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L'EXOTISME DE PIERRE LOTI

en louer avec enthousiasme la grande valeur émotive, puisqu'elles procurent à un public, qui en raffole, le repos et l'oubli. C'est comme l'immense élégie de l'espace, le romantisme terrestre.

Mais il ne faudrait pas méconnaître que leur séduction est d'autant plus vive qu'elle est plus décevante et plus vaine. Sur ces hauteurs enchantées et terribles où s'égare Loti, point d'autre humanité que les guides, les meneurs de mules, quelques silhouettes de gardeurs de troupeaux, quelques femmes voilées. Alors, dans l'infini de cette étendue « que rien ne jalonne », s'exaltent en effet et s'alanguissent toutes les nostalgies, toutes les lassitudes, tous les égoïsmes d'une humanité élémentaire, veillissante ou enfantine. Le voyageur est là, escaladant, regardant et frémissant, ébloui de tous ses yeux, mais triste de tout son cœur et plus seul que jamais.

Nous venons d'en redescendre maintenant, après y avoir fait une chevauchée de quatre cents lieues, à travers tant de montagnes, de ravins, de fondrières ; elle va s'éloigner dans le lointain terrestre et dans le passé des souvenirs. De tout ce que nous y avons vu d'étrange pour nos yeux, ceci nous restera le plus longtemps : une ville en ruine qui est là-haut, dans une oasis de Heurs blanches ; une ville de terre et d'émail bleu, qui tombe en poussière sous ses platanes de trois cents ans; des palais de mosaïques et d'exquises faïences qui s'émiettent sans retour au bruit endormeur dinnombrables petits ruisseaux clairs, au chant continuel des muezzins et des oiseaux ; entre de hautes murailles émaillées, certain vieux jardin empli d'églantines et de roses, qui a des portes d'argent ciselé, de pâle vermeil ; — enfin tout cet Ispahan de lumière et de mort, baigné dans lalmosphère diaphane des sommets...

Cet exotisme-là est bien différent du cosmopolitisme : le cosmopolitisme en effet est un élan vers la vie plus intense et multipliée : le cosmopolite veut étreindre toute l'humanité. L'exotisme est la poursuite infinie d'une retraite impossible, loin des hommes. 11 est à Tégard de l'existence une fin de non-recevoir. 11 est égoïste et désespéré. Pierre Loti, c'est encore Chateaubriand sur un

Rageot. 6

bateau, René en uniforme d'officier de marine. Il a moins d'ampleur et de philosophie que son maître; il a plus de sensualité et de sincérité. Chateaubriand était un littéraire, attristé par l'action. Pierre Loti est un vivant attristé par la vie. Il ne souffre que de ne pas jouir : il a la vision directe et Tamour impossible de l'univers, où s'exaspèrent les sens de l'homme. Nuln^a rendu comme lui, par le seul voyage, Téternel écoulement des choses et de nous-mêmes. Il est notre grand poète de la solitude et de la nostalgie.

« Mon esprit sent passer en lui le tourbillon vital qui lui est prêté momentanément. Il n'est que sujet pensant, il ne retient que la forme des choses... Les formes dansent la ronde du Sabbat dans le chaos de ma pensée trop ouverte et trop hospitalière. ^ »

Et lorsque le moment sera venu de faire le bilan de ce temps, on s'apercevra qu'il n'y a pas eu dans toute notre littérature d'influence plus dissolvante que celle de ce peintre unique, parce qu'il n'a jamais connu que l'intense et cruelle poésie de la sensation, source de toute tristesse et de tout désespoir, — peut-être aussi de toute beauté ^

1. Le dernier volume de Pierre Loti La Troisième jeunesse de 3/me Prune, a le charme exquis d'un souvenir et mesure le chemin parcouru : ce qu'il évoque aujourd'hui, c'est en effet le Japon de jadis, celui de M""* Chrysanthème, cette môme Nagasaki où Loti avait déjà vécu il y a quinze ans, et qu'il nous décrit avec le même charme, pourtant si nouveau.

Au temps de son premier voyage, en effet, les mousmés avaient séduit l'ardeur de sa jeunesse. Aujourd'hui, assagi par l'âge, ce n'est plus une vie aventureuse qu'il vient tenter là; la mièvrerie, comme l'enfantillage de cette nature, de ces mœurs, amusent toujours par leur pittoresque la curiosité de ses yeux, sans émouvoir ni fixer la tendresse de son cœur, et il lui faut « l'exotisme extrême et le charme unique de ce pays » pour atténuer le ridicule de toutes choses. Il avait aimé M™» Chrysanthème, sa petite épouse d'autrefois, et il avait cru la regretter toujours. Mais il sent bien aujourd'hui qu'il oubliera Inamoto. A peine la distingue-t-il de sa montagne, « tant sa gentille per- 'sonnalité est pour lui amalgamée aux ambiances ».

2. Je ne prétends point qu'il ne puisse exister d'autres formes d'exotisme et que l'exotisme ne puisse pas même, en substituant à la nature les hommes et leurs mœurs, revêtir un caractère documentaire et social. Je vois des essais en ce genre. Mais le public ne les a pas suivis. Les suivra-t-il jamais ? Peut-on, même en voyage, s'intéresser à autre

C'est une justice qu'il faut rendre d'abord à Maurice Barres : il n'est pas un écrivain de grand public et les tirages de ses meilleurs volumes [Le Jardin de Bérénice^ Leurs figures, Du sang^ de la volupté et de la mort) ne comptent point parmi les plus impressionnants. Ce n'est pas de ses livres qu'il attendit la richesse, et il faut le féliciter vivement de l'orgueil ingénu qui l'a fait se complaire si longtemps dans l'isolement d'une pensée aussi séduisante que mystérieuse. Nul n'est demeuré comme lui, — pas môme ce Jules Tellier qu'il a honoré d'une amitié et d'un hommage funèbre si significatifs, — convaincu que l'artiste possède une qualité d'âme exceptionnelle, et qu'il est digne, par les délicatesses extraordinaires de sa sensibilité, de jouer parmi les hommes ce rôle de guide, de modèle qu'avaient rêvé pour lui les premiers mages du romantisme. Il est le seul de ce temps-ci qui nous ait tenus pareillement à distance : cela agace, mais cela impose. Si ses airs de prince et ses manières somptueuses ont pu écarter de lui la foule, ils lui ont ardemment attaché la jeunesse.

Pour ceux de ma génération, en effet, parler de Maurice Barrés, c'est vraiment revivre toute son adolescence, c'est raviver l'enivrement des plus ardentes lectures, évoquer les discussions passionnées sur les mérites d'un style inimitable, que nous nous appliquions tous à imiter; sur la noblesse d'un idéal absolument personnel, que nous nous efforcions communément de réaliser.

Nous devinions chez Maurice Barrés une telle volonté de solitude, un tel elfort d'orgueil et d'aristocratie, une telle maîtrise de délicatesse et de dédain ! Nous le sentions si éloigné de toutes choses, des hommes, de la

chose que soi-même, faire autre cliose que do se fuir... Si oui, on est un savant, rien de plus. (Cf. notamment les curieux romans des jeunes frères Marius-Ai^. Leblond : La Sarabande, les Sortilèges).

vie, de la réalité, et si proche de nous, de nous seuls, à l'exclusion des autres auxquels il échappait, et surtout si proche des philosophies et spéculations dont on se grise à vingt ans, quand on est enfiévré d'attente, énervé d'étude ! Nous usions entre nous du vocabulaire barrésiste, nous appelant mutuellement barbares.^ adversaires, et décorant du titre bien classique A' objet « les vierges folles » de nos relations. C'est qu'à notre enthousiasme se mêlait une grande vanité. Nous étions persuadés que Maurice Barrés n'était compréhensible que pour nous, et nous nous flattions de le trouver clair. Nous admirions dans ses livres le langage même que nous employons dans nos travaux scolaires, de môme que nous démêlions dans le jeu flottant de sa précision verbale l'image des contrariétés de notre âge, des tendances opposées qui s'agitaient en nous en attendant le choix de la vie.

Car il ne faut pas oublier cela : l'effort intellectuel qu'impose aux jeunes gens la préparation des concours, l'impuissance oii ils se trouvent de satisfaire leur instinct, parce qu'ils travaillent, et de s'apaiser, parce que leur sang est vif, réalise précisément en eux cette ardeur et cette sécheresse, dont a vécu toute une littérature pendant un siècle. « Je suis éteint sans être calmé » ! C'est l'aveu d'Obermann, qui ne peut plus sentir que ce qui est extraordinaire, dont le cœur « désire tout, veut tout, contient tout ». C'est le cri de Baudelaire, qui veut plonger « au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ». C'est la longue lamentation des Benjamin Constant, des ximiel, de tous ceux ceux qui ont indéflniment poursuivi leur moi, sans le dégager jamais, Flaubert et Chateaubriand; ardente mélopée qui traîne le long de ce temps, et qui sera toujours si sensible au cœur du jeune homme timide, également désireux et incapable de conquérir l'univers.

A cette romantique tradition de l'ennui, Maurice Barres, qui nous la rendait légère, plus française, presque latine, joignait Tesprit de domination ; il

entreprenait de nous fournir des stimulants, des remèdes, une discipline. Notre frère en présomption, il était aussi notre maître en dilettantisme. Il faisait directement appel à ce qui nous flattait et nous tourmentait le plus en nous-mêmes, notre intelligence, qu'il humiliait si souvent par un ressouvenir de Pascal, pour l'exalter davantage. Il nous enseignait l'usage de la clairvoyance, il nous promettait l'émotion par l'idée, et cela môme, qui nous intriguait, ne nous étonnait point, car cette culture intellectuelle du moi, dans la littérature française, n'était pas moins traditionnelle que sa désolation et sa sécheresse sentimentales. M™^ de Staël était déjà convaincue que « quand la philosophie fait des progrès, tout marche avec elle : les sentiments se développent avec les idées ». Elle trouvait Voltaire plus ému que Racine, parce qu'il était plus intelligent! « Ma faculté essentielle, disait aussi Amiel, est l'intelligence des diversités infinies de la vie.... La pensée remplace l'opium. » Nous avions vu Sainte-Beuve, ce mystique désolé de ne jamais plaire aux femmes, se consoler de ne plus croire à Dieu ni à l'amour, par le jeu de sa critique. Chateaubriand nous avait initiés à la poésie des ruines, de toutes les ruines. Nous étions depuis longtemps disposés h un goût très vif pour ce pessimisme. Et c'est à fondre tant d'éléments épars que Maurice Barrés apportait une telle grâce qu'il nous enivra. Nous décidâmes qu'il serait notre chef, notre « directeur » unique dans l'art de nous fortifier. Nous le jugeâmes infiniment grand.

A vrai dire, Maurice Barrés ne méritait point un tel culte, mais plus de sympathie. Nous le prenions au sérieux, quand il gambadait. Lui-même n'était qu'un jeune homme, plus heureusement doué, mais qui moins que nous, peut-être, savait oii il allait, parce qu'il désirait la gloire, et que déjà il la possédait presque. Quand il vint à évoluer, il nous surprit.

Et il lui est arrivé cette chose singulière, qu'il changea autant de public que d'éditeurs : ceux qui

avaient été ravis d'admiration par l'ardente dialectique du Culte du moi, s'alarmèrent devant l'épopée commençante de VEnei^gie nationale. Ils ne firent pas à la thèse du doctrinaire roman des Déracinés le même accueil qu'à l'ironique idylle du Jardin de Bérénice. En revanche, ceux qu'avait déconcertés la fiévreuse scolastique de Philippe et de Simon, entendirent volontiers V Appel an soldat.

« J'ai scandalisé! », s'écrie Maurice Barrés aujourd'hui avec complaisance et mélancolie. Et, dans une fière préface qu'il a écrite pour la réédition de son Homme libre, il proclame qu'il fut dédaigneux, mais il constate lui-môme qu'il a suhsisté entre le puhlic et lui un long malentendu. Car d'une analyse qui cherchait à conclure, on n'avait retenu que l'analyse présente sans deviner la conclusion future, et Maurice Barres, en fin de compte, n'a pas moins inquiété par l'apparente indifférence de son premier nihilisme que par l'actuelle énergie de ses affirmations. Gomment avait-il passé de l'une à l'autre?

On sait que Maurice Barrés s'est exercé au moins à deux reprises différentes dans le genre nouveau qu'il intitula « la critique pittoresque ». Il nous dépeignit Renan chez lui et Taine en voyage, compulsant des archives sur le lac de Côme. Était-ce jeu innocent ? Peut-être, mais on ne le prit point ainsi. Maurice Barrés fut donc redevable à Renan du bruit que firent Huit jours chez Monsieur Renan. C'était un grand service que lui rendit le Maître, et qui ressembla pourtant à un vilain tour. Maurice Barrés fut connu, mais il fut connu comme renanien. Dès qu'il y eut un barrésisme, on assimila le barrésisme au renanisme, rapportant nécessairement l'un et l'autre à un principe unique, le scepticisme, et à un procédé littéraire exclusif, l'ironie. N'avaient-ils pas l'un et l'autre le « don du sourire » ?

L'essentiel est de se convaincre qu'il n'y a que des manières de voir, que chacune d'elles contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habileté, les avoir toutes sur un môme objet. Ainsi nous amoindrissons nos mortifications à penser qu'elles sont causées par rien du tout, et nous arrivons à souffrir très peu.

Ce sourire lui fit tort : on le crut sincère, quand il souriait. Maurice Barres passa pour détaché, et l'on n'admit point dans la suite qu'il pût prendre parti et hausser le ton. Jules Lemaître s'étonna de le voir député, môme boulangiste; le malaise s'aggrava et Maurice Barrés s'est acquis, comme nul autre, la réputation de se contredire. D'aucuns prétendent que ce n'est point contradiction qui conviendrait, et l'on n'excuse son esprit que pour accuser son caractère. On fait volontiers abstraction, en tout cas de ses doctrines, môme de sa personne, qui n'a pas encore trouvé son rôle public à tenir. Son influence n'égale point sa célébrité. On le prend simplement pour notre meilleur écrivain, comme on finit par ne plus voir en Sainte-Beuve, « que le plus intelligent des hommes ». Maurice Barrés apparaît mutilé par son talent; il le sent; il en soufl're abominablement, l'ayant témoigné à maintes reprises et, en vérité, dans cette époque de notoriété administrative, rien n'est plus curieux que cette gloire douloureuse, ce grand succès équivoque.

Car il n'est personne, au fond, dont Maurice Barrés soit plus éloigné que de Renan. Il n'y a rien, non plus, dont il soit plus distant que du scepticisme. Un temps, il a pu prendre les airs d'un humoriste, par dédain des autres, par estime de soi. Mais il est tout justement le contraire, par nature, d'un amateur ou d'un résigné, et il n'est que faire d'une psychologie bien pénétrante pour démôler, dans sa complexion intellectuelle et sensible, les raisons profondes du mysticisme idéologique, du sentimentalisme raisonnant, dont il faut lui rapporter le périlleux honneur.

Car Maurice Barres a écrit cet aveu merveilleux : « La beauté du dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont que des tableaux psychologiques. » Toujours il interpose entre l'univers et lui la flottante grisaille de sa fiévreuse rumination. Il pense comme on rêve, il raisonne comme on sent. Il a une sensibilité réfléchie, et comme de seconde main, intellectualisée et, pour ainsi dire, abstraite. Il n'a point l'intuition des choses ni des êtres ; c'est de nature, non par doctrine ou idéalisme, qu'il ne peut sortir de son îïioi pour sympathiser avec la réalité. Son aspect, sa parole un peu lente et si belle, la noblesse et le dédain de sa manière, toute cette allure de souveraine distinction donne bien l'impression d'une froideur qui s'échauffe, d'un feu qui couve, d'une exaltation qui se cherche. Quand les yeux s'enflamment, la bouche se crispe ; l'enthousiasme n'aboutit pas, le désii' n'est point satisfait. C'est l'état de ces malades qui, en toute circonstance, n'éprouvent jamais qu'une seule émotion, l'angoisse de n'en pas ressentir d'autre. Leur vibration est d'autant plus intense qu'elle est plus monotone. Maurice Barres frissonne toujours, mais d'un même frisson, à peine nuancé du reflet de ses idées. De lui, en vérité, on pourrait également soutenir qu'il est infiniment intelligent, — autant que Voltaire, Renan, Anatole France, — et qu'il faut prendre à la lettre le mépris qu'il affiche parfois de Tintelligence et des concepts. On dira alors qu'il est infiniment intelligent, parce qu'il a comme personne le don de l'essentiel, le goût de l'idée, la vision lucide, l'attention clairvoyante, la volonté spéculative. On dira qu'il réussit à ne pas l'être, parce qu'il lui est pénible d'abstraire autre chose que le détail, de spéculer sur autre chose que lui-même, de raisonner autrement que par instinct ou par parti pris, enfin et surtout parce qu'il est contraire à sa nature de chercher la cohérence, de s'élever de la grâce à la force, '^et d'imposer un ensemble par la majesté de l'ordonnance : de là son effort didactique, scolastique,pour

mettre en forme ses systèmes avec leur thèse, leur antithèse et leur synthèse. Il a Tair de s'égayer à ces « examens », de jouer avec ces procédés. En réalité, ils lui sont nécessaires, non seulement pour nous en faire accroire, mais pour s'y reconnaître lui-même dans son désordre ; de là aussi et surtout son excellence dans ces petites dissertations oii il note ses réflexions de voyage, ses impressions, son art exceptionnel à réussir Tanedocte psychologique et picturale. On pourrait aussi soutenir avec une égale vérité que Maurice Barrés est infiniment sensible, délicat, raffiné, et qu'il n'a qu'une sensibilité un peu superficielle, éprise de rares sensations, incapable de jamais s'épanouir en sentiment ou de s'échauffer en passion. On dira alors qu'il est sensible, parce qu'il semble jouir et fait jouir comme personne de tous les ornements du monde, les paysages, les tableaux, les sons, les rythmes, les mots, le luxe et la somptuosité, parce qu'il n'a d'autre goût, d'autre besoin que celui de l'enthousiasme et de l'émotion brûlante ; que nul plus que lui n'a connu les amertumes, les angoisses, les déceptions, les exaltations d'un orgueil forcené, d'une ambition déçue, et qu'il est sans doute, à l'heure actuelle, l'âme la plus triste et la plus troublée qui ait jamais souri. Mais on verra aussi qu'il n'eut d'excellence en aucun art, ni dans la musique, ni dans la peinture, ni dans l'usage de l'existence, et qu'il fut en fin de compte une âme trop repliée sur elle-même et appliquée, au point d'avoir surtout éprouvé les nuances du désabusement méprisant, les froissements de la vanité, les perversités sentimentales, les languides et ironiques mélancolies d'Aigues-Mortes... Hélas! « la conscience de la conscience est le terme de l'analyse ; mais l'analyse poussée jusqu'au bout se dévore ellemême comme le serpent égyptien », avait observé Amiel, et, au terme de la sienne, il avait laissé échapper cet aveu d'impuissance : « Fais en toi la part du mystère, ne te laboure pas tout entier du soc de l'examen. »

flO LA BOURGEOISIE ANARCHISTE ET LE ROMAN NIHILISTE

Telles sonl les principales contrariétés psychologiques qui font Maurice Barres si troublant, et dans ces violents contrastes, la volupté douloureuse, la clairvoyance émue, l'exaltation méthodique, Teffort passionné <( pour sentir le plus possible en analysant le plus possible », ne reconnaissez-vous point finalement la morne sensualité de l'extase religieuse, du désespoir qui ployé et qui s'agenouille?

Au fond, l'humanité n'a jamais adoré qu'elle-même. Toute religion divinise l'homme, selon l'imagination des temps et des races, et la supériorité du christianisme fut d'avoir satisfait cet instinct mieux qu'aucune autre religion, en prenant précisément comme son principe la croyance à un Dieu fait homme. Il n'y a jamais eu d'autre culte que le « culte du moi », d'autre piété que d'exalter en soi la « volonté de puissance », et tout rituel religieux n'est que l'ensemble des procédés, la discipline mécanique qui paraît le plus capable d'entretenir ce désirable état d'émotion. La prière est un appel d'enthousiasme.

Ce n'est donc point par littérature, par goût d'archaïsme ou par manière de pastiche, que Maurice Barrés est allé demander aux Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola le modèle de ses premiers ouvrages, ou que rimitation lui a paru d'abord le plus beau des livres. Le but du jésuite et du mystique est le même que le sien, car qu'importe le Dieu, pourvu qu'on ait l'adoration ! C'est donc encore avec la même justesse et le même instinct profond de sa destination, que Maurice Barres, pour qui la peinture fut toujours révélatrice, est tombé en ravissement devant la Sainte Catherine de Sienne, extatique et exténuée, peinte par le Sodoma. Maurice Barrés est un pauvre nerveux, d'un type classé, affligé d'une extraordinaire impuissance à aller jusqu'au bout de ses sensations. De Venise à Tolède, par Tamour de Bérénice ouïe Boulangisme, en proie à l'orgueil et à la volupté, il poursuit indéfiniment, âme chétive et surmenée, un accomplissement qui lui échappe, les

bras plus doux que tous les autres, où il se reposerait. De là ce boliémianisme d'esprit, ce cosmopolitisme de sensibilité qui, par instant, le fait si proche du catholicisme que, en vérité, je me demande s'il n'y réfugiera pas quelque jour son douloureux désordre... L'Église ou le Parlement î 11 n'y a guère d'autre alternative pour lui.

Qu'à Saint- Pierre, en effet, d'autres discutent ces froids espaces et cette pompe architecturale, pour moi j'y distingue seulement les confessionnaux qui tapissent cette immense enceinte, et qui parlent toutes les langues. C'est ici le point mathématique où tous les soupirs civilisés se confondent pour former la sensibilité chrétienne... L'âme qui serait faite de tous les péchés, de toutes les inquiétudes et de tous les scrupules qui vinrent ici chercher la paix, serait exactement celle que nous nous représentons sous le nom de sensibilité cosmopolite. Pour moi, jamais je ne franchis ce seuil fameux sans qu'une émotion d'être au point le plus sensible de l'humanité m'inclinât à m'agenouiller. Là seulement, parmi ces directeurs de conscience polyglottes, j'eusse pu trouver quelqu'un qui parlât, entendît ma langue... D'une certaine manière, des gens qui renoncent à tout et des gens qui désirent tout sont bien Yaits pour s'entendre. Les uns et les autres, en effet, ne se satisfont de rien ; ils ont jusqu'à en souffrir le sens du précaire, le désir de la perfection.

En attendant, Maurice Barres, emporté par ce désir de la perfection, ne goûtera jamais que le pervers, Texcessif, le compliqué, toutes ces rencontres qu'il combine si laborieusement et dont l'attentive préparation parvient seule encore à l'intéresser. Lorsqu'il est heureux, lorsqu'il ne souffre pas, il est affaissé. Le plaisir dans ce tempérament-là n'est qu'une détente momentanée, une véritable anesthésie déterminée par épuisement, surmenage volontaire, une syncope intérieure. Une telle tension, un tel effort à vivre aboutit fatalement à ridée de la mort, dont Maurice Barres a fait un incomparable usage littéraire.

Oui, le perpétueljeu des contrastes suprêmes, la volupté dans la souffrance, la vie dans la mort, c'est bien là le stimulant désespéré des âmes insuffisantes et inassouvies, ranimant un instant, par ces procédés extrêmes,

la pâle douceur de sentir. Quand Maurice Barres, incertain de lui-même, fixe en passant son bohémianisme sur les collines de son pays, il y goûte une étrange composition qui ranime son cœur crucifié de sécheresse. « Un horizon qui n'a point bougé prend une force divine pour une âme qui s'use. » C'est là seulement, dans ce paysage, près de ces morts, que, tout glacé qu'il soit, il peut se persuader qu'il n'est point comme eux et respire encore :

Je m'enfonce dans ce paysage, je m'oblige à le comprendre, à le sentir : c'est pour mieux posséder mon âme. Ici je goûte mon plaisir et j'accomplirai mon devoir. C'est ici l'un de mes postes 011 nul ne peut me suppléer. A travers la grande forêt sombre, un chant vosgien s'élève, mêlé d'Alsace et de Lorraine. Il renseigne la France sur les chances qu'elle a de durer.

Bien que je doive d'heureux rythmes à Venise, à Sienne, à Cordoue, à Tolède, aux vestiges même de Sparte, et que je refuse la mort avant que je me sois soumis aux reines de l'Orient, j'estime peu les brillantes fortunes que me firent et que me feront de trop belles étrangères. Bonheurs rapides, irritants, de surface I Mais à Saint-Odile, sur la terre de mes morts, je m'engage aux profondeurs. Ici, je cesse d'être un badeau. Quand je ramasse ma raison dans ce cercle auquel je suis prédestiné, je multiplie mes faibles puissances par des puissances collectives, et mon cœurqui s'épanouit devient le point sensible d'une longue nation.

Maurice Barrés, dans le sens le plus précis, physiologique du terme, est bien un mystique. Seulement il est un mystique de complexion surtout intellectuelle, qui a connu Nietzsche, qui a lu Stendhal, qui fut aussi admis dans la familiarité d'un Taine. Il possède Cabanis, il est au courant des rapports du physique et du moral, introduit le « tempérament » dans la psychologie de ses personnages, sait qu'on peut emprunter parfois aux drogues du pharmacien les plus vives émotions, et qu'ainsi il doit y avoir des recettes pour échauffer la vie. Ce que le moine avait lait d'instinct, ne pourrait-on pas le tenter par réflexion, par une suite d'expériences heureusement et intelligemment dirigées ? La célèbre trilogie (Sous l'œil des Barbares,

Uîi Homme libre, le Jardin de Bérénice) était l'exposé de cette recherche, la longue et clairvoyante investigation de soi-même par soi-môme. « Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais sachons qu'ils n'abovitiront pas! » Seulement à toute discipline, il faut une autorité, un point d'appui, un principe. Saint Ignace de Loyola avait le couvent, et le moine de Vlmitation avait Jésus. Est-ce assez de « Petite Secousse » pour remplacer l'un et l'autre?

Peut-être, si Maurice Barres avait eu plus de savoir, s'il avait été plus épris de la science et moins voluptueux, il eût pu trouver en elle cette autorité nécessaire; il eût emprunté au jeu de ses conceptions cette discipline de son intelligence qui Teût exalté. Il eût chanté l'incertitude positive, qui est la plus haute leçon du savoir et la plus stimulante. Il eût été vraiment le Renan de l'heure actuelle. Ce rôle était magnifique à tenir : Maurice Barrés eût écrit non plus V Avenir de la science, mais le Présent de la science. Il eût été faire sa prière, non pas sur l'Acropole, mais dans le laboratoire de M™*" Curie ; il eût canonisé les idées, béatifié M. Poincaré, rare génie dont trois ou quatre personnes seulement peuvent comprendre en Europe les occupations. Seulement une telle entreprise, qui n'eût pas été au-dessus de son esprit, dépassait son caractère et le besoin qu'il a eu toujours de s'imposer vite et fortement. Et ce n'est point dans ce sens magnifique que va se déterminer son mysticisme. — Le public, sans doute, ne Teût point suivi.

Et puis, il a toujours paru à Maurice Barrés que la gloire littéraire fût fade au prix des jouissances que procure l'exercice du pouvoir, et l'on a bien vu qu'un beau livre n'égale point pour lui une circonscription. Il semble qu'il tienne à la politique par toutes ses fibres, ne fût-ce que par goût littéraire. « La haine emporte tout » et c'est à la haine politique, inspiratrice de leurs Figures, que nous devons les plus belles pages d'art, qui, depuis Saint-Simon, aient flagellé des hommes

publics, — vision fausse, le plus souvent, aussi aveugle que pénétrante, mais passionnée, d'un relief unique, et qui ne peint pas moins bien le peintre que ses modèles. L'homme qui a écrit le chapitre intitulé le Cadavre bafouille^ qui a goûté, avec l'âpre jouissance qui enfièvre tout le volume, les sombres heures et les pitoyables spectacles de l'épouvante panamiste ; le raffiné qui a laissé tomber cette simple phrase :

Cette journée vaut par des sentiments simples, l'épouvante et la pitié, dont nous avons très peu l'emploi dans nos vies très modérées. C'est un bon document sur la terreur dans les assemblées politiques.

Celui-là, dis-je, a été mordu jusqu'aux moelles par le goût de l'intrigue et du risque. L'action et les spectacles parlementaires lui paraissent les plus énergiques stimulants de sa sensibilité. Il y porte l'âme de l'Espagnole en mantille à la tauromachie. Sénèque aussi aimait les jeux du cirque.

Mais quel rôle choisir pour être un grand parlementaire, devenir l'idole des foules? C'est alors que Maurice Barrés se souvint qu'il était Lorrain. Son instinct contribua sans doute à lui révéler son déterminisme et l'on raconte qu'il pâlit au seul nom de Nancy. Tous ceux de l'Est sont ainsi, et il a fait de la Lorraine, par dévotion, une étude fort appréciée, dit-on, de M. Lavisse. Mais surtout Maurice Barres a jugé que le meilleur lieu pour deviner les aspirations profondes de la grande patrie, c'était la frontière béante où il avait vu le jour et la guerre. Il pensa que la France, encore napoléonienne, et dont la blessure de 4870 lui parut plus sensible parce qu'il était delà-bas, restait avant tout fidèle à sa tradition patriotique et militaire. Puisqu'il cherchait un rôle, celui-là était le plus simple et le plus éclatant, le plus conforme à sa naissance. Le nationalisme était le geste le plus large et le plus émouvant que pût faire alors un ambitieux enfant des Vosges, et comme Chateaubriand au catholicisme, Maurice Barrés s'y conver-

L'IDEOLOGIE DE MAURICE Bx\RRÈS !là

tit pour occuper les hommes. La politique le poussait à prendre parti : la Lorraine lui en fournit l'occasion.

Ainsi, Maurice BaiTès passa de l'égotisme au nationalisme, le plus naturellement du monde, par le seul jeu de ses instincts. Ce fut, à la lettre, une conversion, un mouvement d'ambition et de sentiment, l'intuition d'un intérêt supérieur, et d'une vie nouvelle. Cette évolution spontanée une fois opérée, il restait à la justifier par la réilexion, logiquement; c'est toujours après l'avoir prise qu'on explique une attitude.

Dans le cas de Maurice Barres, la difficulté était considérable, et nous avons noté les résistances du public. Elle n'était pourtant pas au-dessus d'une intelligence aussi ingénieuse qu'illogique, aussi simple que désordonnée, aussi inventive qu'inconséquente, et dont tous les raisonnements ont tant de grâce fantaisiste. Maurice Barres avait d'abord fait mine d'imiter Renan. Pourquoi, après cela, n'emprunterait-il pas la méthode de Taine ? Il l'avait raillé comme Renan, avec la même sympathie, en proclamant qu'on lui devait « de grands bénéfices intellectuels ». Il cherchait une philosophie sociale propre à servir ce qu'il croyait être ses intérêts de carrière et ses instincts. Après qu'il avait mis tous ses soins à isoler l'individu, il ne s'agissait pour lui que de le rattacher à son groupe naturel, à son pays, à la Lorraine, à la terre de ses morts. — La célèbre théorie delà « race » n'était-elle pas là toute prête?

Taine en avait fait une application à l'homme de génie ; Maurice Barrés n'avait qu'à généraliser cette application pour en faire la conclusion même de son analyse du moi, — lequel sans doute ne se suffit pas, à y regarder de plus près.

Déjà dans YEnneiyiides lois apparaît cette inquiétude sur la nature du moi. André Maltère est curieux des réformateurs, et il vient aux Saint-Simon, aux Fouricr,

avec le vague espoir qu'ils le stimuleront dans la poursuite éperdue de lui-même.

Se sentant à l'étroit dans les bras d'un seul être, il avait voulu entrer en relations avec d'autres hommes, avec tous les hommes. A leur contact, pensait- il, son moi trouverait seulement son aise et son équilibre. Espoir déçu. Aucun des système sociaux qu'il venait d'étudier ne lui offrait sa patrie morale. Il avait toujours le mal du pays, d'un pays que nul réformateur ne savait lui proposer.

En s'approfondissant, le moi trouve en lui le besoin social, voilà tout, et le « culte du moi » préparait ainsi ]e roman de V Energie nationale. Au fond, tout se raccorde à tout. — Et puis, il ne faut pas prêter trop d'importance à l'unité, qui est une conception factice, toute universitaire. On plaisante d'abord, et on devient sérieux; on veut faire parler de soi, on scandalise, puis on veut guider la France, diriger son temps. On est le petit Maurice, avant d'être le grand Barrés.

Ainsi s'expliquent tout à la fois l'apparition et le succès des Deracme^, œuvre à peu près unique en notre littérature, impressionnante et mal venue, encombrée de documents, d'idées, lourde môme en son style où ne se retrouvent plus les qualités de Maurice Barrés, la sobriété, l'élégance, la poésie, la simplicité, et oii^ apparaissent tant de défauts imprévus, la banalité, la surcharge, le gros ton didactique et mélodramatique; c omposition fragile surtout, démonstration incertaine qui, comme un roman de Paul Bourget, aboutit à peu près à prouver le contraire de la thèse, puisqu'aussi bien, comme l'a remarqué un fm critique, tous les malheurs des sept élèves de Bouteiller, des Lorrains transplantés à Paris, notamment des deux assassins Racadot et Mouchefrin provient, non pas de ce qu'ils ne sont plus sur leur terre, mais de ce qu'ils vivent dans une société mal faite, et qu'ils succombent à des nécessités générales.

Ainsi s'explique surtout que Maurice Barrés qui, entre temps, continua de faire des livres de grand art pour ses amis, lassé de cette thèse trop spéciale encore et dé-

courage de systématiser, se soit enfin décidé à faire plus directement appel au sentiment national, au patriotisme populaire, et à tenter le gros tirage, par le choix même de son éditeur, aussi bien que de son sujet. Aie service de r Allemagne^ fut un événement de librairie et méritait de l'être. A défaut d'une thèse, on y trouve peut-être un enseignement ; c'est une œuvre simple, nue, dégagée, selon la ligne d'autrefois, capable sans doute, par la beauté, de faire comprendre l'Alsace à la France, et TAlsace à elle-même.

D'abord le ton de l'ouvrage, par rapport à quelquesuns qui l'avaient précédé, est extraordinairement modéré. L'armée allemande n'est dessinée là que de profil, d'un trait léger, sans grimace. Depuis Descaves et Abel Hermant, il n'est presque point de Français qui ne se soit montré plus sévère et plus réaliste à l'égard de l'armée française que Maurice Barrés à Fégard de Tarmée allemande ; surtout depuis la Petite Garnison, Sedan ou léna? et encore la Retraite, il n'est point d'écrivain ni même d'officier allemand, qui n'ait témoigné plus d'animosité à l'égard de l'armée de son pays que ne le fait le Français, le Lorrain Maurice Barrés. Tant il y a sans doute que, pour Maurice Barrés, l'armée allemande est encore plus militaire qu'allemande!... D'ailleurs, le sujet de l'ouvrage n'est pas là, l'auteur le dit expressément, et voici aujourd'hui Maurice Barrés revenu à son ancienne et si heureuse méthode de description psychologique.

Je n'ai pas l'intention de vous donner des peintures pittoresques, non plus qu'une documentation technique sur l'armée allemande. Ce que vous attendez, n'est-ce pas, c'est une lumière sur les sentiments successifs d'un Alsacien à la caserne allemande. Vous voulez connaître ma dure expérience. Il suffit que je vous dise en bref les soins monotones où s'écoulent mes journées.

Ainsi se précise et s'élargit la signification de l'ouvrage, signification sensible même aux seuls contours des paysages, qui sont divins.

Rageot, 7

La pensée historique qui se dégage de ce plateau lorrain s'accorde à cette poésie. Ici, deux civilisations, l'allemande et la française, prennent contact et rivalisent ; les deux génies, germanique et latin, se disputent pied à pied la possession des territoires et des âmes. Par une chance à la fois détestable et bienheureuse, je vis ma courte vie lorraine précisément dans une période où la bataille, sur ce point géographique, est de plus gi'ande conséquence qu'elle ne fut depuis quatorze siècles. '

Ainsi surtout s'humanise et s'ennoblit la conclusion, tout à la fois hommage et conseil à l'Alsace allemande, restée française.

M. Ehrmann ne place pas la qualité française de TAlsace dans le fait qu'un préfet français administre l'Alsace, ni dans le fait qu'un régiment français occupe la caserne de la place d'Austerlitz, ni dans le fait que les manufactures de Mulhouse écoulent leurs produits sur Paris. Ce sont là des faits politiques, militaires, économiques, que l'accident de 1870 a pu modifier, mais cet effroyable accident n'empêche pas M. Ehrmann de sentir en luimême une délicatesse fière qui est l'honneur à la française, une politesse de mœurs qui est la moralité proprement française, et lout cela si fort mêlé au sang que, s'il se penche sur son cœur, il entend tout au fond : « Mieux vaut ne pas vivre que de vivre une vie oii soient contrariées les tendances de son âme. »

Certes, je vois bien qu'on pourrait encore contester à Maurice Barres l'aisance avec laquelle il relègue ici (( les faits politiques, militaires et économiques », et envisage comme absolument indépendante de nos mœurs mômes la culture « proprement française » ; je vois aussi qu'on pourrait trouver jusque dans son ouvrage de précises réserves à cette croyance, lorsqu'il signale lui-même l'effort de l'Allemagne pour modifier, par les seules conditions de la propriété, cette âme alsacienne qu'il considère comme intangible, et que d'autres prétendent si touchée; je vois encore que M. Ehrmann est un bien proche parent de Philippe et de Simon, qu'il est peu d'hommes aussi capables que lui de sentir Tàme du paysage historique oii le place sa naissance, et que ce simple Alsacien n'est guère moins qu'un héros.

Un héros ! non point ce qu'on nomme ainsi dans une médiocre

littérature, mais un homme plein de sa terre et de sa race, qui, par sa libre volonté, au prix de joyeux sacrifices, se range, dans sa prédestination... Il tient à distance ses compagnons de caserne et agit envers eux tantôt avec bonté, tantôt avec sécheresse, pour des raisons raisonnées. Est-il au monde une tragédie plus noble et plus éducatrice que ces mouvements d'un instinct qui s'arrête et raisonne les obstacles ?

Au reste, il y a le désespoir et le mécontentement. Le désespéré s'en prend à la vie, à la nature, à la Providence, à l'essence des choses. Le mécontent accuse ses contemporains, les circonstances, lui-même. Il y a plus de douceur et de philosophie dans le désespoir; plus d'amerlume et de fièvre dans le mécontentement. Maurice Barrés est le poète, — peut-être unique, — du Mécontentement. Artiste incomparable, il porte son art comme uncilice.

Hélas ! être un écrivain, quand on convoiterait d'être Napoléon ! Faire de petites analyses lucides et de gros romans confus, au lieu de passer, simplement, dans le prestige des suprématies héréditaires et personnelles, parmi les foules enthousiastes et dévotes ! Au fond, Maurice Barrés écrit comme il voyage, pour tuer Tennui. A défaut du pouvoir qui lui échappe, il se grise d'idéologie, à défaut de la Chambre, songe à l'Académie. Mais quelle médiocrité de ne manier que des mots, alors qu'on était fait pour manier les hommes, les peuples, les armées, toutes les jeunes femmes prêtes à se donner, tous les jeunes gens prêts à mourir !... Pauvre célébrité, qui n'est pas la gloire !

Et j'aperçois là la raison véritable, émouvante de cet excessif traditionalisme qui chez lui jure avec ses dons. Il hait le progrès, toutes les formes niveleuses de l'égalité, cette plate démocratie qui fait de jour en jour plus étroite la place des grands. Les meilleurs esprits ne sont-ils pas perdus dans la cohue des petites compétences, dans le flot montant de l'inintelligence cultivée? Voltaire était un

souv crain ; un peuple venait demander à Rousseau une conslilution et l'auteur du Jardin de Bérénice ne compte même plus au nombre de nos cinq cents législateurs! N'est-ce pas bien le signe que les grands premiers rôles, celui du Penseur, de l'Artiste, du Mage, sont finis ? Charles Maurras Ta dit : l'Intelligence est détrônée.

C'est de quoi Maurice Barrés souffre jusqu'à la férocité. Il ne peut admettre que lui n'ait pas tout de même, avant de mourir, son heure. Il sait que la France, telle qu'elle est et telle qu'il est, ne la luioffrira jamais. Quelle espérance lui reste donc dans son âpre bouderie? Quelque grand désastre sans doute va fondre sur ce pays, et Maurice Barres, alors, sur les ruines amoncelées, viendra et s'élèvera. Comme il faut à tout prix que lui et ses semblables fassent le salut de la France, que la France se perde d'abord ! Seules des journées épiques de guerre ou de révolution, d'effondrement total, seraient dignes de lui ! C'est le fanatisme du dévouement. Si Torquemada se fût avisé d'être patriote, il l'eût été de cette manière, et le nationalisme, dans son fond, n'est bien qu'une exaspération de l'égotisme. Maui;ice Barrés est une des plus hautes figures de ce temps. Historien du Boulangisme et de la maussaderie, il a fait le geste du capitaine, resté le dernier sur le bateau qui sombre.

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