LOUIS-NAPOLÉON
12 septembre 1866.
Trois systèmes de recrutement militaire sont en présence :
Le système français, ayant pour base le recrutement militaire obligatoire, avec le tirage au sort et le remplacement facultatif;
Le système prussien, ayant pour base le recrutement militaire obligatoire, sans tirage au sort et sans remplacement possible ;
Le système américain, ayant pour base Tenrôlement volontaire.
Le système militaire français, gui met chaque année à la loterie tous les Français âgés de vingt ans, au nombre de trois cent vingt mille environ, mais gui admet l'exonération militaire moyennant le payement d'une prime qui a été fixée à 2,300 francs pour 4866, le système militaire français paraît avoir fait son temps.
Il semble qu'il ne doive plus y avoir en présence que le système américain et le système prussien.
Lequel de ces deux systèmes la raison conseiUe-t-elle d'adopter?
Tout Prussien doit le service militaire sans faculté de remplacement. Déclarera-t-on et décrétera-t-on que tout Français devra le service militaire sans exemption pécuniaire, sauf à réduire la durée effective du temps de service sous les drapeaux?
Le dernier dénombrement de la population française date de 1861. Un nouveau dénombrement a lieu cette année. Le dénombrement de 1861 donne le chiffre suivant :
Population totale 37,386,313 liab.
Le dernier compte rendu officiel du recrutement de l'armée française donne les chiffres suivants :
Classe d^ 1832, force totale comprenant tous les Français âgés de
Vingt ans accomplis 323,070
Exemptés pour causes diverses 103,994
Si les Français en âge et en état de porter les armes étaient TOUS astreints par la loi au service militaire, sans autres exceptions que les cas d'incapacité physique et d'indignité légale, le chiffre de 220,000, nombre des appelés, étant multiplié par le chiffre 7, nombre d'années du service actuel, donnerait 1,540,000 soldats, lesquels pourraient être divisés en premier, deuxième et troisième bans. Là n'est pas la difficulté. Où elle nous apparaît, c'est dans l'excédant de dépense considérable
que ne tarderaient pas à rendre nécessaire les cadres d'un effectif de 1,540,000 hommes, le réduisît-on, chiffre rond, à 1,500,000 hommes.
Il y a deux choses qu'on ne saurait oublier impunément : la première, c'est que le suffrage universel appelle, tous les six ans, dix millions de Français à élire leurs mandataires armés du droit de voter le budget et les lois ; — la seconde, c'est que toutes les tentatives qui ont été faites depuis 1848, soit pour établir de nouveaux impôts, soit pour augmenter certains impôts existants, ont prouvé que la limite extrême de l'impôt sous toutes ses formes était atteinte et qu'on ne saurait désormais l'outre-passer sans s'exposer à des hostilités et à des votes dont il serait téméraire de ne pas tenir le plus grand compte. Or c'est ce que n'a point fait, sans doute pour cause, le publiciste de la lievue des Deux-Mondes, s'exprimant ainsi :
« Il ne faut pas de longues réflexions pour comprendre que ce n'est point par une annexion de territoire, par une rectitication de frontières qu'il est possible à la France de faire contre-poids aux forces effectives de la Prusse et de la Confédération. Nous avons donc à prendre, et sans délai, des résolutions viriles à l'égard de notre établissement militaire. Avouons la nécessité qui nous domine, quelque énorme qu'elle puisse paraître au premier abord. Il faut désormais que la France se tienne prête à posséder toujours pour le cas de guerre un effectif d'un million d'hommes...
» Ce qu'il y a de plus pratique et de plus efficace, c'est l'imitation du système prussien. On entrerait pleinement dans la loi de notre révolution démocratique en rendant le service MiLrrAiRE obligatoirk pouuTOTjs, en combinant des périodes de service actif, de réserve et de rappel en cas de guerre qui missent le salut public à l'abri de tout péril, sans assujettir en temps de paix le service actif à des conditions de durée trop onéreuses pour les classes industrielles et les intérêts économiques du pays. Dans la recherche et la réalisation de cette nouvelle organisation militaire, on sera certainement porté par la grandeur et l'autorité pressante du devoir qu'il s'agit de remplir envers la patrie. »
Belles phrases, assurément I Mais M. Eugène Forcade serait Tennemi personnel et systématique de la dynastie napoléonienne, qu'il ne lui donnerait pas un autre conseil. Impossible de nier la vérité de nos paroles, car, pour en vérifier la stricte exactitude, il suffit de se souvenir des clameurs qui s'élevèrent
en mars 1848 contre les républicains dits de Fécole du National, lorsque, dans leur ardeur démocratique, ils proposèrent de substituer le régime prussien au régime français, et d'abolir le remplacement militaire, qui leur paraissait violer et qui viole en effet le principe de l'égalité de tous les Français devant la loi.
Quoi qu'ait pu écrire, en 1843, à « Vuniversité de Ham n , dans le Progrès du Pas-de-Calais^ le lieveu de Napoléon P', avant d'être appelé, sous le nom de Napoléon III, à hériter du trône et de la couronne de son oncle, nous persistons à penser et à soutenir que les mêmes clameurs qui se sont élevées en 1848 se feraient entendre non moins retentissantes en 1867, si le Corps législatif était saisi d'un projet tendant à abolir la loterie militaire et à rendre le service sous les drapeaux obligatoire pour tous, sans autres exceptions que les cas d'indignité légale et d'incapacité physique.
Cette conviction ne nous empêche pas de convenir que le tirage des hommes au sort outrage la dignité humaine, que le remplacement militaire viole le principe démocratique et a justement mérité la flétrissure que lui a imprimée ce nom :