LA NEURASTHÉNIE DES FEMMES DE LETTRES
ture française élait d'avoir été presque continuellement soumise à rinfluence des femmes, toujours inspirée par elles, et môme assez souvent écrite directement par elles. Si bien que nous ne leur sommes pas seulement redevables de « l'honnêteté » du xvii° siècle, qui demeure sans doute le caractère le plus sensible du classicisme j ni de ce tour de galanterie qui a marqué le xvHi® siècle, ni de ce fébrile sentimentalisme qui constitue à peu près uniquement le fond du romantisme, ni enfin de cette ardente frivolité qui nous a spécialisés dans la peinture de l'amour ; il leur faut encore et peut-être principalement rapporter, à elles qui, selon La Bruyère, ont le don de la correspondance et le goût de plaire, les qualités traditionnelles du style français, la petite élégance, le sourire, la robe claire et bien coupée, la coquetterie des mots, tout le marivaudage des moralistes et la brièveté des conteurs, restés causeurs, et cet art du dialogue à qui nous devons un répertoire de théâtre exceptionnel. Je ne nie point cependant qu'il y ait de notre temps quelque nouveauté ni qu'il faille préciser. Cette influence historique des femmes, en effet, ne s'est presque jamais exercée directement, les précieuses mêmes n'écrivaient guère : c'était assez de tenir ruelle et c'est surtout parce qu'elles inspiraient le désir de leur complaire et modifiaient les mœurs des écrivains par leur commerce, qu'elles agirent sur la littérature. Lorsqu'elles écrivaient elles-mêmes, c'étaient des lettres, des souvenirs, un petit roman, c'est-à-dire des souvenirs encore, ou de la philosophie qu'elles tenaient de leurs amis, et tout cela par surcroît, entre deux aventures ; elles faisaient d'abord autre chose et écrivaient ensuite, môme lorsqu'elles avaient du génie. Elles portaient dans la littérature quelque chose de la passion ou de la frivolité dont leur existence était animée ou égayée par ailleurs. Elles étaient des amoureuses, tout au moins des mères. Elles étaient toujours des femmes dont il était impossible, dans les salons ou ailleurs, d'oublier qu'elles en
fussent. Quand elles se brouillaient, c'était pour dos hommes, non pour des livres. Et le dernier témoin de ces derniers temps du rogne féminin, M™^ Adam, nous confiait hier encore que ses « premières armes politiques et littéraires », sous le second Empire, avaient été galantes. Elle avait plu d'abord, selon son génie et sa beauté.
Aujourd'hui, c'est-à-dire depuis la Révolution, les salons n'existent plus que par la politique ou le désordre. Leurs ornements, leurs attractions sont les ministres et les petites femmes. Dans la dispersion de la vie contemporaine, ils constituent à peine quelques points perceptibles où la débauche de l'esprit apparaît plus intense et plus vaine qu'ailleurs. Leur influence ne compte plus et môme dans le cours de leurs étroites intrigues autour d'une croix, d'un fauteuil ou d'un lit, ils se neutralisent le plus souvent les uns les autres et se disqualifient mutuellement. Le don de tenir salon était sans doute pour les femmes un privilège qui, comme tous les autres, s'en est allé avec la démocratie.
De là, pour les femmes, des conditions toutes nouvelles d'existence dans la littérature, qui cessa pour elles d'être un luxe, une royauté, une coquetterie. Comme tout le monde en toutes choses, elles ont dû s'y spécialiser. La femme auteur d'aujourd'hui présente un caractère strictement professionnel. Elle est régulière, faisant sa besogne comme un homme, et du même air administratif, qu'elle soit petite bourgeoise qui gagne sa vie ou grande dame qui ne gagne pas la sienne. Nulle passion dans son cœur attentif, ou du moins nulle passion que celle d'écrire, et tous ses gestes, — hors celui-là, — sont distraits. Les hommes sont ses confrères ou ses rivaux. Pour tenir lieu de l'amour, de l'amitié, même de la galanterie, elle a inventé la camaraderie, par oii elle s'applique à utiliser pour sa carrière ses menues sensualités. Socialement, elle n'a plus rien d'exceptionnel, de romanesque ou de démoniaque ni même d'inspiré, ou seulement de déplacé.