L'ORNIÈRE SANGLANTE
(( Sortez de Tornière sanglante tracée depuis deux mille ans ! »
CHATEAUBRIAND
18 août 1866.
Si exagérées que soient en Europe les armées permanentes, elles n'y sont encore, relativement au chiffre des populations, que dans la proportion de i à 50, de 5 millions de soldats à 250 millions d'âmes. Que tous les hommes qui ne portent pas un fusil, que tous les hommes qui ne brandissent pas un sabre, que tous les hommes qui haïssent le meurtre, le vol et l'oppression; que les hommes qui pensent, qui parlent, qui prêchent, qui écrivent, qui enseignent, unissent leurs efforts aux nôtres, et peut-être ne sera-t-il pas impossible de tirer enfin l'Europe de l'ornière sanglante creusée par les gouvernements I Que de toutes parts, dans tous les pays libres, dans tous les journaux libres, dans toutes les assemblées ayant une tribune libre, dans toutes les églises ayant une chaire chrétienne, se fasse entendre la plus énergique protestatio'n poussée par des millions de voix ! Que de toutes parts ce cri reten- I tisse :
«Assez de sang versé! Plus de guerre! plus d'armées permanentes ! Plus de recrutement militaire obligatoire ! Plus d'hommes tirés au sort! Plus d'hommes astreints à compa-
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raitre nus des pieds à la tête devant un conseil de révision, au risque d'être exposés à rougir devant lui de leurs infirmités les plus secrètes comme de leurs difformités les plus apparentes! Plus de fils arraché à la mère qui Ta élevé en s'imposant les privations les plus dures et les angoisses les plus poignantes ! Enfin plus de travailleur enlevé de force à son travail, au mépris de la liberté des vocations et des professions I »
« La plume vaincra le sabre, » a dit Napoléon!*'. Oui, mais à la condition qu'elle ne lui servira pas de fourreau.
Qu'ici donc la plume fasse la besogne de la plume! Si elle combat, que ce soit contre le sabre et pour la paix!
Si la révolution s'accomplissait dans les idées, elle ne tarderait pas à s'accomplir dans les faits. Les révolutions bienfaisantes sont celles qui descendent; les révolutions désastreuses sont celles qui montent. Que descende donc la révolution qui comblera l'ornière de sang dans laquelle il serait honteux que l'Europe couverte de raUs barbotât plus longtemps ! Prussiens, qu'aurez-vous gagné à mitrailler et à tuer des Autrichiens, des Badois, des Bavarois, des Hanovriens, des Saxons? Faites le compte! Saxons, Hanovriens, Bavarois, Badois et Autrichiens, qu'aurez-vous gagné à mitrailler et à tuer des Prussiens? Les uns et les autres, vous glorifiant du nom d'Allemands, en payerez-vous moins d'impôts à votre retour dans vos foyers? En serez-vous plus libres ? Est>-ce que la France était plus libre quand elle était territorialement plus grande et qu'en 1813 elle comptait cent trente-deux départements au lieu de quatre-vingt-six seulement en i859?
Une intervention regrettable a été commise : les peuples se sont mépris. Avant de demander la paix, quils eussent obtenue, ils ont demandé la liberté, qu^ils n'ont pas eue. Avant de demander la liberté, ils eussent mieux fait de demander la paix. Ils n'eussent pas consumé leurs forces en débats irritants sur des questions oiseuses d^attributions de pouvoir, au lieu de diriger tous leurs effoits sur un seul point s'exprimant par m seul mot : désarmement.
C'est-à-dire :
Plus de sang versé dans l'ornière des siècles !
Plus d'impôts tarissant la consommation, écrasant le travail
et perpétuant la misère !
I Plus de budgets en déficit chaque année I
Pins d'emprunts contractés autrement qu'à titre d'avance à des travaux d'utîlité et de salubrité publiques rapportant directement ou indirectement plus que leur coût !
Plus de communes sans écoles et sans chemins !
Plus de forêts, plus de mines sans les moyens les plus avantageux d'exploitation!
Plus de cours d'eau sans emploi!
Plus d'agriculture sans capitaux à bon marché qui la fécondent !
Plus de bras sans travail !
Plus de salaires au-dessous du taux qu'il est juste et avantageux qu'ils atteignent ; car s'il y a des consommateurs qui ne soient pas des travailleurs, il n'y a pas de travailleurs qui ne soient des consommateurs !
Plus d'antagonisme entre l'assureur se nommant le gouvernement et l'assuré s'appelant le gouverné !
Plus de partis à l'affût d'une faute I
Plus d'interventions dangereuses!
Plus d'expéditions lointaines !
Plus d'explosions révolutionnaires !
Plus d'instabilité politique !
Rongés par le chancre des armées permanentes, véritable dégénérescence de l'humanité, les gouvernements ayant le même intérêt que les peuples au désarmement, on ne comprendrait pas que le désarmement tardât si longtemps à s'effectuer si l'on ne savait que pas un seul progrès, pas un seul perfectionnement ne parviendraient à s'imposer à aucune industrie sans la force d'impulsion de la concurrence luttant contre la force d'inertie de la routine, celle-ci victorieuse plus souvent que vaincue.
Ainsi s'expliquent l'immobilité et l'impuissance des gouvernements. Aucune rivalité ne les contraint à rendre leur mécanisme moins imparfait et moins dispendieux. Aussi la seule chose qu'ils savent, c'est opposer à une armée exorbitante une armée plus exorbitante encore, et, si des plaintes s'élèvent, étouffer ces plaintes sous des rigueurs qui les condamnent au silence.
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A quoi servent les armées? Elles ae servent qu*à créer le risque de guerre et qu'à l'entretenir.
Yeut-on le diminuer, qu'on les diminue.
Yeut-on le supprimer, qu'on les supprime.
0 sanglante ornière ! ne se rencontrera-t-il donc pas, en Europe, un souverain ou même un ministre qui mettra sa gloire à te combler?