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II. — Le Néo-Malthusianisme

Malthus a beaucoup de disciples. Si tous admettent sans trop de difficultés que les subsistances ne peuvent croître parallèlement à la population, tous n'acceptent pas l'austérité de sa morale. On veut bien ne pas mourir de faim, mais si pour cela, il faut se priver de plaisir, c'est impossible.

« Nous avons échappé en partie aux horreurs de l'obstacle positif, c'est-à-dire aux guerres, à la mortalité parmi les enfants, à la famine. Mais ce fut simplement et forcément pour arriver aux horreurs égales du frein préventif... Nous voyons que le remède proposé par Malthus contre le mal d'une trop grande population est lui-même un mal si terrible que tous ont reculé d'horreur et lancé des invectives à l'homme, au seul homme, qui leur avait indiqué les vraies difficultés (i). »

(i) Dr Drysdale — Eléments de science sociale.

ai8 LE SUICIDE D'UNE HACE

Quel moyen recommanderont les néo-malthusiens pour maintenir la population au niveau des subsistances sans cependant renoncer aux jouissances ? La stérilité volontaire, comme moyen préventif a toutes leurs sympathies. C'est la substitution des naissances voulues avec prudence, en nombre sagement limité, après mûre réflexion, aux naissances dues au hasard et si souvent maudites ! Et cela sans priver des voluptés de l'amour, mais bien au contraire, en les rendant possibles à tous.

Le néo-malthusianisme n'est pas une invention récente. C'est le crime d'Onan dont il est parlé dans la Sainte Ecriture. Au XVIIe siècle on constate ces pratiques préventives dans la bourgeoisie. En 1764, dans la généralité de Bordeaux, le subdélégué de l'Intendant, à Nérac, disait en parlant des individus de condition moyenne : « Ceux qui se marient ont peu d'enfants ; en sorte qu'il semble que ces époux, encore jeunes, après avoir eu un ou deux enfants, aient fait un vœu naturel de chasteté ; se contiendraient-ils, par la crainte d'avoir des enfants pauvres en les multipliant ? »

Vingt ans plus tard, un curé normand écrit à l'Evoque de Bayeux : « On n'ignore pas que, dans les villes, parmi les grands et les riches, il règne, dans les mariages, une fraude qui s'oppose à la population ; ce désordre commence à s'étendre jusqu'aux campagnes. »

Moheau ne craignait pas de signaler cette déplorable corruption avec son caractère envahissant et

redoutable. « Déjà ces funestes secrets, inconnus à tout animal autre que l'homme... ont pénétré dans les campagnes ; on trompe la nature jusque dans les villages, » et il ajoutait : « Si ces usages licencieux, si ces goûts homicides se répandent davantage, ils ne seront pas moins funestes à l'Etat que les pestes qui le ravageaient autrefois ; il est temps d'arrêter cette cause secrète et terrible de dépopulation qui mine imperceptiblement la nation et dont, dans quelque temps, on s'occuperait, peut-être, trop tard (i). »

La propagande systématique du néo-malthusianisme dans le peuple date du siècle dernier. Son premier apôtre fut un Irlandais, William Thompson. En 1854, Ie docteur Georges Drysdale fit paraître ses Eléments de science sociale, véritable charte du néo-malthusianisme. En 1877, à l'occasion d'un procès contre les éditeurs d'une brochure néo-malthusienne, on fonda une ligue sous la présidence de Drysdale. Elle réclamait hautement le droit de traiter ses sujets scabreux. Pour défendre ses idées, elle eut un journal mensuel.

Le grand promoteur de ce mouvement en France fut Paul Robin. Directeur de l'orphelinat Prévost, de Cempuis, il pratiquait ce qu'il appelait l'éducation intégrale. Ses élèves, jeunes gens et jeunes filles, dont quelques-unes n'avaient pas moins de seize

(1) Recherches et considérations sur la population. T. II» page 101.

ans, vivaient dans une complète promiscuité ! Sous la poussée de l'opinion publique révoltée, Cempuis fut fermé, mais non pas sans que Robin obtînt une compensation pour tant de services rendus au pays. Le conseil général de la Seine lui alloua une subvention annuelle de 4.000 francs qu'il touche encore aujourd'hui.

Grâce à ce subside qui lui assure le pain quotidien, Robin peut se donner tout entier à la diffusion de sa doctrine. Il fonde, en août 1896, la ligue de la régénération humaine, et il lui donne comme organe un petit journal autographié qui port© le titre de Régénération. En 1900, Robin préside à Paris un congrès international des ligues néo-malthusiennes, et on jette les bases d'une fédération universelle. En 1901, grâce aux oboles des lecteurs et à deux souscriptions venues de l'étranger, le journal est régulièrement imprimé et définitivement lancé en France. Nous avons aujourd'hui deux autres feuilles soutenant les mêmes théories : la Génération consciente et le Malthusien. Toutes prêchent que le seul salut de l'individu, de la famille et de tous les groupements humains est dans la prudence procréatrice, que le dépeuplement de la France est actuellement un mensonge mais qu'il deviendra une réalité.

Les néo-malthusiens propagent également leurs idées par le tract et la brochure. « Ces prospectus sont distribués à tout venant ; ils sent envoyés même à découvert sous bande et au hasard du Bottin ; ils sont remis à la poste et expédiés dans toutes

les parties du territoire. Ils vont même bien au-delà ; ils passent la frontière et vont à l'étranger. Le principal d'entre eux, le plus récent tout au moins, est un petit prospectus que beaucoup d'entre vous ont certainement reçu, qui est imprimé moitié en rouge, moitié en noir, intitulé : « Moj-ens à employer pour ne plus avoir d'enfants, ou la grossesse facultative. Révolution. Le bonheur, la paix, la concorde. Limitez vos enfants à vos ressources », et encore : « Les dangers des trop nombreuses familles ». Ce prospectus est en outre accompagné de brochures indiquant avec une extrême crudité les divers procédés de se prémunir contre la grossesse. Je vous disais que c'était distribué au hasard du Bottin, assurément, mais cependant avec une certaine méthode. On a commencé par les avocats. La qualité d'avocat est imprimé sur les bandes, puis se trouve à l'encre le nom des personnes.

; Après les avocats, ce sont les ingénieurs qui ont été touchés, puis les magistrats, les pharmaciens. Je le sais par les plaintes qui m'ont été adressées. Mieux que cela, il y a des bandes sur lesquelles il y a : «Monsieur »... le nom en blanc, « commis chez M. un tel, avoué ; ou, commis chez M. un tel, pharmacien », ou « employé » dans telle maison. Vous voyez, cela descend bien bas ; cela s'adresse à toutes les situations comme à toutes les professions (i). » On distribue aussi ces brochures à la porte des

(i) Sénateur BÉRENGER. — Réforme sociale, août 1908.

usines et des ateliers et de préférence aux jeunes iilles. Cela s'est vu à Lyon, à Roubaix, à Paris et dans de nombreux centres industriels.

La ligue emploie les étiquettes gommées qui peuvent être collées sur les murs et dont voici un spécimen :

Dieu bénit » . les nombreuses familles

mais ne les nourrit pas.

Ayons peu d'enfants.

Paul Robin et ses adeptes ne pouvaient pas négliger un autre moyen très efficace de propagande : la conférence. On fait un peu partout et sans trop de tapage des petites conférences. Le sujet varie. C'est tantôt le cléricalisme, tantôt le socialisme ou le féminisme. A la suite de ces parlottes on glisse les avertissements contre ce fléau qu'est l'enfant, puis on donne gratuitement ou à prix très réduits les tracts exposant les théories de la ligue et énumérant les adresses des professionnels.

Ces réunions quasi clandestines ne suffisent plus. On veut le grand jour de la publicité. Pourquoi se gênerait-on, les pouvoirs publics sont sourds, muets, aveugles, quand il s'agit de ces messieurs. De grandes affiches qui s'étalent sur les murs d'une ville annoncent une conférence sur « la Limitation des naissances et la question sociale », « Ayons peu d'enfants, mais qu'ils soient robustes, intelligents et bons » ou quelque autre titre plus suggestif encore. Et on

n'oublie pas d'ajouter qu'elle sera présidée par un député ou par un autre personnage important. Autour de ces conférences on essaie de faire le plus de tapage possible, de façon à émouvoir l'opinion. Et si par hasard un procès est intenté à la ligue, ou à un de ses membres, on s'en réjouit. Les journaux en parleront, et c'est là un excellent et peu coûteux mo}ren de publicité.

Que le néo-malthusianisme soit propagé par certains individus qui en vivent, il n'y a rien d'étonnant à cela. La perversion du sens moral et le désir de gagner de l'argent par tous les moyens suffisent à expliquer leur conduite criminelle. Mais qu'il trouve des apôtres dans le corps enseignant et parmi les meneurs de la classe ouvrière, voilà qui surprend. Et c'est cependant la vérité.

La Revue de l'Enseignement primaire, lue par les maîtres qui doivent former la mentalité de notre jeune génération, publiait il y a quelques années cet appel néo-malthusien de M. Gustave Téry : « Prolétaires, suivez l'exemple des bourgeois : ils se contentent volontiers du « fils unique ». Plus ils sont riches, moins ils ont d'enfants. Faites comme eux, et si ce n'est pas pour les mêmes raisons, que ce soit par un noble exemple : mettre au monde des misérables n'est-ce pas accroître la misère humaine. »

La même revue appréciait ainsi les résultats d'un des derniers recensements (i) : « La France voit sa

(i) N° du 17 niai 1908, page 279.

natalité baisser de jour en jour. De 1825 à 1875, la décroissance du nombre des naissances n'était encore que de 500 par an ; de 1876 à 1900, elle s'est élevée annuellement à plus de 4.000 ; de 1900 à 1907, elle atteint 12.000.

» Aujourd'hui, le nombre des décès en est arrivé à dépasser de près de 20.000 celui des naissances. Nos économistes se lamentent et préconisent de vaines mesures pour enrayer ce qu'ils appellent un fléau. Leurs efforts ne prévaudront pas contre une loi naturelle, et c'est une loi qu'un peuple a d'autant moins d'enfants que sa civilisation est plus avancée.

» Au fond, bonne ou mauvaise, la limitation du nombre des naissances est une des formes de la prévoyance. Les pays les plus arriérés ont toujours été les plus prolifiques, les nations les plus éduquées le sont de moins en moins. »

Le néo-malthusianisme trouve aujourd'hui de fervents adeptes dans cette classe ouvrière qui avait, jusqu'à présent, donné à la bourgeoisie matérialiste et corrompue, de beaux exemples. Ces théories malsaines pénètrent dans les syndicats. Dans les bourses du travail on prêche une grève d'un genre tout particulier. Des journaux corporatifs publient des articles sur ce sujet, insèrent les réclames et les adresses des sages-femmes et des médecins néomalthusiens (1).

(1) Citons au hasard. — L'Emancipateur. « Journal syndicaliste bi-mensuel, organe de la fédération nationale des travailleurs réunis de la marine de l'Etat, » dans son uuméro du

l'influence DES DOCTRINES PERVERSES 225

On démontre aux ouvriers que c'est l'intérêt de leur classe d'avoir moins d'enfants. Si le nombre des travailleurs diminue il y aura moins de misère, car le taux des salaires s'élèvera. Il y aura aussi moins de sans-travail, le père pourra léguer à son unique fils la place qu'il occupe à l'atelier. L,es grèves aboutiront plus facilement. L'ouvrier père d'une nombreuse famille cède plus vite qu'un autre devant les exigences patronales, il reprend plus aisément le

15 février 1904, était heureux de signaler avec éloges « le beau discours de la citoyenne Nelly RouSSEï, » sur la liberté de la maternité, et le rédacteur terminait son article par cette phrase concise : « Aux camarades et compagnes intéressés de lire, de méditer et surtout d'agir. »

L'Ouvrier métallurgiste du Ier avril 1908, publie un article intitulé : « Par la Brochure », dans lequel il est expliqué « qu'il n'est pas nécessaire de fournir à la bourgeoisie de la chair à travail et de la viande à canon pour perpétuer et défendre ses privilèges, qu'il est donc utile de limiter la famille. »

L'Eveil des Ouvriers en Instruments de précision, de juin 1908, reproduit plusieurs articles de la Génération consciente : « Nous affirmons, est-il écrit, que les prolétaires doivent régler leur production selon les nécessités économiques, sans quoi tous leurs efforts resteront stériles et vaines leurs tentatives d'émancipation. »

A la Bourse du travail de Fougères un citoyen fait une conférence sur la limitation volontaire des naissances. Des brochures de vulgarisation sont ensuite distribuées et le journal de la Bourse, le Travailleur fougerais, consacre la première page de son numéro du Ier septembre 1907 à cette propagande.

A Brest, au cours d'une perquisition faite à la Bourse du travail, on découvrit des objets ayant pour but de fournir les moyens pratiques de faciliter la diminution des naissances, et, en pleine réunion publique, un des meneurs, ouvrier de l'arsenal, n'hésita pas à affirmer que ces objets se vendaient dans la Bourse du travail (Journal des Débats, 2 juin 1906).

travail sans attendre le succès de toutes les revendications, car il ne peut rester insensible aux privations que subissent sa femme et ses enfants. C'est un mauvais gréviste et un piètre défenseur des intérêts des prolétaires.

Et comme un vent d' antimilitarisme souffle dans les milieux syndicalistes, on ajoute que la surpopulation est une cause de guerres. Réduisez le nombre des jeunes hommes en âge de porter le fusil, et la paix et la liberté seront assurées. « Au nom des peuples, dit P. Robin, je ne désire pas voir augmenter, et travaille avec quelque succès à diminuer la production des esclaves tueurs, tristes outils sans lesquels les potentats et les chefs militaires ne pourraient continuer leurs ravages et disparaîtraient bientôt (i). »

Paul Robin constate avec joie le succès toujours

(i) Pour M. Eugène FournierE, (Humanité, 12 décembre 1904) l'avenir est à la limitation des enfants. « Le premier agent de dépopulation, c'est la classe moyenne, celle qui est vouée à la culture de la terre, au commerce, aux emplois publics, aux professions libérales. C'est cette classe « qui se limite à l'enfant unique, accepte encore le second et considère le troisième comme une calamité. » Si l'on élève à ce niveau les travailleurs, au moyen de réformes successives dans les détails de la société, ils prendront les sentiments et adopteront les pratiques des bourgeois. Avec la solution socialiste il en sera de même, car le socialisme est un état supérieur de civilisation qui éloigne l'homme de l'influence de la nature. Ce n'est plus « l'être inconscient qu'un Inconscient universel qui le dépasse fait surgir et élimine sans causes connues. Il substitue au hasard sa volonté et recule les bornes de la fatalité... Chacun cherchera alors sa joie à sa guise dans l'épanouissement complet de son autonomie garantie

croissant de ses théories. « Quand même, dit-il faisant allusion aux nombreuses difficultés du début, nous avons réussi, nous si petits, à transformer l'opinion. 11 y a sept ans, les continuels mensonges des repopulateurs, des procréotomanes, ne rencontraient pas la moindre contradiction. Aujourd'hui tout le monde, après nous, rit des Bertillon, des Toutée, des Piot. La loi proposée par ce dernier, il y a quatre ans, n'aboutit pas. La grande commission extraparlementaire n'accouche pas plus que les législateurs !

» Et, pendant ce temps, notre minuscule Régénération vit, et, avec l'aide d'un respectable arsenal de brochures, de feuillets théoriques, pratiques, va répandant partout la bonne nouvelle. Nos arguments sont empruntés à foison, en avouant ou non la source, par des littérateurs, des romanciers, des dra-

par une forte structure matérielle de solidarité économique. » Alors, les raisons qui poussent les nations à multiplier n'existeront plus et on n'admettra à la vie que des êtres sains qui puissent en jouir et ne soient pas une charge pour la société ; celle-ci organisera la natalité « comme l'éleveur qui règle la qualité et la quantité de son troupeau » ; elle produira assez d'enfants pour assurer l'existence et la continuité de la vie. Actuellement, l'homme est asservi par la misère et par la religion, mais misère et religion passeront, au gré de M. Fournière, ainsi que les motifs de la lutte pour l'existence ; l'homme comprendra alors que les joies matérielles, celles de la paternité en particulier, doivent se subordonner à des joies intellectuelles et morales d'un ordre plus élevé.

Derrière ce langage obscur, on aperçoit la pensée de l'auteur, l'individu de l'avenir socialiste, par intérêt, doit être néo* malthusien.

inaturges : Daniel Riche, dans Stérile ; Michel Corday, dans Sésame ; Brieux, dans Maternité ; et un grand nombre d'écrivains, dans les journaux populaires, reconnaissent ce qu'ils doivent à nos travaux.

» Et nous-mêmes, nous avons la joie de rendre hommage à ceux qui nous précédèrent dans cette carrière et furent nos initiateurs : le docteur Charles R. Drysdale, depuis 25 ans président de la Ligue anglaise et de notre Fédération universelle, les nombreux et savants philanthropes anglais, néerlandais et allemands. »

Si les brochures et les idées de Robin ont eu tant de succès ce n'est pas à cause de la valeur du personnage, ni à cause de l'approbation de certains individus, fussent-ils membres de l'Institut comme Salomon Reinach (1), c'est parce que dans notre société aveulie il y a beaucoup d'hommes qui veulent fuir les responsabilités de la paternité sans renoncer aux satisfactions des sens, et c'est aussi parce qu'il avait derrière lui cette puissance formidable qu'est la Franc-maçonnerie. La secte ne désire qu'une chose, désorganiser la famille et corrompre les niasses. C'est la meilleure manière et la plus simple pour frapper l'Eglise au cœur. « Popu-

(1) « La propagande néo-malthusienne a pour but, dit Rei- NACH, de substituer la réflexion à l'instinct, la prévoyance à l'insouciance, l'homo sapiens à la brute. Ceux qui l'accusent de favoriser le vice, de prêcher l'avortement, sont des ignorants ou altèrent sciemment la vérité. On peut condamner Paul Robin ; mais sa condamnation sera inscrite sur la statue que lui réserve l'avenir » (?)

larisons le vice dans les multitudes. Qu'elles le respirent par les cinq sens, qu'elles le boivent, qu'elles s'en saturent. Faites des cœurs vicieux et vous n'aurez plus de catholiques. Ne nous lassons donc jamais de corrompre. »

La preuve que Robin, membre de la grande loge symbolique écossaise, était l'instrument de la Francmaçonnerie, nous la trouvons dans la Revue maçonnique.

« Dans son numéro de septembre 1901, la Revue maçonnique publiait sous le titre : Choses discrètes, une appréciation très louangeuse au sujet de quelques pages du F. • . docteur Paul Robin.

» En février 1903, la même revue, sous la plume du F.-. L. Minot, rédacteur principal, et sous le titre : Repeuplement social, revient à la charge et donne sur le néo-malthusianisme des détails révoltants. Il fait l'éloge de notre frère Robin et du journal propagandiste la Régénération qu'il a fondé et dans le dernier numéro duquel « on trouve, dit-il, le petit résumé historique d'un ouvrage signalé comme une véritable Bible de l'humanité. » A maintes reprises on parle de Robin, de son journal et on préconise son système (1). »

La Franc-maçonnerie a pris véritablement cet apostolat sous ses auspices. « Depuis quatre ans, écrit Oscar Havard, des conférences sont données, chaque hiver, dans la plupart des loges, sur la régéné-

[1) Cf. Michel L,e François. — Le Plan maçonnique.

23û LE SUICIDE l/UNE RACE

ration de la France par la diminution des enfants. Une institutrice laïque a, naguère, mis sous mes yeux une carte d'invitation où le Vénérable d'un de ces antres suburbains la priait d'assister à une « conférence faite par une dame, avec projections lumineuses (i). »

Que faut-il penser du nêo-malthusianisme au point de vue moral ?

Le postulat fondamental du néo-malthusianisme, c'est le droit pour l'être humain d'exercer ses fonctions sexuelles en les détournant de leur fin. L,e plaisir sans contrainte, sans responsabilité, tel est au fond, sur le terrain pratique, son objectif, et c'est pour cela que, quels que soient les principes qu'allèguent ses chefs pour justifier leur propagande, le néo-malthusianisme est une doctrine immorale.

Les néo-malthusiens renversent les lois de la nature en donnant comme but au mariaee la

(I) La majorité du Couvent de 1900 avait décidé l'impression et la publication d'un discours du docteur Mesi.ier, discours favorable à la thèse néo-malt h usienne. Le conseil de l'ordre, le \2 novembre de la même année, n'approuva pas cette décision. Il semble bien que le seul ou le principal motif de cette détermination fut la crainte de « nuire à la maçonnerie ». Et ce qui le confirme, c'est que le Conseil de l'ordre accorda des fond < à M. Mesi.ikr pour publier sa brochure à titre privé. L'auteur accepta cette solution « en maçon discipliné », mais renonça de publier la brochure en question.

En 1905, la loge maçonnique, les Trinitaires, a fait annoncer une conférence sur a l'intervention médicale pour éviter, al>i ou interrompre la grossesse *

Cf. Le Grand Orient par Bidegain, pages 201 à 2 1 5.

l'influence des DOCTRINES PERVERSES 23l

volupté. « La sexualité n'a pas été donnée aux individus pour leurs fins individuelles, mais pour les fins de l'espèce, pour la conservation et la perpétuité de la race. Les organes qui ont pour but l'individu, sa nutrition, sa défense ou son développement, sont spécifiés par leurs fins mêmes. Or, nous sommes ici en présence de tout autre chose. Ce n'est pas pour l'individu de tel ou tel sexe que ce sexe existe, c'est pour des fins très différentes des fins individuelles, pour les fins de l'espèce et de la race. L'union des sexes n'a donc de vraie raison d'être que dans les fins de l'espèce. Et de même que le plaisir qu'il peut y avoir à manger ne saurait être le but pour lequel on mange, qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger, de même en est-il dans le mariage. La recherche unique du plaisir est grossière, déraisonnable, puisqu'elle est sans but utile. L'homme et la femme, quand ils s'unissent, obéissent à une loi impérieuse et redoutable. Ils soudent un anneau de la chaîne qui relie l'humanité passée à l'humanité future ; ils assurent l'existence de l'humanité à venir ; ils travaillent ainsi à augmenter dans le monde la somme de vie, de conscience, d'intelligence, de progrès, de moralité, de beauté. D'eux pourra naître une vie, une conscience capable de bien et de mal, susceptible de refléter le monde, d'en saisir les lois, d'en sentir l'harmonie, et d'ajouter à la beauté de l'être la beauté de sa propre vie. A cette heure sacrée de leur union, l'homme et la femme sont les prêtres de la vie. L'étrange émoi

qui les pousse l'un vers l'autre, l'ivresse plus étrange qu'ils éprouvent, mêlée d'angoisse et de volupté, de tristesse et d'exaltation, suffiraient à leur révéler qu'il y a là quelque chose qui les dépasse infiniment. L'amour et le plaisir sont pleins de sonorités étranges, infinies, pareils à ces coquillages dont le vide semble retentir encore de tous les bruits de la mer. On y entend le murmure reculé des tombes mêlé aux vagissements lointains des berceaux. L'être est suspendu comme un point sur le double vide du passé et de l'avenir, et il communie avec l'espèce. De là cette fraternité de l'amour et de la mort si souvent chantée par les poètes, car l'amour tient à la mort tout autant du moins qu'il touche à la vie.

La raison d'être essentielle du mariage se trouve donc dans l'enfant. C'est sous la représentation de l'enfant futur que l'union conjugale se forme véritablement. Toute union qui exclurait l'enfant et n'aurait pour but que le plaisir des deux contractants n'aurait du mariage que les dehors ; elle serait quelque chose de vil parce que ce serait déraisonnable. Elle prétendrait mettre des êtres humains hors des lois de la vie, hors des lois de la raison, et par suite, de la nature. Admettre que le plaisir est le but unique ou principal du mariage, c'est légitimer les liaisons infâmes, les unions les plus monstrueuses, tous les vices de Sodome, d'Athènes, de Rome et de Lesbos ; en un mot, toutes les débauches, car elles aussi ont pour raison le plaisir. Donner le plaisir

l'influence des doctrines PERVERSES 233

pour but à l'usage des sens, c'est supprimer aussitôt toutes les règles des mœurs.

Si l'on reconnaît au contraire, comme la raison nous y oblige, que la sexualité a pour but non pas le plaisir de l'individu, mais la conservation de l'espèce, on a le droit de condamner les débauches, les vices infâmes ; de prêcher la chasteté aux jeunes filles, la continence aux jeunes hommes, la pudeur à tous. Le but du mariage se trouve alors principalement dans la procréation et l'éducation des enfants ; on admet par cela même que c'est à ce but que tout dans le mariage doit être subordonné (i). »

Le néo-malthusianisme a-t-il du moins au point de vue économique une apparence de vérité ?

(i) G. Fonsegrive. — Mariage et Union libre, pp. 286-269. « Hantés par l'idée fixe du plaisir sensuel, dit Th. Ruyssen, les néo-malthusiens font de l'organe sexuel un organe de luxe, qui ne remplirait que très accidentellement sa fonction créatrice et, dans l'intervalle, s'accorderait des jouissances de pur jeu... Il n'est pas, je pense, un psychologue qui conteste aujourd'hui que le plaisir est, dans le monde des vivants conscients, le signe ordinaire de la fonction normalement satisfaite, qu'ainsi le plaisir naturel n'est pas une fin en soi, mais le stimulant et le guide de l'activité dans la recherche de la fin. Le plaisir, disait déjà Aristote, « s'ajoute à l'acte, comme à la jeunesse sa fleur », mais il ne faut pas confondre ce surcroît avec l'acte lui-même. Il n'y a pas, dans la nature, de fonction appropriée au plaisir pour le plaisir. La recherche de la sensation pour elle-même est, en tout ordre de choses, une invention très tardive de sensibilités affinées. La nature, elle, n'est pas dilettante. Elle poursuit ses fins naïvement, brutalement, et c'est proprement une « corruption » que de demander aux fonctions naturelles des jouissances de pur jeu. »

(Th. Ruyssex. — Pages libres, 22 décembre 1906, page 618).

23/i LE SUICIDE UVSK llAC.r-

En diminuant la main-d'œuvre disponible il fournit le moyen de faire hausser les salaires, c'est l'opinion de Karl Marx et de beaucoup de socialistes.

Jusque vers la fin du XVIIIe siècle, il semble que le taux des salaires ait suivi fidèlement les oscillations de la population. La population a été fortement éprouvée en France au XIVe siècle, et, dans la première moitié du XVe, les salaires ont haussé, pour atteindre leur maximum avec la reprise du défrichement. Au XVIe siècle, au XVIIe encore, la population augmentant, les salaires ont diminué : la disette de bras les amena à se relever à la fin du règne de Louis XIV et jusque vers 1750, pour décroître de 1750 à 1790, à mesure que s'accroissait la densité de la population.

Mais ce rapport inverse entre le chiffre de la population et les salaires ne s'est pas maintenu au XIXe siècle : l'intervention de la science, révolutionnant l'industrie, la transformation sociale, croyons- nous aussi, a fait hausser les salaires, malgré l'augmentation de la population. En une centaine d'années, malgré un accroissement de quelque douze millions d'âmes dans notre pays, les salaires réels ont augmenté de moitié ou des trois quarts ; en d'autres termes, les salaires réels ont triplé ou même quadruplé, tandis que le prix de la vie ne faisait que quadrupler.

« Pour que les salaires augmentent encore, conclut M. d'Avenel, il n'est qu'un moyen : multiplier les

l'influence des doctrines perverses a35

produits davantage que les hommes, afin que le travail de l'homme acquière vis-à-vis d'eux un plus haut prix (i). »

Un ouvrier à qui j'exposais cette objection des néo-malthusiens, me fit cette réponse qui est celle du bon sens. Si l'accroissement de la population a pour effet d'augmenter l'offre de travail, il a aussi pour effet d'augmenter la demande exactement dans la même proportion. L,a clientèle est proportionnée au nombre d'habitants du pays : vous êtes tailleur, le chiffre de vêtements qui vous sera commandé sera proportionné au nombre de citoyens à habiller. Que les citoj^ens diminuent, il y aura certainement moins de tailleurs à faire la concurrence, mais, en proportion directe, il y aura moins de citoyens à vêtir. On parle beaucoup depuis plusieurs années de la mévente des vins. Est-ce que cette crise existerait si nous avions en France les millions d'habitants qui nous manquent ? Si le Midi, au lieu d'encombrer de ses fils uniques les ministères et toutes les avenues gouvernementales, avait peuplé davantage les rives de la Garonne, il écoulerait peut-être un peu mieux les produits que la consommation de ses propres habitants laisserait disponibles.

1/ augmentation du nombre des hommes est une source de richesse pour un pays. C'est ce qu'expri-

(i) V. d'Avexel. — Histoire économique de la propriété. T. III, chap. xn.

mait, sous une forme assez plaisante, M. Clément Juglar, vers 1840. A cette époque, un certain nombre d'économistes sérieux croyaient encore, à l'exemple de Malthus, que l'accroissement de la population était une cause de pauvreté poutfle pays. « C'est le contraire, disait M. Juglar. Avez-vous jamais vu que, dans une ferme, on se désole de la naissance d'un veau ? Bien loin de là, on l'accueille avec joie, comme un nouvel élément de richesse. Et vous regrettez la naissance d'un homme, c'est-à-dire d'une nouvelle force, d'un nouveau facteur de travail et de richesse ! Quelle étrange contradiction ! Objectez- vous que la destinée du veau est d'être mangé ? Mais vous oubliez que celle de l'homme est de travailler, de produire et d'augmenter la richesse publique, c'est-à-dire le bonheur de l'humanité. »

En disant qu'au banquet de la vie, il n'y a pas de place pour tout le monde, on oublie que les convives de ce banquet en sont aussi les cuisiniers, en sorte que le nombre des plats servis s'y proportionne au nombre de ceux qui les préparent. Pour que les partisans de cette théorie commencent à avoir raison, il faudrait que le globe fût peuplé au point que les subsistances vinssent à manquer, ce qui n'est guère possible à notre époque (1).

A supposer que les ouvriers français écoutent ces

(1) Dr Jacques Bertii.i.on. — La Dépopulation de la France page 37.

l'influence des doctrines perverses 237

perfides conseils et que volontairement ils restreignent le nombre des enfants, seront-ils plus heureux, toucheront-ils des salaires plus élevés ? Les vides faits dans leurs rangs ne tarderont pas à être comblés par des étrangers.. Les Espagnols viendront cultiver nos vignes dans le Midi ; les Allemands occuperont nos usines du Nord et de l'Est ; les Italiens deviendront les maîtres de la côte d'Azur et de tous les chantiers où il y a un rude travail à fournir ; et le monde entier se ruera sur Paris dont les portes sont toutes grandes ouvertes. La classe prolétarienne sera dupe de ce mirage comme de beaucoup d'autres.

Les socialistes demanderont-ils aux législateurs de protéger le travail national par des lois draconniennes ? Ce serait contraire à leurs principes. Ils ont suffisamment persiflé les nationalistes pour ne pas tomber dans les prétendus excès de chauvinisme qu'ils leur reprochaient. Espèrent-ils que les travailleurs étrangers par esprit de solidarité ne viendront pas disputer leurs salaires ? Que font-ils de la lutte pour la vie, plus forte que toutes les théories ?... Ont-ils espoir que tous les ouvriers européens se syndiqueront un jour ? Nous n'en sommes pas encore là. Et cela serait-il. Ils ne peuvent pas faire qu'il y ait par delà les frontières de la vieille Europe d'immenses réserves d'hommes disponibles, auxquelles très probablement on ferait appel sans s'inquiéter de la couleur de leur peau.

Escompter donc une hausse de salaires par suite

338 LE SUICIDE d'une uace

de la main-d'œuvre française, c'est vivre de chimères (i).

Si ce désir des néo-malthusiens se réalise, c'est l'arrêt sur la route du progrès. Et les races qui par manque d'énergie s'arrêtent, sont renversées par d'autres races plus courageuses. « Sans une certaine concurrence, ou au moins sans la nécessité de subvenir aux besoins d'un nombre d'hommes qui va croissant, la raison d'être du travail, de l'initiative, de l'effort d'amélioration disparaît. Pourquoi conquerrait-on des terres nouvelles à la culture ou à l'industrie, ou se préoccuperait-on d'améliorer les anciennes d'une manière plus économique, plus savante ou plus productive? Certaines races sauvages sont peut-être simplement des races qui, en limitant rigoureusement leur natalité, et le climat aidant, se sont dispensées de l'effort et ont pu se laisser vivre, insouciantes et peut-être heureuses, mais par là même, étrangères à tout ce que nous appelons civilisation et progrès (2). »

(1) Les néo-malthusiens qui paraissent avoir moins de goût encore pour le service militaire que pour le service civil, réfléchiront peut-être à ceci que, pour 100 naissances vivantes, il y a sous les armes en temps de paix : en Russie, 20 hommes ; en Allemagne, 30 ; en Autriche, 22 ; en Italie, 30 ; en France, 70. L'impôt du sang est donc trois fois plus lourd en France que pour la moyenne des autres pays. Ces chiffres sont extraits d'une étude du docteur Lowenthai, dans la Revue.

(2) Parodi. — Dans Pages libres, 22 décembre 1906, p. 267.

« Certains attendaient autre chose de l'hyponatalité ou plutôt essayaient sans doute de s'en consoler en pensant que le bien sortirait du mal. Une descendance restreinte, entourée de soins

l'influence des DOCTRINES PERVERSES 23()

plus attentifs et plus rationnels, soumise à une hygiène physique et morale meilleure, devait acquérir une valeur sociale supérieure. Un bon soldat et un bon ouvrier valent plus que trois mauvais ou médiocres : on devine la série des raisonnements aboutissant à cette conclusion que par une population clairsemée mais d'élite, la France garderait son rang dans le monde. C'est une illusion qui ne résiste pas à la lumière des faits tels que les montre l'étude démographique de nos villages gascons. Depuis que beaucoup de bancs restent vides à la petite école, les écoliers ne sont ni mieux doués, ni plus travailleurs, et ils sont certainement moins vigoureux. Une basse natalité est un mal sans compensation.

» Quand on veut assurer l'avenir d'une espèce végétale ou animale, il faut, selon le conseil de Pasteur, sauver la graine. La nature n'a pas d'autre souci et, pour y parvenir, elle la multiplie à l'infini. Afin que quelques glands puissent germer dans l'humidité du sous-bois, le vieux chêne se couvre de fleurs tous les printemps, et, bien que la reine des abeilles ne doive avoir qu'un seul époux, la ruche lui prépare et lui offre des milliers de candidats. Un peuple qui veut vivre doit maintenir la qualité de sa graine, c'est-à-dire la santé et la vigueur des jeunes. Il ne le peut pas avec une natalité réduite. La qualité implique le choix et celui-ci suppose le nombre. La quantité, au lieu d'exclure la qualité, comme il arrive ailleurs, en est ici la condition première et souveraine. «

(Dr E. Labat. — En Gascogne. — A propos du problème de la natalité. — Revue des Deux Mondes Ier juillet 191 1.

Tu ne tueras pas.

LE SUICIDE D'UNE f.ACE — 16.

Tu ne tueras pas.

Les néo-malthusiens s'arrêteront-ils aux pratiques anticonceptionnelles ? Après un peu d'hésitation, ils en sont venus aux pires aberrations. Les principaux partisans de cette doctrine proclament hautement le droit à l'infanticide prématuré.

Des écrivains, des auteurs dramatiques, des conférenciers soutiennent cette thèse infâme et s'en constituent les apôtres et les vulgarisateurs. Usant des progrès récents de la chirurgie, des praticiens et des praticiennes s'en font une lucrative spécialité. Des matrones malhabiles opèrent jusque dans nos villages. Hier on se cachait encore, aujourd'hui on recherche presque le grand jour. Certaines maisons spéciales ont pignon sur rue. On trouve les adresses et les réclames de ce monde , malpropre, dans des prospectus et dans les colonnes des journaux. Ces annonces qui se multiplient et se répètent sont rédigées en des termes qui constituent une véritable provocation au crime.

L'opinion publique égarée, non seulement ne

s'émeut pas de telles théories, mais il semble que de plus en plus elle s'en accommode. Ceux qui veulent jouir sans danger du mariage, ne trouvent-ils pas là un moyen pratique et efficace de supprimer ce qui les gêne, quand par hasard, ils ont échoué dans leurs manœuvres anticonceptionnelles ?

Alors qu'on demande à grands cris la peine de mort contre les assassins et qu'on s'indigne très fort contre l'exercice du droit de grâce, on se croit innocent parce qu'on s'attaque à un être caché, enveloppé par la nature de ce mystère où elle dérobe ses œuvres, et à l'égard duquel la sensibilité humaine n'ayant point encore d'objet visible, se figure n'avoir point de devoir.

Est-ce que cet enfant, comme tout homme n'a pas droit à la vie ? Est-ce que, dès ses débuts jusqu'à son terme, la vie humaine n'a pas toujours la même valeur ? Je m'étonne de surprendre en défaut ici votre sensibilité si vive partout ailleurs. Car s'il est un moment où cette vie doit être plus respectée, plus protégée, n'est-ce pas celui où elle est plus faible, plus impuissante.

Tuer un enfant, n'eût-il que quelques jours, n'eût-il que quelques heures, même dès le moment de sa conception, c'est un crime. Et, malgré toutes vos subtilités et tous vos efforts, vous ne m'empêcherez pas de dire, avec l'unanimité des moralistes dont le jugement n'est pas faussé par le sectarisme, avec la conscience humaine, avec Dieu, que c'est un homicide.

Le mot vous paraît un peu fort, c'est possible ; mais je n'ai pas le droit de l'atténuer. Le décalogue me domine comme il vous domine, Il ne nous appartient pas d'en supprimer ou d'en modifier un précepte. Je ne puis pas faire qu'un meurtre ne soit pas un meurtre, et que, en dehors du cas de légitime défense, tuer un de ses semblables, soit chose permise. Si vous permettiez, sous quelque prétexte que ce soit, le meurtre de cet inoffensif enfant, en vertu de quel principe pourriez- vous interdire les autres ?

Et dire qu'il y a des femmes, « des femmes chrétiennes ! qui trouvent tout naturel de se débarrasser du fruit de leur sein comme d'un fardeau gênant, comme d'une contrainte importune. Assassins !... Assassins !... Vous avez sur les mains, Madame, sur vos mains blanches, ces taches de sang qui épouvantaient lady Macbeth, parce qu'elles ne voulaient plus s'effacer. Vous ne pouvez pas dire, vous, comme le disait Caïn à l'Eternel : « Suis-je chargé de mon frère ? ». Vous en étiez chargée, je pense, de ce pauvre être que le Ciel. — le Ciel ! — vous avait envoyé. Il l'avait fait surgir de votre chair par un honneur suprême que vous n'avez pas su comprendre : c'était le fruit que l'éternité attendait, et qui devait, ici, nourrir la société humaine, comme les fruits de la terre vous nourrissent.

Et vous l'avez tué !... Infâme ! Vous avez jeté à la fosse, avant qu'il eût connu la vie, celui que la vie appelait. C'était à vous qu'elle avait adressé son message ; mais vous avez changé la formule !

2/j6 LE SUICIDE DUNE RACE

La nature avait dit : Tu vivras ; vous avez dit, vous : Tu mourras ! Vous l'avez dit tout bas; mais le Ciel vous a entendue ; la terre vous entendra au dernier jour, quand tous les secrets du monde seront jetés aux échos de l'éternité, et à côté de la voix qui criera à tous les homicides de l'histoire : « Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ? » une autre voix criera à vos oreilles, au nom du ciel et de la terre : « Mère indigne, qu'as-tu fait de ton fils (i) ? »

Interprète du droit absolu, l'Eglise catholique a toujours rappelé, avec une importune fermeté, ce principe indiscutable : il n'est jamais permis de causer directement la mort de l'innocent. Et pour bien montrer au peuple chrétien la gravité de l'infanticide prématuré, elle a fait de ce crime un cas de censure réservé au Saint-Siège (2).

Elle ne l'autorise dans aucun cas, même dans ce cas tragique où l'on se trouve dans la douloureuse alternative ou de tuer l'enfant ou de laisser mourir la mère.

La vie de la mère, direz-vous, est plus précieuse que celle de l'enfant. C'est possible. Mais cette circonstance ne vous donne pas le droit de tuer exprès un être humain qui a la vie, pour la conserver à un autre.

Si on ne supprime pas l'enfant, ajouterez- vous, il périra avec la mère, ne vaut-il pas mieux faire vivre l'un des deux et le plus intéressant ?

(1) P. Sertillange s, O. P. — Nos vrais ennemis, page 242.

(2) Bulle Apostolicœ Sedis de Pie IX, 1869, ser. III, n° 2.

A cela je réponds qu'autre chose est de laisser mourir deux personnes, autre chose d'en tuer une. Dieu ne nous demande pas compte des morts que nous n'avons pas pu empêcher ; il ne nous permet pas de prévenir la mort naturelle de l'un par la mort violente et voulue de l'autre.

Aidons de notre mieux la nature, et laissons ensuite à l'arbitre de nos destinées le soin de décider qui vivra et qui mourra, de l'être qui représente la vie en sa plénitude ou de celui qui n'en contient encore que la promesse (i).

(i) « Nonobstant le cinquième commandement de Dieu, l'homicide indirect est permis pour des causes graves et proportionnées ; pareillement sera licite la destruction indirecte des fétus. Elle se vérifie quand les moyens employés par l'opérateur ont pour but et pour effet direct et immédiat la guérison de la mère, bien qu'en même temps ils aient pour conséquence la mort de son fruit. On suppose donc que la destruction ou l'extirpation prématurée du germe n'est pas le moyen pris pour sauver la mère, que sa guérison se fait indépendamment de cet accident par l'efficacité propre au remède : la mort du germe n'est que concomitante ; la guérison de la mère est le résultat non de la destruction ou de l'extirpation de l'enfant, mais du traitement qui a déterminé cet accident. Dans ces conditions, une règle générale de théologie morale trouve son application : quand d'une cause honnête ou indifférente en elle-même procèdent immédiatement deux effets : l'un bon, l'autre mauvais ; il est permis, pour des motifs suffisants, de poser la cause en vue d'atteindre le bon effet : on laisse alors se produire aussi le mauvais ; les motifs proportionnellement graves qu'on a eus d'assurer le bien compensent les inconvénients du mal. On ne fait pas le mal pour obtenir le bien (puisque le bien n'est pas dans l'hypothèse, un effet du mal) ; mais on cherche le bien, quoique le mal se produise en même temps. » (Jules Besson. Dictionnaire Apologétique de la Foi catholique. Art FéHcide thérapeutique. Col. 1907).

a'i8 LE SUICIDE d'une race

On dit parfois que l'Eglise agit ainsi, parce qu'à tout prix, elle veut faire baptiser l'enfant.

Certes, l'Eglise a ce souci maternel. Elle veut qu'on fasse tout ce qui est humainement possible pour assurer à l'enfant la grâce du baptême. Et qui donc, parmi ceux qui savent combien ce sacrement est nécessaire, pourrait lui reprocher sa sollicitude ? Mais ce n'est pas pour cette raison qu'elle défend l'enfant contre le meurtre, et la preuve c'est que, même si vous pouviez baptiser l'enfant, vous n'auriez pas quand même le droit de le tuer. Elle le défend comme elle défendrait la mère si quelqu'un s'avisait de la tuer pour assurer la vie de l'enfant. Ce n'est pas de la morale ecclésiastique, cela, c'est du droit naturel (i).

- L'Eglise pouvait-elle ne pas se montrer sévère à l'égard de l'homicide que l'égoïsme ou quelque autre vilaine passion conseille, quand elle est impitoyable à l'égard de celui que la pitié, dans bien des cas, semblerait excuser.

Est-ce qu'on ne comprend pas mieux cette attitude sans défaillance du catholicisme quand on voit le relâchement toujours grandissant de la justice humaine pour réprimer ce crime que punit l'article 317 du Code pénal ? Les jurés des assises participant à l'aveulissement moral de leurs concitoyens rendent presque systématiquement des ver-

(1) Mgr d'Hui.ST. — Conférences de N. D. 1894. — La Moiau de la Famille, 3e Çonf .

TU NE TUERAS PAS 2l\Ç\

dicts négatifs. Les magistrats eux-mêmes, quand ils ont à juger une affaire de suppression d'enfant, se montrent très inégaux dans leur zèle répressif. Que d'affaires sont laissées sans suite à cause de l'opinion publique, du scandale, ou parfois à cause des personnes que l'on risquerait de compromettre et que protègent de hautes et puissantes influences politiques.

Et cependant le nombre de ces crimes augmente dans d'effrayantes proportions.

En yy ans (de 1831 à 1909), il y a eu un total de 24.039 infanticides prématurés dont 1.735 jugés et 22.304 impoursuivis. (Nous désignons ainsi les affaires laissées sans poursuite par le ministère public, et celles terminées par des ordonnances de non-lieu à suivre rendues par les juges d'instruction.)

De 1831 à 1880 (période prépasteurienne), on compte en 48 ans 9.308 infanticides prématurés, 1,020 jugés (soit 10,9 %) et 8.288 impoursuivis (soit 89 %).

Dans la deuxième période (après Pasteur) et en 29 ans, de 1881 à 1909, nous relevons 14.731 infanticides prématurés ou 715 jugés (soit 4,85 %) et 14.016 impunis (soit 95,4 %).

Ces chiffres montrent nettement que dans ces 29 dernières années, il y a eu environ 20 fois plus de crimes restés impunis.

Le docteur Lacassagne, une des sommités du monde médical, publiait le 21 décembre 19 10, dans le Matin, un article qui a vivement ému le public.

a5o LE SUICIDE D'UNE RACE

A Lyon, dit-il, il y a chaque année de 8.000 à 9.000 naissances : mais il y a bien 10.000 infanticides prématurés, d'après les témoignages d'une centaine de sages-femmes qui ont chacune à soigner chaque année une centaine de mères coupables.

A Paris, ce sont des proportions toutes semblables. Dans les maternités des hôpitaux, dit le docteur Doleris, le quart des lits est occupé par des mères qui ont commis ce crime. Les suites en sont souvent fort graves : voilà pourquoi à Paris, de 1903 à 1908, le nombre des fièvres puerpérales passait de 1.959 à 4.142, en dépit des progrès incontestables de l'antisepsie et de l'obstétrique. Le crime donc, par son développement, allait plus vite que la science médicale elle-même ne pouvait marcher.

Dans chacune des années 1907 et 1908, le nombre des mères criminelles soignées dans les hospices variait entre 4.000 et 5.000. Mais ce sont seulement les cas les plus graves qui viennent s'y faire soigner, tandis que les autres restent chez elles. Aussi le docteur Bertillon, conclut-il, pour Paris, à 50.000 de ces infanticides, en regard de 10.000 de Lyon.

Le docteur Lacassagne, partant du chiffre moyen de 63.550 naissances annuelles à Paris au cours des dix dernières années, regarde ces assassinats préventifs comme devant atteindre bien plus vraisemblablement le chiffre annuel de 70.000 pour Paris. Il ajoute que le nombre total pourra France doit être compris entre 450.000 à 500.000' chaque année. Voilà pourquoi le Matin publiait l'article du prof es-

TU NE TUERAS PAS a5l

seur à l'Université de Lyon sous ce titre sensationnel : Le Crime national : cinq cent mille enfants chaque année manquent à la France, assassinés avant d'avoir vu le jour.

On ne va pas toujours jusqu'à cette extrémité. Les conséquences souvent terribles qui suivent cet homicide secret, et peut-être aussi une instinctive horreur, en arrêtent beaucoup. Mais combien reculent dès le début devant l'honneur divin de propager la vie. Ceux-là aussi sont des assassins.

« Il n'y a pas dans la vie que les faits acquis, il y a aussi les espérances. Quiconque étouffe une espérance, écrase injustement un germe, se met en travers d'un courant qui devait féconder, celui-là est coupable, à un moindre degré, je le veux, mais coupable pourtant comme celui qui s'attaque à l'œuvre faite, qui déracine la plante, ou qui tue. »

Le crime abominable n'est même plus considéré par un grand nombre comme une faute. On semble ne pas se douter que, frustrant un acte de sa fin essentielle, on agit contre la nature. Dieu lui-même, dans sa toute-puissance, ne peut pas plus faire que cet acte soit permis, même dans un cas particulier, qu'il ne peut faire qu'un cercle soit carré. N'est-ce pas parce qu'il avait accompli cette action détestable qu'Onan a été frappé de mort par le Seigneur (i) ?

« Ceux qui après s'être saoulés de basse passion,

(i) Genèse, XXXVIII, 9, 10.

se vautrent dans la vie, auraient, dit un auteur, une excuse au tribunal de Dieu, si là-bas les excuses étaient admises. Ils pourraient dire que leur cœur était un volcan, leur sang une lave, et que la nature, en les pétrissant, avait forcé, en eux, la dose de fange, qui nous constitue tous à moitié. Mais ceux qui se sont vautrés dans la mort, quelle excuse auront-ils ? Ils ne pourront mettre sur le compte de l'ivresse, ce qui est un infâme calcul, attribuer à la tempête des sens leur forfait tout intellectuel, et s'excuser sur les brutalités de la nature, d'un raffinement recherché et voulu. Ils abusent de ce qu'il donne et lui refuse ce pour quoi il a donné. Les premiers sont de misérables pécheurs, de la matière à miséricorde, les seconds sont trop savants, trop étudiés, trop conscients, pour n'être pas des criminels.

» En arrêtant ainsi le cours de la vie, ils se jouent de Dieu, se moquent de la Providence. Dieu a allumé le flambeau de la vie, il l'a remis à une génération pour qu'elle le passât à une génération suivante. Lui seul a le droit de l'arrêter, de l'éteindre. Sauf une vocation spéciale, et c'est la vocation de ceux qu'il se consacre par la virginité, nul n'est autorisé à dire au fleuve humain : Tu n'iras pas plus loin. En donnant la vie, le Créateur organise toute créature pour qu'elle la transmette et la perpétue. Le premier couple est à peine sorti de ses mains qu'il lui dit : Croissez et multipliez ! Il tient autant à la conservation de l'univers que chacun de nous peut tenir à la conservation de soi-même. Quiconque est,

accepte la vie, quiconque accepte la vie, accepte un prêt que lui fait l'humanité précédente, à charge de le rendre à l'humanité qui suit. Et la justice de Dieu veille à l'exécution d'un ordre que lui-même a établi. »

L,a loi chrétienne n'a rien changé sur ce point à la loi antique. Elle ne le pouvait pas. Aussi les Apôtres et tous ceux qui après eux avaient pour mission de garder inviolée la pureté du mariage, ont toujours, avec une sévérité qui, là encore, effraie les pusillanimes, condamné ce vice qui porte le nom d'Onan.

« Epoux, disait saint Pierre, vivez avec vos femmes selon la science chrétienne, traitant leur sein avec l'honneur qui leur est dû, n'oubliant pas qu'elles sont cohéritières avec vous de la grâce de vie, et qu'il ne faut porter obstacle ni à vos prières ni aux leurs (i). »

Le pape Innocent XI range la restriction conjugale dans la catégorie des crimes contre nature. Depuis, le Saint-Siège a souvent qualifié de scandaleuses et erronées les affirmations qui tendaient à justifier la conduite des époux prévaricateurs.

Le Catéchisme du Concile de Trente ne craint pas de dire ces paroles redoutables : « Ceux-là commettent un grand crime, qui empêchent, par quelque moyen que ce soit, la conception ou la naissance des enfants. C'est là une conspiration impie d'homicides (2). »

(1) I Er.ître Saint Pierre, chap. III, vers. 7.

(2) Catéchisme du Concile de Trente, chap. XX VII, 3.

a5/j LE SUICIDE d'une kace

Les saints Pères et les Théologiens ne sont pas moins affirmatifs. « Tous ceux qui sont unis par le mariage, dit Clément d'Alexandrie, doivent avoir pour but la procréation des enfants, car le mariage ne donne pas le droit de se conduire contrairement aux lois de la nature et de la raison. »

« Après le péché d'homicide qui détruit la nature humaine déjà existante, enseigne saint Thomas d'Aquin,ce péché par lequel la génération d'un homme est empêchée doit occuper la seconde place (i). »

Et notre grand Bossuet déclare qu'éviter d'avoir des enfants est un crime abominable (2) .

Il semble qu'il soit difficile de condamner plus catégoriquement toutes les fraudes conjugales.

Mais si l'onanisme était si grave, dit-on, est-ce que la loi ne le punirait pas ? Elle sévit bien contre les infanticides prématurés.

Le Code ne prévoit que vos actes extérieurs dommageables au prochain, il ne saurait atteindre vos actes intimes. Le voudrait-il qu'il ne le pourrait

(1) Somme philos, livre III, chap. 62.

(2) Catéchisme de Meaux, page 137.

« A la vérité, dit saint François de Sales, le commerce nuptial qui est saint, juste, recommandable, utile à la république, est néanmoins, en certains cas, dangereux à ceux qui le pratiquent, car quelquefois il rend leurs âmes grandement malades de péchés véniels, comme il arrive par les simples excès ; et quelquefois il les fait tristement mourir par le péché mortel, comme il arrive quand l'ordre établi pour la production des chères créatures du bon Dieu est vilainement violé et perverti. »

(Introduction à la Vie dévote, III partie, XXXIX).

pas. Comment connaîtrait-il ce qui se passe dans le plus grand secret ? Mais si la loi n'intervient pas, est-ce que votre conscience ne parle pas haut et clair, et cette voix, à laquelle nul ne peut se soustraire, c'est la voix de Dieu lui-même.

N'y aura-t-il pas des accommodements avec la loi ? Car enfin nous ne pouvons pas avoir plus d'enfants que nous ne pouvons en nourrir ?

Il vous est permis si vous le voulez de refuser cette gloire de la paternité, mais à la condition expresse de demeurer chastes. La loi est d'une clarté éblouissante. Elle se résume en deux mots, qui ne permettent aucun subterfuge : ou s'abstenir ou procréer.

Demeurer chastes à l'âge où nous sommes, disent les gens mariés, c'est impossible. Quand nous étions jeunes, c'était très bien, mais maintenant, c'est exiger de nous une chose contre nature.

C'est là une affirmation gratuite. La continence est possible, en dehors du mariage et même dans le mariage.

« Aux yeux du catholicisme qui impose la chasteté perpétuelle à ses prêtres, dit M. G. Fonsegrives (i), qui oblige à la continence quiconque n'est pas engagé dans le mariage, quel que soit le sexe et quel que soit l'âge de chacun, la solution est évidente : c'est que tout individu humain, homme ou femme, peut, s'il le veut, demeurer maître de soi, en sorte qu'il est coupable s'il cède aux entraîne-

(t) Mariage et Union libre, pages 298-299. Pion, Paris.

2Ô6 le suicide d'une race

ments des sens. Mais hors du catholicisme et contre lui on avait élevé sur ce point un grand nombre de controverses ; les philosophes du XVIIIe siècle soutenaient que la continence perpétuelle était impossible et ils avaient répété après Luther que le célibat des prêtres catholiques était quelque chose de contre nature. C'est pourquoi, ajoutaient-ils et ajoutent après eux beaucoup de gens, la nature prend sa revanche. Seule parmi toutes les morales, la morale chrétienne a imposé la continence complète aux célibataires, aux hommes aussi bien qu'aux femmes ; les autres morales ne se sont cru en droit que d'ordonner la modération. Plus d'un médecin, durant le dernier siècle, a corroboré de son autorité les sarcasmes de Voltaire et les tirades de Diderot.

Cependant, pour qui observe, il n'est pas douteux qu'un grand nombre d'hommes ont pu vivre purement : la Grèce antique a eu Hippolyte comme la Bible, Joseph; nous avons tous connu des jeunes hommes vigoureux et fiers, et dont l'oeil limpide reflétait jusqu'au fond la pureté du ciel, et tous ceux qui ont vécu dans l'intimité de nos religieux et de nos prêtres savent bien que la continence est, parmi eux, la règle et que même, la plupart du temps, elle ne leur pèse pas. A eux seuls, ces faits prouvent, contre les théories du XVIIIe siècle et de certains médecins, que la chasteté de l'homme n'est pas impossible. Puisqu'elle existe et même se trouve fort répandue, il est évident qu'elle est possible. Les médecins catholiques avaient souvent sur ce point

répondu à leurs confrères, et dans un de ses derniers écrits, le savant et regretté docteur Ferrand faisait remarquer combien non seulement la régularité des mœurs, mais même l'abstention totale, étaient favorables à l'activité, à la puissance de la pensée (i). Toutes les fois qu'un mouvement vital ne se réalise pas, l'énergie économisée par là devient disponible et permet des actes qui sans cette économie n'auraient pas été possibles. Et quoi d'étonnant s'il est vrai, comme chacun l'a pu remarquer, que les débauchés ont l'attention fragile et inconstante ; qu'ils sont mous au travail, prompts à la colère, débiles devant l'effort ? Mais la démonstration la plus forte et en même temps la plus strictement scientifique de la possibilité, voire de l'utilité de la chasteté masculine, se trouve dans un livre récent du docteur Ch. Féré (2).

« La continence, dit-il, est compatible avec la santé, et elle est généralement favorable à l'activité physique. Il n'est pas nécessaire de s'appuyer sur les religions pour mettre en évidence les mérites moraux de la chasteté en général, et en particulier de la chasteté en dehors du mariage. Il nous suffit de prendre en considération exclusive la morale uti-

fi) Chevreul disait volontiers qu'il attribuait l'extraordinaire durée de sa vigueur intellectuelle à son abstention totale à partir de l'âge de quarante ans. (Berthei.ot. — - Eloge de Chevreul à l'Académie des sciences, 1903).

(2) Charles Fêré. — L'Instinct sexuel. Evolution et dissolution. Alcan,

M* suicide d'une race. — 17.

af>8 LE suicide d'une race

litaire. La morale, si variable suivant les conditions de la vie sociale, n'est autre chose que l'utilité dans le milieu ; à ce point de vue qu'on accuserait à tort d'égoïsme, on peut affirmer que le défaut de chasteté est immoral. »

La règle de l'organe, c'est la fonction, et la règle de la fonction se trouve dans la fin même que doit réaliser la fonction. Quand la fin ne peut être réalisée ou qu'elle ne doit pas l'être, la fonction n'a plus lieu de s'exercer. Appliquez ces principes, tirez-en les conséquences et vous obtenez des règles très claires, très simples, très cohérentes ; vous comprenez pourquoi l'humanité a estimé la chasteté et élevé des temples à la pudeur ; pourquoi elle a regardé avec horreur les débauches monstrueuses, les vices contre nature ; cessez de revenir à ces principes, ou permettez, sous prétexte de largeur d'esprit ou d'indulgence, qu'on fasse quelque exception : vous ne savez plus où placer la limite et la barrière. On croit émousser le désir en lui permettant quelque satisfaction : « Usez, dit-on, n'abusez pas. » Mais en dehors de la règle des fins, où commence l'abus et où finit-il ? Est-ce que l'abus n'est pas précisément l'oubli de la fin ? Pourquoi aujourd'hui et non pas demain ? Si c'est le désir qui fournit la raison de ces actes, tout acte désiré mérite d'être exaucé : que dis-je ? approuvé ? »

Cette continence n'est-elle pas un rêve dans le mariage ?

Croire que la chasteté n'a qu'un temps, qu'elle

cède tôt ou tard la place aux ardeurs des sens, qu'elle ne peut résister indéfiniment aux occasions de la vie commune, c'est une erreur.

Une volonté énergique peut toujours tenir les passions sous le joug. Il est évident que la lutte à certaines heures sera rude, on ne rompt pas sans douleur avec de vieilles habitudes. Affirmer qu'une chose est difficile, ce n'est pas dire qu'elle est impossible.

Soyez vigilants, observez une extrême réserve, et, la grâce de Dieu aidant, vous pourrez, dans la vie conjugale comme en dehors de cet état, vous garder contre les entraînements des sens. Le fait n'est pas aussi rare que se l'imaginent ceux qui veulent trouver des excuses à leur peu édifiante conduite dans ce sophisme qui est de tous les âges : que voulez- vous, c'est impossible.

Voici les règles précises que donne un docteur (i) aux époux qui d'un commun accord renoncent à la procréation. Non seulement ils doivent s'abstenir de tout rapport, mais ils doivent prendre les précautions indispensables pour atténuer ou brider les sens, éviter toutes les occasions dangereuses, les spectacles, les lectures malhonnêtes, les excès^de la table, ils doivent surtout avoir un lit à part. Cette séparation de la nuit est nécessaire pour prévenir les écarts autant que le comporte la faiblesse humaine. Elle supprime le commerce charnel, elle ne supprime

(1) Dr Surbled. — Le Vice Conjugal. Maloine, Paris .

36o LE SUICIDE DUNE RACE

pas la vie commune, elle la grandit, l'élève, la spiritualise en quelque sorte. L'affection du cœur, loin de diminuer, s'accroît en s' affinant. Les caresses, les privautés sont le gage de l'union ; elles restent possibles, pourvu qu'on ne s'y abandonne pas.

En lisant ces pages, écrites la tristesse dans l'âme, beaucoup se demanderont, comment de telles théories ont pu, non pas naître dans une intelligence humaine et être admises par quelques-uns, ce qui est compréhensible, étant donnée la faiblesse de notre nature, mais être acceptées et pratiquées par un grand nombre de nos concitoyens ?

A cette question, il n'y a qu'une réponse : les progrès chaque jour grandissant du matérialisme.

Il n'y a rien au-delà de cette vie, affirment les maîtres du jour. Dieu, nous l'avons tué en détruisant les vieilles superstitions.

A quoi bon, disent les pauvres, mettre au monde des enfants, pour en faire des malheureux qui pourraient nous reprocher de les avoir appelés à l'existence. S'ils doivent être ce que nous sommes, des parias, qui devront rudement peiner pour gagner une vie misérable qu'ils devront achever dans l'ombre sans aurore du tombeau, ne vaut-il pas mieux qu'ils ne soient pas ?

Et alors, on refoule dans le néant ceux que la vie appelait, et on tue sans pitié ceux qui déjà avaient répondu à cet appel. En agissant ainsi, en empêchant

des enfants de porter les stigmates de la misère et de la souffrance, on ne croit pas commettre un crime, on s'imagine accomplir un devoir.

« Qui pourrait trouver dans son cœur une condamnation sans réserve pour le malheureux qui refuse de léguer à d'autres le poids de son malheur, parce que, au-dessus de son front, des mains malfaisantes ont éteint l'Etoile du Matin, l'Etoile des Mages, errant dans la nuit de ce monde ! Etoile de douce espérance qui fait lumineuse la porte de la vie immortelle. »

L,e matérialisme tarit les sources de la vie non seulement chez ceux qui en connaissent toutes les duretés, mais aussi chez ceux qui semblent être les privilégiés de la fortune. La pauvreté avec ses angoisses ne les menace pas, ils pourraient faire asseoir de nombreux enfants à leur table abondamment servie. Oui, mais pour cela il faudrait avoir une autre conception de l'existence. Etre heureux, connaître la somme de toutes les jouissances et de toutes les voluptés, fuir jusqu'à l'ombre de la douleur, n'est-ce pas l'idéal logique de ceux qui ne croient pas aux réalités de l'autre monde. Or, les enfants sont, paraît-il, un obstacle à la réalisation de cet idéal. Pour la mère qui les enfante dans la douleur, et parfois au prix de sa vie, ils sont, durant de longues années, un lourd fardeau. C'est pourquoi elle n'en veut pas. Ou, si tout sentiment n'étant pas éteint dans son cœur, elle veut goûter aux joies de la maternité, un ou deux rejetons suffiront à la satis-

faire. Pour le père, en même temps qu'ils sont une cause de multiples soucis, puisqu'il faut pourvoir à leur éducation, les enfants sont aussi une gêne puisqu'ils l'empêchent de jouir pleinement de la vie et de donner libre cours à son égoïsme et à toutes ses passions.

Quand on oublie qu'on engendre non seulement pour le temps mais pour l'éternité, quand on méconnaît que Dieu, le vivant essentiel, ne nous a donné la vie que pour la transmettre, on ne voit dans la paternité que le côté matériel, et loin de la regarder comme l'œuvre capitale de l'homme on la considère comme un fardeau importun dont on peut et dont on doit se décharger.

On a voulu tuer Dieu, et on a tué la vie. « Dieu s'en va, chassé par les lois, dit un orateur, mais comme s'en va le soleil, il emporte avec lui la chaleur, l'éclat, les couleurs, la sécurité, l'action. Les bêtes fauves sortent des antres à mesure que montent les ténèbres spirituelles. Elles mettent en pièces les victimes que le fanatisme antireligieux leur donne à dévorer : le respect, la pudeur, l'espérance, le désintéressement, l'enthousiasme, et ne laissant sur leur passage, pour témoigner de leur puissance, que des débris innommables où grouille la triomphante vermine.

Dieu s'en va, chassé par les mœurs, et comme il est la vie, il emporte avec lui la vie. La mort s'installe tranquillement derrière lui, lentement comme une reine et sûrement. Les beaux champs fleuris des

TU NE TUERAS PAS aG3

campagnes françaises deviennent des cimetières ; des villages entiers se vident et se font solitudes ; les villes mêmes, malgré la ruée des paysans à l'assaut de quelque relief du festin, se raréfient. En vérité, Dieu n'a pas besoin, pour répondre aux défis de ses ennemis, de prendre son tonnerre, de secouer les bases des montagnes et d'entr'ouvrir la gueule des cratères ; il n'a pas besoin de siffler les lions de l'Orient pour qu'ils viennent dévorer leur proie, ni même les moucherons pour qu'ils viennent achever les restes des lions ; il s'en va, et avec lui s'en va la force des nations. Se retirer, c'est la vengeance de Dieu contre les peuples ingrats ; comme l'enfer n'est pas autre chose que l'absence de Dieu loin de l'âme immortelle. »

En étudiant, sur la carte de France, le problème de la natalité, ne constate-t-on pas que tout déicide est un homicide ? Quels sont les départements où la natalité progresse ou se maintient ? quels sont ceux où elle baisse et descend au-dessous du pair ? Les départements à natalité relativement assez^forte sont le Pas-de-Calais (28,8 naissances par 1.000 habitants), le Finistère (28,5), le Morbihan (26,4), la Seine-Inférieure (25,5), les Côtes-du-Nord (25,2), la Meurthe-et-Moselle (24,4), les Vosges (23,2), le Nord (22,6), le territoire de Belfort (22,2), l'Ile-et- Vilaine (21,9). Pour certains de ces départements, on peut sans doute arguer (encore que l'argument nous paraisse faux) de leur grande prospérité économique. Mais la plupart sont essentiellement des

ab4 LE SUICIDE d'une race

départements où les convictions religieuses sont restées fortes. Mettez en regard le groupe des départements que voici : Gers (13,4 naissances pour 1.000 habitants), Lot-et-Garonne (13,6), Yonne (14,4), Lot (14,6), Tarn-et-Garonne (14,9) Nièvre (15), Haute-Garonne (15,2), Côte-d'Or (15,5). Presque tous sont riches, mais presque tous aussi sont nettement indifférents sinon hostiles.

Que conclure ? Sinon que la grande cause de la dépopulation française, celle qui a permis que se développent et se pratiquent parmi nous les monstrueuses théories que nous avons flétries, c'est l'abandon des vieilles pratiques religieuses, c'est la négation de Dieu. On peut gaspiller en pure perte les réserves de vie accumulées en nous, puisqu'il n'y a personne pour nous en demander compte ! On peut commettre à son aise tous les crimes contre l'enfant, pourvu qu'ils soient secrets et que la justice humaine, encore imbue de certains préjugés, n'intervienne pas, puisque la justice divine n'est qu'un mensonge !

Evidemment, et nous ne saurions trop le redire, ceux qui agissent ainsi, au mépris des lois de la nature sont coupables, mais les grands criminels, ce sont ceux qui, par l'enseignement athée, par la propagande des livres, brochures et journaux impies et immoraux, ont arraché du cœur de notre race la croyance en Dieu, qui ont matérialisé les âmes françaises en bornant les horizons aux seuls tristes horizons terrestres. La France agonisante demandera un jour leur mise en accusation.

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