NOUS PRENONS
pectons et nous honorons les sentiments de fidélité et de dévouement qui attachent ces populations à leurs dynasties et à leurs institutions autonomes. Mais nous avons la confiance que la participation active au développement progressif de la communauté nationale^ ainsi que les ménagements avec lesquels seront traités leurs intérêts particuliers légitimes, facilitera la transition inévitable à une nouvelle et grande union. Nous invitons les deux Chambres du Parlement à donner leur approbation exigée par la Constitution à l'union projetée, et nous leur faisons présenter à cet effet le projet de loi ci-joint.
D Donné à Berlin, le 16 août 1866.
» Signé : Guillaume.
n COUTE DE BISMÂRK-SCHŒNHAUSEIV, VON DER BEYDT, DE ROON, COMTE d'iTZENPLITZ, DE MUHLEB, COMTE DE UPPE, DE SSLCnOW, COMTE D*EULBNBOURG. »
Projet de loi.
« Nous, Guillaume, roi de Prusse, etc.,
» Ordonnons, avec l'assentiment des deux Cliambres de la Diète de la nation, ce qui suit :
» ART. !•'. Nous PRENONS, pour nous et nos successeurs, en vertu de l'article 5l> de la Constitution de l'État prussien, le gouvernement du royaume de Hanovre, de Télectorat de Hesse, du duché de Nassau et de la ville libre de Francfort.
» ART, 2. Le règlement définitif des rapports de ces pays avec le territoire prussien, en vertu de Tarticle 2 de la Constitution, se fera par une loi spéciale.
» ART. 3. Le ministre d'État est chargé de l'exécution de la présente loi. »
NOUS PRENONS ! A la bonne heure, voilà qui est franc I voilà qui est sincère ! voilà qui n'est plus hypocrite !
NOUS PRENONS ! Mais ce droit de la Prusse, c'est le droit de la force, et le droit de la force pourrait être demain celui de la France... Qu'aurait alors à lui opposer la Prusse vaincue? Qu'aurait-elie à répondre à la France disant à son tour : NOUS PRENONS?
25 août 1866.
Commence-t-on enfin à voir et à reconnaître qu'il n'y a de place que pour l'impuissance et l'inconséquence entre la politique extérieure que nous représentons, — la politique de la prescription; la politique de la reconnaissance systématisée des faits accomplis; la politique de rinviolabilité scrupuleuse des États de fait et des gouvernements de fait, qu'ils soient petits et faibles ou qu'ils soient grands et forts; la politique de la conquête pacifique de l'Europe par le souverain et, le pays qui les premiers en comprendront et en satisferont le mieux les besoins nouveaux ; la politique de l'annexion successive, non par voie de suppression des frontières politiques, mais par voie de suppression des frontières économiques, — et la politique de Richelieu, copiée par M. de Bismark, et contre laquelle proteste aussi vainement que tardivement le journal la France^ dans deux articles intitulés : le droit de la force?
Ce droit de la force, le journal de M* de la Guéronnière a tort d'en faire fi, car, pendant treize siècles, de l'an 480 jusqu'à l'an 1814, la France n'en a pas connu ni admis d'autre; et, en effet, il n'en existe pas d'autre.
Qu'est-ce que c( le droit conventionnel ou diplomatique » , ce droit surfait par la France, s'il n'a pas la force pour sanction?
Qu'est-ce que a le droit des peuples n , ce droit pareillement surfait par le même journal, s'il n'a pas la force pour garantie?
« Les droits ne sont rien où n'est plus la force de les faire valoir, » a dit avec raison M. Guizot, après Jean-Jacques Rousseau, après Aristote et après Platon.
Il n'y a pas réellement d'autre droit que le droit du plus fort, car c'est le seul qui soit inviolable, le seul qui porte en lui-même sa garantie nécessaire et sa sanction efficace.
Supprimer la force, cette reine séculaire du vieux monde, est impossible; ce qui est uniquement possible, c'est de la transformer, c'est de Vimmatérialiser.
Comment? — En s'appliquant sans relâche et sans exception à ôter en tout et partout, dans l'ordre social, à la force matérielle tout ce qu'il sera possible de lui retirer pour l'ajouter en tout et partout à la force immatérielle.
Qu'est-ce que la barbarie?
La barbarie est l'état d'une société où la force matérielle est tout, où la force immatérielle n'est rien.
Qu'est-ce que la civilisation ?
La civilisation est l'état d'une société où la force matérielle n'est rien, où la force immatérielle est tout.
Guerres, conquêtes, autorité, qu'êtesvous? Vous êtes le droit du plus fort matériellement, physiquement, nationalement.
Sciences, découvertes, liberté, qu'êtes-vous? Vous êtes le droit du plus fort immatériellement, intellectuellement, individuellement.
Échanges, richesses, concurrence, qu'êtes-vous? Vous êtes le droit du plus fort industriellement, économiquement, commercialement.
Concurrence, émulation auxquelles toutes les industries, tous les arts, toutes les sciences sont redevables de leur progrès, oui, vous n'êtes à votre insu que la transformation de la force! Est-ce que de fabricant à fabricant, d'artiste à artiste, de savant à savant, d'écrivain à écrivain, d'orateur à orateur, ce n'est pas à qui l'emportera par ses procédés, ses œuvres, ses découvertes, ses écrits, ses discours? Est-ce que ce n'est pas la lutte incessante de perfectionnements contre perfectionnemehtsj de travaux contre travaux, de renommées contre
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renommées, d'idées contre idées, de talents contre talents, de génies contre génies? Voit-on dans ces luttes intellectuelles les deux antagonistes s'épargner moralement les coups que se donneraient physiquement deux adversaires dans des luttes corporelles? Voit-on le plus fort, retenu par des scrupules, . protéger le plus faible au lieu de l'accabler? Non; qu'on y regarde bien, l'ardeur et la ténacité sont les mêmes : la différence, c'est qu'au lieu de lutter à qui sera le plus fort corporellement, militairement, numériquement, à coups de poing, à coups de fusil , à coups de majorité, on lutte à qui sera le plus fort intellectuellement, industriellement, scientifiquement, à coups de génie, à coups de progrès, à coups de solutions; la différence encore, c'est que la domination matérielle profite à un seul ou à quelques-uns, tandis que la domination inoimatérielle profite à tous.
De deux choses l'une, fatalement : ou le gouvernement français adoptera notre politique extérieure de la paix pleinement et crânement désarmée, de la richesse succédant à la force, de l'échange destituant l'équilibre, de l'unité économique emportant avec elle les derniers vestiges de la féodalité territoriale, de l'esprit de réciprocité mettant fin à l'esprit de rivalité ; ou le gouvernement français retombera dans l'ornière traditionnelle creusée par le droit séculaire de la force.
Le juste-milieu est un régime que l'Empire a flétri trop souvent et trop sévèrement pour qu'il puisse sans déchoir le continuer. Le juste-milieu entre la paix et la guerre, ce qui n'est ni la guerre glorieuse ni la paix glorifiée, a vécu ; il a fait son temps aussi bien que le juste-milieu entre le pouvoir et la liberté, qui ne fut ni le pouvoir viril ni la liberté féconde.
Ne pouvant demeurer immobile dans la situation qui date déjà de 1863, situation marquée aux noms du Mexique, de la Pologne et de la Prusse, l'Empire prendra à coup sûr un parti décisif; il n'y a aucune personne douée d'un peu de clairvoyance qui ne le pressente. Ce parti, quel sera-t-il?
Sera-ce le parti de la force matérielle glorifiée par un agrandisement territorial ?
Sera-ce le parti de la force immatérielle glorifiée par ua agrandissement libéral?
Si c'est le premier de ces deux partis qui est adopté, M. I0 comte de Bismark, quoiqu'il triomphe en ce moment, pourra
bien, à son tour, alors peut-être qu'il sera trop tard, regretter amèrement d'avoir manqué de prévoyance et d'équité en ne s'étant pas hâté de dire à la France : « Cartes sor table I La Prusse va s'agrandir territorialement dans une proportion considérable; il est juste que vous, qui avez été indirectement mon auxiliaire, — car l'Italie procède de vous, — vous vous agrandissiez territorialement aussi, et que nous nous partagions le cours du Rhin ; j'aurai toute la rive droite, vous aurez toute la rive gauche. De vives clameurs s'élèveront à ce sujet contre moi, autour de moi; mais je saurai leur imposer silence, je saurai faire luire à tous les yeux la clarté ; je saurai faire partager aux moins clairvoyants ma conviction que la Prusse conquérante ne sera certaine de conserver ce qu'elle va prendre que si la France solidaire est intéressée à cette conservation. Notre intérêt réciproque est égal; il est le même ! La Prusse a intérêt à ce que la France soit forte et satisfaite, afm que la France soit calme en même temps que libre ; de son côté, la France a intérêt à ce que la Prusse, devenue son étroite aUiée, soit doublement forte, afm que par la solidité de cette alliance offensive et défensive, et par l'accroissement de sa population, la Prusse jouisse désormais de la plénitude de son indépendance dans tous ses rapports avec la Russie. »
Effectivement, avec ses vingtrtrois millions d'habitants, que ferait la Prusse, gonflée de sa victoire de la Sadowa, contre la France mécontente; contre la France boiteuse, ayant le versant français des Alpes que le roi Victor-Enmianuel lui a donné en iSfiO, et n'ayant pas la rive française du Rhin, que la prévoyance conseillait au roi Guillaume de lui offrir; contre la France, poussée par la force des choses à nouer les nœuds d'une triple alliance avec l'Autriche, altérée de vengeance, et l'Italie, blessée du peu de cas que M. de Bismark a paru faire d'elle en traitant sans elle des conditions de la paix avec le gouvernement autrichien, leur ennemi commun? Que pouvait-elle faire? C'est une question que devront méditer, s'ils ont quelque mémoire, certains jourmiux allemands qui, dans un accès d'ivresse, sans doute, sont assez imprudents pour injurier la France dans des articles qu'ils prennent la peine de nous adresser particulièrement, avec encadrement au crayon rouge.
Comme les flots, les destins sont changeants, et la Victoire pourrait s'appeler l'Infidélité sans avoir à craindre qu'on lui reprochât d'en avoir usurpé le nom. En 1866 est venu le tour de la Prusse d'être victorieuse de l'Autriche et de subjuguer l'Allemagne; mais, en 1851, n'était-ce pas le tour de TAutriche de régner sur l'Allemagne et de l'emporter sur la Prusse? La toute-puissance qu'exerce en 1866 le comte de Bismark est-elle plus grande que celle qu'exerça, en 1851, le prince de Schwarzenberg? Ce qui, à cette époque, avait été fait a été défait; mais ce qui a été défait hier peut se refaire demain. La politique territoriale est un échiquier sur lequel les combinaisons du jeu de la force et du hasard^ de ce jeu aussi capricieux qu'il est compliqué, varient à l'infini; ce qui était relativement la force et la victoire peut se changer presque instantanément en faiblesse el en défaite; de même, ce qui était relativement la faiblesse et la défaite peut se changer presque à vue en force et en victoire. C'est précisément cette instabilité qui est, à nos yeux, la condamnation souveraine de la politique territoriale, de cette politique d'États tous formés de rapines, tous pétris dans le sang.
Mais pour avoir le droit de flétrir cette politique sans foi ni loi, qui n'est jamais que la guerre expectante, il faut avoir une autre politique à lui substituer. Quelle est la politique du journal la France? ùe journal n'en a pas, et il l'avoue, car dire : « Ncms sommes pour le droit des peuples )> , c'est ne rien dire, c'est détourner une question précise par une phrase creuse.
Le droit des peuples n'existerait, en réalité, que si les gouvernements s'effaçaient sincèrement pour laisser les peuples parler, voter, agir en toute liberté.
Si le roi Victor-Emmanuel avait attendu que la Savoie et le comté de Nice se prononçassent spontanément en faveur de la France pour cesser de régner sur eux, croit-on que la France eût compté, en 1860, trois départements de plus?
Soyons francs ! disons : Non.
Si le roi Guillaume attendait que la Prusse rhénane, la Hesse rhénane et la Bavière rhénane se prononçassent spontanément en faveur de la France qui les convoite, croit-on qu'il ferait courir à l'Allemagne le plus petit risque d'amoindrissement territorial ?
Soyons également francs ! disons ; Non.
Quand donc les esprits les plus clairvoyants cesseront-ils d'être dupes des mots les plus imposteurs?
Opposé au droit de la force, le droit des peuples n'a pas plus de consistance et n'offre pas plus de résistance que l'ombre aux prises avec la lumière.
Répétons -le en finissant : L'Empire n'a d'alternative qu'entre deux politiques : ou la politique territoriale, fondée sur la guerre, la conquête, la domination, l'équilibre ; ou la politique économique, fondée sur la paix, la prescription, la liberté, l'échange.
Chacune de ces deux politiques a ses lois impératives entre lesquelles il faut absolument opter, car elles s'excluent.
Ou l'une ou l'autre.
Ni l'une ni l'autre , le juste-milieu de 4830 bafoué par 1852, n'est pas possible.