LE GRAND EMPIRE MARITIME
16 juillet 1886.
S'adressaut à ses électeurs du comté du Buckingham, le successeur de M. Gladstone, le nouveau chaacelier de rÉchiquier, M. Disraeli, leur a dit :
« L'abstention de notre pays de toute intervention non nécessaire dans les affaires de l'Europe est plutôt une preuve de notre force croissante. La vérité est que rAngleterre n'appartient plus seulement au continent européen comme limites; sa position^ à elle, n'est plus simplement celle d'une puissance européenne; elle est la métropole d'cN GRAND EupiRB MARITIME s'étcudaut jusqu'aux confîus de l'océan le plus éloigné.L'Angleterre n'intervient plus dans les affaires du continent que dans le cas seulement où elle est menacée. »
Ces paroles méritent que la France et l'Europe les méditent.
Elles expriment fidèlement la nouvelle politique du pays qui a eu l'honneur de donner le jour à Richard Cobden, à Robert Peel et à John Bright.
L'Angleterre a reconnu qu'elle avait tout à risquer et rien à gagner à s'immiscer dans les affaires du continent. Aussi a-t-elle eu la sagesse d'y renoncer... tardivement, il est vrai; mais mieux vaut encore tard que jamais.
C'est donc avec raison qu'en novembre 1863, nous écrivions ce qui suit et ce qu'il peut n'être pas inutile de rappeler :
.£ GRAND EMPIRE fllARlTIMË 195
« Règle générale tirée de Texpérience : Lorsqu'il s'agit de TAngleterre^ ne rien entreprendre contre elle ; ne rien entreprendre avec elle ; agir SANS elle. Tout pays où Ton parle est un pays où Ton n'agit pas. Ne compter jamais sur qui compte toujours. Se défier de T Angleterre et SE FIER à l'Angleterre sont deux fautes égales dont on doit se garder. Ce qu'il importe qu'apprenne la France^ c'est à se passer de l'Angleterre. »
L'Angleterre est une île ; qu'elle s'y renferme et qu'elle y fasse ses affaires ; le continent, pour faire les siennes, n'a pas besoin d'elle.
Tout san$ elle, rien avec e/fc, rien contre ellel Oui, voilà désormais quelle doit être la politique de France à l'égard de l'Angleterre.
Que, selon l'expression de M. Disraeli, l'Angleterre soit « UN GRAND EMPIRE MARITIME )) ; qu'elle soit plus que cela encore : qu'elle soit LE grard empire maritime, nous n'y trouverons rien à redire ; au contraire, nous n'y trouverons qu'à louer, à la seule condition de l'entière disparition de la féodalité maritime, remplacée par la pleine expansion de la liberté maritime.
Plus de mers barrées par le canon de forts construits à l'entrée et à la sortie des détroits !
Neutralisation des détroits et liberté des mers : voilà la grande question devant laquelle paraît bien petite celle de savoir si ce sera la Prusse qui rognera les ailes de l'Autriche, ou si ce sera l'Autriche qui rognera les ailes de la Prusse.
Un jour viendra, et peut-être ce jour est-il prochain, oîi disparaîtront d'eux-mêmes de la carte de l'Europe tous les États qui, n'ayant pas un libre et vaste accès à la mer, seront considérés comme des enclaves : alors le nouveau droit européen, ce sera le droit à la mer ; le grand mot sacramentel ne sera plus : équilibre ! Ce sera : échange I
18 juillet 1866.
Que les Prussiens remportent une seconde victoire égale à la première et qui leur ouvre les portes de Vienne ; qu'ils imposent et dictent la paix à TAutriche dans la capitale de son empire, et M. le comte de Bismark sera mis au rang des plus grands ministres de notre temps ; il sera élevé à la hauteur du comte de Gavour, quoiqu'il n'y ait aucune similitude à établir entre les deux tâches entreprises par ces deux hommes d'État.
A l'origine, la tâche de M. de Gavour, ce n'était pas d'unifier l'Italie, c'était de la délivrer de l'occupation étrangère, c'était de la délivrer des bsuonnettes autrichiennes. Assurément, aucune tâche n'était plus noble et plus pure.
A l'origine, la tâche de M. de Bismark, c'est d'incorporer à la Prusse le Holstein, que l'Autriche, sa complice de spoliation, n'a pas voulu lui vendre ; c'est de priver les duchés de l'Elbe de l'autonomie qui était l'objet de tous leurs souhaits.
Le premier est un libérateur.
Le second est un dominateur.
Yoilà strictement la vérité.
Faut-il plaindre l'Autriche vaincue et prendre parti pour elle ?
Non.
L'Autriche a mérité ce qui lui arrive. Elle l'a mérité en ne
sachant pas se faire« par la restitution spontanée de la Yénétie à ses habitants, une amie de lltalie, son alliée naturelle; l'Autriche Ta mérité en se mettant à la suite de la Prusse marchant contre les duchés de TElbe, au lieu de rester à la tête de la Confédération germanique et de s'opposer honnêtement à une usurpation de pouvoir, aboutissant fatalement à une confiscation de territoire.
Faut-il glorifier la Prusse victorieuse et se prosterner devant eUe?
Non.
La Prusse n'a mérité que la honteuse admiration des vils courtisans de la force et du succès. L'équité et la liberté ne lui doivent et ne lui devront rien.
Que la Prusse achève d'aplatir l'Autriche et de lui enlever tout prestige, ou que l'Autriche prenne avec éclat sa revanche et contraigne l'armée prussienne de se sauver à toutes jambes de Vienne à Berlin, c'est chose qui intéresse uniquement Autrichiens et Prussiens. Ne nous lassons pas de le répéter : leur querelle d'Allemands est une question purement intérieure entre eux, et nullement extérieure. Ni l'Europe ni la France n'ont à s'en mêler. Que les gouvernements de Bavière, de Bade, de Hanovre, de Saxe et de Wurtemberg subissent l'influence de l'Autriche ou qu'ils subissent l'influence de la Prusse, que les armées de la Confédération germanique aient pour commandant en chef un général autrichien ou un général prussien, en quoi sérieusement cela nous importe-t-il à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg?
En vérité, l'importance donnée à cette querelle de ménage germanique serait risible, si l'on pouvait rire devant des montagnes de cadavres, devant des lacs de sang, devant tous ces hommes mutilés, toutes ces familles en deuil, ces populations ruinées, ces villes brûlées, ces ponts détruits, ces désastres accumulés I
Toute bataille livrée exige qu'il y ait un vainqueur et un vaincu : si, au lieu de la Prusse, c'eût été l'Autriche qui eût été victorieuse, qu'est-ce que la France, qu'est-ce que la liberté, qu'est-ce que la civilisation y auraient gagné?
Rien.
Donc, il vaut encore mieux que ce soit la Prusse qui ait été triomphante, car la victoire de la Sadowa aura dû moins
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servi à délivrer la Vénétie et à dégager la France, laquelle ne pouvait, sans se déconsidérer et s'affaiblir, laisser tomber en ruine lltalie qu'elle avait édifiée en 1859, au prix de beaucoup de sang répandu et de beaucoup d 'argent détourné de son cours.
Et, lorsque nous concluons en ces termes, nous ne devons pas être suspect de complaisance et d'adulation à l'égard de M. de Bismark, car sa politique est à la nôtre ce qu'un pôle est à l'autre.
Le but sur lequel il a les regards ardemment fixés est le but auquel nous tournons dédaigneusement le dos. Nous n'avons pas le même objet de convoitise. Il place la force audessus de la liberté, nous plaçons la liberté au-dessus de la force. Il tient à faire de la Prusse un grand État ; cet orthopédiste tient à la redresser, il tient à rallonger; il tient à l'élargir, l'arrondir, l'agrandir. Pourquoi? Plus ronde, sera-t-elle plus respectable et plus respectée?
A nos yeux, un grand État n'a pas plus de droits qu'un petit; le plus petit a les mêmes droits que le plus grand. Il n'y a pas de force contre le droit, de même qu'il n'y a pas de droit contre la force.
Qu'il nous permette de le lui dire : M. le comte de Bismark s'abuse étrangement s'il pense que la Prusse sera plus forte lorsque, après avoir absorbé tous les petits États qui composaient la Confédération germanique, elle comptera territorialement ou moralement trente-huit millions d'habitants plus ou moins prussifiés, au lieu de dix-neuf.
La guerre, Texpérience et l'histoire sont là pour attester que la force n'est jamais que l'instabilité.
M. de Bismark a pleinement triomphé; admettons qu'il ait réussi à exclure de la nouvelle Confédération l'Autriche, qui avait la présidence de l'ancienne. Allons plus loin! admettons encore que l'Allemagne soit satisfaite de sa nouvelle condition, que l'Allemagne soit satisfaite de ne plus s'appeler la Bavière, le Hanovre, la Prusse, la Saxe ; qu'elle soit fière de s'appeler l'Allemagne; qu'elle soit fière des victoires remportées contre elle-même par elle-même. . .
Après?
Ayant glissé sur le terrain de la force détrempé par le sang, où est la garantie que ce que la Prusse a fait d'accord avec l'Italie contre l'Autriche, telle circonstance étant donnée, la
France ne le fera pas pareillement, d'accord avec TAutriche contre la Pmsse devenue FAllemagne?
Est-ce que la science des combinaisons de ce genre est jamais épuisée?
Ce serait son droit et ce pourrait être son intérêt.
Dans ce cas, que ferait la Prusse avec ses trente-huit millions d'habitants contre l'Autriche et la France en ayant le double?
Que l'armée prussienne soit fière de ses ohefe, de 8es armes, de ses combats et de ses victoires, nous le comprenons, cela est logique et cela est juste; car la gloire des armées qui se battent, c'est de vaincre; mais que M. le comte de Bismark soit fier de sa politique, c'est ce qui ne saurait aussi bien s'expliquer, car elle est aussi vieille et aussi arriérée que l'arme de guerre la plus imparfaite et la plus vieille. Sa politique est celle de l'imprévoyance et de l'instabilité : il n'y a que la routine qui puisse l'admirer. Pour l'applaudir, il faut être aveugle ou aveuglé.
Le grand ministre moderne que nous admirons, ce n'est pas le comte de Bismark, c'est le comte de Cavour, celui-ci donnant à l'Italie l'indépendance sans ôter aux Italiens la liberté.
Entre ces deux ministres, nous persistons à ne pas confondre. Nous ne sommes pas de ceux que la victoire éblouit et qui immolent la vérité au succès.