LA GUERKE CONDAMNÉE PAR LA VICTOIRE
15 jttUlet 186?.
Que pensent, en juillet 1866, de la guerre ceux ^uî, en juin 1863, criblaient de leurs railleries notre programme contenu dans ces mots : « paix et liberté en euroi*e » ; ceux qui nous donnaient ironiquement le âurnofn d'abbé de Saint-Kerre; ceux qui nous appelaient dédaigneusement « utopiste))"^
Qu'est-ce que Thumanité, — ne disons pas Thumanité, disons l'Europe ; — qu'est-ce que l'Europe, — ne disons pas l'Europe, disons la paix durable, puisque c'est l'expression consacrée; — qu'est-ce que « la paix durable» aura gagné à la victoire de Gustozza remportée par les Autrichiens sur les Italiens, et à la victoire de la Sadowa remportée par les Prussiens sur les Autrichiens? Qu'est-ce que la paix durable gagnera à une seconde victoire remportée par les Prussiens? Qu'est-ce que la paix durable gagnerait à une revanche prise par les Autrichiens, si éclatante qu'on la suppose? Le lendemain d'une seconde victoire des Prussiens qui leur ouvrirait les portes de Vienne, que de complications naîtraient de toutes parts ! que de questions se poseraient en tous sens ! Le lendemain d'une revanche des Autrichiens qui obligerait les Prussiens à battre en retraite sur leur propre terrain, en quels termes l'Autriche et la Prusse se déclareraient-elles quittes Vnne envers l'autre, et comment l'accord se rétabliraitil entre elles au sein de la Confédération germanique, d'où la Prusse entendait exclure l'Autriche ?
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Qu'est-ce que la paix durable a gagné à la victoire de
Waterloo remportée sur la France exténuée par l'Europe coalisée?
Qu'est-ce que les traités de 4815 ont fondé qui n'ait pas été ébranlé, détruit, foulé aux pieds^ à la fois par la guerre et les révolutions? Qu'est devenu, enfin, ce prétendu équilibre eu* ropéen que le Congrès de Vienne croyait avoir établi et avait fuit sonner si haut?
Non, il n'est pas vrai que la victoire soit la réhabilitation de la guerre ; ce qui est vrai, ce qui est évident, ce qui est incontestable, c'est que la victoire en est la condamnation.
La victoire ne fait pas succéder la raison à la force ; elle fait succéder à la force vaincue la force triomphante. Il n'y a de changé que la couleur du drapeau. La victoire n'est jamais qu'une trêve. Preuve : la paix armée, laquelle n'est que la guerre expec^nte. De sympathiques lecteurs nous font l'honneor de nôtis demander avec insistance pourquoi notre signature, apposée chaque jour au bas de la dernière page, apparaît si rarement à la première depuis quelque temps. Fauir-il le leur dire? C'est que cette politique à coup de canon, qui niisseUd le sang et qui exhale l'odeur des cadavres, nous humilie eiK^ore plus qu'elle ne nous consterne : elle nous humilie dans l'abaissement de notre siècle; elle nous humilie dans l'iûipuissance de tant de pages écrites par nous depuis trente ans contre la guerre, de toutes les bêtises humaines la plus grande ! elle nous humilie dans le succès de tous les lieux communs qui défrayent autour de nous la sottise de conversations qui visent à l'importance politique et remplissent les colonnes de journaux qui se prennent au sérieux.
Ainsi, par exemple, c'est sérieusement qu'ils prétendent et qu'ils afQrment que l'équilibre de l'Europe serait rompu et que la sécurité de la Franco serait compromise si la Prusse grandissait en teriitoire, en population et en influence. Ante belkmy la Prusse avait dix-neuf millions d'habitants et l'Autriehe trente-neuf. De bonne foi, qu'importe à l'équilibre de l'Europe» qu'importe à la sécurité de la France que, post iellum^ cette proportion soit renversée, que ce soit l'Autriche ^tti A'ait plus que dix-neuf nùllions d'habitants et que ce soit la Prusse qui en ait trente-neuf?
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Quand donc en finirons-nous avec toutes ces vieilleries d'une politique caduque? Ce qu'il fallait pour Thonneur du temps où nous vivons et du nom d'hommes que nous portons, ce qu'il fallait, c'était empêcher Autrichiens, Italiens et Prussiens de s'entre-tuer ; mais puisque nous n'avons pas su remplir cette glorieuse tâche, ne venons pas tardivement nous mêler de ce qui ne nous touche pas ; laissons-les s'exterminer les uns les autres, et donner ainsi à l'Europe la leçon de l'ilote ivre que l'antiquité faisait promener dans les rues, afin que l'ignominie de l'ivresse apparût à tous les regards dans toute sa hideur.
Capitaines et soldats, ivres de tout le sang que vous avez versé et que la terre a bu, montrez-vous à tous les yeux, et faites-nous voir ce que l'humanité et l'Europe, la liberté et la paix auront gagné à vos sanglantes trêves décorées du nom de victoires I
Ne nous faisons point d'illusions ! Lorsque l'Italie, délivrée enfin de l'occupation autrichienne, possédera la Vénétie et le Trentin ; lorsque la Prusse, ayant le commandement suprême des forces militaires de la nouvelle Confédération, possédera « une situation géographique mieux délimitée, plus d'homogénéité et de force dans le Nord » , l'équilibre européen n'en sera ni plus ni moins fragile : les risques de guerre demeureront les mêmes ; le désarmement continuera d'être la pierre d'achoppement contre laquelle viendront partout se briser toutes les réformes de l'impôt et du budget.
Rien ne sera changé aussi longtemps que le vieux monde, le monde politique, n'aura pas fait entièrement place au nouveau monde, le monde économique ; rien ne sera changé aussi longtemps que l'esprit de réciprocité, l'esprit nouveau, n'aura pas pleinement succédé à l'esprit de rivalité, l'esprit ancien; rien ne sera changé aussi longtemps que les nations attacheront plus d'impoHance à reculer leurs frontières qu'à les abaisser, et mettront leur grandeur dans des annexions ou des conquêtes territoriales, au lieu de la mettre dans l'entière expansion de la liberté maritime ; rien, enfin, ne sera changé, aussi longtemps que les gouvernements feront passer le faux point d'honneur de la force brutale, de la force matérielle, avant le sentiment vrai de la force morale, de la force imma-