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L'EUROPE SANS AVENIR

A M. LB VICOMTE ARTHUB DE LA GUÉROHNIÈaE

29 juiUet 1886.

Mon cher ami,

Lorsque vous me répoudejs avec orgueil et dédain qu'entre nos deux écoles il y a cette différence, que la vôtr# représf pte. ce qui a toujours 4(é^ tandis que la roieoae personnifia ça qui û'est pas encore, — et vous ose:? ajouter, — ce qvi ne $erf^ jor mk^ il me semble entendra M. Cftsimir Peyier et M. le comte

d'Argout me disaat, en 1831 : « Vous êtes jeune! vous man- )) quez d'expérience, vous vous abusez quand vous prétendez )) qu'il suffirait de réduire à 18 francs par an, — un sou par » JOUR, — le prix du Moniteur pour que ce journal, qui n'a » que 2,200 abonnés, tire à 300,000 exemplaires. En France, )) les passions et les opinions sont trop vives pour que le bas )) prix exerce aucune influence d'attraction sur les lecteurs. »

Il me semble entendre M. Conte, directeur général des postes, me disant, en 1833 : « Ce que vous proposez est im- » praticable et serait injuste. Vous proposez de supprimer )) toutes les zones et de n'avoir plus qu'une seule taxe î Vous » supposez que si toutes les lettres payaient la même taxe, et que » cette taxe n'excédât pas 20 centimes, il s'écrirait beaucoup » plus de lettres... Vous vous abusez! Tous ceux qui ont be- » soin d'écrire, écrivent: il ne s'écrirait pas mille lettres de » plus par an... Et que dirait à bon droit Versailles si on Fas- » sujettissait à la même taxe que Marseille ? Il n'y a de rai- » sonnable que ce que je fais, c'est d'accélérer la vitesse des » malles. »

Il me semble entendre mes meilleurs amis me disant, en juillet 1833 : « Avez-vous lu les articles par lesquels le Bon )) Sens, le National^ la Quotidienne^ le Temps, etc., etc., dé- )) montrent que votre tentative de réduire le prix des jour- )> naux de 80 francs à 40 francs est insensée, impraticable, et )) ne peut aboutir qu'à la faillite, attendu que cette tentative a » pour base l'idée fausse du développement des annonces, » allant jusqu'à produire la somme chimérique de 365,000 » francs par an, 1 000 francs par jour? Eussiez-vous raison, vous » succon[iberiez sous les coups de la ligue implacable qui se » trame contre vous ! Blessés dans leurs intérêts, condamnés » dans leurs prévisions, vos ennemis, furieux, déçus, mais )) non vaincus, vous insulteront si grossièrement, qu'ils vous » obligeront de vous battre en duel contre une légion qui » vous tuera, et si la légion ne réussit pas à vous tuer, elle » amassera tant de calomnies contre vous, que si la vie » échappe, l'honneur et la considération n'échapperont pas. »

Il me semble entendre tous les ministres, hormis un seul, M. Teste, tous les financiers, hormis un seul, M. Bartholony, tous les journaux, hormis un seul, la Presse, me disant, en 4839: ((Votre idée d'exécuter en France toutes les grande!

)) lignes de chemins de fer au moyen de bons de chemins de fer ))de 100 francs^ produisant 4 centime d'intérêt par jour, » 3 francs 65 centimes par an, et concourant à des tirages » représentant, soit 35 centimes, soit I franc 35 centimes lo- )) tisés, selon que le levier devrait être plus ou moins long, en » d'autres termes selon qu'il suffirait que l'intérêt fût à 4 ou » qu'il fût porté à 5 pour 100, est l'application juste d'une idée » ingénieuse, mais elle avorterait dans laréalisation.Personne, » en France, ne croit à l'avenir des chemins de fer, personne )) ne voudra placer sur eux la plus petite somme d'argent. »

11 me semble entendre le Journal des Débais me répondant, en 1844 : « Il n'y a qu'un seul mode d'emprunt qui soit cer- }) tain et avantageux pour l'État, c'est celui en usage, 1^ sous- » cription cachetée ; celui que vous proposez, la souscription » publique, n'a pas réussi en Hollande; il réussirait encore » moins en France ; c'est une idée fausse, c'est une idée chi- » mérique. »

Il me semble entendre mes collègues de la Chambre des députés m'entourant et me disant, le 14 janvier 1848 : » Re- » tirez votre démission. Vous avez eu tort de la donner. Vos » pressentiments vous trompent. Vous vous exagérez la gra- I) vite de la situation. Vous prenez pour une révolution ce qui )) n'est qu'un fantôme, sur lequel il suffira de marcher pour » qu'il s'évanouisse. »

Il me semble entendre tous mes collaborateurs, consternés, me disant, le 29 octobre 1848 : « Qu'avez-vous fait? Quel en- » nemi de vous-même vous êtes toujours I La Presse tire à » 70,000 exemplaires, ce qui vous donne une grande autorité. )) Cette autorité vous allez la perdre I Vous vous êtes laissé » aveugler par une rancune indigne de vous contre le général » Gavaignac ! Au Ueu de soutenir la candidature à la prési- » dence de Lamartine, votre ami, que faites-vous? Sans con- )) sulter qui que ce soit, et au risque de vous compromettre )) très-gravement, vous proclamez la candidature à la prési- » dence... de qui?... de Louis Bonaparte, qui, aux élections » de Paris, a eu moins de voix que Caussidière, Moreau, » Goudchaux, Changarnier, Thiers, Pierre Leroux et Victor » Hugo. Quelle erreur! quelle faute! Soyez-en certain, toutes » les voix se partageront entre Gavaignac, Lamartine et N LedruoRoUin» Vous serez tourné en dérision I vous serez la->

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» miné sous le cylindre du ridicule... C'est ee qui a déjà lieu )) depuis que votre article a paru... Et ceux qui ne vous con- » naissent pas ou qui vous haïssent ajoutent : Combien le lui » a-t-on payé? Louis Bonaparte élu président!... Ah! cette » idée chimérique ne pouvait prendre naissance que dans vo- )> tre esprit... Jamais ! jamais votre eandidal ne sera nommé. »

J'arrête là mon énumération; elle serait trop longue si je la poursuivais. Le doutQ et Tincrédulité que vous m'opposez en 1863 sont les mêmes que je rencontrais en 1852, lorsque je faisais paraître une série d'articles intitulés : de la transformation DE PARIS (1), articles qui, si M. Haussmann n'eût pas été appelé à la préfecture de la Seine, seraient encore rangés au nombre des chimères.

Je suis habitué à ce doute et à cette incrédulité ; ils ne me blessent, ne m'étonnent ni ne me découragent, même de votre part. Lorsque Turgot a été traité d'esprit faux et chimérique, mériter, au même titre, la même épithète, est un honneur.

Votre école, me dites-vous, représente ce qui a toujours été; mais ce qui est a-t-il donc toujours été, et d'immei\^es changements n'ont-ils pas eu lieu depuis un siècle, sans remonter plus haut que 176(3 et sans franchir les frontières de la France? Est-ce que la société est encore divisée en trois ordres : la noblesse, le clergé et le tiers état? Est-ce que le droit d'aînesse subsiste encore? Est-ce que le servage est encore en vigueur? Est-ce que les droits seigneuriaux et les juridictions seigneuriales s'exercent encore? Est-ce que la nuit du 4 août 1789 n'a été qu'un rêve de mon esprit? Est-ce que la justice, qui prétendait qu'elle ne saurait arriver à distinguer le crime de l'innocence sans le maintien de la torture, l'a emporté contre Montesquieu, Beccaria et Voltaire? Est-ce que l'égalité de tous devant la loi a toujours existé? Est-ce que la liberté du travail, est-ce que la liberté des professions, est-ce que la liberté du commerce des grains, cette grosse question du siècle dernier qui passionnait les publicistes et les masses, ont toujours été de droit commun ? Est-ce que chacune de ces conquêtes, avant qu'elle fût consommée, n'a pas été qualifiée

(1) 0UBBTI0N8 DE MON T8MPS, tomo XII, pâgM 8jl6 et giÛTaiites.

de chimère et de crime, en même temps qu'elle exposait les téméraires qui s'en faisaient les glorieux soldats à être punis comme des infâmes, les uns brûlés, lès autres pendus ou roués?

£û 1776, TOUS eussiez donné raison à Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIU, contre Turgot, qu'il renversait et qu'il qualifiait de charlatan cT administration/

Dix ans avant que le^ révolution de 1789 éclatât, si j'eusse demandé l'abolition du servage, vous m'eussiez répondu, avec le préambule de l'édit de 1779 et avec M. Necker : u Le res^ )) pect du droit de propriété ne permet pas d*étendre la liberté ci- » vile aux hommes de corps^ serfs, mainmortables et des seigneurs.n

Et tous les salons, mon cher ami, m'eussent donné tort et vous eussent donné raison.

Idolâtre du passé et gloriflcateur du présent, vous ne com* prenez que ce qui a été ou que ce qui est; vous ne concevez pas que ce qui sera puisse en différer. Il n'y a personne à l'adresse de qui ces paroles de Jean-Jacques Rousseau aillent plus droit qu'à la vôtre : a Proposez ce qui est faisable, ne » cesse-t-on de répéter I C'est comme si l'on disait : Proposez » de faire ce qu'on fait. » A l'époque où la France était féodale, il ne fût pas entré dans votre esprit qu'elle pût être ce que cependant elle est devenue.

La féodalité a cessé de régner sur la France, mais non sur l'Europe. Ce que vous intitulez : L'AVENm ns l'xuaopk, c'est le passé de la France.

Ce que vous représentez et ce que vous défendez, c'est l'Europe féodale.

Ce que je représente et ce que je défends, c'est l'Europe libérale.

Ce que vous tournez en dérision, croyant ne railler que moi, c'est l'Europe, selon l'empereur Napoléon I" s'exprimant

ainsi :

a L'Europe ne formera bientôt plus que deux partis ennemis ; on ne

s Y DIVISERA PLUS PAR PKUPLES ET PAR TERRITOIRES, MAIS PAR COOLEHR ET

PAR OPINION... Une de mes plus grandes pensées avait été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géograpliiques qu'ont dissous, morcelés les révolutions, la politique.,. Cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force dis choses; l'impulsioii est donnée, et je no

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pense pas qu'après ma chute et la disparition de mon système^ il y ait en Europe d'autre grand équilibre possible que l'agglomération et la confédération des grands peuples. Le premier souverain qui^ au milieu de la grande mêlée^ embrassera de bonne foi la cause des peuples, se trouvera à la tête de toute l'Europe et pourra tenter tout ce qu'il voudra... Tant qu'on se battra en Europe, cela sera une guerre civile. A la paix, j'aurais amené les souverains à n'avoir plus que leur simple garde. »

Si, ce que je conteste, cette politique est une chimère, ce n'est pas à moi qu'il faut l'opposer; c'est aux deux empereurs à qui elle appartient. Rendez à César ce qui est à César.

Mais c'est insister assez et peut-être trop sur cette première partie de votre réponse; je passe à la seconde.

Ne comptez pour rien, je vous en prie, tout ce qui précède. Afin d'abréger le débat sur ce point, je vous adjuge la victoire et je déclare vaincue, par l'école que vous représentez, l'école que j'avais entrepris de défendre.

Votre école, l'école historique, l'école païenne, l'école de la force brutale, est la vraie. Je l'adopte hautement.

Mon école, l'école économique, l'école chrétienne, l'école de la force morale est la fausse. Je la renie publiquement.

Croire que l'avenir sera fait à une autre image que celle du passé est une hérésie politique condamnable. Je la rétracte humblement.

Pardonnez-la-moi !

J'ai tort et vous avez raison.

A bas l'Europe libérale ! Vive l'Europe féodale ! * La vraie question est celle que vous posez en ces termes précis :

« Quelles sont les conditions dans lesquelles l'Europe est désormais appelée à se mouvoir et à s'organiser? Quel doit être le rôle de la France dans cette situation que la chute de la Confédération germanique et la constitution définitive de l'Italie viennent de créer? »

Une question bien posée est à demi résolue, dit l'axiome séculaire.

Cet axiome serait-il faux? Je me le demande, car, malgré toute la bonne volonté que j'y mèts^ je vois bien la question, mais j6 ne voiâ pas la solutiont

Je vois bien que vous constatez que l'Autriche vient de s'abaisser de toute la hauteur dont la Prusse vient de s'élever, mais je ne vois pas ce que vous proposez de faire pour conjurer le péril qui va naître, selon vous, de cette rupture d'équilibre, de cet abaissement de l'Autriche qui vous consterne, de cette élévation de la Prusse qui vous épouvante, et de cette révolution politique et radicale dont vous annoncez la terrible explosion en AUems^e.

Proposez-vous à la France de marcher sans retard sur Berlin et d'aller rétablir par la guerre l'état des choses antebellum?

Non.

Je vois bien que vous constatez que, sous les tendances d'agrégation qui poussent l'Allemagne dans les bras de la Prusse, celle-ci drapée en Parlement allemand issu du suffrage universel, c il y a une puissance mystérieuse et formi- )) dable se nommant la démocratie. »

Proposez-vous de l'endiguer?

Non.

Et vous faites bien ! car si vous proposiez de la contenir, je vous demanderais de m'enseigner par quel moyen.

En résumé, vous ne proposez rien, ce qui s'appelle rien.

Car c'est ne rien proposer que de conclure en ces termes :

« Là où vous dites a indifférence »^ je dis « vigilance 0 ; là où vous dites «désarmement»^ je dis « conservation de toutes les forces effectives de la France. »

Pour qui se rend exactement compte de la signification des mots employés dans un débat par un stratégiste de votre expérience et de votre immense talent, vigilance ici couvre une retraite; vigilance veut dire : ignorance et impuissance; viGiUNCE veut dire : Je ne sais quel conseil donner; je ne sais quelle ligne tracer; je ne sais quelle attitude prescrire; je ne sais ni ce qu'on doit faire, ni ce qu'on peut empêcher.

Gonvenez-en I pour masquer votre embarras sous une sorte de contenance, vous n'avez trouvé que cette consigne : Arme aubras... à perpétuité!

Ce que vous conseillez là, mon cher ami, c'est ce que le

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mémorable disoours impérial du 5 novembre i863 a justement condamné il y a trois ans.

Vous écouter, ce serait perpétuer un état qui détourne ea Europe de leur cours naturel 4 milliards par an, et qui enlève à tous les travaux utiles huit millions de bras ; vous écouter, ce serait perpétuer « un état qui n'est ni la paix avec » sa sécurité, ni la guerre avec ses chances heureuses ; )» vous écouter, ce serait pepétuer « un état maladif et précaire qui i> donne une importance factice à Tesprit subversif des partis w extrêmes; » enfin, vous écouter, ce serait perpétuer un état qui (( mène fatalement à la guerre par l'obstination à main- )) tenir un passé qui s'écroule. »

Attention à ces mots, mon cher railleur : « un passé qui 8^ écroule /»,.))

Il y a trois mois, une grande et belle partie s'offrait à jouer avec l'Autriche, c'est celle que j'ai indiquée à cette époque. Cette partie, on l'eût indubitablement et facilement gagnée si l'on eût envoyé à Vienne le seul plénipotentiaire qui possédât ce qu'il fallait pour soustraire le jeune empereur François-Joseph à la fatale domination de son entourage, désigné sous ce nom : « le parti militaire ». Cette partie jouée et gagnée, c'était la grande alliance maritime formée entre l'Autriche, la France et l'Italie, c'était le centre de gravité de l'Europe enfin trouvé.

Un mois plus tard, il y avait une autre partie à jouer avec la Prusse et l'Italie contre l'Autriche. Quoique moins belle que l'autre, cette partie de trois contre un, en même temps qu'elle eût donné à l'Italie ses frontières naturelles jusqu'au Tyrol inclusivement, eût rendu les siennes à la France des Alpes au Rhin,

La NEUTRALITÉ ATTENTIVE a été préférée.

Maintenant que la France a laissé passer la main sur Tuoe et sur l'autre dé ces deux parties, quelle est la carte qui reste encore à jouer?

Je n'en vois plus qu'une seule, c'est celle de la neutralité absolue, crânement élevée à la hauteur d'un système, ce système se traduisant non par la réduction graduelle, timide et imprudente de l'armée, maïs par le désaimemeni systématisé et par une nouvelle direction énergiquement donnée à toutes les forces vitales de la France*

Subordonner, ainsi que voub le faites, le désarmement de la France à la paix universelle, c'est tourner dans un cercle vicieux; c'est tourner sans fin dans un cercle sans issue; c'est énerver l'Europe ; c'est ajourner la solution de problèmes qui, s'amassant comme des nuages, s'entr'ouvriront un jour tout à coup pour laisser passer et tomber, sur je ne sais quelle contrée d'abord, la foudre populaire.

tt L'Europe se perdra par les gens de guerre, » a dit Montesquieu.

Preneu garde que sa prédiction ne s'accomplisse sous la crise d'abord financière, puis industrielle, et enfin sociale I

Le jour peut^ti'e n'est pas loin où «^mis en communication journalière entre eux par les chemins de fer, la navigation à vapeur et les fils électriques -^ les peuples, qui déjà n'ont plus de haines sauvages les uns contre les autres, s'indigneront de ces tueries qui font que le penseur se demande si l'homme, qui se prétend civilisé, n'est pas au-dessous de la bête fauve dans l'échelle de la création.

Finalement, qu'est-ce que l'Allemagne aura gagné au massacre de soixante mille Autrichiens par quarante mille Prussiens? En sera-t-eile plus grande? En sera-t^elle plus libre? En sera-t-eile plus forte? En sera-t-elle plus féconde? Ensera-t-^lle plus heureuse? En sera-t-elle plus glorieuse?

Sous prétexte de vigilance, si la France, vouée à la neutralité, ne désarme pas, que fera-t-elle de cadres destinés à rece*voir sept contingents annuels de cent mille honmies chacun?

Y avez-Toas jamais sérieusement réfléchi?

Vous êtes-vous rendu compte à la fois, et de toutes les nécessités impérieuses de l'avancement militaire et de toutes ses difficultés invincibles en temps de paix prolongée et non interrompue par des expéditions lointaines?

Mon avis est que le moment est venu pour la France, soit de donner à l'Europe l'exemple du désarmement résolument pratiqué sur la plus vaste échelle, sans se préoccuper de la question de savoir si l'Europe suivra ; soit de lui dire : Puisque l'Autriche, l'Italie et la Prusse ont tiré leur sabre, il ne doit plus renla^er dans le fourreau que l'œuvre de la force û'ait été rectifiée par la force, et que l'Europe tout entière n'ait été remaniée en prenant pour règle exclusive l'un de ces .trois principes :

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Ou les frontières naturelles;

Ou les nationalités reconnues;

Ou le droit à la mer.

Je sais de votre avis, mon cher ami, lorsque vous dites que la France ne doit pas s'effacer. Mais serait-ce donc s'effacer que d'oser accomplir ce qu'aucun autre État n'oserait risquer de faire avant qu'elle en ait pris l'initiative, initiative plus audacieuse en apparence qu'en réalité? Serait-ce donc s'effacer que de mettre avec soi, devant soi, derrière soi, à côté de soi, tous les peuples désabusés de la gloire et de la conquête, rassasiés de haine et désaltérés de sang, n'ayant plus d'autre soif que celle du travail, de l'épargne, du bien-être et du savoir? Serait-ce donc s'effacer que d'imposer ainsi la paix aux gouvernements qui n'ont pas compris en 1863 que tous, à commencer par l'Autriche, avaient le plus grand intérêt à se rendre à l'appel de l'empereur des Français? Enfin, serait-ce donc s'effacer que de ne pas attendre qu'il soit trop tard pour donner à l'Union américaine le contre-poids nécessaire de l'Union européenne, continent contre continent?

L'empereur Napoléon III possède un immense prestige.

Cet immense prestige est une immense force.

Cette immense force, il dépend de lui de l'appliquer à une immense tâche.

Qu'il l'emploie au nom et dans l'intérêt des peuples, et tous les peuples seront avec lui, se levant comme un seul peuple!

L'empereur Napoléon III peut, s'il le veut, faire la conquête morale de l'Europe ; mais cette conquête, quoi que vous en puissiez penser, il n'y a qu'un moyen de l'accomplir : c'est de n'avoir plus d'armée permanente ; c'est d'être, dans l'acception la plus étendue et la plus rigoureuse du mot, le Napoléon de la paix.

La vieille politique est à bout. Croyez-moi, mon cher ami, on ne fait pas de politique neuve avec de vieux moyens; on ne fonde pas la paix par la guerre. Si ce moyen eût été le bon, depuis le temps qu'il est employé, il eût réussi. Or il a toujours échoué : ce qui prouve contre vous avec toute l'autorité de l'histoire, et pour moi avec toute la clarté de l'évidence, que ce n'est pas à la victoire, qui est la force, qu'il faut demander la paix durable, mais au désarmement, qui est la raison.

Je conclus :

Français, si nous devons un jour combattre et renverser la domination de la Prusse en Allemagne, comme nous avons combattu et renversé en i859 la domination de F Autriche en Italie, n'attendons pas que l'empire germanique soit fait!

Ayons une politique !

La vôtre, mon cher ami, je regrette d'avoir à vous le déclarer, n'en est pas une, car la vigilance impuissante à rien prévenir et à rien réprimer n'est ni la paix, ni la guerre ; ni la liberté, ni la prospérité, ni la gloire.

Si votre programme l'emportait sur le mien, ce serait l'Europe sans avenir, car il n'y a, il ne peut y avoir, il n'y aura pour l'Europe d'autre avenir que celui qui en fera L'EUfiOPB NAPOLÉONIENNE ainsi renouvelée :

« Remplacer entre les nations de l'Europe l'état de nature par l'état social': telle étiôt la pensée de l'empereur. Toutes ses pensées tendaient à cet immense résultat... U Europe napoléonimne fondée^ l'Empire eût procédé en France aux établissements de paix ; il eût consolidé la liberté ; il n'avait qu'à détendre les fils du réseau qu'il avait formé.

H LOniS-NAPOLÉON BONAPABTE. »

EMILE DE GIRARDIN

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