LA POLITIQUE DE PAUL BOURGET
sentons que nous devons prendre parti contre ce Darras, c'est-à-dire contre nous-mêmes, et nous ne le pouvons pas. Notre instinct nous tire d'un côté, l'auteur de l'autre. Le cœur va à gauche et la tôte à droite. C'est intolérable. Pour cette fois, nous nous plaignons de ce que le marié soit trop beau. Nous nous en voulons d'être avec lui contre sa femme et contre l'écrivain, et puisqu'aussi bien Tœuvre exige que Gabrielle Darras ait raison, c'est donc que Paul Bourget, son auteur, a de graves torts envers elle.
11 est un groupe de savants qui, dans ces derniers temps, ont commencé d'étudier scientifiquement la psychologie religieuse. Or, il n'est point de sensibilité plus complexe, plus confuse, plus difficile à analyser que celle-ci, dans la formation et le développement de laquelle entrent tant d'éléments naturels et historiques. La vie religieuse est la forme la plus large, la plus compréhensive, la plus intense, la plus continue aussi, de la vie intérieure. Elle modifie toute la pensée et toute l'activité. Elle est individuelle et sociale et, pour les écrivains, elle est pleine de prestige et de péril. Les très grands seuls se sont aventurés à la peindre. Paul Bourget lui-même, dans sa pénétrante étude sur Ernest Renan, a bien marqué, pour l'avoir retrouvée chez ce prétendu sceptique, la nuance particulière de cette disposition, qui persiste au delà de la croyance. On en pourrait dire autant d'Anatole France.
Or, dans le Disciple, Paul Bourget avait consacré quelques très belles pages à la crise intérieure de Robert Greslou. H montrait, dans une âme desséchée par l'analyse, comment se perd la foi. C'était alors juslement le contraire d'aujourd'hui. M'"® Darras a retrouvé la ferveur que Robert Greslou avait laissé s'éteindre en lui. Mais Paul Bourget lui-même?... Dans les lignes que je citais plus haut, il affirmait avec force sa convicliou en l'utilité pratique du christianisme. Cette adhésion
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au christianisme est-elle chez lui instinctive ou voulue? Tout est là. Est-ce une attitude de sa sensibilité ou de son intelligence? Dans F Etape, il se montrait conservateur et traditionaliste en général. Dans un Divorce, il conclut en faveur de l'indissolubilité du mariage, oii il découvre une condition de la stabilité dans la famille, et que garantit seule la cérémonie catholique. Je me demande donc si, dans toute son œuvre, on pourrait trouver de quoi conclure que Paul Bourget soit attaché au christianisme, qu'il veut défendre, pour des motifs personnels et profonds, par une pratique intérieure de la vie religieuse, et autrement que pour des raisons sociales de conservation et de lixité. Peut-être, au fond, est-il plus éloigné de l'adoration et de la prière que ne le demeurent, en effet, certains sceptiques, à qui la religion fut d'abord plus familière, plus intérieure. — De là, sans doute, l'étrange psychologie de cette Gabrielle Darras; et si, dans le roman, Taversion du sociologue pour la loi laïque du divorce est manifeste, il est moins évident que l'artiste ait ardemment sympathisé avec la vie profonde de son héroïne catholique. Une seconde fois, la logique et l'observation se sont heurtées là chez Paul Bourget.
Car enfin, qu'est-ce que la foi? Est-ce une chose qui va et qui vient, qui se perd et qui se retrouve comme un objet égaré? Sans doute, la vie et l'histoire foisonnent de conversions, soudaines ou lentes, et nous sommes en un temps oii les plus éclatantes ne nous sont pas épargnées : ce sont alors des révélations. Ce sont des yeux qui s'ouvrent et qui voient ce qu'ils ne voyaient pas.
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée.
Il y a aussi, dans une âme croyante, des heures d'égarement et des repentirs. Mais, d'une foi qui doit revenir, il reste toujours quelque chose, une inquiétude ou une hostilité, une haine qui n'est qu'une angoisse et, en tout cas, rien n'a pu l'éclipser dans les
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consciences les plus pieuses que de violent et de paroxysmalique. C'est une crise. Or, Gabrielle Darras n'a pas eu de crise. Elle était mal mariée. Elle veut refaire sa vie avec un autre liomme qui l'adore. Elle divorce et se remarie le plus tranquillement du monde. Pendant douze ans, elle continue d'être tranquille, sans une anxiété, sans un remords, sans un souvenir, et c'est cette femme-là qui va se raviser tout d'un coup, et revenir en arrière de si loin!... Quel est donc le catholique averti et conscient qui ne protestera ici contre son infidèle interprète! La vie intérieure des êtres normaux et bien portants — si Gabrielle est une malade, dites-le î — est plus continue et plus profonde. Il était naturel que la foi de Gabrielle s'attiédît et lui parût à elle-même un moment oubliée. Il était humain que cette créature malchanceuse et tourmentée désirât l'amour et une vie nouvelle. Il était même possible que, dans un élan de passion, elle passât outre à sa piété chancelante pour s'en désespérer aussitôt; mais si cette foi doit reparaître avec la violence que nous lui voyons, il n'est pas admissible que Gabrielle, ayant contracté des habitudes sociales qui survivent nécessairement à la pratique religieuse, conservant des attaches et des relations avec tout son milieu, accomplisse justement l'acte le plus audacieux qui soit pour une conscience catholique, le remariage, en affichant aux yeux de tous son incrédulité et son apostasie. A défaut de la foi, les mœurs nous gardent. Et voici que l'excessive habileté du romancier se retourne encore contre l'observateur. Ayant besoin, pour raviver un jour cette ardeur chrétienne, d'une circonstance vraisemblable, vous avez inventé, industrieux architecte, la première communion de la petite fille. Gabrielle, dans son mariage civil, a donc demandé que ses enfants à venir fussent élevés religieusement? Elle, qui se mariait sans le prêtre, continuait d'avoir besoin de lui. Par quel mystère que vous n'expliquez pas, nous forcerez-vous d'admettre chez la
même femme un endurcissement aussi scandaleux et une fidélité aussi craintive? Est-ce donc là l'âme chrétienne en bonne politique catholique?
Après cela, oublierons-nous que nous sommes redevables à Paul Bourget du roman psychologique? Il n'a pu résister à la poussée du roman social, je le veux bien, et il n'a pu se dérober aux devoirs de sa situation. Mais, pourtant, à l'âge qu'il a, avec la place qu'il s'était faite dans la littérature de ce temps, oij nulle influence n'aura été plus profonde que la sienne, avec son prestige et son autorité, ne se hâte-t-il point trop de s'écarter de la jeunesse qui, autrefois, était avec lui, et de défier ses jugements, ses sympathies? Sa gloire d'hier est encore toute fraîche, et l'analyste « sans doctrine » des Essais^ du Disciple, l'observateur de Mensonges a toujours son rang magnifique à tenir et son grand rôle à jouer. Mais le doctrinaire « sans analyse » des derniers romans?... Que pensent de lui ses amis mêmes?
Quand on mesure d'un regard tout le chemin parcouru de ce passé glorieux à ce pauvre présent, on se demande si Paul Bourget aura fait au catholicisme autant de bien que le catholicisme lui aura fait de mal. Je ne puis croire que la Religion gagne à être défendue aussi naïvement. Je ne puis croire même que le public nouveau de Paul Bourget l'admire aussi sincèrement que celui d'autrefois.
Le style môme des derniers romans, tout autant que leurs tendances et leur observation, en atteste l'infériorité. On y sent, dans le ton plus lourd, plus didactique de la dissertation, dans l'embarras de la phrase, l'à-peu près de Tépithète, l'effort de la tournure, la bizarrerie de la syntaxe, non pas la fatigue, mais l'insincérité; il n'y a pas de travail plus factice que celuilà. Paul Bourget avait toujours été un artisan du style :
il n'en est plus qu'un ouvrier. Il est au compte d'un autre.
Au surplus, l'apparition de ces ouvrages est-elle simplement un signe de la tiédeur des temps. Et les vrais catholiques s'alarment secrètement. Une telle littérature n'est qu'un dérivatif. Les livres qu'on lit, les pièces qu'on applaudit sont de minimes satisfactions qu'on s'accorde à soi-même, les excuses qu'on se donne pour une indifférence profonde. On transforme en matière littéraire ce qui devrait être la vie môme. On se console chez son libraire de ne pas agir dans son parti.
Nous avons eu le roman sur la fermeture des Ecoles!... A quand le roman sur la séparation des Eglises et de l'Etat? Alors que des transformations aussi menaçantes atteignent un parti, ce parti n'en tire que des anecdotes tendancieuses... Grave symptôme et qui doit réjouir ses adversaires !
Avec le roman catholique, nous avons pénétré assez profondément dans l'esprit de la bourgeoisie française qui achète des livres. Elle est catholique, mais elle est surtout conservatrice. C'est parce qu'elle est conservatrice qu'elle est redevenue catholique, ayant vu dans le catholicisme le plus sûr moyen de conservation sociale. Elle a évolué tout à fait comme Paul Bourget, mais avec moins de candeur. Elle n'avoue pas la peur qui inspire sa piété et ne laisse pas voir que, en se rapprochant des autels, elle songe à défendre ses biens contre les socialistes. Elle sent assez que la charité la dispense de la justice, mais elle ne le dit point. Elle affirme seulement, par ses mœurs et ses sympathies, la nécessité de ne rien changer à ce qui lui convient. Elle tient aux institutions, nullement aux idées.
Pour un auteur ne malin, il n'élait donc pas très difficile, aux environs de 1890, de surprendre la secrète psychologie de cette bourgeoisie, cliente des libraires. Pour lui plaire, point n'était besoin d'aller jusqu'au catholicisme : le conservatisme suffisait. Bien plus, l'élite de cette bourgeoisie, qui avait été voltairienne, résistait inconsciemment aux nécessités d'une conversion. Elle avait fait avec l'Eglise un mariage de convenance; elle n'avait pu y perdre ses anciennes habitudes de pensée; elle y était demeurée sceptique, résolument, quoique tacitement, rationaliste. A son insu peut-être, elle aspirait seulement à une discipline qui, sans la religion, lui assurât les mêmes sauvegardes sociales. Elle ferait la fortune d'un sermonneur laïque.
Dans le môme temps, les jeunes filles plus instruites avaient pris Thabitude de lire. En province, ces lectures constituaient, dès le mariage, leur émancipation. C'est par le choix des livres qu'elles s'affirmaient, une fois femmes, leur indépendance et leur hardiesse. Elles y apportaient, tout à la fois, ce besoin de s'amuser, de s'égayer, même de s'échauffer l'imagination, qui est de leur âge, de leur sexe, et ce souci de tenue, de conve-^ nance et de moralité, qui est la dernière condition d'existence de leur classe sociale. Elles cherchaient une sorte de Tartuffe littéraire qui leur assurât, en effet, « du plaisir sans scandale ».
Ces jeunes femmes avaient été élevées dans l'horreur du naturalisme, ayant toujours considéré Zola comme un auteur dont on enferme à clef les volumes. On leur avait enseigné discrètement, mais sûrement, à distinguer la grossièreté de la grivoiserie. Bien armées contre les brutales peintures de la réalité, elles devaient demeurer conquises à toutes les suggestions d'un romanesque scabreux. Par instinct, aussi bien que par éducation, elles répugnaient à ne pas revêtir l'amour de perversité ou de sentiment, de perversité sentimentale. Et le jeune homme, aux maigres fredaines, n'était pas moins désireux de s'instruire, de s'initier par des lectures à
la haute vie du plaisir. L'ardeur un peu vaine de son intellectualité, aux temps des examens et des concours, tout le long de ses études, lui faisait entrevoir que ce plaisir n'est point chose si simple, ni si saine. Ayant connu, et pour cause, la nécessité, dans la jeunesse pauvre et philosophique, des liaisons un peu mûres, « automnales », il serait reconnaissant à l'écrivain qui lui justifierait par la littérature cette bonne fortune, dont on n'est jamais sûr, à soi tout seul, que ce ne soit pas une disgrâce. L'étudiant d'il y a dix ans ne cherchait qu'à découvrir la manière d'aimer comme il faut les vieilles dames. Et il ne s'agit jamais pour un écrivain que de démêler, de comprendre les ardeurs de la jeunesse. On a toujours besoin d'un petit manuel d'amour.
x\joutez à tous ces éléments de dévergondage sentimental cette espèce de fermentation intellectuelle et d'inquiétude morale, que suscitent les gi'ands mouvements d'opinion et surtout le cosmopolitisme littéraire. Il n'est maintenant personne, homme ou femme, des classes aisées, qui ne soit soucieux de posséder des idées générales, un système sur la vie. Les questions d'éducation, la casuistique romanesque, la situation nouvelle de la femme, l'amour libre, le célibat de la jeune fille, ce sont là des problèmes au niveau de toutes les curiosités et de toutes les ignorances. En môme temps que cette vulgarisation scientifique, qui est un des traits les- plus frappants de notre esprit public actuel, il y avait lieu de tenter une sorte de vulgarisation morale et philosophique.
Quelle admirable clientèle littéraire était donc disponible! Dès qu'on avait eu l'esprit assez délié pour démêler ces tendances, il n'était point malaisé de les satisfaire et de les concilier. Il fallait trouver un terrain d'entente et s'arranger de manière à frapper de grands coups inoffensifs. C'était un problème de psychologie collective intéressant à résoudre, une jolie recette à trouver et de belles recettes à faire, —
et c'était de quoi séduire un grand ingénieur des lettres.
Marcel Prévost était déjà l'auteur infiniment estimable et assez estimé du Scorpion, de Chonchettey de Mademoiselle Jauffre, de Cousine Laiira^ lorsque la Confession d'un amant, avec la préface d'Alexandre Dumas fils, Je rendit célèbre. C'était en d891, aux temps déjà lointains où toute cette jeunesse indécise s'attardait encore aux complications du dilettantisme. Marcel Prévost la séduisit du coup. Elle trouvait là, en la personne de ce Frédéric, qui ruine sa vie dans l'amour sans amour, sa vivante image. L'année d'après, V Automne dune femme, insistant dans le même sens, élargissait le cercle du succès, puisque la femme — la triste femme qui joue sa dernière partie — passait, cette fois-ci, au premier plan. Déjà, semble-t-il, il n'y avait plus de lecteurs d'aucune sorte qui pussent échapper à Marcel Prévost. Et ce furent alors les succès définitifs, les titres trouvailles, comme les Demi-Vierges, puis la série des Lettres de femmes, le Jardin secret, les Vierges fortes, la Princesse d'Erminge, sans compter les articles, les nouvelles, les pièces, tous les menus travaux de divertissement et les livres de sagesse, comme les Lettres à Françoise. Cette carrière est éblouissante. Elle n'a point du tout d'histoire et presque point de préfaces... C'est à peine si, pour nous faire accepter les Demi- Vierges, — qui visaient au scandale « comme il faut », — Marcel Prévost a écrit quelques lignes exquises dans lesquelles il s'abrite modestement derrière Balzac. « Le reproche d'immoralité, a dit celui-ci, qui n'a jamais failli à l'écrivain courageux, est le dernier qui reste à faire quand on n'a plus rien à dire à un poète. » Eh! eh!... Est-ce donc là l'explication et faut-il conclure ou que Marcel Prévost est Balzac ou que les œuvres
de Marcel Prévost présentent, en effet, le perfide .ittrait de Tim moralité?
En réalité, Balzac n'avait jamais su bien exactement ce qu'il faisait. C'était un forcené de la besogne, un lyrique brasseur d'affaires et un illuminé de la dette. Il improvisait sa vie avec du romanesque, comme il composait ses romans avec de la vie. Marcel Prévost, lui, a reçu une éducation sérieuse. 11 a contracté à l'Ecole polytechnique (où il gagna des rangs) et dans l'administration des « Tabacs » des habitudes de pensée précises et positives. 11 proclame volontiers qu'il y a ceux qui écrivent des romans et les romanciers. Le romancier, lui, est né romancier, et il faut sans doute reconnaître ce don du roman à Marcel Prévost, puisqu'il a commencé d'écrire et de publier des romans à vingt-deux ans et que, depuis, il n'a jamais cessé de réussir. Mais il reste tout de même vrai qu'il n'est pas un improvisateur. C'est un esprit admirablement pondéré, qui équilibre toutes choses comme il faut dans l'existence et dans ses livres, un travailleur régulier, sûr de lui et qui, dans les vastes champs de la fortune et de la célébrité, ne vendange pas avec moins de bonheur que dans ses vignes fameuses. 11 sait que la littérature est simple affaire de librairie et il a constaté bien vite que les livres proprement « pervers » ont une clientèle aussi restreinte que fidèle.. Il y a à Paris — et non en France — un stock à peu près immuable d'amateurs sans aveu; toutes les dépenses d'une publicité misérable ne parviennent pas à grossir d'un millierles habituels consommateurs de cette littérature très spéciale et infiniment aristocratique.
Marcel Prévost, qu'aurait pu tenter cette voie dangereuse et où il aurait excellé, ne s'y est point trompé, il a vu tout de suite qu'il fallait chercher ailleurs un succès lucratif, par une combinaison plus adroite et plus souple.
Vous rappelez-vous, dans je ne sais quelle série de
Lettres, cette petite femme en rupture de garnison, qui vient passer une nuit à Paris, chez un clubman de frère qu'elle a? Elle veut faire et voir la fôte. « Tu vas souper avec des femmes galantes?... dit-elle à son aimable frère. Emmène-moi. Je n'ai qu'un désir, voir des cocottes. » Elle en voit deux avec qui elle prend un repas; ces cocottes sont mornes; elles sont convenables: on n'a pas idée de cela en province! Elles se tiennent mieux que l'invitée qui s'applique en vain à se dégrafer pour les mettre à l'aise. Cette partie de plaisir est désolante, et la petite militaire rejoint sa garnison, déçue et édifiée.
Quand nous ouvrons un livre de Marcel Prévost, nous sommes tous la petite provinciale qui part pour Paris. Nous nous disons : « La Coîifession d'un amant, L'Automne d'une femme, la liaison d'un jeune homme avec une femme plus vieille que lui, la passion d'une femme pour un jeune homme plus jeune qu'elle, que voilà donc deux sujets hardis, aguichants et mêmemélancoliques! .. . Ce Prévost est extraordinaire. Il n'a peur de rien et débrouille toutes les complications les plus modernes. Seulement dame î... C'est d'un risqué ! Et les Demi- Vierges, donc!... Cette fois-ci, cela dépasse tout ce que nous pouvions soupçonner. Comment, il y a des jeunes filles telles que cette Maud, qui savent donner plus qu'elles ne gardent, des amoureux comme ce Suberceaux, qui lisent les livres sans couper les pages; il existe entre des hommes et des femmes des liaisons comme la leur ? C'est incroyable! » Et nous sommes ravis. Ces ouvrages de Marcel Prévost sont bien plus émoustillants que les livres spéciaux, dont le dessein môme est de produire cet effet. Ils sont égrillards avec convenance, dans le bon ton. Et que dire des Lettres, dont la sincérité, toujours réjouie et bonne enfant, rappelle un peu la manière de Capus? En vérité, nous sommes trop flattés dans nos instincts secrets, trop contents. Un peu de plus, nous rougirions d'un plaisir trop vif pour être de bon aloi. Cette lecture est peut-être malsaine, et,
juste au moment où apparaît en nous, par excès d'intérêt, ce scrupule; juste au moment où la jeune lectrice de Saint-Etienne, qui voudrait bien s'amuser sans aller trop loin, commence à se mettre sur le qui-vive, l'auteur la calme d'une moralité. « Ces pages, dit l'amant terrible, dont la confession allait faire peur, sont écrites pour moi, sans aucun souci d'art, au seul jaillissement des souvenirs. Si quelqu'un les recueille, il n'y trouvera point d'événements rares ou romanesques. Mais j'espère qu elles lui feront connaître, pour atteindre au but de la oie, une voie meilleure que le chemin oblique et dangereux oiif ai marché. » Ah! très bien! L'auteur lâche son héros! Il nous avait invités à manger le pot-au-feu au cabaret, voilà tout, et quand nous avons traversé le salon de la belle Maud de Rouvre, nous nous prenons le front... « Entre la conception chrétienne du mariage et le type de la demi-vierge, dit l'édifiante Préface, il y a donc antinomie irréductible. Or, l'éducation des jeunes filles tend de plus en plus à développer le type demi-vierge. 11 faut donc changer l'éducation de la jeune fille, — cela presse! — ou bien le mariage chrétien périra! »... Diable! Nous ne plaisantons plus, et nous nous pardonnons maintenant de nous être un peu légèrement divertis. L'auteur nous absout à nos propres yeux d'avoir lu son livre, car tous les chemins mènent à Rome et tous les vices à la vertu.
Marcel Prévost est personnellement très agréable à connaître. Son aspect physique, à la fois puissant et rélléchi, révèle son optimisme méthodique. Ses yeux bleus reflètent un monde qui s'harmonise et se met en ordre sous leur regard. On sent qu'il y a, dans cette pensée lucide et bienveillante, une constante attention à la vie. Car si la vie est bonne, — et il n'est pas douteux qu'elle le soit — , elle ne l'est pas d'elle-même ni tout d'un coup : il faut l'administrer, l'organiser, la cultiver, lui faire rendre par notre effort et notre intelligence tout ce qu'elle contient d'heureux, et qui, pourtant, pourrait nous échapper, nous échappe si souvent. Il y a donc un art très sérieux
du bonheur, qui est la sagesse, et une pratique de l'existence, qui est la vertu, sans compter celle de la librairie, qui est la fortune. Marcel Prévost entreprend à sa façon, par les fictions ou les observations de ses romans, d'enseigner cet art et cette pratique. Il veut éclairer la vie, proposer des solutions à ses difficultés, aux plus usuelles, qui sont aussi les plus embarrassantes et les plus douloureuses. — C'est un moraliste.
Seulement, c'est un moraliste à gros tirage, et j'imagine que chez Marcel Prévost doit s'éveiller de jour en jour la conscience plus lourde d'une responsabilité sociale. Dans son cabinet défilent des visiteuses, qui viennent le consulter à la fois comme un médecin, un prêtre, un ami. Il reçoit plus de lettres de femmes qu'il n'en a publié. Chacun de ses livres, à raison de trois ou quatre par exemplaire, compte actuellement une moyenne de deux cent mille lecteurs. C'est effrayant. Il est même à croire que si Marcel Prévost avait, comme tant d'autres, le bonheur de n'être point lu, il remplirait ses écrits de doctrines surprenantes. Mais quand on s'adresse à une foule d'hommes, et surtout de femmes, a-t-on le droit de ne pas hésiter devant sa propre pensée? Mar-^ cel Prévost, qui a tout fait pour l'avoir, est accablé par son succès. Il prétend au moins le justifier par sa circonspection et son attention à ne rien renverser.
Dans la seule étude un peu complète que nous ayons sur Marcel Prévost, André Rivoire^ s'est efforcé de montrer que cette œuvre déjà si considérable et d'apparence si variée présente quelque unité, tournant tout entière autour du mariage. Tantôt Marcel Prévost enseigne qu'il n'y a pas de bonheur, même pour les hommes, dans l'amour, en dehors du mariage [Confession d'un amant, Aittoînne d'une feinme). Tantôt il dépeint les dangers que font courir à ce mariage les mœurs de la nouvelle jeune fille [les Demi- Vierges), et surtout il s^applique à réformer leur éducation en vue de ce mariage [Lettres