fait horreur par son é£;oïsme, sa vilenie. Quand je vous ai consulté, c'était le moyen du rachat que je ne trouvais pas. Vous me l'avez donné; dire la vérité coûte que coûte.

Ce que de telles œuvres peuvent apporter de plaisir et de sécurité à l'imagination oisive, à la conscience inquiète de la petite bourgeoisie française de maintenant, est-il besoin de le dire^?

Marcel Prévost a fait du lecteur — et de la lectrice — contemporains une psychologie supérieure, décisive. Il sait exactement ce que l'on attend d'un livre, le double besoin qu'on cherche à satisfaire en l'ouvrant : le divertissement, c'est-à-dire l'oubli momentané de soi-même, et la moralité, c'est-à-dire la justification durable de sa vie. Du petit au grand, il n'y a de lecture à nous intéresser que celle dont nous pouvons faire à nous-mêmes quelque application. Telle

1. Après la Princesse d'Ertnmge, Marcel Prévost a publié un récit plus simplet, plus modeste, plus résolument sentimental et vertueux : l'Accordeur aveugle, synthèse de l'amour et de l'art dans l'âme d'un brave musicien de province. La fraîcheur des souvenirs d'enfance qui font le charme de ce petit ouvrage, aussi bien que l'insignifiance de l'anecdote, semblent indiquer i|ue ce n'est point là une nouveauté, mais une œuvre déjà ancienne, dont l'auteur a jugé qu'il pouvait enfin faire emploi sans danger et même profîtablement.

provinciale cherchera dans les romans de Marcel Prévost à se faire nne idée du genre dévie de la Parisienne. Elle lira avec passion la description d'un essayage chez le grand couturier ou d'un abandon voluptueux dans une garçonnière, tout ce qu'elle rêve de faire. Telle autre cherchera un modèle de réception et d'élégance, cependant qu'une amoureuse y poursuivra la solution de son cas sentimental. Là est l'attrait mystérieux et complexe de Marcel Prévost. Quand on ne va plus à confesse, on lit un roman de lui, et c'est aussi comme si Ton allait au théâtre. On y trouve à peu près toutes les mêmes nuances de plaisir qu'à l'église ou au spectacle. Le mari, l'amant, ni la morale n'ont rien à dire! Tout convient I Et, en vérité, il n'est pas d'autre document aussi savoureux sur la grande clientèle des libraires, — côté des dames, s'il vous plaît, — que cette littérature dévergondée et sermonneuse. Il n'y en a pas qu'il faille prendre plus à cœur ni plus au sérieux, pour un historien et un philosophe. Nulle ne témoigne pareillement de l'hypocrisie, non seulement des mœurs, — toujours il en est ainsi, — mais des esprits, des consciences. Au fond, je ne connais pas d'œuvre plus dénigrante que celle-ci, de vision plus dégradée de la vie. Jamais, autant que dans ces pseudo-confidences de femmes, la femme n'a été déshabillée avec plus de désinvolture, de mépris, de sadisme, jamais on ne lui a prêché aussi continuement qu'elle n'était qu'un organe de plaisir; jamais on ne Ta peinte plus dénuée ni plus vaine \ On a môme souligné cette infirmité d'une créature uniquement sensible au désir des hommes, par l'illusoire etïort de son atfranchissement, de son élévation sociale. Jamais enfin, on n'a plus ingénuement réduit l'existence des hommes et des femmes, non pas à l'amour, mais à la pratique, intégrale ou partielle, de la volupté. Seulement on a jeté sur tant de cynisme un peu de cette morale qui, mieux que le latin, brave

Page 1