‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 111 sur 205 · L'ORDRE EUROPÉEN · texte numérisé non relu

L'ORDRE EUROPÉEN

que denx taxes, la taxe à 10 centimes pour les lettres circulant dans rîntériear de chaque État, et la taxe à 20 centimes poar les lettres circulant dans toute TEurope , d*État à État, sans laborieux décompte entre eux et sans autre base que la réciprocité, ce qui serait une immense simplification.

La même simplification serait appliquée à la transmission des dépêches télégraphiques : toute dépêche de vingt mots, transmise dans Tintérieur de l'État, i franc ; chaque mot en sus, 5 centimes; toute dépêche transmise dans toute TEurope, d'un État à un autre État, 2 francs ; chaque mot en sus, 10 centimes.

L'unité des poids et mesures vaincrait les incroyables et opiniâtres résistances qu'elle rencontre encore, même de la part de pays tels que l'Angleterre ; ces résistances absurdes succomberaient sous la multiplicité même des relations qu'elles ralentiraient; par le poids de sa masse, le torrent emporterait la digue.

L'unité des monnaies s'opérerait par la même cause ; elles auraient deux effigies : l'effigie de l'Europe et l'effigie de l'État représenté par le souverain, qu'il soit empereur, roi ou peuple.

L'unité de prix par kilomètre s'établirait sur les chemins de fer, tous adoptant le même tarif aussi bien pour le trafic que pour les voyageurs; peut-être même l'unité de compagnie fmirait-elle par prévaloir et par ramener à l'unité de titres toutes les actions et toutes les obligations qui seraient alors réunies dans un vaste omnium^ car les chemins de fer de l'Europe, aspirant tous à se relier entre eux, forment un immense réseau que compromettent toute maille rompue et toute lacune persistante. Croit-on que ce ne serait pas une juste et féconde idée que la fusion de toutes les compagnies de chemins de fer dans une seule compagnie prenant le titre de Compagnie continentale des chemins de fer d'Europe ? Croit-on qu'une si puissante institution ne serait pas une immense garantie de paix et presque un obstacle invincible au retour de la guerre? Croit-on que l'état de choses que créerait cette institution ne serait pas préférable à celui que nous avons sous les yeux, de compagnies de chemins de fer en faillile, en suspension de travaux et en interruption de parcours : état de choses aussi humiliant qu'affligeant pour notre continent et pour notre

siècle ; état de choses qui, rendant les capitaux justement défiants et justement timides, met en question et en péril Tachèvement du réseau continental?

Le libre échange ne fait encore que de naître; il acquerrait immédiatement la plénitude de son développement.

Prix de revient et prix de vente tendraient tous à se niveler partout.

Prenant son essor, qui ne serait plus gêné, le crédit s'élèverait à des hauteurs inconnues, résoudrait des problèmes réputés insolubles, et dissiperait des périls redoutables que les gouvernements laissent s'amasser au-dessus de leurs têtes, périls devant lesquels ils tremblent sans rien faire pour les conjurer. Les Banques-Unies d'Europe constitueraient un État au-dessus des États, l'État financier.

Le principe de l'assurance, bouture qui végète, pousserait toutes ses racines, toutes ses branches, et porterait tous ses fruits.

Les idées affluant des points les plus divers étant mises en contact continuel , les idées étroites s'élargiraient, les idées fausses se rectifieraient, les idées justes s'étendraient.

La vitesse du progrès s'accélérerait, multipliée géométriquement.

La concorde régnerait : or, si les deux cent cinquante millions d'habitants qui peuplent l'Europe ne se consumaient pas en efforts pour la dépeupler sous le nom de batailles, la dévaster sous le nom de victoires, l'appauvrir sous le nom d'emprunts ; s'ils ne perdaient pas à apprendre à se battre et à se tuer leur temps le plus précieux; s'ils ne gaspillaient pas leur génie à rendre de plus en plus meurtriers les engins de guerre sur terre et sur mer ; s'ils ne condamnaient pas la civilisation à ne marcher [qu'avec des boulets aux pieds, qui sait, qui peut savoir à quelles réformes, à quelles merveilles ne donnerait pas naissance l'ordre européen !

Non, j'en atteste l'humanité, il ne se peut pas que le triste spectacle auquel nous assistons soit l'ordre social.

Il ne se peut pas que l'art de l'extermination soit la loi de conservation.

Il ne se peut pas qu'en même temps qu'on dépense annuellement 1 milliard à entretenir des églises où l'on enseigne aux hommes à se traiter en frères, on dépense annuellement

L'ORDRE EUROPÉEN. t91

4 milliards à entretenir des casernes où on lear apprend à se traiter en ennemis.

Il ne se peut pas que tant d'hommes qui donnent au travail toutes leurs forces soient condamnés toute leur vie à tant de privations, lesquelles' rompent Téquilibre entre la production et la consommation.

Il ne se peut pas que la misère imméritée se perpétue indé* fmiment par Tignorance héréditaire.

Il ne se peut pas que les vagues de la destinée commune au plus grand nombre comptent tant de naufrages et si peu de ports de refuge.

Il ne se peut pas que les risques soient si nombreux et les moyens d'assurance si rares et encore si imparfaits.

11 ne se peut pas qu'il n'y ait qu'un seul trône inébranlable, ayant partout et toujours résisté à toutes les révolutions, celui de l'Inconséquence.

Il ne se peut pas que l'Imprévoyance usurpe impudemment et éternellement le nom de Providence pour échapper, sous ce masque menteur, à la responsabilité justement encourue.

Il ne se peut pas que le hasard joue dans la société un rôle infiniment plus important que le mérite.

Il ne se peut pas que la supériorité s'attestant par ses œu* vres soit moins recherchée que l'oisiveté la dédaignant et se pavanant sous ce nom : le Patrimoine.

Il ne se peut pas que l'exception soit prise pour la règle, et la règle pour l'exception.

Il ne se peut pas qu'il n'y ait d'arcs de triomphe élevés qu'au génie de la destruction, à la Victoire, et qu'à son tour le génie de la production, la Science, n'ait pas les siens.

La gloire de l'humanité et la logique des choses appellent un autre ordre social, un autre ordre européen fondé non plus sur la rivalité et la guerre, mais sur la réciprocité et la paix.

L'oraison funèbre de cet ordre européen qui a mérité de mourir a été prononcée en ces termes éloquents par Bossuet :

« Ce fut après le déluge que ces ravageurs de provinces que l'on a nommés conquérants, poussés par la seule passion du commandement, ont exterminé tant d'innocents... Depuis ce temps, Tambition s'est jouée, sans aucunes bornes, de la vie des hommes ; ils en sont venus à ce point

de s'entre-tuer sans se haïr; le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres. »

Que les réciteurs de lieux communs, cette fausse monnaie sur laquelle la banalité ressemble à la vérité comme Thypocrisie ressemble à la vertu, cessent de prétendre que les hommes étant nés pour s'entr*égorger, un autre ordre européen n'est pas possible ! C'est un impudent mensonge.

Les hommes sont nés pour obéir à la loi qui est en eux; cette loi, c'est la raison s'exerçant, se fortifiant et se démontrant par le raisonnement.

Les hommes sont nés pour appliquer toutes leurs facultés à se rendre, les uns aux autres, la vie paisible, commode, agréable et longue.

Les hommes sont nés pour commander aux choses et convertir en moyens sociaux les obstacles naturels.

Les hommes sont nés pour vivre en hommes et non en brutes.

Les hommes sont nés pour occuper le premier échelon de l'échelle des êtres et non le dernier.

Les hommes, enfin, sont nés pour réaliser ce triple problème :

Premièrement, l'individu aussi parfait intellectuellement, moralement et physiquement qu'il peut le devenir ; deuxièmement, la commune aussi prospère et aussi riche qu'il faut qu'elle le soit pour que tous les progrès de la civilisation y pénètrent rapidement et sûrement, et que tous les problèmes de la société soient assurés d'y recevoir leur solution ; troisièmement, le continent aussi uni que s'il ne formait qu'un seul État, où la liberté, en pleine et tranquille possession d'ellemême, n'ait plus à vaincre aucune résistance aveugle et poltronne.

Dans la réalisation de ce programme à peine effleuré, dans l'accomplissement de cette tâche à peine indiquée, n'y a-t-il donc pas là de quoi tenter un souverain du génie, demandant ses inspirations non à l'ambition, qui est l'obscurité, mais à la conscience, qui est la lumière?

Si cette tâche- était sans difficultés, où serait la gloire de l'accomplir?

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