‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 170 sur 205 · LA FRANCE INATTAQUABLE · texte numérisé non relu

LA FRANCE INATTAQUABLE

Est-ce qa'avant la guerre, terminée par la victoire prussienne et le désastre autrichien de la Sadowa, si la Prusse avait une année de 600,000 hommes, TAutriche n'avait pas une armée au moins égale, et de plus l'avantage que donne une population double? Est-ce qu'au début des hostilités, toutes les probabilités ne paraissaient pas être pour l'Autriche contre la Prusse et l'Italie ? Est-ce que, sur le turf militaire, ce n'était pas l'Autriche qui était « favorite » ? Eh bien ! à quoi son immense armée lui a-t-elle servi, sinon à se faire battre à plate couture?

Si l'Autriche n'eût pas été battue^par la Prusse, c'eût été la Prusse qui eût été battue par TAutricbe : au point de vue où nous nous plaçons, cela eût été absolument la même chose et n'eût rien prouvé contre nous, ni en plus ni en moins.

Quel est notre point de vue ?

C'est qu'au temps où nous vivons, un État, grand ou petit, se défend mieux par la conduite qu'il tient et la liberté qu'il donne que par l'armée qu'il paye.

Quelle a été la conduite de l'Autriche à l'égard du Danem€Prk et des duchés de l'Elbe? Cette conduite a-t-elle été bonne? A-t-elIe été meilleure que celle de la Prusse? Les deux puissances, honteusement spoliatrices, n'ont-elles pas conunencé par se partager le butin, et n'est-ce pas ce butin qui a fini par leur mettre, l'une contre l'autre, les armes à la main? L'Autriche a reçu le châtiment qu'elle avait mérité. Qui oserait affirmer que la Prusse réussira à conjurer celui qui reste suspendu au-dessus de sa tête?

Si, au lieu de s'imposer la charge écrasante d'une armée permanente sans proportion avec son budget, l'Autriche s'était appliquée, depuis seize ans, à accroître sans relâche ses revenus et à en faire le meilleur emploi dans l'intérêt des peuples divers dentelle est le faisceau mal noué, croit-on que cette conduite n'eût pas été la bonne, la meilleure, la plus judicieuse, la seule sage ?

L'Autriche, dans ses jours d'épanchement et de sincérité, convenait qu'elle aurait tout avantage à faire pour la Vénétie ce que l'Angleterre avait spontanément, raisonnablement et glorieusement fait pour les îles Ioniennes, et ce que nous voudrions que fît la France pour l'Algérie. Qui a empêché l'Autriche d'écouter la voix de la raison? Nul ne l'ignore, c'a été

la crainte de mécontenter le parti militaire, qui était toutpuissant à Tienne. Ainsi, c'est le militarisme qui a coûté à l'Autriche sa puissance et son prestige et qui peut-être lui coûtera rexistence.

Lorsqu'on est le militarisme et qu'on impose ainsi sa volonté, soit à Vienne, soit ailleurs, il ne suffît pas de se croire invincible, il faut l'être. La présomption n'est pas une circonstance atténuante. Non*-seulement le militarisme autrichien n'a pas été invincible, mais il n'a pas même été vaillant. Après avoir emphatiquement proclamé « lA GuEttBB a on- TRANGE», il n'a rien tenté le lendemain pour venger sa défaite de la veille; il s'est laissé battre en 1866 par la Prusse aussi platement qu'il s'était laissé battre en 1859 par la France, sans réagir. S'il fait bien, le militarisme^ partout où il commande, baissera la tête et la voix. S'il n'a pas cette modestie et cette prudence, alors il justifiera ces immortelles paroles de Montesquieu : <( L'Europe périra par ses armées. »

Oui, si elle ne se hâte pas de changer de voie, l'Ehirope périra par ses armées, attendu qu'il ne suffit pas de les payer; il faut encore les contenter. Et comment les contenter sans la guerre, qui sème l'avancement en même temps que la mort? Armée^ avancement, guerre^ sont trois termes inséparables. Plus l'armée est considérable et plus est funeste le poids qu'elle pèse dans les délibérations du gouvernement, sur lequel elle agit par la crainte qu'il a de la mécontenter ou seulement de la refroidir. Ainsi s'explique conunent la politique persiste à marcher à reculons, faisant face à la barbarie, au passé, et tournant le dos à la civilisation, à l'avenir.

Quand donc les États cesseront-ils de gaspiller leurs forces les plus précieuses? Quand donc les amasseront-ils? Quand donc cesseront-ils de les employer à détruire? Quand donc les emploieront-ils exclusivement à produire?

Notre conviction la plus profonde est 'qu'il suffirait qu'un seul grand État donnât l'exemple pour que les peuples, s'appuyant sur cet exemple, forçassent tous leurs gouvernements à le suivre.

Notre désir le plus ardent serait que ce fût la France qui prit cette initiative et donnât cet exemple.

Les hypothèses ne coûtent que des frais d'imagination, donnons-nous donc le luxe d'une hypothèse :

LA FRANCE INATTAQUABLE m

HTFOTHiSE

La France, nous le supposons, a aboli che2 elle le servage militaire et maritime : plus d'in&oriptiôn maritime, plus de recrutement militaire obligatoire ; à titre de transition seulement, l'enrôlement volontaire, le service militaire à Tétat de profession, officiers et soldats largement, très^argement payés.

La France, nous le supposons, conserve ses consuls, mais elle supprime ministres plénipotentiaires el ambassadeurs permanents; elle fait ses affaires elle-même en se servant des ffls électriques ; en cas de circonstances extraordinaires, elle choisit renvoyé extraordinaire qu'elle juge le plus apte, par la su*' périorité de son esprit, Tautorîté de son nom ou le prestige de sa position, à remplir la mission temporaire dont il s'agit de l'investir.

La France, nous le supposons, par cette initiative, audacieuse en apparence, mais prudente en réalité, a rendu h l'esprit d'entreprise une sécurité si grande, lui a imprimé an tel élan^ que cette sécurité et cet élan n'ont pas tardé à se tra« duire par ce double résultat : hausse de la rente au-dessus du pair et baisse de l'intérêt au-dessous de 3 pour 100.

La France , nous le supposons, a profité de l'afiBuence du numéraire pour changer enfin sa vieille machine de Marly fiscale, équilibrer la dette par l'emprunt) transformer l'impôt , décentraliser le budget, localiser les dépenses essentiellemetit locales, nationaliser les dépenses essentiellement nartionales ; ainsi, de même qu'elle avait déjà mis à la charge de l'État la dépense de toutes les prisons, elle y a mis aussi ^ nous le supposons, — « la circulation formant un tout indivisible, --^ la dépense de tous les chemins et de toutes les rout^, sans disttnetioa entre routes départementales et routes impériales^ chemins de grande communication^ chemins d'intérêt commun et chemins ordinaires, ee qui a été une manière in-> directe de restituer aux communes une ressource annudle de plus de 100 millions, ressource qui leur a permis d'entre^ prendre ou de finir des travaux d'utilité communale dont l'ih joumement était nuisible à l'Intérêt public.

La France, nous le supposons, appliqua&t à l'atelier gou^ vernemental les lois de la division du travail, a réduit de dix à trois le nombre des ministres, mais elle a augmenté dans

une immense proportion le nombre des directeurs généraux, sous-ministres faisant fonctions de contre-maîtres, et tenus, sous peine de révocation, de ne laisser sans solution aucune question important au progrès social.

La France, nous le supposons, aux prises avec les difBcultés d'engrenage du pouvoir et de la liberté, en est victorieusement sortie par Tare triomphal du plébiscite, qui a déparkmentarisé le scrutin en le nationalisant.

La France, nous le supposons, ayant ainsi brisé tous les vieux moules, a jeté les partis dans un tel désarroi qu'ils n'ont plus de drapeaux, plus de noms, plus de chefs, plus de soldats. Môme ces deux mots ennemis : abistogratce et démocratie, ont perdu toute signification. En effet, où le suffrage universel est entier, libre, sincère, l'aristocratie et la démocratie disparaissent avec le cens électoral; ce n'est plus une fraction, ce n'est plus la démocratie qui vote; c'est la totalité, c'est la nation.

Ce principe nouveau, qui est le nôtre : La liberté fait l'union^ ayant doublé et complété, nous le supposons, le principe ancien : L'union fait la force; tous les Français étant unis par la liberté, et, surtout, par la peur de la compromettre et de la perdre, est-ce que la France ne serait pas inattaquable?

S'abstenant systématiquement de se mêler des affaires d'aucun peuple, quel peuple aurait intérêt à l'attaquer? Serait-ce l'Italie? Serait-ce l'Autriche? Serait-ce la f^sse devenue l'Allemagne ?

Est-ce que l'intérêt de chacun de ces États ne serait pas, au contraire, de se rapprocher de la France et de s'unir à elle pour constituer l'Europe centrale et faire double contre-poids à la Russie, le grand Empire continental, et à l'Angleterre, le grand Empire maritime^ ces deux Empires étant les seuls dont la disproportion puisse être un danger pour l'Allemagne, l'Autriche, la France et l'Italie ?

S'il en est ainsi, au lieu de commander et de fabriquer des fusils Ghassepot, qui, menaçant la Prusse, ont naturellement pour effet d'éloigner de la France la Prusse et de la rapprocher de la Russie ; s'il en est ainsi, au lieu de se mettre l'esprit i\ la torture pour arriver à faire passer sous les drapeaux tous les Français valides au-dessous de quarante ans, ceux qui sont mariés et ceux qui ne le sont pas, ceux qui sont riches et

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