‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 88 sur 205 · L'ALLEMAGNE ET LA FRANGE · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE ET LA FRANGE

A M. EMILE DE GIRABDIN

23juiUet 1866.

Moucher ami,

Vous voulez que nous causions publiquement sur les évé^ nements actuels conmie nous pourrions le faire dans nos entretiens intimes. J'y consens bien volontiers. L'heure présente est favorable pour cet échange de pensées. L'empereur Napoléon III, par une intervention dont l'humanité et la civilisation le béniront, a suspendu l'efTusion du sang. La trêve qu'il avait proposée est acceptée par tous les belligérants. Profltons-en pour reconnaître, après de si fiévreuses émotions, le véritable état des choses tel qu'il se présente au milieu de tant de déplacements et de chutes accomplis déjà sous l'ébranlement du canon victorieux de la Prusse. Examinons ensemble, avec toute la précision dont vous donnez l'exemple, ce qui en résulte pour notre pays, et voyons ce que la France doit attendre de la nouvelle organisation qui se prépare en Allemagne,

Tons avez posé , dans la liberté , avec rafiOrmation la pins absolue, le point qui nous sépare : retournant contre la victoire de M. de Bismark cette pointe d'épée avec laquelle vous avez protégé ses entreprises, voud vous écriez : a Soit ! » M. de Bismark a complètement triomphé; il a réussi à » exclure de la nouvelle Confédération l'Autriche, qui avait la » présidence de Tancienne. Allons plus loin, allons jusqu'à )) admettre que TAllemagne soit satisfaite de sa nouvelle con«- » dition ; que TAllemagne soit satisfaite de ne plus s'appeler }) la Bavière, le Hanovre, la Prusse, la Saxe; qu'elle soit fière » de s'appeler l'Allemagne... Après? »

Après? Et vous tirez la conclusion, sans vous apercevoir qii*elle vous condamne. « Pourquoi, ajoutez-vous, ce que la » Prusse a fait, d'accord avec l'Italie, contre l'Autriche, telle » circonstance étant donnée, la France ne le ferait-elle pas, » d'accord avec l'Autriche, contre l'Allemagne? »

Ainsi, vous le prévoyez : la Prusse devenant, ou, pour mieux dire, FAUemagne devenant la Prusse, il y aura une ressource pour la France. Et quelle sera-t-elle? De s'allier avec l'Autriche.

D'abord, permettez-moi de vous le dire, vous acceptez ainsi d'avance ce que la Prusse elle-même ne demande pas. En effet, quiconque admettrait aujourd'hui en France l'absorption des autonomies germaniques par la Prusse serait plus Prussien que M. de Bismark.

Quant à l'alliance avec l'Autriche, c'est une hypothèse. Et si ce n'était qu'une illusion ! et si, au lieu de l'avoir pour nous, nous l'avions contre nous! Alors la France reste seule en face d'une nation de 38 millions d'hommes, qui, placée au centre de l'Europe, s'étendant des rives du Niémen jusqu'au delà du Rhin,'ouvre à l'empire russe laroute de l'Occident dégagée de tous les obstacles qui pouvaient arrêter sa marche.

La garantie que vous proposez contre le danger que vous reconnaissez est donc illusoire. Une grande nation conmie la France ne fait pas dépendre sa sécurité de combinaisons qui reposent sur d'autres volontés que la sienne. Elle ne peut pas mettre son indépendance et son influence à la merci de telle ou telle alliance, et c'est pourquoi elle a le devoir de ne pas laisser former en dehors d'elle un équilibre de l'Europe oii

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le remaniement des souverainetés territoriales déplacerait, à son préjudice, la balance des forces politiques.

Il y a des vérités qui ne changent pas : la nature les a créées, Thistoire les a confirmées ; la politique est tenue de les respecter.

Quel a été Tantagonisme le plus actif de la monarchie française? C'est le grand empire de Gharles*Quint. L'aigle impériale, tenant dans ses serres TAllemagne, lltalie et l'Espagne, guettait la France conmie sa proie, et François P' tombait à Pavie, malgré son héroïsme, sous son étreinte irrésistible. La maison d'Autriche tendait à reconstituer à son profit la monarchie de Gharlemagne. Le traité de Westphalie fut la revanche de Pavie et l'accomplissement des projets de Henri lY et de Richelieu. En renversant les ambitions de Charles-Quint, il fonda les bases de l'édifice européen. En médiatisant les États qui n'étaient que des provinces de l'empire, il créa l'Allemagne fédérale comme un boulevard entre deux grands peuples qui ne pouvaient pas vivre si près Tun de l'autre sans que leur contact fût une rivalité permanente.

Et cette politique de Louis XÎV, ce fut celle de la République française, qui faisait de sa première victoire le gage de sa sécurité conlre l'Allemagne , en reculant ses frontières jusqu'au Rhin. Ce fut celle de l'empereur Napoléon I®', qui abattait définitivement à Austerlitz l'empire d'Allemagne, et qui, complétant au profit de la France l'œuvre de Louis XIV, plaçait sous son protectorat la Confédération germanique.

Les traités de 1815, en déplaçant ce protectorat et en le faisant passer en réalité dans les mains de la Prusse et de l'Autriche, retournaient la situation et changeaient en une menace pour la France l'organisation fédérale que l'empereur Napoléon !•' avait fondée comme un bouclier de. son vaste empire. L'Autriche, qui avait 40 millions de sujets , la Prusse, qui en avait 19 millions, absorbaient les 20 millions d'Allemands; en sorte que cette subordination de l'Allemagne aux deux grandes puissances qui pesaient sur elle avait pour résultat de créer contre nous une masse compacte de près de 80 millions d'hommes.

L'empereur Napoléon m a pu mesurer ce danger lorsqu'il a fait la guerre d Italie en 1859. Victorieux jusqu'au pied du Quadrilatère, il s'est trouvé enfermé conune dans un étau par

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la Confédération, qui, depuis Trieste jusqu'au Luxembouiigi lui présentait un obstacle insurmontable.

Supposez maintenant que cette ligne de résistance fût de* venue une ligne d'attaque, l'Autriche s'avançant jusque sur les Alpes, où elle était établie avant 1859, soutenant la Prusse et PAUemagne sur le Rhin ; c'est l'indépendance de la France qui se trouvait directement menacée par cette coalition que le Congrès de Vienne avait établie contre nous.

La guerre de 1866, en renversant cet état de chosesi a com-» piété la glorieuse campagne qui, par raffranchissement de l'Italie jusqu'au Mincio, avait déjà fait crouler l'un des con-* treforts les plus redoutables élevés contre nous.

Aujourd'hui, l'Autriche sort du Quadrilatère. Venise est libre. Francfort n'est plus le point de jonction oii l'Autriche et la Prusse pouvaient se rencontrer pour diriger l'Allemagne. Cette Confédération factice, dans laquelle il y avait plus de Prussiens et d'Autrichiens que d' Allemands, est dissoute» Cette ligne d'attaque ou de résistance, qui nous menaçait, est brisée.

C'est un inunense résultat pour la France. Il ne lui coûte rien. Elle n'a pas donné une goutte de son sang pour effacer cette combinaison dans les traités de 1815 ; et, par une revanche du droit éternel, c'est elle, c'est son grand souverain qui s'interpose pour arrêter cette guerre que se font les uns contre les autres tous ceux dont l'Europe victorieuse avait voulu nouer les intérêts et les ressentiments nationaux contre nous.

Mais, pour que cette destruction nous serve, il ne faut pae que des traités de Vienne de 1815 sorte une organisation qui nous ferait reculer en deçà du traité de Westphalie.

Il ne faut pas que l'empire d'Allemagne, avoué audacieusement ou déguisé habilement, s'élève du sein des trophées de la Sadowa.

Voilà ce qui nous sépare. Voilà ce qui crée entre vôtre opinion et la mienne un abîme aussi large que l'histoire.

Dans les hauteurs théoriques où plane votre grand esprit, vous voyez sans inquiétude et presque avec indifférence ces déplacements de souverainetés qui changent le monde ; vous ne croyez pas à l'équilibre ;'Vous n'admettez que l'absolu.

L'équilibre, dites-vous, vieux mot! Oui, vieux mot, mais

aussi , vieille vérité ! vérité éternelle , qui durera autant que le monde.

Il en est de la vie sociale teUe que les hommes la font comme de la vie humaine telle que Dieu l'a faite. Elle se compose de forces relatives; elle n'atteint que des buts limités. Le génie du penseur plane dans l'infîni. La volonté de l'homme d'État reste dans le possible.

Oui, mon cher ami, la réalité nous retient, et, si puissante que soit votre impulsion, vous ne sauriez vous en affranchir. Or la réalité, en politique, ce sont les faits.

La France que vous aimez du même dévouement que moi, la France pour laquelle, vous et moi, nous donnerions notre sang, ne peut pas déchoir de son rang et de son influence.

La grandeur d'un peuple est tout à la fois absolue et relative :

Absolue, parce qu'elle est en lui-même, dans son génie, dans sa force morale, dans sa fortune et dans ses armées;

Relative, parce qu'à côté de lui, il n'y a personne de plus grand que lui.

Frédéric II disait que, s'il était roi de France, il ne voudrait pas que l'on tirât un coup de canon en Europe sans sa permission. Nous ne devons pas désirer que l'on dise ce mot du roi de Prusse.

C'est cependant ce qui arriverait si les ambitions attribuées au successeur du grand Frédéric pouvaient jamais se réaliser.

La Prusse telle que vous l'admettez ne serait plus la Prusse, Ce serait l'Angleterre du continent.

Le jour où elle deviendrait l'alliée de la Grande-Bretagne, elle constituerait contre la France une force maritime et continentale qui serait notre plus grand péril.

Ce péril, devons-nous l'affronter? Vous le dédaignez; je le signale.

Ne le dissimulons pas, d'ailleurs, la France a les yeux fixés sur la Prusse victorieuse. Sa gloire ne l'offusque pas, car elle en a eu tant pour elle, qu'elle n'a rien à envier aux autres ; mais eUe surveille ses ambitions.

Ce qui fait sa confiance, c'est que la tradition permanente de sa politique inspire et dirige le souverain qui la gouverne.

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On sait que l'empereur, qui a fait tomber la domination de TAutriche sur les Alpes, ne voudrait pas de l'omnipotence de la Prusse sur le Rhin.

Mais, la Confédération germanique étant dissoute, l'Autriche ayant perdu son influence et peut-être sa place en Allemagne, la Prusse ayant conquis par la victoire la direction allemande, qui était le but de sa politique, comment pouvonsnous préserver l'équilibre de l'Europe et l'intérêt de la France?

C'est ce qui reste à examiner.

LA GUÉRONNIËRE.

A M. LE VICOMTE ARTHUR DE LA GUÉROimiiRE

24 juillet 1866.

Mon cher ami,

Nous appartenons, vous et moi , à deux écoles sinon opposées, du moins très>distinctes.

Vous appartenez à l'école historique, à l'école du passé.

J'appartiens à l'école économique, à l'école de l'avenir.

Vous appartenez à l'école où le territoire, la force, la conquête étaient tout; où l'honmie, l'intelligence, l'échange n'étaient rien.

J'appartiens à l'école où le territoire, la force, la conquête comptent de moins en moins ; où l'homme, l'intelligence, l'échange, celui-ci alimenté par le travail, l'épargne et le crédit, comptent de plus en plus.

Si j 'osais, j 'aj enterais :

Zélé catholique, vous appartenez à l'école païenne, laquelle faisait de la guerre une déesse, Bellone, ayant à Rome son temple et ses prêtres.

Libre penseur, j'appartiens à l'école chrétienne, laquelle enseigne que tous les hommes sont frères.

Ainsi s'expliqae natarellement comment, voulant tous les deux la mêmechose^ nous ne la voulons pas par les mêmes moyens.

Cessez de m'appeler l'Absolu! C'est me flatter que de me donner un surnom si glorieux, car mériter de le porter serait le plus grand honneur qui pût jamais illustrer aucun homme.

Le vrai seul est absolu.

Hors de ce qui est l'immuable, il n'existe que le relatif.

En apparence et d'abord, combien de choses semblent téméraires et excessives qui, en réalité et finalement, sont timides et seront insuffisantes I

Règle qui jamais ne vous trompera : Entre ce qui est petit et ce qui est grand comparativement, n'hésitez pas ; choisissez toujours le grand! Vous reconnaîtrez ce qui est grand à sa simplicité et ce qui est petit à sa complication.

Le petit, le compliqué, est précisément ce qui divise l'Autriche et la Prusse ; c'est la difficulté de combiner une Confédération germanique où s'éteigne l'ardent antagonisme qui n'a jamais cessé d'exister entre ces deux puissances, et où la prépondérance de l'une n'aboutisse pas fatalement à l'exclusion de l'autre.

J'ai imprimé, il y trois ans, et répété, il y a trois mois, que ce serait en vain que TAutriche et la Prusse, conjointement ou séparément, tenteraient de réformer la Confédération germanique ; j'ai affirmé qu'elles n'y parviendraient point ; que la supprimer était possible, que la réformer ne Tétait pas.

Convenez, mon cher ami, que les événements ont donné raison avec éclat à mes prévisions !

Les parasites intellectuels qui vivent de redites, sans jamais rien vérifier par eux-mêmes, sont unanimes à répéter ce lieu commun, que la Confédération germanique était une vieille machine rouillée qui n'était plus bonne qu'à être jetée à la ferraille et mise au rebut.

Rien de plus faux, rien de plus injuste; c'est le contraire qui est le vrai, et la preuve s'en fera avec évidence lorsqu'il s'agii'a de rédiger les nouveaux statuts en remplacement des anciens, si la Prusse persiste dans ses projets d'Allemagne fédérale. Je garantis que le comte de Bismark n'en fera pas de meilleurs, ni même d'aussi bons; je garantis surtout qu'ils ne dureront pas cinquante ans.

Toute Confédération monarchique ne peut être et ne sera jamais que la transition à une sécession.

Une Confédération républicaine se comprend; une Confédération monarchique, telle que celle qui est projetée, ne se comprend pas. Ce sera un contre-sens. Quels noms donnerat-on à des souverains, — rois ou grands-ducs, — qui aliéneront à un suzerain leur droit de faire la paix ou la guerre, de commander en chef leur armée, d'être représentés à l'extérieur par des ministres plénipotentiaires qu'ils n'auront pas choisû et qu'ils ne pourront pas révoquer, etc. ? Ce ne seront plus des souverains, ce seront des vassaux. En ceci, convenez-en, le roi Frédéric^Guillaume et son premier ministre, le comte de Bismark, sont parfaitement conséquents, car ce sera le retour au régime féodal, qui a toute leur tendresse. Aussi ne comprendrais-je pas que, si la France était appelée à donner un avis, elle ne préférât pas l'unité franchement avouée à la féodalité habilement déguisée. Quand donc cesserons-nooe d'être dupes des mots? Si le roi de Saxe et le roi de Hauovro ne doivent être que les grands vassaux du roi de Prusse, leur suzerain, ne vaut-il pas autant qu'ils soient tout de suite médiatisés et qu'ils cessent de régner mensongèrement? A quel titre, d'ailleurs, la France y trouverait-elle à redire? Sur quoi se fonderait-elle pour s'opposer au cours naturel et invindbie des choses qui, à tort ou à raison, pousse TAliemagne fédérale à devenir, à l'imitation de la France, un grand État uni* taire et compacte? Soyons donc justes I Le quart de la France actuelle, vingt-deux départements, — était complètement étranger à la France de Louis XIY : la Lorraine ne nous appartient que depuis hier, cent ans; la Corse que depuis quatrevingt^iix-huit ans, Strasbourg que depuis soixante-treize ans, Mulhouse que depuis soixante*huit ans, le département des Alpes-Maritimes, le département de la Savoie, le département de la Haute-Savoie que depuis six ans ; ce que la France, qui, territorialement, ressemble peu en 1866 à la France de 1525 , à la France sous François P% le prisonnier de Charles-Quint, ce que la France a eu le droit de faire, pourquoi ne permettrait-elle pas que la Prusse le fit? Où serait le péril?

J'ai sous les yeux la réponse de M. Thiers à cette questioa c eette réponse consiste à prétendre que laisser faire la Prusse,

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ce serait laisser refaire un nouvel empire germanique, avec cette seule différence, qu'au lieu de résider à Vienne, l'empire de Charle&-Quint résiderait à Berlin, et qu'au lieu de s'appuyer sur l'Espagne, il s'appuierait sur l'Italie.

Quoique M. Tbiers ait été président du conseil et ministre des affaires étrangères, cette réponse, je l'avoue, n'a exercé sur mon opinion absolument aucune influence. Il est vrai que j'ai le tort d'être peu accessible à la frayeur des dangers imaginaires. S'il y a un péril réel, il n'est pas où M. Tbiers le place ; il est fdlleurs : il est dans l'esprit qui anime l'Allemagne tout entière, sans distinction d'États et sans différence de religions. Alors même que son territoire était divisé entre une multitude de souverains grands, petits et moyens, empereurs, rois, grands-ducs, ducs et princes, son esprit ne l'était pas. Son esprit est un. Elle a beau être fédérale, il est unitaire. Avant d'être Autrichien, Prussien, Bavarois, Badois, Mecklembourgeois, Saxon ou Wurtembergeois, l'Allemand est Allemand; j'ai pu m'en convaincre dans le voyage que j'ai fait en Allemagne en 1841, à l'époque où M. Tbiers venait de mettre toute l'Europe en fermentation, où Alfred de Musset faisait paraître dans la fievtte des Deux-Mondes ses fameux vers sur le Rhin, et où Lamartine publiait ses adnairables stances intitulées : la Marseillaise de la paix.

Soyons donc de notre temps ! Datons de 1866, datons de l'ère des chemins de fer, de la navigation à vapeur et du libre échange; ne datons plus de 1525; ne datons plus du règne de Charles-Quint, le vainqueur de Pavie, mais aussi le vaincu de GerisoUes et le moine de Saint-Just !

Persister à placer la force relative des États dans le nombre de milles géographiques carrés dont se compose leur superficie, c'est rester en arrière de trois siècles, n'en déplaise à M. Prévost-Paradol, le plus jeune des académiciens, mais qui professe en matière de politique européenne les mêmes idées que M. Tbiers, idées que je regrette de vous voir partager avec eux. Sérieusement, est-ce que maintenant la force des États est dans leur superficie? Est-ce qu'elle est même dans le chiffre de leur population? Est-ce qu'elle n'est pas plutôt dans le libre essor de leur esprit, dans le plein développement de toutes leurs aptitudes, dans la supériorité relative de leur gouvernement, dans la bonne gestion de leurs

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fînaoces, dans l'application constante de toutes les sciences à l'industrie, dans le progrès de leur agriculture, dans Textension de leur commerce, dans la solidité de leur crédit, dans l'accroissement de leur richesse sous toutes ses formes, enfin dans l'assainissement de leurs villes et l'augmentation de la durée de la vie moyenne des populations ? •— Autriche : super ficiej 11,762 milles carrés géographiques. Population^ 37 millions d'habitants. — PRUSse : superficie^ 5,067 milles carrés géographiques. Population^ 19 millions d'habitants. — Ësi-ce que la population et la superficie de l'Autriche, doubles cependant de la superficie et de la population de la Prusse, ont empêché, à la bataiUe de la Sadowa, l'armée autrichienne d'être vaincue sans revanche par l'armée prussienne, et ont arrêté la marche victorieuse de celle-ci jusque sous les murs devienne? Dira-t-on que c'est la supériorité du fusil à aiguille qui a donné la victoire aux Prussiens? Soit. Mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est qu'en tout la part de la force tend à devenir de plus en plus petite, et que la part de l'intelligence tend à devenir de plus en plus grande? La guerre n'est déjà plus ce qu'elle était; encore quelques perfectionnements et elle moissonnera tant d'honunes, qu'il ne se trouvera plus de gouvernements qui osent prendre sur eux la responsabilité de cet attentat à l'humanité et de cet outrage à la civilisation; la guerre ne sera plus un art, elle ne sera plus qu'un crime.

Vous me dites :

« 11 ne faut pas que Tempire d'Allemagne, avoué audacieusement oU déguisé habilement, s'élève du sein des trophées de la Sadowa. Voilà ce qui nous sépare, voilà ce qui crée entre votre opinion et la mienne un abîme aussi large que Thistoire. »

Je vous réponds :

L'abîme qui nous sépare est bien plus large encore que vous ne le pensez, car s'il n'avait que la largeur de l'histoire, il serait fort étroit; mais il a Tinamensité de la civilisation.

J'ajoute :

Que l'Allemagne, si tel est son désir, se transforme en empire prussien, cela ne regarde qu'elle, cela ne regarde nul-

lement la France. Laissons les Allemands se réunir ou se diviser, se confédérer ou se déconfédérer à leur gré !

Si la France y voit un danger, qu'elle se conduise en grande nation civilisée, mais qu'elle ne se conduise pas en nation barbare! Qu'à l'absorption territoriale de 1- Allemagne parla Prusse elle oppose la « conquête morale de l'Europe par la France » ! Qu'elle exécute le testament de Sainte-Hélène !

Si, douée comme elle l'a été, la France était ce qu'il lui serait si facile d'être : si elle était la nation la plus libre, la plus laborieuse, la plus prospère, la plus instruite, la plus morale, la plus équitable; si elle avait le gouvernement le plus simple, l'administration la meilleure, les voies de com^ munication et de transport les plus parfaites, le sol le mieux cultivé, le commerce le plus étendu^ l'impôt le mieux réparti et décompliqué à ce point de n'être plus qu'une prime d'assurance proportionnelle à la valeur volontairement déclarée, les institutions de crédit les plus puissantes ; si elle était enfin la grande nation expérimentale et modèle^ la a natton^sokil » vers laquelle tous les peuples tourneraient leurs regards, quel serait le risque de goerre qu'elle aurait à redouter? Et si elle n'en avait aucun à craindre, qui l'empêcherait de donner à tous les autres États l'exemple du désarmement, en commençant par ériger en principe et en fait la suppression du reerotemenf oUigattodre? Quelle mesure serait plus populaire et conséquemment plus dynastique ! La Répuldique de i848, qui n'était menacée par aucun peuple, même par aucun gouvernement, vivrait encore ; elle eût été inébranlable, indestructible, fondée à jamais, si, au lieu de vider stupidement ses caisses et d'ajouter 45 centimes à l'impôt afin d'équiper des soldats, elle les eût tous congédiés et se fût contentée, ainsi que je n'ai cessé de le demander à cette époque, d'augmenter l'effectif de la gendarmerie et le nombre des sergents de ville.

Le mot inexact que Vous m'opposez est : équiubre.

Le mot précis que je vous oppose est : désarmement.

Sous le premier de ces deux mots, gonflé par l'histoire, il n*y a jamais rien eu et jamais il n'y aura rien que le vide.

Sous le second, il y a tout, car il simplifie touti

Le désarmement a cet avantage, qu'il rend superflues toute

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création laborieuse de tribunal amphictyooique, toute institution compliquée de justice fédérale.

Il laisse subsister, sans y porter aucune atteinte, tous les ÉTATS DE FAIT, grands et petits, tous les gouverneiusnts de fait, monarchiques et républicains, existant à ce jour.

Si une difficulté surgit entre eux; ils vont à elle, non en gouYernements barbares qui ne songent qu'à la trancher par le sabre, mais en gouvernements civiUsés qui t&chent de la dénouer par l'examen; non en gouvernements qui prennent la force pour juge, mais en gouvernements qui prennent la raison pour arbitre.

Je prévois l'objection qui consiste à prétendre qu'il se peut que la raison échoue et ne réussisse pas à rétablir l'accord entre deux peuples divisés d'opinions ou d'intérêts; mais est-ce que la force est plus infaillible que la raison? Est-ce que la bataille de la Sadowa, qui a coûté la vie à cent mille hommes, a mis d'accord le vainqueur et le vaincu ? Est-ce qu'il ne faut pas qu'ils finissent par oii ils auraient pu et dû commencer? Est-ce qu'a ne faut pas qu'ils finissent par s'entendre?

Quel est le vrai motif qui a allumé entre l'Autriche et la Prusse la guerre désastreuse dont le Sleswig n'a été que le prétexte? Est-ce que ce n'est pas le désir qu'a toujours eu la Prusse de s'attribuer, à l'exclusion de TAutriche, le commandement militaire des forces fédérales? Pas de cause, pas d'effet. Si les armées permanentes eussent disparu après la guerre, au lieu de lui survivre de 1815 à 1866, c'est-à-dire pendant plus d'un demi-siècle, l'Allemagne n'eût pas donné à l'Europe l'affligeant spectacle qu'une trêve de cinq jours, consentie non sans peine, vient d'interrompre.

Je vous le demande, mon cher ami, y a-t-il jamais eu une démonstration plus éclatante des périls que les armées permanentes font courir à la paix qu'elles ont la prétention de préserver? Si c'est ainsi qu'elles la préservent, avouez qu'eUes volent impudem^nent les milliards qu'elles prélèvent sur les budgets de tous les peuples d'Europe. Y a-t-il jamais eu une guerre qui se justifiât moins, et qui fût à un plus haut degré la condamnation d'elle-même et de la victoire?

Vous paraissez croire qu'en jetant ou en menaçant de jeter le poids de son épée dans la balance germanique, la France rétablira la pondération des forces en Allemagne, et replacera

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en Europe la paix en équilibre sur elle-même; permettez-moi de vous dire que si la France suivait le conseil que vous semblez lui donner, elle risquerait de glisser à son tour sur une pente au bout de laquelle est un abîme.

Croyez-le ! il n'y a pour la France, heureusement dégagée du poids de Tltalie qu'elle traînait depuis 1859, il n'y a plus pour la France d'autre conduite à tenir que de demeurer à l'écart et de laisser l'Autriche et la Prusse se battre jusqu'à ce que l'une demande merci à l'autre, si la trêve de cinq jours ne parvient pas à les mettre d'accord, soit au moyen de deux Confédérations émules et non rivales : Tune la Confédération du Rhin, l'autre la Confédération du Danube; soit au moyen d'un empire d'Allemagne qui, après tout, n'aurait ni plus d'habitants ni plus d'étendue que l'empire d'Autriche, dont il serait l'exact contre-poids.

Il n'y a en Europe que deux États dont la France, double puissance territoriale et maritime, ait à se préoccuper, parce qu'elle est en trop grande disproportion avec eux : c'est la Russie comme puissance territoriale, et l'Angleterre comme puissance maritime.

Or le danger qui pourrait menacer la France sur terre par la Russie, sur mer par l'Angleterre, loin d'être accru, sera plutôt diminué par l'Autriche, qu'il faut pousser jusqu'à la mer Noire et la Méditerranée ; par la Prusse, qu'il ne faut pas empêcher de s'étendre jusqu'à la mer Baltique et la mer du Nord ; et par l'Italie, qui nous devra Venise, Naples et Livourne.

Ne voyeîj-vous donc pas, mon cher ami, qu'avec ces trois puissances à peu près égales, l'empire d'Autriche ayant trentesept millions d'habitants, l'empire d'Allemagne trente-sept millions d'Allemands, et le royaume d'Italie vingt-cinq millions d'Italiens, ensemble plus de cent millions, toutes les combinaisons de paix, de guerre et d'alliance sont possibles à la France dans toutes les éventualités de terre et de mer?

EMILE DE GIRARDIN

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