‹ Le succès; questions de l'année 1866Chapitre 89 sur 205 · L'AVENIR DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

L'AVENIR DE L'EUROPE

A M. £mII£ de GIRARDIN

28 juillet 1866.

Mon cher ami,

Vous intitulez votre réponse : les deux écoles. Vous me rejetez dans Thistoire et le passé ; vous marquez votre place dans le progrès et l'avenir.

Il est possible, en effet, que vous soyez l'avenir, mais un avenir lointain et dont aucun signe n'annonce l'approche.

Il est possible aussi que je sois le passé, mais un passé qui dure encore et qui, ayant derrière lui les vérités de tous les temps, les traditions de tous les régimes, les plus profonds penseurs, les plus grands hommes d'État, n'est aulxe chose que cette chaîne immortelle de l'humanité. qu'aucune révolution ne peut briser.

Il y a donc cette différence entre nos deux écoles, que la mienne représente ce qui a toujours été, et que la vôtre personnifie ce qui n'est pas encore, et, si j'osais ajouter, ce qui ne sera jamais.

Vous dites que je suis mort, et vous, vous n'êtes pas né.

Le monde tel que vous le faites est le monde idéal. Vous en bannissez les antagonismes de races qui séparent les territoii^es, les oppositions d'intérêts qui divisent les hommes, les chocs d'ambitions qui les font lutter les uns contre les autres.

Aussi, par cette pente qui entraîne un esprit aussi supérieur que le vôtre, avez-vous glissé de l'idéal jusqu'à l'impossible.

Vous voulez une société sans gouvernement, un gouvernement sans autorité, une liberté sans règle, les Etats sans frontières, les nations sans armées, l'Europe sans équilibre.

A ce dernier mot : équilibre, qui n'est plus de votre langue, vous opposez ce mot précis : désarmement !

Désarmer ! Qui est-ce qui commencera? Est-ce la Russie, qui pénètre en Asie, qui détruit la Pologne, et qui, refoulée dans la mer Noire, a toujours les yeux fixés vers la Méditer-

ranée? Est-ce la Prusse, qui veut consolider et peut-être coqtinuer ses victoires? Est-ce TAutriche vaincue, humiliée, et condamnée à périr ou à se relever? Est-ce l'Angleterre, dont la puissance coloniale ne se maintient que par sa force maritime? Est-ce ritalie, qui n'a pas renoncé à Rome? Est-ce l'Amérique, déchirée hier par une guerre civile dont le sang n'est pas encore effacé? Est-ce l'Espagne, dont la monarchie n'est protégée contre les défections que par le dévouement des généraux fidèles? Est-ce l'Orient, où tant de problèmes redoutables s'agitent dans les haines d^origine, de mœurs et de religioû?

Où donc voyez-vous poindre cette aurore radieuse de la paix universelle qui doit amener le désarmement général?

De quel coin de la terre, de quelle région inconnue s'élèvent ces senteurs divines de la fraternité, de la concorde, de la justice absolue? Ah! c'est un beau rêve; c'est un rêve consolant et généreux I

Mais réveillez-vous du sommeil de ceô illusions. Voyei la société humaine telle qu'elle est et non telle que vous la faites. Prêtez l'oreille aux bruits les plus rapprochés de nous.

Vous bannissez la guerre, et le canon de la Sadowa est à peine éteint.

Vous proclamez la sainte fraternité des hommes, et les champs de là Bohême, les bords du Mincio, comme les eaux de l'Adriatique, sont souillés par des flots de sang humain...

Vous parlez de liberté et de droite et la conquête préside aux destinées des peuples.

Vous ne voulez d'autres luttes que celles du crédit et des échanges, et, hier encore, Francfort) la ville libre où les échanges et le crédit semblaient élever^ pour la défendre, la forteresse de la civilisation, était menacée de subir tous les excès de la force brutale.

C'est que, mon cher ami, le monde, en se transformant, n'échappe pas cependant aux lois de la nature. Il est condamné, comme l'homme lui-même, aux luttes inévitables des intérêts et des passions qui font la grandeur de sa responsabilité devant Dieu. C'est dans ces luttes que sa liberté s'exerce et que ses destinées se dégagent.

Aujourd'hui, nous assistons à une Crise nouvelle. Vous êtes trop clairvoyant pour ne pas reconnaître qu'elle dépasse de

beaucoup, dans les conséquences qu'elle va produire, les prétentions qui l'ont fait naître : c'est l'avenir de l'Europe qui est en cause.

Quelles sont les conditions dans lesquelles l'Europe est désormais appelée à se mouvoir et à s'organiser?

Quel doit être le rôle de la France dans cette situation que la chute de la Confédération germanique et la constitution définitive de l'Italie viennent de créer?

Tels sont les points pratiques auxquels il convient de ramener ce débat, pour qu'il profite à ceux qui nous font l'honneur de nous lire.

Vous et moi, en ce moment séparés par des doctrines si contraires, nous avons défendu la même pensée : celle de l'existence de l'Autriche conmie puissance allemande.

C'était pour fortifier l'Autriche en Allemagne que vous vouliez la dégager en Italie.

Malheureusement, cette pensée a échoué. L'Autriche a résisté quand elle devait céder, et elle a cédé quand elle devait peut-être résister. Elle n'a pas rendu la Vénétie, elle Ta abandonnée. Elle a donné ainsi à Tarmée italienne, qui n'avait eu l'occasion de combattre que pour être vaincue, l'ambition d'aller à Vienne et de prendre le Tyrol, et elle s'est condamnée à subir la paix.

Cette paix, qui Fexclut de l'Allemagne, est plus qu'un malheur pour elle, c'est une chute ; mais, pour l'Europe, c'est une modification profonde de son équilibre, et, pour la France, c'est un déplacement de l'action de sa politique.

L'Autriche remplissait en Europe, dans son organisation actuelle, un rôle considérable : elle divisait les races ; composée elle-même d'éléments divers, absorbant dans l'empire les Slaves, les Hongrois, les Polonais, les Italiens, les Allemands, elle était un obstacle à la fusion des nationalités, en empruntant à chacune d'elles quelque chose de leur vitalité historique.

Aujourd'hui l'Autriche, séparée de l'Italie et de l'Allemagne, va voir s'affaiblir en elle ce lien puissant qui constituait la grande Confédération qu'elle représentait en Europe, et ce qui en reste encore, ébranlé par la crise qu'elle subit, tendra bien plus à se détacher qu'à se resserrer.

11 est à craindre, en effet, que l'Autriche, isolée de TAlle-

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magne, ob elle balançait la Prusse, et placée en face d'un corps germanique constitué sans elle, ne s'affaisse sur ellemême coname un bloc immense auquel manque le point d'appui.

Ne le dissimulons pas : ce sera là pour la société européenne une cause de malaise et de perturbation. C'est pour cela que, d'accord avec le sentiment de la politique française, tout en applaudissant à la chute de l'œuvre de 1815, je ne puis voir sans inquiétude pour mon pays un résultat qui donne à l'une des puissances allemandes tout ce qu'elle enlève à l'autre.

C'est la domination de l'Allemagne que la Prusse a conquise à Sadowa. Elle sera plus ou moins lente à se constituer; elle procédera par étapes; elle commencera par l'incorporation de quelques petits États et par le commandement militaire et la direction diplomatique de la Confédération du Nord. Mais le but est marqué, il s'accomplira tôt ou tard.

Ce n'est pas là seulement, comme vous paraissez le supposer, une modification territoriale; c'est une révolution politique en Allemagne et un déplacement radical des forces internationales en Europe.

En Allemagne, le corps germanique était organisé de manière à neutraliser en quelque sorte l'ambition de cette grande race, si fortement assise au centre de l'Europe. Constitué pour la défensive, il n'avait pas cette impulsion énergique qu'exige l'attaque et que donne l'unité. Instruits, savants, éclairés, fractionnés en une multitude de souverainetés distinctes, les Allemands cherchaient ailleurs que dans les conquêtes les conditions de leur grandeur. Nation militaire, ils auraient pu inquiéter et troubler l'Europe; peuple de science et de progrès économique, ils étaient en quelque sorte condamnés à n'en être que les pionniers intellectuels.

Aujourd'hui, cet état de choses est changé. Ce qui n'était qu'une chose d'équilibre peut devenir une force d'agression, et l'exemple de la Prusse vient de nous montrer la différence immense qui existe, au point de vue de l'action militaire, entre une nation confédérée et un peuple uni, centralisé, n'obéissant qu'à une seule impulsion.

Vous dites qu'en définitive il n'y a pas plus à s'inquiéter d'une grande Prusse que d'une grande Autriche, et que les trente-sept millions d'Autrichiens feront toujours contre-poids

à rAUemagne plus ou moins unifiée sous le commandement des héritiers de Frédéric IL Pouvez-vous fermer les yeux sur ce qui vient de se passer? Est-ce que nous n'avons pas vu vingt millions de Prussiens triompher à la fois des trente-sept millions d'Autrichiens et des dix-huit millions de fédéraux? Quelle démonstration plus saisissante du changement qu'apporte en Allemagne, et par suite en Europe, la substitution du système de l'unité, qui n'est encore qu'à l'état d'ébauche, aux organisations fédérales qui croulent partout!

En Europe, c'est le présage de l'avènement de tout un ordre nouveau. Le travail d'unité qui va se faire en Allemagne réa* gîra nécessairement sur les autres races, et fortifiera de l'autorité de ce grand fait les tendances d'assimilation qui les entraînent.

Il suffît, en effet, d'étudier les événements dans leur direction logique pour reconnaître que rien n'est isolé dans le mouvement des choses humaines, et que, dans cet enchaînement majestueux de l'histoire, les mêmes causes produisent les mêmes phénomènes. L'unité italienne prépare l'unité allemande, et celle-ci, à son tour, amènera d'autres fusions de races qui, en se constituant, briseront les cadres de la vieille Europe.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, derrière ce mouvement des nationalités il y a une puissance mystérieuse et formidable, la plus grande du siècle, qui l'excite, le pousse, le dirige : c'est la démocratie.

Quand la maison des Habsbourg est humiliée, ce n'est pas seulement la Prusse qui triomphe. La révolution est avec elle, et, que M. de Bismark le veuille ou ne le veuille pas, elle est son alliée, et elle le soutient, en attendant peut-être qu'elle le domine.

Dans des circonstances aussi graves et aussi complexes, quand l'élément des nationalités, si profondément remué, élève ou abaisse les souverainetés, réduit ou étend les territoires, et prépare en Europe, par l'alliance du principe de l'unité et de l'esprit démocratique, de si grandes révolutions, que doit faire la France? Quelle est sa mission? quel est son devoir?

Vous pensez que la France n'a autre chose à faire « que de H demeurer à Véeart, et de laisser l'Autriche et la Prusse se

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» battre jusqu'à oe que l'une demande merci à Tautrc, » et que d'assister indifférente à la constitution « d'un empire d'AI- » lemagne qui, après tout, n'aurait ni plus d'habitants ni plus » d'étendue que l'empire d'Autriche, dont il serait l'exact » contre-poids?»

Et vous résumer cette politique d'abstention dans un seul

mot : DÉSARMEMENT.

Eh bien! mon cher amî, voici ce qui nous sépare :

Là où vous dites « indifférence » , je dis « vigilance » ; là où vous dites « désarmement», je dis «conservation de toutes les forces effectives de la France » .

Je professe pour la guerre la même répulsion que vous. Je crois, comme Ta dit l'empereur, qu'il ne faut s'y décider qu'à la dernière extrémité, et que le sang de la France ne peut être versé que pour préserver son indépendance ou son influence. Si on discutait en ce moment au Sénat ces graves questions, et que j'eusse à donner un conseil au gouvernement de mon pays, je m'élèverais avec la plus grande énergie contre la pensée d'une intervention actuelle ; mais, en même temps, je dirais, avec toute la conviction du patriotisme, à ceux qui dirigent la politique française : Ne désarmez pas, attendez, observez. Ne précipitez rien; mais gardez plus que jamais intacts tous les éléments de la grandeur morale et politique de notre pays, afin que, dans cette Europe nouvelle qui surgit, il conserve oujourS'Sa place et son rang.

Rien ne serait, selon moi, plus stérile et plus funeste que ces résistances d'une autre époque à la force des choses et aux nécessités des temps actuels. Si des races longtemps séparées s'assimilent, si les institutions qui les divisaient s'écroulent, si les petits États disparaissent, si les grandes unités que les combinaisons de la diplomatie avaient longtemps contenues doiveat définitivement s'établir, qui est-ce qui pourrait conseiller de faire la guerre pour maintenir ce qui tombe et pour empêcher ce qui se prépare?

Ce n'est pas la mission de la France de se mettre en travers du couront et de défendre en Europe un état de choses que n'ont pas .su préserver ceux qui en avaient le devoir; mais ce qui lui est commandé, c'est de ne pas s'effacer, comme vous le lui conseillez, à l'heure où le mouvement qui s'accomplit liH impose l'attentioa et la prévoyance.

L'ART DE GOUVERNSIi PAR LA PRESSE )SI

Ooant à présent, il est possible que les* combinaisons qui vont sortir des préliminaires de paix, en partageant l'Ailemagne actuelle, en créant, sous la direction de la Bavière, une Confédération du Sud, indépendante et autonome, tempèrent ou retardent Ift constitution de l'unité germanique, et ajournent ainsi les complications qu'une telle révolution poli* tique doit apporter en Europe.

Ces tempéraments permettront à chacun de se recueillir; ils apaiseront les agitations actuelles, ils seront un bienfait. Gardons-nous done de les repousser.

Ni indifférence ni impatience, voilà ce qu'il faut se dire. Accepter les combinaisons modérées pour éloigper les pré* tentions excessives ; prévoir les événements sans les devancer; ne montrer aucune exigence, mais ne subir aucun amoindrissement ; en un mot, attendre et se confier à la volonté calme et réfiiécbie de l'empereur : telle est la seule conduite gui spit digne de nous.

Vous penserez, comme moi, que eette confiance est fàeile sous un souverain dont l'histoire pourra dire : 11 n'a Jamais excédé sa force, ni abandonné son droit.

LA GUÉBONNIÉRE.

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