‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 4 sur 205 · LE GOUVERNEMENT ET LES PARTIS · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT ET LES PARTIS

2 janvier 1866.

Sous ce titre : un suicide poutique, vons m'avez adressé, le 45 Janvier 4861, une lettre publiée par Dentu. Dix jours après, le 25 janvier, je faisais pariutre chez Michel Lévy : la

RÉPONSE d'un mort.

L'insistance que vous mettez de nouveau, afin que je ne tarde pas plus longtemps à reprendre ma place parmi les rédacteurs de la Preste^ m'a rappelé ces deux lettres ; elles sont curieuses à relire, lorsqu'on veut se rendre compte de tout le papier qu'on peut noircir, de toutes les paroles qu'on peut semer au vent sans aboutir à changer en solution la plus petite question, la plus simple, la plus mûre.

Relisez votre lettre et ma réponse, et vous vous convaincrez qu'en janvier ,4866 la politique en est encore au même point qu'en janvier 4861, il y a cinq ans. Elle n'a fait aucun pas en avant; elle n'a poussé ni racines ni branches; elle est demeurée à l'état de pieu pourrissant dans la terre.

Cinq années perdues !

Ces deux épîtres échangées montrent en quels points, visant tous les deux le même but, nous différons, vous et moi, sur Tespoir et les probabilités de l'atteindre.

Vous êtes vivant, vous avez la jeunesse, l'ardeur, la confiance ; vous croyez encore au pouvoir de la presse, au pouvoir de la parole, au pouvoir de Topinion,

Politiquement, je suis mort, car c'est avoir cessé de vivre que de n'avoir plus ni ambition, ni illusions, ni passions. Hommes et choses de mon temps et de mon pays m'apparaissent comme s'ils appartenaient déjà à l'histoire.

Aussi, combien de choses qui autrefois me semblaient démesurément grosses et qui maintenant, delà hauteur de ma colonne funéraire, me paraissent infiniment petites ! Combien de questions, combien de divisions que les partis persistent à regarder entre eux comme sérieuses et profondes, et que j'ai fini par considérer comme oiseuses et superficielles î Combien d'honmaes qui m'accusent d'être « absolu » et que je m'abstiens de qualifier d'absurdes, les plaignant de s'agiter et de se consumer dans le vide ! Combien de dangers dont les gouvernements s'effrayent, qu'ils croient réels, et qui sont imaginaires ! Combien de périls dont les gouvernements ne s'effrayent pas, qu'ils croient imaginaires ou très-éloîgnés, et qui sont réels ou très-proches !... Assis sur ma dalle, à quel triste spectacle j'assiste! Ce spectacle est celui de guerres sans conquêtes et de révolutions sans liberté ; drames sans dénoûmenl, où il serait impossible, aussitôt qu'ils ont été versés, de dire pourquoi des flots de sang humain ont coulé.

Serait^il donc vrai que toute politique autre que celle de la force, déguisée sous les noms les plus menteurs, fût chimérique? Serait-il donc vrai que l'avenir ne fût qu'une édition du passé à peine corrigée? Serait-il donc vrai que les progrès de la science dussent demeurer, dans l'ordre gouvernemental^ aussi stériles que les leçons de l'expérience?

Je le crains, et cette crainte me glace; heureni^ment, les rédacteurs de la Presse ne la partagent pas; je dis heureusement, car s'ils étaient aussi détachés que moi des choses de la basse politique, comment s'intéresseraient-ils à ses inconséquences, à ses misères et à ses œuvres? En réalité, qu'importe à l'humanité, qu'importe à la civilisation que ee so^t tel candidat officiel, M. de Mackau, ou que ce soit tei candidat

LETTRES D'Ul MORT xdl

oppcsiuit^M. iQ'duc d'Audiffret-Paaquier, qui succombe ou qui triomphe dans telle circonscription électorale ! Qu'importe ù rhumaoité, qu'importe à la civilisation que ce soit le Danemark ou que ce soit la Prusse qui détienne malgré lui le Sleswig-Holstein ! €e qui importe à Thumanité et à la civilisation, c'est que la même liberté règne en Europe sans démarcation, entre tous les États, grands et petits, qui la composent, et sans acception d'origine ni de forme de gouvernement ; c'est qu'il n'y ait plus d'autre guerre que ceUe faite à l'igno* rance populaire par l'instruction gratuite, et à la misère imméritée par l'assurance universalisée. Qu'un État s'agrandisse territorialement aux dépens d'un autre, l'humanité, la civilisation, la liberté n'y gagnent rien ; mais que toutes les nations puissent correspondre, communiquer, échanger entre elles plus rapidement, plus économiquement, plus facilement, chacune d'elles en profitera. Ayant cessé d'appartenir au monde étroit des partis, je ne comprends plus que la politique qui profite à tous et ne nuit à personne. Cette politiquelà, croyez-moi, c'est la vraie, c'est la grande. Elle demande tout à la science et rien au hasard, tout à la paix et rien à la guerre, tout à la civilisation et rien à la révolution, tout à la force immatérielle et rien à la force brutale. Elle n'a que des bienfaits et pas de risques. Elle ne se nonune pas le Pouvoir, elle se nomme le Savoir.

Je connais intûnement le lieu conunun qui va m'être objecté : il consiste à prétendre que les hommes et les peuples sont aveugles. La seule réponse que j'y ferai, ce sera cette interrogation : Si ce n'est pas pour guider les peuples aveugles, civiliser les peuplades encore barbares et éclairer les nations encore ignorantes, à quoi donc servent les gouvernements? Quelle est leur tâche? Quelle est leur mission? Quelle est leur utilité?

Je ne m'abuse pas : je sais qu'en me plaçant sur ce terrain universelleinueat délaissé, je m'expose à ce qu'il m'arrive de tomber dans l'abandon et l'isolement où, de l'antre côté du détroit, tombèrent en 1846 Robert Peel et en 4857 Richard Cobdeo^ Joha Bright et Milner Gibson : aussi, loin de vous engager à m' accompagner dans le désert oii votre voix se perdrait, vous dis-je au contraire : Gardes- vous de me suivre, restez dans ie tojorbillon des incidents et des partis, et eon^

tinuez d'y défendre vaillamment la liberté, au triomphe prochain de laquelle vous croyez I

Moi, comment y croirais-je, quand je vois le même esprit étroit et exclusif régner également et du côté des partis qui revendiquent la liberté et du côté du gouvernement qui la leur refuse, alors qu'il lui suffirait, pour les confondre et les éteindre, de la leur donner tout entière?

Le gouvernement, mal conseillé ou mal inspiré, dit aux partis antidynastiques : a Aussi longtemps que vous existerez )) en France, la France demeurera privée de la liberté. »

Les partis, s'ils étaient mieux conseillés ou mieux inspirés, répondraient au gouvernement : « Que ce ne soit qu'un pré- » texte ou que ce soit un motif, vous n'aurez plus ce prétexte » ni ce motif, car nous acceptons hautement la dynastie im- )) périale ramenée par le suffrage universel et issue de lui. )) Légitimistes, orléanistes, républicains, nous ne renonçons )) pas à nos souvenirs, mais nous renonçons à nos espérances* » Nous acceptons franchement le fait accompli, couvert par » une prescription de quinze années et par la reconnaissance » diplomatique de toutes les puissances du monde entier; )) mais si, après cette déclaration, vous ne nous rendez pas les » libertés qui nous ont été enlevées, ce sera la France qui )> sera souverainement juge entre vous et nous aux assises » électorales de 1869! »

De la part des républicains, je comprends l'opposition systématique à la dynastie napoléonienne : c'est la résistance du principe électif au principe héréditaire ; c'est l'antagonisme de deux idées dont l'une est l'exclusion de l'autre; c'est l'opposition logique.

De la part des légitimistes et des orléanistes, je ne comprends pas, je l'avoue, l'opposition persistante qu'ils font au gouvernement actuel. Que veulent-ils? qu'espèrent-ils? S'ils ne peuvent espérer, s'ils ne peuvent vouloir qu'une révolution, alors ce ne sont pas des monarchistes, ce sont des anarchistes, ce sont des révolutionnaires. Je les mets au défi de donner la preuve du contraire. Le nom de leur opposition, — opposition de personnes et non de principes, — c'est l'opposition inconséquente..

Les partis qui accusent le gouvernement, parce qu'il ajourne indéfiniment ce qu'il a iui*même appelé a le courori'

LETTRES tf UN MORT xxi

nement de tédifice », de manqaer de décision et d'habileté n'en auront pas plus que lui, je le sais; ils ne changeront ni de tactique, ni de conduite; mais Thypothèse, — celle de toutes les formes du raisonnement qui est la moins blessante, — n'étant pas interdite, je supposerai que l'esprit public l'emporte enfin sur l'esprit de parti : qu'adviendrait-il ? — Il arriverait que la France reprendrait aussitôt en Europe le rang qui lui appartient, de grande puissance libérale. Exerçant alors l'initiative de toutes les réformes dont l'heure a sonné, elle inaugurerait la politique rationnelle, la politique ayant pour objet et pour effet de rendre l'homme aussi instruit, aussi moraJ, aussi libre et aussi heureux qu'il lui est donné de le devenir; la politique diminuant la mort au lieu de la semer, la politique mettant sa gloire à produire et non plus à détruire. Le désarmement des partis en France ne tarderait pas à devenir le désarmement des peuples en Europe.

Xa France ne sortira- t-elle donc jamais du cercle vicieux dans lequel gouvernement et partis s'unissent pour l'enfermer, quoiqu'ils paraissent se combattre?

Je ne verrais qu'un moyen de rompre cette union déplorable : ce serait de faire équitablement la part de blâme entre le gouvernement et les partis. La part que porte le gouvernement n'est-elle pas trop forte? celle que portent les partis n'est-elle pas trop faible? Que veut l'opposition? Est-ce la liberté, ainsi qu'elle le dit, ou est-ce la révolution, ainsi qu'elle le nie? Si c'est la liberté, il dépend de l'opposition de le prouver en prenant au mot le gouvernement; si c'est la révolution, l'opposition se dénonce en persistant dans sa tactique, invariablement la même de 1815 au 29 juillet 1830, de 1830 au 24 février i848 et de 1848 jusqu'à ce jour.

Le gouvernement, j'en conviens, tire dans l'ornière; mais celle dans laquelle l'opposition se complaît n'est pas moins profonde. C'est là ce qui fait le péril de la situation, car au bord de ces deux ornières, il y a un gouffre.

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