‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 5 sur 205 · LES DEUX POINTS D'HONNKUR · texte numérisé non relu

LES DEUX POINTS D'HONNKUR

4 janvier 1866.

L'ancien point d*hônnear des souverains consistait, lors- ^ti*ils avaient commis une faute de conduite politique, à ne la point reconaître et à y persister, dût cette vulgaire persistance leur coûter la couronne et faire couler des flots de sang.

Moins païen et plus chrétien, le nouveau point d'honneur des souverains consiste au contraire, lorsqu'ils ont commis une erreur de conduite politique, si grave qu'elle puisse être, à l'avouer franchement et à n'y pas persévérer, dût cette noble franchise blesser les susceptibilités d'un autre temps et faire douter d'une infaillibilité que les hommes peuvent écrire dans les constitutions qu'ils font, mais contre laquelle proteste et protestera toujours l'imperfection humaine.

De ces deux points d'honneur, le premier est le faux, le second est le vrai.

Le mémorable discours adressé le 19 juillet 4859 aux grands corps de l'État par l'empereur Napoléon III, pour leur expliquer la paix de Villafranca, demeure comme un mqidèle de ce geni^e d'explications loyalement données à un peuple par ôon représentant suprême.

Il suffit de n'avoir point oublié ce discours prononcé au palais de Saint-Cloud poul* être certain que les mêmes sentiments, que les mêmes intérêts dicteront le même langage au palais du Louvre. Dans les balances oii pèsent d'un côté les destinées de la France, le Mexique ne saurait peser de l'autre côté plus que l'Italie, et les États-Unis d'Amérique moins que les États de la Confédération germanique.

L'impartiahté est un sommet escarpé qu'il faut se donner la peine de gravir quand on veut embrasser d'un coup d'œil dans l'immensité de l'avenir toutes les questions qui se lient et qui forment les horizons de la politique. A cette hauteur où je m'efforce toujours et où moins que jamais il m'en coûte

LETTREU mm MORT ms

de me placer, je ne saurais nier qae rUnion américaiDe est parfiiîtement fondée dans la résistance qu'elle oppose à ce qu'un gouvernement militaire s'établisse au Mexique par la force et sous la pression de troupes européennes.

Si 1^ discours de l'empereur Napoléon III, après la paix de yillaliranca, est un modèle de sincérité, le discours du général Grant contre le militarisme européen est un rayon de lumière ; il dissipe les ombres qui obscurcissaient encore ce qu'on a appelé la doctrine de Mcnroë^ si diversement interprétée. Qui pourrait blâmer le gouvernement américain de se défier du militHrisme européen et de ne pas vouloir laisser envahir le continent américain parla contagion des armées permanentes, contagion plus mortelle que la peste la plus invétérée et qne le choléra le plus implacable? Avant que la rupture de l'Union américaine armât les États do Nord contre les États du Sud et les États du Sud contre les États du Nord, les États-Unis payaient peu d'impôts et n'avaient pas de dette inscrite. Leur dette inscrite dépasse présentement treize milliards (â,6f5,320,682 dollars). Plus les intérêts d'une si grosse dette seront lourds à porter et lents à s'amortir, et plus ce doit être, en effet, une raison décisive pour l'Union américaine de ne pas vouloir y ajouter la dépense d'une armée permanente, dépense annuelle dont le chiffre ne tarderait pas à égaler le chiflFre de l'intérêt de la dette, car il ne faut pas oublier que le recrutement militaire obligatoire n'existe pas aux États- Unis et que l'enrôlement volontaire est incomparablement plus coûteux. Mais que, glissant sur la pente fatale des ar«mées permanentes qui mène l'Europe aux révolutions par le chemin de la ruine, l'Union américaine assujettisse ses habi*tants au service militaire et au recrutement obligatoire, aussitôt elle tarit ce grand courant de l'immigration qui a fait sa force et sa richesse. Ainsi, petites et grandes questions politiques sont les anneaux innombrables de la chaîne sans fin que portent plus ou moins péniblement les hommes d'État, selon qu'ils sont plus ou moins clairvoyants. Du degré de leur clairvoyance dépend leur esprit de résolution ou d'indécision, car on ne marche jamais dans les ténèbres qu'en tâtonnant.

L'opposition systématique et raisonnée de l'Union américaine à rétablissement d'un gouvernement militaire permanent au Mexique^ opposition ayant pour conséquence indé-

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niable de hâter le départ de nos troupes, est-elle^ oui ou non, un fait dont la susceptibilité française doive se sentir blessée? N'est-elle pas, au contraire, un fait dont la politique jalonnée par le discours impérial du 5 novembre 1864 devait se féliciter hautement ?

Au risque d'être accusé une fois de plus de paradoxe, ce qui, sous ma dalle mortuaire, m'est assez indifférent, je n'hésite pas à déclarer que l'invincible résistance du gouvernement américain à la prolongation de toute occupation étrangère sur le continent américain, loin d'être à mes yeux un fait fâcheux, aura été un avertissement salutaire, si l'Europe sait le mettre à profit. A l'Union américaine que l'Europe oppose l'Union européenne I Union contre Union ! Continent contre Continent ! Alors on ne tardera pas à voir se transformer la politique stagnante ! alors elle prendra l'essor et l'ampleur qui lui manquaient ! Elle était paralytique, elle marchera ! Elle n'avait plus de soufQe, elle respirerai Elle était à bout d'idées, elle trouvera des idées ! Elle n'avait plus d'hommes, elle formera des hommes! Ce sera la politique territoriale disparaissant pour faire place à la politique maritime et à son nouveau droit des gens ! Si ce miraculeux résultat est dû à l'expédition du Mexique, l'Europe ne l'aura pas payé trop cher. Une seule chose sera à regretter : c'est que tous les frais en aient été exclusivement supportés par la France.

L'Union européenne constituée étant ainsi le contre-poids nécessaire de l'Union américaine resserrée, c'est le libre échange qui de gland devient chêne. Mais le libre échange a des lois qu'aucun État ne saurait impunément transgresser, car ces lois ont pour sanction pénale des crises commerciales tendant à dégénérer en révolutions sociales. Or, depuis 4860, la France s'est-elle exactement rendu compte de toutes les exigences et de toutes les conséquences du nouveau régime économique dans lequel elle est entrée à la suite de Richard Cçbden traînant derrière lui M. Rouher? La France a-t-elle fait tout ce que logiquement elle devait faire, tout ce que solennellement elle avait promis de faire, ainsi que le Moniteur de 1860 est là pour L'attester ? La France a-t-elle calculé combien ce que lui coûtent les cadres d'une armée de sept cent mille hommes augmente le prix de revient des matières premières qu'elle produit et des objets ouvrés qu'elle fabrique en

LETTIUBS D'UN MORT

eoncurrence de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Suisse, etc ? Si on le lui demandait, la France pourraitelle dire pourquoi le fret français est plus cher que le fret américain, même que le fret anglais, et comme elle s'y prendra pour atteindre l'égalité à laquelle il faut absolument qu'elle arrive, sous peine de voir sa marine marchande expirer de langueur? L'ignorance populaire, aux prises avec la science économique, of!re un danger égal à celui d'un tison allumé près d'un baril de poudre. Les plaintes, les récriminations, les protestations qui, de toutes parts dans les campagnes, tendent à s'élever contre la loi qui a supprimé l'échelle mobile sont, à l'appui de cette opinion, de graves symptômes précurseurs qui ne sauraient échapper à l'attention d'un gouvernement condamné à la vigilance perpétuelle par le rôle qu'il s'est attribué de providence terrestre. A moins de regarder uniquement les pavés sur lesquels on met le pied, il est impossible de ne pas voir que d'épais nuages chargés d'électricité s'amassent au-dessus de nos têtes.

Si, à défaut de guerres de conquêtes, la France n'entreprend plus d'expéditions lointaines, je me le demande, que fera-t-elle des cadres organisés pour l'incorporation d'un effectif militaire de sept cent mille hommes? Ou cadres et contingents devront être considérablement réduits, ou de nouvelles entreprises militaires seront encore motivées parles impérieuses nécessités d'avancement dans une carrière à laquelle ne sauraient être justement appliquées les tables de mortalité à l'usage des professions civiles : tel est le dilemme.

Du retour de notre armée d'occupation au Mexique et de notre armée d'occupation à Rome doit inévitablement dater pour la France un changement de politique. Ce changement de politique ne saurait être plus longtemps différé sans imprudence, car, en 1869, des élections générales auront lieu, et qu'est-ce que le suffrage universel, si ce n'est pas, en définitive, la souveraineté impersonnelle, juge suprême de la souveraineté personnelle déléguée soit à titre électif, soit à titre héréditaire ? Toute autre souveraineté n'est, en fait et en droit, que la souveraineté intérimaire.

Plongeons au fond du scrutin : de qui se compose l'immense majorité des dix millions d'électeurs français, si ce n'est pas des contribuables et des pères de famille, qui portent, pour la

||1qs grosse part, le poids écrasant des armées permanentes et qui contribuent pour le plus grand nombre au contingent des soldats que décimeront la mitraille ou la dyssenterie, la fièvre ou la nostalgie? Ici se dresse sous la plume du penseur cette très-grave et très-délicate question : Entre le suffrage universel et le recrutement obligatoire, n'y a-t-il pas incompatibilité de durée? Si Télu du 40 décembre 1848, du 20 décembre i851 et du 21 novembre 1852 reconnaît qu'aucune question ne mérite à un plus haut degré ses méditations les plus sérieuses, il ne s'arrêtera pas à la moitié du chemin ; il ne se bornera pas à rappeler du Mexique et de Rome nos deux armées d'occupation : il conformera sa conduite à ce précepte qu'il a lui-même inscrit en tête de V Histoire de Jules César :

« Quel est le moyen d'arriver à la vérité? C'est de suivre les règles de la logique. »

Or la logique, qui mène à l'abandon des expéditions lointaines, mène non moins impérieusement à l'abandon du recrutement obligatoire.

Après cette conclusion, il ne me reste plus qu'à mettre un nom sur cette lettre ; si j'y mets le vôtre et si je vous l'adresse, c'est que vous êtes allé au Mexique, c'est que vous y avez vu de vos yeux et touché de vos mains les obstacles qu'il n'y avait qu'un moyen de vaincre: cemoyen, c'était de racheter la faute de notre immixtion dans les affaires intérieures du Mexique par un large prêt de cinq cents millions à l'empereur Maximilien ; prêt qui lui permît de se passer désormais de l'appui de notre armée, et de demander l'affermissement de son trône au développement de l'industrie du pays fécondé par des chemins de fer et des routes.

Mais ce qui eût été possible l'an dernier ne le serait plus cette année. N'est-ce pas là une nouvelle et éclatante preuve qu'il ne faut jamais rien faire à demi, et qu'il n'y a d'hommes réellement pratiques que ceux qu'on accuse d'être absolus?

EMILE DE GIRARDIN

LETTRES D'UN MORT imi

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