LES VOLEURS
« M. de Girardin demande que notre pays non-seulement se désarme^ mais encore n'exerce plus aucune surveillance sur les faits qui peuvent s'accomplir autour de lui^ même quand ces faits le menaceraient^ même quand le mur du voisin serait en feu.
n C'est la politique de l'imprudence et de Timprévoyance !
D Ët^ à ce sujet, que notre contradicteur nous permette une observation.
» Hier au soir, en rentrant chez nous, nous avons passé devant le bel hôtel que M. de Girardin possède dans le quartier de TArc de triomphe de FEtoile. Les portes, de grosses portes en fer, étaient hermétiquement fermées; les fenêtres étaient closes par de forts barreaux et de solides volets* Nous nous sommes approché : aussitôt un vaillant chien de garde a aboyé de façon à nous annoncer un mauvais parti si nous voulions forcer l'entrée, et la voix sonore du concierge a crié un : Qui va là? de mauvais augure.
» Si nous demandons à M* de Girardin pourquoi il prend toutes ces précautions, il nous répondra naturellement que c'est pour se garder à tout événement contre les rôdeurs de barrières et les voleurs.
L'HONNÊTOTÉ POLITIQUE 483
» Eh bien, nous lui dirons aussi : Tant qu'il y aura en Europe des rôdeurs de frontières et des voleurs de provinces, la France fera bien de surveiller les événements et de se tenir sur ses gardes. — j. coden.»
Commençons par ramener rhyperbole aux dimensions exactes de la vérité.
Où diable H. Cohen a-t-il vu que nous ayons de grosses portes en fer et un chien de garde? Nous n'avons ni chien de garde ni grosses portes en fer ; la grille la plus petite et la plus basse , voilà ce que nous avons ; mais les voleurs, qu'elle ne suffirait pas pour arrêter, seraient volés, car ils ne trouveraient pas à s'emparer de la plus faible somme d'argent : tout ce qu'ils trouveraient, ce serait un carnet de la Banque de France et un chéquier du Crédit foncier, desquels ils ne pourraient pas se servir, et de gros meubles trop lourds pour être emportés. Donc, la valeur de ce qu'ils déroberaient ne serait pas en raison du risque auquel ils s'exposeraient. Ils le savent probablement , et, s'ils l'ignorent, nous profitons de l'occasion propice pour le leur apprendre.
Il y a longtemps que nous avons sur le vol et les voleurs une théorie qui consiste à prétendre que le jour où la loi cessera de punir les voleurs, il n'y en aura plus, parce que les volés feront alors tout ce qui sera nécessaire pour rendre le vol de plus en plus difficile, de plus en plus rare, de plus en plus bête.
Pourquoi avoir de l'argent chez soi ou sur soi , quand il suffit, pour payer, d'apposer sa signature au bas d'un chèque payable à vue?
Pourquoi n'avoir pas à ses vêtements des poches de sûreté qui boutonnent mieux ?
Est-il donc indispensable de mettre en montre sur sa poitrine des chaînes et des breloques ?
Où serait donc le grand dommage lorsque ceux qui craiildraient d'être volés remplaceraient leur argenterie par des cuillères et des fourchettes Ruolz ou Christofle?
Quel est le voleur assez ennemi de lui-même pour volet* maintenant les restaurateurs et les cafetiers, depuis qu'ils ont banni de chez eux même la cuillère d'argent la plus mince?
S'il n'y avait plus de tribunaux pour condamner les voleurs, et de prisons pour les rendre, à la sortie, plus pervertis et plus dangereux qu'à l'entrée, ce serait à qui, tailleurs, serru-
ner«, eto.> etc., slngémamt pour reudro le vol impossible.
Ce n'est pas en enfenaaot les lépreux qu'on est venu à \m\ de la lèpre; c'est en s'attaquant à la lèpre et à ses causes. Ce ne sera pas en continuant d'incarcérer les voleurs qu'on viendra à bout du vd ; ce sera également en a'attaquant au vol et à ses causes.
Moins un pays a de routes» plus il y a de voleurs. Plus les routes sont t^onnes et fréquentées, mieux lea rues sont éclai* rées. et plus les voleurs sont rares. Succédant aux diligences, lesquelles étaient très*fréquemment attaquées et pillées, les obemina de fer ont diminué le risque de vol« Encore quelques progrès de la civilisation, et, quand x>hacun saura compter, un voleur sera un anachronisme ou un idiot.
Regarde7;-y bien : le vol s'en va.
Maiâ laissons s'en aller u les rôdeurs de barrières et les voleurs », et revenons (( aux rôdeurs de frontières et aux voleurs de provinces ». C'est le nom assez peu respectueux que la France^ journal monarchique, donne aux souverains, rois et empereurs.
î^otre avis est que le moyen le plus sûr, pour un État, de n'avoir rien à craindre des d rôdeurs de frontières et des voleurs de provinces » , c'est de faire bande à part ; c'est de ne pas suivre le mauvais exemple, encore moins de le donner. Ce moyen, nous le garantissons plus efficace que celui qui consiste à entretenir une grosse armée permanente.
Est-ce que son armée permanente a préservé l'Autriche? Est-ce qu'elle n'eût pas plus sagement fait d'être honnête, de refuser d'être la complice de la Prusse et de se partager avec elle les duchés de l'Elbe? Nous soutenons^ au risque d'être contredit par le journal la France , qu'aujourd'hui un État est mieux défendu par son honnêteté non suspecte que par son armée permanente.
Si la France érigeait hautement l'honnêteté politique en système, si elle la pratiquait inflexiblement, cette honnêteté exemplaire suffirait pour qu'il n'y eût pas en Europe un État plus respecté que la France, moralement et matériellement.
Ce respect qu'elle commanderait serait son armure et son armée.
Quel prétexte aurait-on de l'attaquer?
Aucun,