ENTRE MM. ARTHUR DE LA GUÉRONNIÈRE ET EMILE DE GIRARDIN
23 juillet 1866.
En 1836, j'écrivais :
« Une politique nouvelle veut des moyens nouveaux.
» Après le despotisme de la foi, le règne de k science ; après l'éducation par la chaire apostolique et romaine, Tinstruction par la presse périodique et universelle, comme après Tégalité chrétienne est venue Tégalité civile, comme à la domination matérielle des peuples s'apprête à succéder uniquement leur domination morale.
» Gouverner par la presse périodique en s'adressant à la raison publique; honorer le journalisme pour le rendre honorable; s'emparer de l'avenir et consolider le système représentatif par une éducation plus rationnelle donnée sans parcimonie aux douze millions d'enfants dont l'éducation reste encore à faire ; affermir l'ordre établi par une égale répartition de bien-être ; telle est la loi impérieuse des gouvernements nouveaux.
» Entre les mains de l'homme d'État qui saura la comprendre et la diriger, la presse périodique, ce pouvoir, le seul qui s'exerce aujourd'hui sans contre-poids et sans contrôle, ne sera plus qu'un moyen de gouvernement, qu'un instrument docile, qu'un auxiliaire universel qui le rendra tout-puissant, comme autrefois l'Eglise, qui, d'abord redoutable aux trônes, devint leur plus solide appui. »
En 1844, Fauteur de Coningsby or the new Génération ^ M. Benjamin Disraeli, écrivait :
«Le seul moyen d'en finir avec ce que, dans le langage actuel, on appelle la législation de classe , est de ne pas confier Te pouvoir aux classes. Une majorité de clocher se montrera aussi fayorabie à une législation de classe qu'une aristocratie factice. Le seul pouvoir qui n'a aucune sympathie de classe est le soui^ain.
» — Mais supposez le cas d'un souverain arbitraire, quel soait votre moyen de répression?
» — Le même que contre un Parlement arbitraire.
j» -— Mais un Parlement est responsable.
» —Envers qui?
» — Envers le corps constituant.
» — Supposez un Parlement qui vote sa propre perpétuité?
» — L'opinion publique l'en empêchera.
» — Et l'opinion publique a-t-eUe moins d'influence sur un individu que sur un corps?
» — Mais l'opinion publique peut être indifTérente; une nation peut être dévoyée, corrompue.
» — Si la nation qui élit le Parlement est corrompue, le corps élu loi ressemblera. Une nation corrompue mérite sa chute. Mais cela montre déjà qu'il y a quelque chose à considérer au delà des formes de gou* Temement, — la moralité publique. C'est là-dessus que nous devons surtout asseoir nos espérances. Si une nation a le goût du bon et du graod, soyez assuré que, quelle que soit sa forme, le gouvernement répondra aux convictions et aux sentiments nationaux.
» '— Vous vous déclarez donc contre le gouvernementparlementaire?
» — Loin de là ! je considère tout changement politique comme le plus grand des maux, parce qu'il les contient tous. Mais si nous n'avons pas conOance dans la durée de l'ordre de choses actuel, si les individus mêmes qui l'ont créé d'année en année proposent leurs modifi* cations et leurs plans de reconstruction, ne devons-nous pas, nous aussi^ tout en soutenant ce qui existe, nous préparer pour la transformation que nous croyons prochaine? Or je ne voudrais pas que nous» mêmes, ou nos concitoyens, fussions pris au dépourvu comme en i832, quand les honmies mêmes qui combattaient le bill de réforme lui opposaient des objections contradictoires entre elles, tant ils étaient ignorants de son vrai caractère, de ses causes historiques, de ses conséquences politiques. Nous devons aujourd'hui faire en sorte que, quand l'occasion se présentera, nous comprenions clairement ce dont nous avons besoin, et que nous ayons une opinion faite quant aux meilleurs moyens de satisfaire ce besoin.
» Dans cet^ vue, je voudrais accoutumer l'esprit public à diriger sea
regards sur un des pouvoirs constitutionnels, pouvoir existant quoique endormi, pouvoir capable de nous délivrer de nos maux sociaux si nous avions la sagesse de lui transférer les prérogatives que le Parlement a graduellement usurpées et qui ont produit, par la manière dont il s'en est servi> la désorganisation matérielle et morale du temps présent. La Gbambre des communes est la Chambre d'un petit nombre. Le souverain est le souverain de tous. Le vrai chef du peuple est le personnage qui est assis sur le trône.
» — Alors vous abjurez le principe représentatif?
» — Pourquoi cela? La représentation n'est pas nécessairement ni même principalement parlementaire. Le Parlement ne siège pas en ce moment, et cependant îa nation est représentée dans ses plus grands comme dans ses plus petits intérêts. Pas un grief n'échappe à la connaissance du public et à une réparation. Je vois, dans le journal de ce matin, qu'un maître a châtié brutalement un élève; voilà un fait connu dans toute l'Angleterre. Nous ne devons pas oublier qu'à notre temps a été réservé un principe de gouvernement que nous ne trouverons ni dans notre Aristote, ni même dans les forêts de Tac'.te, ni dans les Wittenagemots-Saxons, ni dans nos Parlements du temps des PlfiUitagenets.
y> L'opinion maintenant est le suprême pouvoir, et elle parle par la presse. ia représentation par la presse est rien plus complète qde LA représentation PARLEMENTAIRE. La représentation parlementaire était rbeureux expédient d'un siècle plus rude, auquel il s'adaptait admirablement : siècle de demi-civilisation, il y avait une classd dirigeante au sein de la communauté ; mais il laisse voir aujourd'hui de nombreux ^mptômes de vétusté. Il est dominé par un système de répréhension plus rigoureux et plus compréhensif, qui prend pour lui ses devoirs et les remplit d'une manière plus efâcace, et au sein duquel U discussion est soutenue pins loyalement et souvent avec plus de profondeur et de lumières.
» En un mot, la vraie sagesse gît dans une politique qui arriverait à ses fins par l'influence de i'0{»nion, et cependant au moyen des formes existantes. Néanmoins, si nous sommes amenés à subir une révolution, nous devrons nous proposer et avoir en vue l'idée d'une monarchie libre, établie sur des lois fondamentales^ étant elle-même le sommet d'une vaste pyramide de gouvernement municipal et local, et gouvernant un peuple éclairé ^ui serait représenté par une presse libre 9X intelligente. C'est devant une telle autorité reyale, soutenue par une telle opinion publique» que le& divisions anormales de ce pays dispa-* raltraient. »
Ge qui n'éteit en inoi, il y a trente ans, çu'à l'état de conviction, y est maintenant à Tétat de certitude^
L'ART DE GOUVËMfSR PAR LA PRESSE ±U
Je suis certain qu'il est aussi simple et aussi Caeile de gouyerner les peuples, de diriger les événements et de résoudre les questions, qu'il est faeile et simple à un juge de paix, dans son prétoire, de rendre la justice.
Que fait le juge de paix? H écoute attentivement le pour et le contre, et prononce ensuite avec sa conscience éclairée par sa raison.
Sans doute il peut se tromper ; mais s'il est socialement indépendant et naturellement équitable ; s'il unit le bon sens à la bonne foi. Terreur n'aura qu'une très-petite part proportionnelle dans le grand nombre de ses jugements.
Que devraient faire les gouvernements? Aussitôt que surgit un différend utile à vider ou que poind une question importante à résoudre, ils devraient convier la presse et la tribune, les publicistes et les orateurs à exposer et à débattre en leur présence, en toute liberté, en toute sincérité, le pour et le contre, l'obstacle et le moyen, de teUe sorte que souverains ou ministies, assistés par l'opinion, et d'accord avec elle, n'aient plus qu'à discerner le vrai et à le placer au-dessus de toutes les considérations inférieures.
Le jour où l'art de gouverner ne sera plus que l'art de juger, la première règle à établir sera celle de n'appeler les questions que l'une après l'autre, successivement et non simultanément, séparément et non confusémani, aûa de créer ce que je nommerai le débat convergent.
Le moyen le plus prompt et le plus sûr de vider tous les différends et tous les problèmes, c'est, premièrement, de n'ea yider qu'un seul à la fois, à tour de rôle ; et, deuxièmement, d'adopter un ordre qui fasse que, la discussion étant ouverte, tous et chacun s'occupent de la même question uniquemeni et en même temps.
Le débat divergent, -— chacun discutant tout ecofusémeo^ et superficiellement, — c'est l'état actuel, c'est l'anarcUe intellectuelle et l'impuîssaïu^e finale.
Depuis trente ans, que voîs*je? Je vois toutes les questionsi s'agiter pêle-mêle et je n'en vois aucune se résoudre.
Pourquoi?
Pacee qu'il n'y a ni aràn ni métbode*
Que voudrais-je? Je voudrais qu'une question mttveHe ne
se posât jamais qu'après que celle qui l'aurait précédée aurait été pleinement épuisée et rationnellement vidée.
Ce que je demande vainement depuis tant d'années serait-il donc chimérique ou subversif? Ne serait-ce pas, au contraire, ce qu'il y aurait de plus simple à réaliser, et la réalisation n'en serait-elle pas dans l'intérêt de tous? J'en excepte l'erreur et l'abus.
Les courtes réflexions qui précèdent m'étant venues en lisant dans le journal la France la lettre qui va suivre, le lecteur me permettra de les placer ici en guise d'avant-propos au débat qui lui est soumis et qu'il pourra uger en parfaite connaissance de cause , puisqu'il aura devant lui les deux opinions.
Maintenant, je laisse la parole à mon ami M. le vicomte de la Guéronnière :