I. — Le Malthusianisme
Thomas- Robert Malthus naquit le 14 février 1766, à Rookery, près de Dorking, dans le comté de Surrey, en Angleterre. Son père pour lui assurer un état et des moyens d'existence honorables, le fit entrer dans la carrière ecclésiastique. Voulant lui inspirer tout à la fois de l'amour pour sa religion, et de l'aversion pour les luttes théologiques, il confia le soin de sa première éducation à Richard Graves, auteur du fameux Don Quichotte spirituel. Le jeune Malthus fut ensuite envoyé à l'Académie de Warrington, dans le Lancashire ; et cet établissement n'ayant pu se soutenir, il termine ses études sous Gilbert Wakefield.
A l'âge de 18 ans, Malthus entra au collège de Jésus, à Cambridge. Il y prit ses degrés en 1788, et fut élu membre de la Société. L'année suivante, il entra dans les ordres, et alla résider dans sa famille. De là, il desservit, comme vicaire, une cure du voisinage.
Un publiciste anglais, William Godwin, eut une grande influence sur Malthus.
S 'étant pénétré des écrits de Rousseau, d'Helvétius, du baron d'Holbach, William Godwin crut que le temps était venu de mettre la science de la politique en harmonie avec les événements qui
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venaient de s'accomplir ; cette idée, qu'il avait conçue au mois de mai 1791, fut réalisée en 1793 par la publication de son ouvrage sur la Justice Politique.
Un essai sur Y avarice et la prodigalité, publié dans un journal par le même auteur, et une conversation de Malthus avec un de ses amis au sujet de cet écrit, furent les causes déterminantes du célèbre Essai sur le principe de la population.
I^a première publication de cet essai, qui parut sans nom d'auteur, et que l'on doit considérer moins comme une première édition que comme le précurseur de l'ouvrage que Malthus publia cinq années après sous le même titre, ne formait qu'un petit volume in-8°.
A peine publié, les uns l'attaquèrent avec animosité, les autres l'accueillirent avec enthousiasme.
Au printemps de 1799, pour vérifier ses théories, Malthus fit un voyage en Danemark, en Suède, en Norvège et dans une partie de la Russie. Plus tard, il visita la Suisse et la Savoie.
En 1803 parut son grand ouvrage.
Une année après, Malthus fut nommé professeur d'histoire et d'économie politique au collège de la Compagnie des Indes-Orientales, à Ailesbury. C'est là que, pendant trente ans, il a rempli les devoirs que lui imposaient et ses fonctions de professeur et sa qualité de pasteur protestant.
Malthus s'était marié en 1804. Il eut deux enfants,
un fils et une fille. Il mourut en 1834, le 29 décembre à Bath (1).
Quelle est la doctrine de Malthus dans son Essai sur le principe de population ?
Malthus s'efforce de démontrer que l'amélioration du sort des pauvres ne peut être réalisée par des réformes politiques et sociales, parce que le mal est ailleurs. Il y a trop d'hommes sur la terre, il faut donc sacrifier les misérables.
« Il existe dans tous les êtres une tendance constante à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée. Les plantes et les animaux suivent leur instinct de développement, sans être arrêtés par la prévoyance du besoin qu'éprouvera leur progéniture. Mais les effets de cet obstacle sont pour l'homme bien plus compliqués. Sollicité rmr le même instinct, il est arrêté par la voix de la raison qui lui inspire de ne pas avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra faire face. S'il cède à cette juste crainte, c'est souvent aux dépens de la vertu ; si l'instinct l'emporte, la population croît plus que les moyens de subsistance. Quand la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle double tous les vingt-cinq ans et croît de période en période suivant une progression géométrique. Les moyens de subsistance dans les circonstances les plus favorables à l'industrie ne peuvent
(1) D'après Charles Comte. — Notice sur la vie et les travaux de Malthus.
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augmenter que suivant une progression arithmétique.
« Portons à mille millions le nombre des habitants de la terre ; la race humaine croîtrait comme les nombres I, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256, tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Au bout de deux siècles, comme 256 est à 9 ; au bout de trois siècles, comme 4.096 est à 13, et après 2.000 ans, la différence serait immense et comme incalculable. »
Malthus revient à maintes reprises sur ce principe. Il pense que l'augmentation des subsistances ne peut pas se produire indéfiniment et il conclut qu'il faut, en toute hypothèse, limiter les progrès de la population.
« Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille ne peut plus le nourrir ou si la société ne peut plus utiliser son travail, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »
Malthus prévoyait qu'on l'accuserait d'aller contre le précepte si clair de la Bible, croissez et multipliez et d'avance il répond :
« Tout nous porte à croire que l'intention du Créateur a été de peupler la terre ; mais il paraît que ce but ne pouvait être atteint qu'en donnant
à la population un accroissement plus rapide qu'aux subsistances. Et puisque la loi d'accroissement que nous avons reconnue n'a pas répandu les hommes trop rapidement sur la surface du globe, il est assez évident qu'elle n'est pas disproportionnée à son objet. Le besoin de subsistances ne serait point assez pressant et ne donnerait pas assez de développement aux facultés humaines, si la tendance qu'a la population à croître rapidement sans mesure n'en augmentait l'intensité. Si ces deux quantités, la population et les subsistances, croissaient dans le même rapport, je ne vois pas quel motif aurait pu vaincre la paresse naturelle de l'homme à l'engager à étendre la culture. La population du territoire le plus vaste et le plus fertile se serait arrêtée tout aussi bien à 500 hommes qu'à 5.000, ou à 5 millions ou à 50 millions. Ce rapport ne pouvait donc répondre au but du Créateur. Et dès qu'il s'agira de fixer le degré précis auquel il a dû s'élever pour que l'objet soit rempli avec le moins de mal qu'il est possible, nous reconnaîtrons notre incompétence pour former un tel jugement. Dans l'état actuel des choses, nous avons à diriger une force immense, capable de peupler en peu d'années une région déserte, mais susceptible en même temps d'être contenue, par la force supérieure de la vertu, dans des limites aussi étroites que nous le voudrons, au prix d'un mal léger en comparaison des avantages qui doivent résulter de cette sage économie. L'analogie entre cette loi et les autres lois de la nature serait manifestement
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violée si, dans ce seul cas, il n'avait point été pourvu aux accidents, aux vices et aux maux partiels qui peuvent résulter ici de quelque autre loi générale. Pour que l'objet de la loi pût être rempli sans qu'aucun mal pût en résulter, il faudrait que la loi d'accroissement fût sujette à de perpétuels changements, et qu'elle se prêtât à toutes les variations des circonstances qui ont lieu en différents pays. Il est bien plus conforme à l'analogie fondée sur les autres parties de la nature, il paraît aussi plus utile pour nous et plus convenable pour notre perfectionnement, que la loi soit uniforme, et que les maux qu'elle entraîne, par l'effet de quelques circonstances, soient abandonnés à la prudence humaine, afin qu'elle travaille à les écarter ou à les adoucir. Le devoir à cet égard dépend de la situation. Ainsi l'homme apprend à être vigilant sur lui-même et à prévoir les suites de ses actions. I^es facultés se déploient et se perfectionnent par l'exercice, bien plus sans doute que si la loi, se pliant à toutes les circonstances, l'exemptait des maux et de l'attention nécessaire pour les éviter. »
Malthus ne veut pas affaiblir ou altérer le principe de la population, mais uniquement le diriger et le régler. Et il prétend que c'est seulement en agissant ainsi, qu'on entre pleinement dans les vues de Dieu.
« Si nous avons, dit-il, la prétention d'obéir au Créateur en augmentant la population sans aucun moyen de la nourrir, nous nous comportons comme
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un cultivateur qui sèmerait son grain au bord du chemin, dans les haies et dans tous les lieux où il sait qu'il ne peut pas germer. Lequel seconde le mieux les bienveillantes intentions du Créateur, celui qui prépare soigneusement la terre et qui ne sème que ce qu'il sait pouvoir mûrir, ou celui qui prodigue ses grains sur la terre non préparée ? Je crois que l'intention du Créateur est que la terre se peuple ; mais je crois qu'il veut qu'elle se peuple d'une race saine, vertueuse et heureuse, non d'une race souffrante, vicieuse et misérable. »
Quel est le remède que préconise Malthus pour arrêter le développement trop rapide de la population ?
Tout d'abord, il faut retarder l'âge du mariage jusqu'au jour où l'homme a la certitude de pouvoir subvenir aux besoins d'une famille. Puis, une fois marié, observer la contrainte morale qui repose non sur le vice ou le libertinage mais sur la chasteté.
Avec un optimisme vraiment déconcertant, Malthus attend de ce retard apporté au mariage d'excellents effets moraux. Je cite ce passage très curieux :
« L'intervalle entre l'âge de la puberté et l'époque du mariage serait passé dans l'observation exacte des lois de la chasteté, car ces lois ne peuvent être violées sans que la société en éprouve de fâcheuses conséquences. La prostitution, qui nuit à la population, tend évidemment à affaiblir les plus nobles affections du cœur et à dégrader le caractère...
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» Ces considérations prouvent que la chasteté n'est pas, comme quelques personnes le supposent, une vertu forcée, produite par un établissement de société purement artificiel, mais qu'elle a son fondement réel et solide dans la nature et dans la raison ; en effet, cette vertu est le seul moyen légitime d'éviter les vices et le malheur que le principe de population traîne à sa suite.
» Dans la société que nous peignons ici, il serait peut-être nécessaire que les individus des deux sexes passassent dans le célibat un assez grand nombre d'années, avant de songer à s'établir. Si cet usage devenait général, il y aurait place pour plus de mariages dans la suite : en sorte qu'à tout prendre on verrait moins de personnes forcées d'y renoncer pendant toute leur vie. Si la coutume de se marier tard pouvait enfin prévaloir, et si la violation des lois de la chasteté était envisagée comme également déshonorante pour les deux sexes, il pourrait se former entre eux sans danger des relations d'amitié plus intimes. Un ami et une amie, quoique jeunes, pourraient s'entretenir familièrement dans le sein de la confiance, sans qu'on en conclût aussitôt ou des vues matrimoniales ou quelque intrigue. Ainsi, de part et d'autre, on étudierait mieux ses penchants, et on aurait plus d'occasions de former des attachements durables, sans lesquels le mariage a moins de douceurs que d'amertume. Les premières années de la vie ne seraient pas étrangères à l'amour, à un amour chaste et pur, qui, loin de s'éteindre par la
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satiété, se soutiendrait avec constance pour briller avec plus d'éclat et ne finir qu'avec la vie. Le mariage ne serait pas envisagé comme un moyen de suivre avec plus de liberté ses goûts par une mutuelle tolérance ; il paraîtrait la récompense du travail et de la vertu, le prix d'un attachement constant et sincère.
» La passion de l'amour tend à former le caractère, et porte souvent aux actions nobles et généreuses ; mais ces heureux effets n'ont jamais lieu que lorsque cette passion se concentre sur un seul objet, et d'ordinaire que lorsqu'elle rencontre des obstacles. Jamais peut-être le cœur n'est plus disposé à la vertu, jamais il ne lui est moins difficile de demeurer chaste et pur, que lorsqu'il est sous l'influence d'une passion de cette nature. Des mariages tardifs, qui couronneraient de semblables liaisons, seraient bien différents sans doute de ceux dont nous sommes si souvent témoins, dont l'intérêt est le motif, et où, des deux parts, on ne peut offrir que des affections usées. Dans l'état présent des choses, il n'y a guère que les hommes qui se marient tard ; et quel que soit leur âge, ils prennent en général des femmes très jeunes.
» Une jeune personne sans fortune atteint à peine sa vingt-cinquième année, qu'elle commence à craindre d'être obligée de renoncer à toute espérance de mariage ; souvent, avec un cœur capable du plus constant attachement, il faut qu'elle vieillisse sans appui ; et un ancien préjugé, aussi injuste que
cruel, semble jeter sur sa situation une sorte de défaveur. Si l'âge auquel on se marie était généralement retardé, la période de la jeunesse et de l'espérance serait prolongée, et il y aurait moins d'espérances déçues.
» On ne peut douter qu'un tel changement ne fût fort avantageux à la plus vertueuse moitié de la société humaine. Si le délai dont nous parlons excitait chez les hommes quelque impatience, les femmes du moins s'y soumettraient avec empressement ; et si elles entrevoyaient avec une sorte d'assurance l'espérance de se marier à vingt-huit ou trente ans, je suis persuadé que, laissées à leur propre choix, elles préféreraient d'attendre jusqu'à cet âge, plutôt que d'être, dès l'âge de vingt-cinq ans, chargées d'une nombreuse famille. On ne peut point fixer d'une manière générale l'époque de la vie à laquelle il convient de s'établir ; elle dépend des circonstances et de la situation : l'expérience seule peut décider de ce point là. Il n'y a peut-être aucune époque où la nature inspire à cet égard plus d'inquiétude qu'au sortir de l'adolescence. Mais dans toutes les sociétés, élevées au-dessus de cet état de misère et d'abjection qui exclut toute prévoyance et dégrade même la raison, il est devenu nécessaire de mettre obstacle à des mariages précoces. Si donc, dans l'état actuel, il a bien fallu résister en ce cas aux aveugles impulsions de la nature, quelle sera l'époque où devra finir cette gêne que nous lui imposons, si ce n'est celle où, sans égard à l'âge, on pourra se tenir pour assuré
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que les enfants qui vont naître seront nourris par eeux qui leur auront donné la vie ? (i) »
Les doctrines de Malthus firent fortune dès leur apparition. Elles se répandirent rapidement en Angleterre. On demandait, dans de nombreuses brochures de propagande, que les troisième et quatrième enfants fussent mis à mort. On préconisait même certains moyens criminels pour arrêter le développement de la population. Malthus qui manifestait plus de bon sens dans ses actes que dans ses écrits, alors qu'il participait à l'organisation de l'assistance publique en Angleterre, voulait par ailleurs qu'on supprime les hôpitaux, les bureaux de bienfaisance et toutes les institutions charitables. « Il faut détruire tous ces établissements, disait-il, afin de détruire en même temps la postérité des pauvres; les principes inflexibles de l'économie politique condamnent ces institutions. »
Que faut-il penser des théories de Malthus au point de vue économique et au point de vue moral ? (2)
La loi de l'accroissement géométrique de la population et parallèlement de l'accroissement arithmétique des subsistances, n'est-elle pas tout simple-
(1) Malthus. — Essai sur le principe de la population. Traduit de l'anglais par P. et G. Prévost. — Guillaumin, Paris, 1852.
(2) Un grand nombre d'économistes ont adopté avec enthousiasme l'idée de Malthus, d'autres ont admis l'idée générale sans insister sur le caractère de l'opposition entre la population et la production des subsistances.
En France : J.-B. Sav. — Garnier. — Desnovers, — Vil-
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ment théorique ? Sans parler des circonstances de la vie sociale ou individuelle qui restreignent l'essor naturel de la population, est-ce que tout homme qui vient en ce monde n'accroît pas le nombre des producteurs aussi bien que celui des consommateurs ? Est-ce que devant les possibilités d'accroissement des ressources agricoles et industrielles qu'assure le développement de la science, de la chimie en particulier, il n'est pas vraisemblable de croire que chaque homme pourra créer par son travail une valeur équivalente à ses besoins et à l'amortissement du capital que représente ce qu'il a coûté avant de produire ?
« La capacité de l'homme était jadis étroitement limitée, dit M. d'Avenel, limitée par l'énergie infime de son bras, limitée par le faible rendement de la terre, limitée par la superficie mesquine de son pays où il demeurait enclos comme en un petit monde.... I,a science est intervenue, elle a multiplié la productivité de l'homme et celle de la terre ; elle a élargi la sphère d'action de chaque individu, de chaque pays ; elle l'a étendue jusqu'à la totalité du globe. Economiquement parlant, malgré les barrières doua-
LERMÉ, — Rossi, — Bastiat, — de Puynade, — G. de Molinari, — Emile Levasseur, — Paul Leroy- Beaulieu.
En Angleterre : Ricardo, — James et Stuart Mnj,, — Mac Ctjlloch, — Chalmers, — Ebanhtex.
En Suisse : de Sismondi.
En Allemagne : Hegewisch, — Winkelblech, — Roscher, — Katjtsky, — RiiMELLN, — Wagner. (Cf. Malthus et les Economiste*).
nièreSj la créature du XIXe siècle n'a plus de patrie. Cette révolution est-elle terminée ? Qui pourrait le dire ? Qui voudrait le croire ? N' apparaît-elle pas, à nos yeux éblouis, comme l'aurore d'une ère incroyablement heureuse qui va s'ouvrir pour nos descendants ? Augurer un progrès indéfini serait absurde sans doute ; moins absurde cependant que supposer le progrès d'hier fatalement arrêté au point où il est parvenu. Rien ne s'oppose à ce que le domaine des machines s'étende, — au fait il s'étend tous les jours, — à ce que les engins nouveaux soient plus parfaits et mus d'une autre façon que leurs devanciers ; rien ne s'oppose à ce que l'on trouve de nouvelles substances pour se nourrir, se vêtir, se chauffer, s'éclairer, se loger, ou que l'on se procure les anciennes plus aisément, ou qu'on les utilise avec plus d'adresse, moins de peine, plus de profit (i). »
Les faits eux-mêmes démontrent l'inexactitude de la loi de Malthus. De 1800 à 1900, l'Europe a vu sa population s'élever de cent à quatre cent millions d'habitants, c'est-à-dire quadrupler ; or, si la loi de Malthus était exacte, elle devrait compter, après quatre cycles de vingt-cinq ans, seize cent millions d'habitants. Que serait-ce si l'on reprenait le calcul de plus haut, du commencement de l'ère chrétienne par exemple ? L'imagination se refuse à concevoir les
(1) D'AVENEr,. — Histoire économique de la propriété. T. III, page 442.
chiffres auxquels on arriverait. Pour que la loi soit vraie, il faudrait que l'homme se reproduise en quelque sorte mathématiquement et à raison de six ou sept enfants par ménage.
Même constatation si nous étudions la production. Entre les années 1800 et 1900, notre population ne s'est accrue que de treize millions, tandis que la surface emblavée est passée de quatre millions et demi d'hectares à sept millions et demi. Notre population ne s'accroissait que d'un quart tandis que la récolte du blé, qui n'est pas encore suffisante étant donnée la richesse de notre sol, a plus que doublé (de 52 millions d'hectolitres à 120).
Notre fortune nationale diminue avec notre population. La richesse de la France s'élevait à 235 milliards en 1891-1895, elle n'était plus en 1909 que de 215 milliards. En 15 ans, il y a donc eu une déperdition de 20 milliards. — En Allemagne, au contraire, avec la population croissante, la richesse a passé de 239 milliards en 1899 à 300 milliards en 1908. Ces chiffres justifient cette affirmation de Henry George : « L'efficacité croissante du travail fait de l'état progressif un état de production s' accroissant continuellement par tête, et les pays où la population est la plus dense, toutes les autres choses étant égales, sont toujours les plus riches. »
Il est bien évident que si tout notre globe était occupé et exploité et que la population s'accrût encore, même très lentement, la production ne pouvant plus progresser, la crise prédite par Malthus, la
famine avec toutes ses horreurs se ferait sentir. Mais nous n'en sommes pas là.
Avant de rechercher combien notre planète peut contenir d'habitants, il est plus urgent de nous poser la question d'Arsène Dumont. « Ce qu'il faudrait se demander, au contraire, écrivait-il, c'est bien plutôt si la petite Europe pourra jamais, sans s'épuiser, parvenir à alimenter un courant d'émigration suffisant pour imposer son génie à des populations quatre fois plus nombreuses. En tout cas, la France se trouve dès à présent, par le seul fait de sa faible natalité, incapable d'aucune action durable sur les nations barbares. Les cités grecques souffrirent, les unes de l'oliganthropie comme la France, les autres de l'excès de population qui les força à fonder des colonies. Qu'on se demande lequel de ces deux maux a été le plus préjudiciable à la civilisation grecque et au progrès de l'humanité. Si l'oliganthropie eût été générale, l'hellénisme eût été un phénomène sans conséquence, comme une fleur double qui meurt sans graine. Grâce à ses colonies, dispersées dans tout le bassin de la Méditerranée, il s'est répandu sur notre Occident comme un ferment incomparable d'activité cérébrale ; en ce qu'il avait de meilleur, il est devenu indestructible. »
Dans l'histoire, on n'a jamais vu de nations périr par pléthore d'individus, tandis que nous en connaissons qui ont disparu par disette d'hommes.
Malthus, par ses théories économiques, a-t-il été
l'influence des DOCTRINES PERVERSES 2l3
le propagateur des pratiques immorales dont nous parlons dans les pages qui suivent ?
De son vivant, il s'en est toujours défendu. Il ne manquait aucune occasion de protester de la pureté de ses intentions. Son but, disait-il, était de détourner les pauvres gens d'accroître leur misère en multipliant le nombre de leurs enfants, d'enseigner aux riches qui ne veulent pas déchoir et désirent conserver les avantages qu'ils possèdent, de n'avoir qu'une quantité de rejetons proportionnelle à leurs revenus. Bien qu'il estimât la fraude conjugale et même la débauche stérile moins funestes que l'excès de fécondité imprévoyante, il s'opposait énergiquement aux manœuvres criminelles pour éluder la conception des enfants.
Le néo-malthusianisme avec toutes ses abominations n'est-il pas l'effet d'une cause, et cette cause n'est-elle pas la théorie de Malthus ?
Quand on pose ainsi le problème, il est difficile d'innocenter complètement l'auteur de l'Essai. Le voudrait-on, qu'il y a deux choses qu'on ne peut lui pardonner. C'est tout d'abord d'avoir complaisamment énuméré, en les exagérant, les épreuves des nombreuses familles, puis d'avoir donné cette étrange définition de la vertu qui, loin de pousser l'homme au sacrifice, le porterait à lui tourner le dos. « La vertu consiste à tirer des matériaux dont Dieu nous a confié l'emploi, la plus grande somme de bonheur. Or, les penchants qu'il a mis en nous sont bons par eux-mêmes ; et ce n'est que par les suites
ai4 LE suicide d'une haoe
qu'on peut ici distinguer l'usage de l'abus. » Après une telle définition, tout commentaire devient superflu.
Bien qu'aussi piètre théologien que mauvais moraliste, Malthus ne pouvait pas ne pas prévoir les résultats secrets de sa doctrine. Est-ce qu'il ne semble pas, à l'exemple de Ponce-Pilate, s'en laver les mains, « Le mieux, dit-il, est de ne point nous mêler de diriger les consciences, à cet égard... en le rendant (l'homme) responsable devant Dieu du bien ou du mal qu'il aura fait, je serais fâché d'obtenir plus. »
L'Influence des Doctrines perverses
(Suite)