TROISIÈME PARTIE
Les Remèdes
La Chasse aux Célibataires
La Chasse aux Célibataires
Y a-t-il un remède au fléau de la dépopulation française ? Telle est la question que nous devons essayer de résoudre dans cette troisième partie de notre ouvrage.
Certains prétendent que non. Ce phénomène du ralentissement de la natalité dans les sociétés civilisées est fatal. Parvenues à un degré donné de civilisation matérielle et intellectuelle, et aussi à un certain état de corruption qui en est la conséquence, les races sont vouées à l'épuisement et à la stérilité. Hantés par des souvenirs d'exemples historiques, ils affirment qu'il en sera de nous comme des Grecs et des Romains. La France, dans un temps plus ou moins long, disparaîtra, totalement ou partiellement, du nombre des nations. Nous aurons fait notre temps, d'autres prendront notre place. Ainsi le veut l'évolution. Les races comme les individus ne croissent que pour arriver un jour à la mort. La seule attitude permise est donc celle de la résignation.
Nous ne partageons pas, est-il besoin de le dire, cette manière de voir. Iyes progrès de la richesse et de la civilisation n'ont pas pour conséquence nécessaire la diminution des naissances. Il y a à côté de nous des pays aussi riches que la France, et dont la civilisation, au sens où ce mot veut dire marche en avant à la conquête du beau, du vrai et du bien, n'est pas inférieure à la nôtre, et qui cependant voient, chaque année, leur population augmenter dans d'énormes proportions. La véritable cause de la disparition des nations antiques n'a-t-elle pas été plus dans les abus de la civilisation que dans la civilisation elle-même ? Ce que les historiens nous disent de la corruption hellénique ou romaine nous autorise à le penser.
Et puis, nous ne pouvons pas nous comparer aux peuples anciens sans négliger un élément important pour la solution de ce redoutable problème, la venue du Christ sur la terre. Les civilisations antiques étaient païennes, elles n'avaient pas comme nous à leur disposition la force divine de résister aux puissances dissolvantes du mal qui seul conduit à la mort.
Il faut donc courageusement rechercher les remèdes. Je dis les remèdes car il ne peut pas y en avoir un seul (1). « Quand il s'agit d'une maladie qui tou-
(1) « M. Jacques BERTiu,ON,pour accroître la natalité, indique trente-trois moyens. Il ne sait pas s'ils sont tous bous, mais, dans un article du Temps, il a réédité un mot de Jules Simon : à savoir qu'il faut les appliquer tous, ou à peu près tous, de façon
che notre corps, il est bien rare que nous puissions découvrir un remède capable de nous guérir et de nous sauver. Généralement ce n'est pas à un remède que nous devons avoir recours, c'est à un traitement, c'est-à-dire à un ensemble de moyens qui puissent faire reculer le mal en le prenant par tous les bouts. Il en est ainsi parce que notre nature, dans sa complexité, ne comporte pas généralement de maladies qui se localisent. Nos organes sont trop complexes et trop solidaires pour que le mal s'y localise en effet, de manière qu'on puisse le combattre localement au moyen d'un unique remède. Or, quand il s'agit de la société, qui est encore indéfiniment plus complexe que notre corps individuel, vous comprenez bien que les phénomènes morbides qui s'y développent, doivent être encore plus complexes que ces phénomènes de maladies que nous pouvons porter en nous-mêmes. Par conséquent c'est tout un traitement du corps social, aux remèdes et aux moyens multiples, qu'il faut savoir instituer.
Sans doute, il serait plus facile de trouver ici un remède sauveur, une mesure libératrice, comme il
à ne pas manquer celui qui pourrait réussir. C'est d'une rigueur scientifique qui rappelle la thériaque de l'ancienne médecine ; en faisant prendre au malade un médicament composé de tous les médicaments connus, il paraissait impossible qu'il ne s'en trouvât pas un qui guérit le cas. Ce raisonnement est si juste que j'ignore pourquoi la thériaque ne guérissait point, et m'étonne, mais le fait est qu'elle ne guérissait pas. »
P. Mille. — Paradoxe sur la Population. Revue de Paris, Ier juillet 1901, page 61.
^7a lu SUICIDE d'une hace
serait plus facile dans l'ordre politique de s'en remettre à un sauveur pour tout restaurer dans la société. Pas plus que dans l'ordre politique, dans l'ordre social je ne crois au sauveur.
C'est à nous de nous sauver. Et pour triompher du mal que nous avons reconnu et dénoncé, nous ne pouvons le faire qu'en cherchant avec patience de tous les côtés toutes les réformes qui peuvent nous apporter quelque amélioration.
Nous ne devons en rejeter aucune, sous prétexte que son effet doit être minime, en disant : « A quoi bon, sa vertu est trop modeste, l'effet n'en vaut pas la peine. »
Les grandes choses se font d'une multitude de petites choses (i). »
Un des premiers moyens pour lutter contre l'affaiblissement de la natalité, c'est, dit-on, de pousser les gens au mariage, en supprimant certaines formalités qui peuvent en rendre la célébration trop onéreuse, puis de faire la chasse aux célibataires, en les écrasant d'impôts ou en leur interdisant l'accès de certaines fonctions publiques. : ; Cette idée de faire une chasse sans merci aux célibataires n'est pas nouvelle. A Rome, sous Auguste, les célibataires étaient littéralement traqués. Pour les obliger à payer leur dette à la Société, ils furent
(i) Deslandres. — Semaine sociale de Rouen 1910, page 190.
frappés d'un très gros impôt. Puis on les relégua aux dernières places des jeux publics, on leur interdit de recevoir les legs d'étrangers (i).
Ces prescriptions des lois caducaires étaient dans l'esprit des anciens législateurs romains qui n'avaient jamais été favorables aux célibataires.
« Il était expressément défendu par les lois antiques, dit l'historien Denys d'Halicarnasse, dès qu'on avait atteint un certain âge, de rester célibataire. » « Dès le premier jour où Rome a été fondée, s'écrie Auguste, dans Dion Cassius, on obligea les citoyens à prendre femme. » Et Cicéron, qui dans son traité de législation idéale, le De legibus, reproduit presque toujours sous une forme philosophique les anciennes lois de Rome, formule cette règle : « que le célibat soit prohibé, a Le soin de veiller à l'application de cette mesure appartint, lorsque la censure fut créée, aux censeurs qui, par des menaces ou par des conseils, s'efforçaient de marier les récalcitrants. Ainsi, le farouche vainqueur des Gaulois, Camille, pendant sa censure, comme il y avait beaucoup de femmes que la guerre avait rendues veuves, les fit épouser par ceux des céliba-
(1) On est célibataire à 25 ans (homme), à 20 ans (femme). Le fiancé et la fiancée sont d'ailleurs considérés par la loi comme s'ils étaient mariés, pendant deux ans au plus. Ce délai de deux ans a été imposé par la loi Papia Poppœa en 762, pour empêcher une fraude qui avait été courante après la loi Julia (757), des hommes se fiançant à de toutes petites filles et recueillant ainsi, pendant des années, les bénéfices du mariage sans en supporter les charges.
LE SUICIDE D'UNE KAf.E. — 18.
t aires qui n'étaient pas en trop mauvais état. Quant à ceux qu'il trouva trop vieux pour cet usage, il leur infligea une forte amende. « La nature, en vous donnant l'être, dit-il, vous a fait une loi de le transmettre à d'autres. Vos parents, en prenant soin de votre enfance, vous ont imposé l'obligation d'élever une postérité. Vous avez passé vos jours sans porter le nom d'époux ni celui de père. Allez donc, et dénouez les cordons de votre bourse au profit de la grande famille (1).»
La Révolution française s'attaqua, elle aussi, aux célibataires. Le décret du 13 janvier 1791 augmenta leur cote mobilière. La loi du 7 thermidor, an III, majora d'un quart les impôts des célibataires âgés de plus de 30 ans. Celle du 3 Brumaire an IV réglant les réquisitions des inscrits maritimes, appela d'abord les célibataires.
Dans la suite, ces lois tombèrent en désuétude ou furent abrogées. On en reprit souvent l'idée et périodiquement des projets contre les célibataires sont déposés à la Chambre des députés et au Sénat.
En 1878, M. Laroche- Joubert propose que tout Français, non infirme ou ministre du culte, en état de célibat, soit privé, entre 26 et 40 ans, de ses droits électoraux. Plus tard, M. Piot, sénateur de la Côted'Or, élabore un projet de loi dont l'article premier prévoit qu'à partir du Ier janvier 1902, les céliba-
(1) Cf. M. Vanlaer. — La Dépopulation ait temps a" A ajuste.
taires des deux sexes âgés de 30 ans révolus au moins, seront assujettis à une taxe égale au quinzième du principal des quatre contributions directes payées par eux. En 1910, M. Lannelongue, au nom de plusieurs de ses collègues du Sénat, soumet une proposition de loi tendant à combattre la dépopulation par des mesures propres à relever la natalité. Deux articles visent les célibataires (1). A-t-on le droit de rendre par une loi d'état le mariage obligatoire ? Telle est la première question
(1) « Article premier. — Tout célibataire ayant atteint l'âge de 29 ans sera soumis à des obligations militaires supplémentaires, dans la réserve de l'armée active et dans l'armée territoriale. Ces obligations ne prendront fin qu'à l'expiration des vingt-cinq années de service, et seront indépendantes des deux périodes de manœuvres de la réserve de l'armée active (21 jours et 14 jours) et de la période d'exercices de l'armée territoriale (7 jours) prescrites par la loi militaire actuelle.
Des règlements d'administration publique détermineront le mode d'exécution de ces obligations militaires spéciales.
Article 2. — Nul ne pourra devenir ou rester fonctionnaire de l'Etat, du département ou des communes s'il n'est marié à 25 ans révolus.
Cette obligation n'est pas imposée aux fonctionnaires actuellement en service.
Les fonctionnaires veufs ou divorcés (?) à l'âge de 25 ans susindiqué seront considérés comme mariés.
Les officiers et assimilés de tout ordre des armées de terre et de mer (officiers, sous-officiers, soldats) sont dispensés de l'obligation ci-dessus imposée aux fonctionnaires civils. »
Ce projet de loi qui contient certaines dispositions sur lesquelles nous reviendrons aux chapitres suivants aura-t-il même les honneurs de la discussion ? La situation des signataires peut le faire espérer. Mais tant de projets de moindre importance attirent l'attention de la grande majorité des élus du peuple !
•J'ji) LE SUICIDE D"UNE HACE
que nous devons nous poser, si nous voulons résoudre le problème du célibat.
Tout homme cherche son bien, sa perfection. Il y a en lui une inclination de nature à ce bien, à cette perfection.
On distingue deux grandes classes de biens, les biens universels et les biens spéciaux ou restreints. On appelle bien universel celui qui est absolument conforme à l'inclination essentielle de tous et de chacun des individus. Ainsi la conservation de l'existence est un bien universel, étant donné que chez tous les individus et même chez tous les êtres vivants, plante ou animal, nous trouvons ce désir de la conservation, fondé sur une inclination essentielle de la nature. Ces biens sont absolument nécessaires à l'homme.
Les biens restreints ou spéciaux, sont ceux qui n'étant pas nécessaires à tous les hommes, le sont cependant à un certain nombre, à la multitude. Ainsi Fra Angelico vient de peindre sa Crucifixion. Dans l'exécution de ce tableau, il a trouvé son bien, fondé sur une inclination de sa nature qui trouve dans la poursuite du beau un élément de perfection. La contemplation de ce chef-d'œuvre ravira un artiste. Montrez-le à un paysan ; il le regardera d'un air indifférent, et considérera peut-être le bois dont est fait l'encadrement. Demandez-lui la raison de son indifférence, il vous répondra : je n'ai pas besoin de ça pour vivre.
Corrélativement à ces biens, qui sont pour
l'homme un droit puisqu'ils sont fondés sur l'inclination même de sa nature, il y a un précepte, une obligation de les réaliser.
Le précepte est l'ordination de nos actes vers l'acquisition d'un bien. Suivant que la nature agit dans les individus ou dans le nombre, nous avons une obligation qui doit se trouver dans tous ou une obligation qui ne se rencontre que par groupes. A la première correspond le précepte universel, à la seconde le précepte restreint.
Le précepte universel oblige individuellement tous les hommes, sans exception. Tout homme ayant le droit de jouir de l'existence en a aussi le devoir. Il devra donc défendre ce bien contre les ennemis qui essaient de le lui ravir, le protéger contre la faim, le froid, la maladie. Il ne pourra pas en disposer à son gré, alors même qu'elle ne serait non seulement plus pour lui un bien, mais une occasion perpétuelle de souffrances.
Les préceptes restreints, au contraire, ordonnant au bien et à la perfection de la multitude, concernent seulement la multitude et n'obligent qu'elle. Ainsi, dans un État, il est nécessaire pour la tranquillité et la sécurité publique qu'il y ait une police et des gendarmes, chargés d'inspirer aux gens peu délicats le respect de l'individu et de la propriété. Rechercher les scélérats, les perturbateurs de l'ordre sera le devoir du gendarme et de l'agent de police.
Mais si chacun pour réaliser en lui le bien de sa nature propre est tenu de suivre le précepte qui l'y
oblige, s'en suit-il que tous doivent réaliser en eux les biens de la multitude ? Ou plutôt parmi les biens auxquels la nature commune de l'espèce semble devoir incliner tous les hommes, n'y en a-t-il pas auxquels incline de préférence et exclusivement chaque nature individuelle ?
Oui, et c'est là le principe des vocations particulières et le droit de chacun à suivre la sienne. Ce principe est fondé sur les inclinations personnelles. Tel a un tempérament d'artiste que l'on ne comprendrait guère enfoui dans un puits à charbon. Tel autre a un tempérament physique robuste qui le rendra apte à dépenser beaucoup de force et d'activité dans des travaux corporels. Les uns ont dans un corps frêle et délicat, une intelligence capable de produire beaucoup ; les autres ont une volonté capable d'actes extraordinaires d'énergie. Il y a des tempéraments d'artistes et des tempéraments d'artisans ; il y a des contemplatifs et des hommes d'action. Nous devons respecter ces exigences de tempérament, sous peine de priver notre nature d'un bien auquel elle a droit. De plus, il est impossible à l'individu de réaliser par ses propres forces et en lui-même, la totalité du bien humain.
Il y a donc des biens nécessaires seulement à des catégories d'individus et par suite à la multitude composée de ces diverses catégories, apte par conséquent à réaliser le bien humain complet. Tous les hommes ne sont donc pas tenus de professer toutes
les spécialités nécessaires au bien de la masse, mais seulement telle ou telle.
La conclusion qui s'impose est celle-ci : Si un bien est nécessaire à la société et que sa recherche empêche chez quelqu'un l'acquisition d'un autre bien, cet individu n'est pas tenu de s'occuper de ce bien-là. Il a le droit de se spécialiser, d'être agriculteur ou industriel, lettré ou savant, suivant sa vocation particulière.
Les préceptes relatifs au bien universel obligent donc tout le monde, ceux relatifs au bien du nombre n'obligent au contraire que des catégories spéciales d'individus.
Le mariage, union de l'homme et de la femme, en vue de la procréation et de l'éducation des enfants, est-il de précepte restreint ou universel ?
Et d'abord est-il un bien ? Il est un bien pour l'individu ; car l'homme et la femme, s'ils tendent aux fins du mariage, trouvent dans la vie commune un bien réciproque, qui naît d'un amour vrai. Ils s'entr' aident et supportent ensemble les difficultés de l'existence. Il est aussi un bien pour la société. Supprimez le mariage, et par là la procréation de nouveaux enfants, vous privez l'humanité de son plus grand bien, la vie. Puisque c'est un bien, c'est aussi un droit. Tout homme pourra en jouir, et comme le précepte suit immédiatement, tout homme devra en jouir.
Tout bien est un moyen pour l'homme d'arriver au bien total, à la fin de sa nature. Pour l'homme
a8o LE suicide d'une race
c'est la possession des biens temporels, la jouissance bien ordonnée de la fortune, c'est aussi et surtout l'acquisition des biens spirituels, suivant à l'exercice des vertus intellectuelles et morales.
Pour que le mariage soit un bien universel, il faudra donc qu'il soit le bien total ou un moyen d'y arriver. Il est évident qu'il n'est pas le bien total, mais qu'il fait seulement partie de l'ensemble des biens humains. Il faudra que sa possession ne soit pas un obstacle à l'acquisition d'autres biens nécessaires au bien total de l'individu ou de la société.
Parmi ces biens nous devons distinguer des biens inférieurs, nécessaires à la vie physique, et des biens supérieurs, nécessaires à la vie intellectuelle et morale. Car, étant donné que l'homme est composé d'un corps et d'une âme, il faut admettre que la vie matérielle ne lui suffit pas, mais qu'il a en lui des besoins de vie intellectuelle à satisfaire, et d'autant plus pressants qu'ils sont plus élevés.
Le mariage est-il un empêchement à l'acquisition des biens inférieurs ? Il est, au contraire, un moyen de les acquérir plus facilement. En effet, dans le mariage, l'homme et la femme ne sont pas seulement unis pour le bonheur de vivre ensemble, mais pour travailler plus efficacement, chacun dans sa sphère, la femme dans l'intérieur du ménage, l'homme en dehors à l'acquisition des biens nécessaires à la vie. Ces biens qui suffisent dans une société imparfaite, parmi les hordes, les peuplades sauvages qui luttent constamment pour l'existence, deviennent insufh-
sants dès que la société s'est développée. Elle donne alors libre carrière aux inclinations qui la portent plus haut. Elle veut connaître les causes de tout ce qui l'entoure. A côté des écoles industrielles, d'arts et de métiers, s'élèvent des universités, où la jeunesse, avide de science, la demande à ceux qui en sont les dispensateurs. Ainsi se créent des centres de vie intellectuelle, et cette vie nouvelle se répand sur tous les points du pays. A la vie exclusivement pratique va succéder la vie spéculative ; à la vie matérielle, la vie intellectuelle.
La science que cette société désire, tous les individus qui la composent ne peuvent pas également se mettre à sa recherche. Car, si noble soit-elle, elle n'est qu'une partie du bien nécessaire à la perfection de l'homme. Alors du sein de cette société surgiront des hommes que leurs aptitudes, leurs inclinations entraîneront à la vie active ou à la contemplation. Les spécialités actives, universellement nécessaires, s'étendront à la grande multitude des hommes, tandis que la contemplation ne sera la vocation que de quelques-uns.
Le mariage est-il un obstacle à la contemplation ?
Et d'abord qu'est-ce qu'un contemplatif ? Nous employons ce mot très général pour désigner la catégorie de ceux qui se consacrent à la recherche de la vérité scientifique, philosophique ou théologique. Le savant arrachera à la nature des secrets qui feront le bien de l'humanité ; le philosophe élèvera les esprits, en les conduisant à la recherche
a8a LE SUICIDE d'une iiace
des causes et du vrai ; le mystique fera descendre du ciel le surnaturel et le donnera à la terre.
Pour contempler, il faut un esprit libre, soit du côté des relations avec les hommes, soit du côté des biens matériels, soit enfin du côté des passions charnelles.
En effet, par son objet, la contemplation demande de ceux qui s'y livrent tout d'abord du temps. Ce n'est pas en un jour qu'un philosophe édifie son système. Il lui faut souvent toute une vie. Après avoir usé leurs brillantes facultés par un travail sans relâche, beaucoup sont étonnés et navrés du peu de résultats obtenus. Certains savants trouvent du nouveau, d'autres vérifient et rendent accessibles ce que leurs devanciers ont découvert. Si aujourd'hui nous jouissons du bienfait de tant de découvertes, nous le devons aux labeurs ignorés de générations d'hommes qui ont sacrifié leur vie au bien de l'humanité.
La science demande aussi de ceux qui se consacrent à elle et qui veulent lui arracher le moindre de ses secrets, la somme totale de toutes leurs énergies intellectuelles. Donnez-lui peu, elle vous donnera peu et même rien.
La science réclame enfin une grande intégrité de vie. « Le ministère de la pensée, a dit le P. Lacordaire, quand on est digne de lui, exige des austérités. » Il faut donc que l'esprit soit libre du côté des passions charnelles. Pour accomplir sa merveilleuse ascension vers les hautes et sereines régions de la pensée, l'âme a besoin de paix et de silence,
Voilà ce que demande la contemplation, voyons maintenant ce que demande le mariage.
La contemplation exige du temps, le mariage l'absorbe. Il oblige à des relations. Si la fortune n'est pas assurée, il faut pourvoir aux nécessités quotidiennes par un travail plus rémunérateur que désintéressé. Et quand des enfants viendront peupler le foyer, et c'est le but du mariage d'en avoir, il sera nécessaire de s'occuper de leur éducation physique et morale.
La contemplation demande un esprit et un cœur libres, le mariage connaît les tribulations de la chair. Même, lorsqu'on en fait un usage légitime, il n'est pas sans exciter quelque peu les passions et sans porter atteinte à l'acuité de l'intelligence, cependant si nécessaire au contemplatif.
Le mariage est donc un grand obstacle à la contemplation. Pour certaines branches de la science, il est un obstacle relatif, dépendant plutôt du caractère du savant que de la science elle-même ; pour d'autres sciences, celles où une contemplation plus active est nécessaire, il y a incompatibilité absolue. Et on comprend aisément que Descartes, Kant, Spinoza et tant d'autres se soient énergiquement refusés au mariage qu'ils appelaient le fruit défendu.
Mais f audra-t-il pour suivre le précepte du mariage abandonner la contemplation ?
Le mariage est un bien, mais la contemplation qui rend la société parfaite est un bien plus grand. La vie intellectuelle étant supérieure à la vie maté-
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rielle, et la subordination des biens nous obligeant de sacrifier pour un bien supérieur un de moindre importance, ceux qui ont la vocation à la vie contemplative ne seront pas astreints au précepte du mariage. Ce précepte souffrant des exceptions légitimes n'est plus un précepte universel, mais un précepte restreint, n'obligeant que la multitude. Le mariage ne peut donc prétendre à une stricte universalité. Dans certains cas le célibat est permis et même souhaitable. Voilà une première vérité que ne doivent pas perdre de vue nos législateurs (i).
Cette raison du bien supérieur de la société n'est pas la seule qui justifie le célibat.
Nous voyons souvent des adultes qui, volontairement, se sèvrent des joies de la vie conjugale pour soutenir leurs proches. Ils ont immolé toutes leurs espérances et leurs désirs pour se consacrer à des tâches obscures où leur existence se consume. Parmi eux, il en est que le monde, avec une ironie pleine de mépris, désigne sous le nom de vieilles filles, et qui pour venir en aide à de vieux parents, pour être la mère d'orphelins, pour rester la servante de maîtres
(i) Pour établir cette thèse je me suis appuyé sur l'article de la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin (Supplément qusest. XLI, art. 2), j'ai beaucoup mis à contribution les notes prises au cours de Philosophie sociale du regretté P. Schwalm, O. P. — Je recommande à ceux qui s'intéressent aux sciences sociales, les deux volumes reproduisant une partie de ce cours magistral. Ils sont édités par la librairie Bloud.
malheureux, ont sacrifié leur jeunesse, leur liberté, leur avenir. Elles se confinent dans les soins les plus obscurs et les plus désintéressés, elles se donnent tout entières et ne reçoivent qu'à demi, et très heureuses sont-elles quand on ne les accable pas d'exigences. Pourrait-on blâmer ces héros cachés et leur infliger l'opprobre d'une flétrissure légale qui les rangerait dans la catégorie des êtres inutiles à la société ? Ce sont là de nobles exemples, qui, en contribuant à relever le niveau moral d'un peuple, sont bien plus secourables que nuisibles à l'accroissement de la population.
Il y a aussi toute une catégorie d'individus qui s'abstiennent du mariage, parce qu'ils ne se croient pas doués des aptitudes nécessaires pour en remplir les devoirs.
Pour fonder une famille sur des bases sérieuses et durables, il faut tout un ensemble de conditions, sans lesquelles il serait téméraire d'assumer une telle responsabilité. Si l'une de ces conditions essentielles fait défaut, son absence suffit pour que raisonnablement on s'abstienne du mariage. Ceux qui, par exemple, sont affligés d'un tempérament tellement insociable que la vie commune serait impossible, évidemment ne doivent pas se marier.
Ces raisons ne seront recevables que si elles ont un fondement sérieux et n'ont pas été inspirées par des scrupules excessifs. Le manque de courage ou le désir de mener une vie égoïste ne suffit pas. « Etre social par essence, l'homme se trouve appelé à
a86 LE SUICIDE D'UNE hACE
prendre sa part de la vie commune et à fournir des services, en échange de ceux qu'il reçoit ; car, à moins de vivre seul, sur une terre vierge, il ne se suffit pas à lui-même (i).
C'est à la conscience et à l'initiative de chacun qu'incombe le soin de discerner, alors, le rôle dans lequel les facultés de l'âme et les forces du corps s'exerceront, avec le plus de profit, pour le bien public. 1/ erreur éventuellement commise a pour contrôle naturel les résultats de l'essai tenté. Toute contrainte ou toute opposition, à cet égard, est coupable, qu'elle vienne de la famille, de la société ou d'une puissance quelconque faisant abus de son influence . »
D'autres individus, et on en rencontre au milieu des populations les mieux douées, à raison de leurs défaillances morales, des lacunes de leur intelligence ou des vices de leur organisation physique, devront s'abstenir du mariage. En se mariant, ils s'exposent à transmettre à leur conjoint ou à leur postérité des germes d'infection et de dégénérescence. Lueurs enfants paieront la rançon de leur infirmité, de leur intempérance ou de leur débauche, soit par une mort précoce, soit par des affections graves ou par un défaut d'équilibre des sensations.
N'y aurait-il pas une flagrante injustice et ne serait-ce pas commettre une mauvaise action que de
(i) Cf. P. A. VuiU,ERMET. — Les Sophismes de la Jeunesse. La responsabilité.
traiter comme des rebuts et des parias ceux qui, par suite de circonstances souvent indépendantes de leur volonté, ne peuvent pas ou ne doivent passe marier?
Venons au célibat des prêtres et des religieux. C'est celui-là surtout qui est en butte aux attaques.
Les Encyclopédistes prétendaient que le célibat des moines avait coûté à la civilisation « des milliers de citoyens utiles, s Un journal néo-malthusien cherchait à démontrer que, depuis le commencement du XVe siècle, le célibat avait fait perdre à la France 26.440.000 habitants. La statistique a fait des progrès. Au siècle dernier, on se contentait d'une affirmation assez vague qui évidemment ne pouvait pas satisfaire les rédacteurs de l'Action, et c'est pourquoi, au petit bonheur, ils ont aligné les millions. C'est plus impressionnant. Cette affirmation a été reprise maintes fois, non seulement par des ennemis de l'Eglise, ce qui se comprend, mais aussi par certains économistes. Que Zola prétende que le catholicisme, par le célibat de ses religieux et le culte de la virginité symbolisée par la Vierge Marie, favorise la dépopulation, il n'y a rien d'étonnant ; mais qu'un homme comme Arsène Dumont, ose soutenir la même thèse, il y a de quoi surprendre. Ce qui paraît naturel sous la plume nauséabonde d'un pornographe littéraire, est tout simplement ridicule sous la plume d'un économiste. Le découvreur de « la capillarité sociale » devien-
drait-il aveugle dès qu'il a en face de lui le catholicisme, ou bien, ce qui serait plus grave, serait-il lui aussi atteint de la phobie de l'anticléricalisme ? Je préfère croire à sa cécité.
Pour toute réponse, il suffirait d'apporter l'autorité d'autres économistes, et non des moindres, qui affirment combien on a exagéré dans le problème de la population, l'importance de ce facteur : célibat religieux. M. Gauderlier, dans son livre sur les lois de la population en France, met en lumière la très minime influence du célibat ecclésiastique sur la marche de la population. M. Gide fixe à 130.000 le nombre des membres, hommes et femmes, du clergé régulier ou séculier en France. Ce chiffre ne représenterait guère qu'un demi pour cent de la population adulte de la France, et ne pourrait accroître le nombre des naissances annuelles que dans la même proportion, soit jusqu'à concurrence de 4.000 tout au plus.
On pourrait ajouter également que beaucoup de ceux qui aujourd'hui reprochent le plus vivement aux prêtres leur célibat, ou bien sont des célibataires endurcis dont la vie est loin d'être irréprochable, ou bien sont les mêmes qui font campagne en faveur de la restriction volontaire et proclament hautement que la femme a le droit de n'être mère que quand elle le veut, et on sait ce que de telles affirmations veulent dire.
Je préfère montrer l'utilité et même la nécessité du célibat des prêtres et de celui des religieux.
Le Prêtre, c'est la chose de Dieu et la chose des hommes. « Il faut voir en nous, écrivait saint Paul, les ministres du Christ et les dispensateurs des mystères de Dieu (i). Nous sommes les ambassadeurs du Christ, et c'est comme si Dieu parlait par notre bouche (2). »
Idéalement, le prêtre ne s'appartient pas. Il pouvait refuser cet honneur ; mais, l'ayant accepté, il n'en peut pas refuser les obligations. « Alors que j'étais tout à fait libre, je me suis fait le serviteur de tous, pour en gagner un plus grand nombre. Je me fait tout à tous, pour les sauver tous (3). De grand cœur je donnerai tout et je me donnerai moimême pour le salut de vos âmes, même s'il arrive que vous m'aimiez moins à mesure que je vous aimerai plus (4). »
Pour remplir une telle mission, ne faut-il pas que le prêtre ait une grande liberté ? Ne doit-il pas être dégagé de tout lien terrestre, en particulier des obligations qui s'imposent au mari et au père de famille ?
« Moins la créature a de droits sur lui, plus il est homme de Dieu ; plus il doit ressembler aux anges que l'Ecriture appelle ministre du Très-Haut. Divin capitaine de l'armée chrétienne, dans la lutte qu'elle soutient contre les passions de la chair, il est d'au-
(1) I Cor., iv, 1.
(2) IIe Epître aux Corinthiens, V, 20.
(3) I Cor. ix 19-22.
(4) IIe Cor. xii, 15.
agO LE SUICIDE DUNE RACE
tant plus propre à régler le combat, qu'il peut montrer ses victoires ; et le triomphe absolu de l'esprit dans son corps vierge parle plus éloquemment que tous les discours. Précenteur du monde chrétien, dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, il faut qu'il ait tout son temps, toute son attention et tout son cœur pour se mettre en rapport avec Dieu. Obligé d'immoler tous les jours une victime divine, il ne peut pas y avoir pour lui de nuits troublées par les voluptés des sens. Confident des pécheurs, il met leurs aveux plus à l'aise dans une âme virginale dont aucun amour intime ne sonde la discrétion. Ministre de la Providence, il n'est pas tenté, s'il est seul, d'économiser, sur la part des malheureux, le patrimoine d'une famille. Apôtre de la vérité, il peut la porter, du jour au lendemain, d'un lieu à un autre, et jusqu'aux extrémités du monde, s'il n'a pas d'autre souci que de se déplacer lui-même. Défenseur d'une doctrine sainte, il pourrait céder aux menaces des persécuteurs pour sauver la liberté et la vie de la femme qui serait avec lui une seule chair, des enfants auxquels il aurait donné son cœur avec son sang ; vierge, il peut dire sans hésiter aux tyrans : Prenez ma liberté et ma vie, vous n'aurez pas ma foi (i). »
Est-ce que beaucoup parmi les protestants d'aujourd'hui, les descendants de ceux qui à la suite de Luther accablèrent d'injures le célibat des
(i) P. Monsabré, O. P. Conf. de N.-D. Le Mariage, page 253.
LA CHASSE AUX CÉLIBATAIRES 2f)l
prêtres (i), ne reconnaissent pas les services sociaux qu'il rend ?
« La continence, dit le Dr Muller, est la base de toutes les vertus morales ; c'est elle seule qui forme la virilité du caractère. Qu'on nomme un seul serviteur de Dieu qui ait parlé contre le célibat. Une chasteté parfaite a été de tout temps quelque chose qui commande le respect. La famille n'est pas compatible avec la vie sacerdotale. »
« Saint Paul, dit l'historien Gobbet, recommande à tous les prédicateurs de l'Evangile le célibat ; l'Eglise catholique a fait de ce précepte une loi, afin que ceux qui sont chargés du salut des âmes ne fussent pas dérangés de leurs pieux devoirs par des préoccupations d'une nature matérielle, et qu'ils fussent exempts des soins inévitables à celui qui a femme et enfants... En examinant cette loi au point de vue religieux, civil et politique, nous trouvons que, fondée sur la sagesse, elle était d'une véritable utilité pour le peuple et que l'abolition de cette loi fut une chose fort regrettable. »
(i) « Arrière, disait Luther, ce qu'on appelle le conseil évangélique ; nous ne connaissons que la loi. Or, la loi à laquelle doivent se soumettre tous ceux qui ont assez de vie pour en donner, c'est la loi de multiplication promulguée par le Créateur : Crescite, multiplicamini. Personne n'a compris les paroles mystérieuses du Christ, ni saisi comme il faut le sens de l'apôtre ; et l'admiration stupide des premiers siècles, pour un état qui contrarie la volonté de Dieu et outrage la nature, ne peut être que l'effet du plus pernicieux fanatisme. »
(Cf. P. Dentffle O. P. — Luther et le luthéranisme.)
« Nos missionnaires modernes, dit le Dr Isaac Taylor, chanoine anglican d'York, parlant des missionnaires protestants, sont des mercenaires... Bt un mercenaire ne peut jamais accomplir l'œuvre d'un soldat de la Croix... Il nous faut des hommes animés de l'esprit de saint Columba et de saint Columban, de l'esprit de saint François Xavier, de ces véritables apôtres qui abandonnaient tout, s'abandonnaient eux-mêmes pour Dieu et les âmes et amenaient des peuples entiers aux pieds de Jésus. Beaux missionnaires que ceux qui ne peuvent vivre sans un bungalow (habitation indoue) bien confortable, un punkah (ventilateur mécanique) bien rafraîchissant, une femme et un équipage attelé de poneys ! — Si saint Paul, avant de s'élancer dans le vaste champs des missions, avait exigé de saint Jacques et d'un, comité résidant à Jérusalem une rente annuelle de 300 livres (7.500 francs) payable tous les quatre mois ; si, avant d'entreprendre ses courses apostoliques, il eût demandé un bungalow, un punkah, une femme, un équipage et un poney, en vérité saint Paul n ' eût pas changé la face du monde( 1) . »
« L'une des raisons le plus à considérer ici est, si je ne me trompe, que, dès qu'un missionnaire a pris une femme, il devient, à toute espèce de point de vue, complètement impropre à ses fonctions. Durant la première année, il devra, comme de juste, consacrer presque toutes ses pensées et son temps
(1) Fortnightly Review, octobre 1888.
à celle^qu'on appelle sa meilleure moitié. Cela est naturel, et c'est une faiblesse commune à tous les enfants d'Adam.
» Mais enseigner à de pauvres païens à comprendre les articles mystérieux de la foi chrétienne et cultiver en même temps la tendre affection de sa chère moitié, sont deux occupations à peu près aussi différentes que le seraient celles d'un boucher et d'un tailleur.
» Bientôt, pour comble de malheur, naissent les enfants, et mari et femme rivalisent de tendre sollicitude pour leur progéniture...
» Le missionnaire catholique, au contraire, n'a pas de femme pour lui rendre la vie insupportable ! et peut, par suite, dépenser ses pensées, son énergie, son temps dans l'œuvre qu'il a choisie (i). »
Nous admettons pour ces motifs supérieurs le célibat des prêtres, diront certains. Nous concédons même, ainsi que l'affirment les catholiques, que par leurs enseignements en chaire et au confessionnal, par la direction des âmes qu'ils orientent vers la vertu et vers une pratique plus stricte de leurs devoirs, les prêtres donnent chaque année à la France une magnifique gerbe de vies. En vingt ans, un prêtre a rendu plus de services à la nation que cent personnes mariées. Que d'enfants doivent la vie aux prédications d'une mission ! En parcourant les registres des baptêmes dans les paroisses, on peut
(i) The Shang-haï Courrier, 28 mars 1888. — Cité par A, Bélanger S. J. dans les Méconnus (Lecoffre, Paris, 1901).
ag4 le suicide d'une race
se convaincre de l'efficacité de la parole évangélique, remuant des consciences sourdes jusque là à la voix du devoir.
Mais comment justifier le célibat des moines et des religieuses qui ne rendent pas les mêmes services que les prêtres ?
Justifier le célibat de ceux qui se dévouent à l'éducation de l'enfance, au soin des malades dans les mansardes ou dans les hôpitaux est chose facile. Vous constatez combien ces serviteurs de l'humanité souffrante sont utiles. Au fur et à mesure que s'accentue la faillite de la laïcisation, les plus aveugles sont obligés d'avouer que ces anges de la charité n'ont été très souvent remplacés que par des mercenaires qui n'ont pas l'idée de la grandeur de la mission qu'ils remplissent et qui parfois se moquent des devoirs imposés par la plus élémentaire pitié.
Je ne prétends pas que le dévouement soitle monopole des religieuses. Je vois dans certaines circonstances graves, lorsque, par exemple, la patrie est en danger, le soldat s'arracher à la tendresse des siens et exposer sa vie pour défendre la frontière menacée ; tous les jours je suis témoin d'admirables actes de dévouement dans les familles. Mais ce que je puis affirmer c'est que le dévouement de tous les instants, et non pas à ses proches mais à des étrangers, se rencontre rarement chez ceux qui sont engagés dans les liens du mariage, tandis qu'il est le pain quotidien de ceux qui se sont donnés tout à Dieu pour être tout aux hommes.
LA CHASSE AUX CÉLIBATAIRES 2q5
C'est naturel. Comment demander à une mère de famille d'aller soigner des pestiférés, si elle court le risque de contaminer ses propres enfants, comment exiger d'elle qu'elle s'arrache à l'affection des siens pour aller se dépenser dans la maison des étrangers ? Son devoir est de rester au foyer familial. Et cependant les pauvres, les déshérités, les abandonnés, ont besoin que des mains viennent panser leurs plaies ; leurs âmes endolories demandent un peu d'affection. A qui donc s'adresseront-ils dans leurs détresses ? La virginité résout héroïquement ce problème. Affranchie des servitudes de la chair et du sang, elle est libre. Elle peut devenir la mère des orphelins, la sœur de toutes les infortunes. Elle a renoncé aux joies de la maternité, elle s'est arrachée aux douceurs de sa propre maison, afin de pouvoir, dans la largesse de son cœur, qui emprunte à Dieu quelque chose de son infini, adopter tous les malheureux. Le sacrifice de son repos, de ses intérêts, de ses aises, elle le fait joyeusement ; celui de sa vie ne lui coûte même pas. Elle n'engage qu'elle-même, et dans ce suprême holocauste, elle trouve son bonheur puisqu'elle trouve celui à qui elle a voué librement sa vie, celui qu'elle voyait en tout et partout, Dieu lui-même.
Nous concédons encore à la rigueur le célibat de la religieuse hospitalière, de la garde-malade et de la petite sœur des pauvres, mais nous ne pouvons pas admettre celui de la religieuse qui cache sa vie derrière les grilles d'un cloître et qui n'existe plus pour
le monde. Ne sont-ce pas là des énergies précieuses perdues pour la société. Toutes ces femmes, souvent prises parmi l'élite, qui passent leur temps à prier Dieu ou qui gaspillent leur santé dans d'inutiles austérités, n'auraient-elles pas fait d'excellentes mères de famille?
On pourrait répondre à ceux qui condamnent le célibat des moines, en leur demandant ce qu'ils font de la liberté individuelle dont ils parlent si souvent et dont ils ont fait une idole. De quel droit, obligeriez-vous ces jeunes gens et ces jeunes filles à s'engager dans une vie qui ne leur plaît pas ? et de quel droit, les empêcheriez- vous de choisir le mode d'existence qui a leur préférence ? Cela ne vous regarde pas. On pourrait invoquer aussi, et ce ne serait pas la moindre des réponses, invoquer les droits de Dieu. Maître absolu de la vie, ne lui est-il pas permis d'appeler à une vocation qui se rapproche davantage de sa perfection, des êtres qui lui rendront ainsi un plus parfait hommage ? J'aime mieux là encore, montrer les avantages sociaux de l'état monastique, objet des moqueries des incrédules, et souvent si mal compris de certains catholiques.
Supprimer cet état de vie, c'est priver la société chrétienne de son plus bel ornement.
Dans son Evangile qui contient des préceptes et des conseils, le Christ nous donne le code de la perfection qu'une créature humaine peut atteindre sur cette terre. Cet idéal de perfection où le trouvonsnous réalisé ? Dans le mariage ou dans le célibat ?
La perfection consiste d'abord à soumettre à la raison les exigences des sens. On sait combien, dans l'usage légitime des plaisirs de la chair, il est difficile, surtout au début du mariage, de rester dans la règle. Elle consiste à donner complètement son cœur à celui qui veut y régner sans partage. Est-ce que dans le mariage, un cœur qui se donne à un autre cœur, ne le fait pas un peu au détriment de l'amour divin ? Elle consiste enfin à ne vivre que pour Dieu, qui doit être le but de toute l'activité. Est-ce que dans le mariage, les préoccupations dont dépendent l'existence et le sort de la famille, n'entravent pas quelque peu la vie spirituelle ? On voudrait monter davantage vers Celui en qui nous devons établir notre vie et les sollicitudes terrestres nous retiennent loin de Lui.
Loin de moi la pensée de dire que le mariage empêche de vivre chrétiennement. Le Christ l'a élevé à la dignité de sacrement, c'est donc une chose sainte. Ce que j'affirme, c'est que la perfection, y rencontrant de nombreux obstacles, y est plus rare; c'est que pour beaucoup la voie commune des préceptes y est très rude et que c'est déjà un très bel idéal que d'y marcher droit.
La virginité, au contraire, ne se contente pas des préceptes, d'emblée, elle entre dans la voie des conseils. Cet état de vie qui maintient l'âme loin des tribulations de la chair, est favorable à l'éclosion des plus pures vertus du christianisme. Aiguillonnées par les appels du Maître, ces âmes qui ont renoncé au
a<)8 LE SUICIDE d'une hace
monde, s'élancent, libres de toutes les entraves, à la conquête de l'idéal proposé par le Sauveur à l'élite de l'humanité. Elles sont sur cette terre l'Evangile vivant.
Aussi vouloir supprimer cet état particulier, c'est découronner l'édifice chrétien, c'est se conduire à la façon des barbares qui, sous prétexte qu'ils ne voient pas l'utilité des monuments historiques ou des jardins d'agrément, jetteraient à terre les merveilles de l'art qui couvrent notre sol pour se servir des pierres, ou feraient passer la charrue dans nos parterres afin d'y semer du blé ou d'y planter des pommes de terre.
Je comprends les prédilections de l'Eglise pour les vierges, ces fleurs odoriférantes, ces images de Dieu où se réfléchit la sainteté du Seigneur, suivant saint Cyprien. En entourant la virginité de sa tendresse et de sa maternelle sollicitude, elle suit l'exemple du Christ lui-même. « Quelle éloquence pourrait exprimer quel est l'amour du Sauveur Jésus pour la sainte Virginité ? dit Bossuet. C'est lui qui a été engendré dans l'éternité par une génération virginale ; c'est lui qui, naissant dans le temps, ne veut point de mère qui ne soit vierge ; c'est lui qui, célébrant la dernière Pâque, met sur sa poitrine un disciple vierge, et l'enivre des plaisirs célestes ; c'est lui qui, mourant à la croix, n'honore de ses derniers discours que les vierges ; c'est lui qui, régnant en sa gloire, veut avoir les vierges en sa compagnie : « Ce sont les Vierges, dit saint Jean, dans
l'Apocalypse (i), qui suivent l'Agneau partout où il va », accompagnant ses pas de pieux cantiques. Jésus n'a point de temples plus beaux que ceux que la virginité lui consacre ; c'est là qu'il se plaît à se reposer.
Il y avait dans le tabernacle, dont Dieu prescrivit la forme à Moïse, un lieu dont l'accès était libre au peuple, un autre où les sacrificateurs exerçaient les fonctions de leur sacerdoce ; mais il y avait, outre cela, chrétiens, la partie secrète et inaccessible, que l'on appelait le sanctuaire et le saint des saints. L'entrée de ce lieu était interdite, nul n'en approchait que le grand Pontife, et c'était là que Dieu reposait, assis sur les chérubins, selon la phrase des Lettres sacrées. C'est la sainte virginité qui nous est représentée par cette figure ; c'est elle qui se démêle de la multitude des objets sensibles qui nous environnent et ne donne accès qu'au seul grand Pontife. Voulez-vous entendre comment ? Ecoutez le divin apôtre : « Celles, dit-il, qui sont mariées, sont contraintes de s'occuper dans les soins du monde » (2). Voyez que la multitude y aborde ; mais la sainte virginité, que fait-elle ? Ah ! vous dit l'apôtre saint Paul, « elle songe à plaire à Dieu seul » (3). C'est là que la multitude est exclue ; c'est là qu'on ne vaque qu'à l'unique nécessaire ; c'est là que l'on n'a d'époux que Jésus tout seul, de sorte qu'on n'ouvre la porte
(1) Apocalypse, XIV, 5.
(2) I Cor., vn, 33.
(3) Ibid., 32.
3oO LE SUICIDE D'UNE IIACE
qu'au seul grand Pontife, c'est-à-dire, si nous l'entendons, à l'amour de Dieu, qui est la seule des affections de nos cœurs, qui est capable de les consacrer, et qui a droit d'offrir devant Dieu des victimes spirituelles, agréables, par Jésus-Christ, comme parle l'apôtre saint Pierre (i). Aussi est-ce là le lieu du repos ; c'est là que Jésus se plaît d'habiter, parce que rien n'y entre que son saint amour ; parce qu'il aime d'autant plus à remplir les âmes, qu'il les trouve plus vides de l'amour de Dieu » (2).
A notre époque de vie pratique intense, cet argument semblera à beaucoup bien peu probant. Ce qu'ils veulent constater, c'est le rôle utilitaire du célibat religieux.
I,e grand service social de la virginité c'est celui de l'exemple.
On se plaint souvent de l'extrême difficulté à observer les commandements de Dieu, surtout les sixième et neuvième qui contrecarrent si rudement nos appétits sensuels. A certaines heures de lutte, nous nous imaginons volontiers qu'il est impossible de ne pas céder aux entraînements des passions.
L,a réponse à ces plaintes se trouve dans la vie de ces âmes chastes. Comment semblent-elles nous dire : jeunes gens, vous n'auriez pas la force d'attendre le moment où le mariage vous ouvrira la voie des jouissances permises ; mariés, vous n'auriez
(1) Petr., il, s-
(2) Bossuet, t. X. Sermon pour une profession, p. 287.
LA CHASSE AUX CELIBATAIRES 3oi
pas assez d'énergie pour régler le plaisir que Dieu autorise, alors que nous qui avons la même nature que vous, nous avons renoncé à toutes ces joies et pour toujours. C'est dur, nous ne l'ignorons pas. « Nous connaissons les difficultés et les violences du combat, et le lourd fardeau de cette guerre sans trêve ni merci. Il y faut une âme courageuse et forte, un cœur plein d'aversion pour les voluptés... Terre et cendre, nous avons résolu d'égaler ceux qui làhaut foulent les célestes parvis. C'est la mortalité qui entre en lutte contre l'immortalité (i). »
Le spectacle de ces vies idéalement belles, n'estil pas aujourd'hui plus nécessaire que jamais ?
Il sera pour les âmes aveulies un perpétuel reproche. Klles s'ingénient si souvent à trouver une excuse à leur peu édifiante conduite dans la quasiuniversalité de la corruption. Que voulez-vous, affirment-elles, mais tout le monde le fait. Alors même que la misère morale, dont nous sommes les témoins attristés, irait toujours croissante, tant qu'il y aura des âmes généreuses dont l'existence proclamera que le vice n'est pas une nécessité pour tous les hommes, mais la conséquence de l'affaiblissement de nos volontés et de notre abandon de Dieu, tout ne sera pas perdu.
Aux hésitants, le contact de ces âmes héroïques sera un perpétuel sursum corda. En haut, crient-elles, sans cesse. Montez vers les cîmes où nous avons établi
11) S. Chrysostome. — De Virginitate,n° 27.
3o2 LE SUICIDE D'UNE RACE
notre vie. L'air qu'on y respire est pur ; les horizons qu'on y découvre sont infinis. N'ayez pas peur des difficultés, il fait bon monter. Encouragées par ces appels, les âmes défaillantes reprendront courage. Elles mèneront plus vigoureusement la lutte contre les passions, et malgré des obstacles sans nombre, elles parviendront à cet idéal, réalisable dans l'état de vie qu'elles auront choisi.
Pour obtenir de la masse l'accomplissement ordinaire du devoir, il faut qu'une élite le remplisse à l'excès. Quand, sous le feu de la mitraille, un régiment commence à lâcher pied, il ne suffit pas de crier en avant, pour le faire avancer, il faut que le chef s'élance avec une poignée de braves, là où les obus tombent plus dru, où la mort moissonne plus serré.
Aux origines du christianisme, en pleine corruption romaine, c'est l'exemple des vierges qui, pour une large part, fit germer dans la masse les austères vertus du christianisme. Leur présence au milieu de nous remplira le même rôle de rénovation sociale. Si le front de vos femmes et de vos filles est encore orné de la splendeur de la pudeur chrétienne, c'est au parfum de la virginité que la vie religieuse continue à faire passer sur le monde que vous le devez. Si dans beaucoup de nos familles françaises fleurissent ces mâles vertus qui sont notre gloire et notre force, c'est à l'atmosphère d'austérité et de renoncement admirablement entretenue par les grands exemples de mépris du plaisir qu'entraîne le vœu de chasteté, que nous en sommes redevables.
LA CHASSE AUX CELIBATAIRES 3o3
Ce rôle de la chasteté dans la vie d'une nation, Charles Périn l'a bien défini : « Rien ne peut mieux assurer la propagation régulière des familles, dit-il, que les exemples de vertu que répandent ceux qui, par le vœu de chasteté, ont consacré leur vie à la plus céleste d'entre elles. Ces exemples sont une prédication plus efficace que toute autre pour élever le cœur du père de famille au-dessus des étroites préoccupations de l'intérêt matériel. Ils lui font envisager la vie sous son aspect véritable, comme un combat dont le prix est, non pas la richesse et la fausse grandeur qu'elle donne, mais la dignité vraie et les joies pures de l'âme par l'accomplissement des préceptes divins ; ils font taire en lui les inquiétudes de l'avenir ; ils le détournent de ces honteux calculs qui réduisent le nombre des enfants, afin de leur assurer le bien-être... Bien loin que le célibat religieux introduise la stérilité dans les sociétés qui le pratiquent, il y maintient au contraire la fécondité (i). »
N'est-ce pas d'ailleurs dans les pays où il y a le plus de vocations religieuses que les familles sont les plus nombreuses ? A l'heure actuelle les régions | de la France qui donnent davantage de prêtres et de religieuses à' l'Eglise ne sont-elles pas précisément celles qui donnent davantage de citoyens à la Patrie ? La raison en est très simple. En dehors de l'influence de l'exemple dont nous avons parlé, les parents redoutent moins les charges d'une famille nombreuse, s'ils
fi) Premiers principes d' Economie politique, page 243.
3orl LE SUICIDE D'UNE RACE
ont l'espoir que quelques-uns de leurs enfants, en se consacrant à Dieu, laisseront le patrimoine intact à leurs frères et sœurs.
Le célibat religieux, qui n'est d'ailleurs que le fait du petit nombre, n'est pas, quoiqu'en disent certains, un obstacle au développement de la race.
N'y a-t-il pas un célibat que l'on doit livrer au mépris et qui pourrait à la rigueur devenir de la matière imposable ? Oui, c'est celui des lâches à qui le mariage ne répugne que parce qu'ils veulent en éviter les devoirs et les charges, afin d'être plus à l'aise pour jouir. « N'ai-je pas tort, disait à Notre- Dame de Paris le P. Monsabré (i), d'appeler célibat ce qui n'est, au demeurant, qu'un libertinage égoïste ? Ce n'est pas la chasteté froide et paresseuse qui se refuse généralement au mariage, mais bien l'immoralité sans excuse des misérables qui prétendent multiplier et varier leurs plaisirs sans porter de chaînes. S'ils s'abstiennent, par hasard, de troubler les familles ou de séduire la vertu, ils ne se font pas faute d'afficher leurs scandaleuses liaisons, jusqu'à ce que, lassés de courir les aventures, ils tombent, épuisés de débauche, sous le joug déshonorant de quelque femme de service qui paiera de ses dernières complaisances leur héritage qu'elle convoite. Puisque les lois humaines n'osent pas toucher ces eunuques du vice, qu'ils soient du moins écrasés par notre mépris ; ils le méritent bien.
(i) Le Mariage, pages 234-235.
LA CHASSE AUX CÉLIBATAIRES 3o5
Avec le célibat honteux, je vous abandonne encore cette virginité hargneuse qui ne pardonne, ni à la nature de l'avoir disgraciée, ni à la fortune de lui avoir refusé ses faveurs, ni au monde de l'avoir condamnée, par son indifférence ou ses dédains, à la solitude perpétuelle. Triste partage de vieilles filles déçues dont les âpres désirs de l'hyménée se changent, avec l'âge, en regrets malfaisants. Dans leur corps sans souillure, leur âme aigrie ne songe qu'à se venger sur toutes les beautés, sur toutes les vertus, sur tous les bonheurs, d'un célibat forcé qu'elles considèrent comme un opprobre. Artisans passionnés du dénigrement, elles ne donnent aucun repos à leur langue venimeuse, quand il s'agit de faire tort aux meilleures réputations. »
En résumé, le mal ne vient pas du célibat. On se marie en France autant qu'ailleurs. I,a dépopulation est bien moins la conséquence de l'absence de mariages que de l'absence d'enfants dans les ménages existants. On veut bien se marier, mais on ne veut qu'avoir un ou deux enfants, et parfois aucun. Aussi ceux qui veulent lutter contre le fléau qui menace notre race, feront bien de tourner leurs efforts vers les familles constituées pour les rendre plus nombreuses. En un mot, nous avons assez de mariages et pas assez d'enfants.
Des Enfants pour de l'Or.
Des Enfants pour de l'Or.
Obliger les Français à se marier ne résout pas le problème de la dépopulation. I,es mariages, grâce aux lois récentes, peuvent se multiplier et la diminution de la natalité, s'accentuer encore. Ce qui est nécessaire, c'est l'augmentation du chiffre des naissances par ménage.
Combien en faut-il, si nous voulons, non pas égaler nos voisins, mais enrayer la course aux abîmes? I<a France ne peut se maintenir que si chaque ménage élève au moins trois enfants. Je ne dis pas donne naissance, — il est possible, en effet, que pour des raisons de santé ou autres il ne puisse en avoir lui-même, ou bien que ses enfants meurent tous en bas âge, — mais en élève trois, que ce soient les siens ou ceux des autres. En donnant trois enfants, le citoyen accomplit tout juste son devoir envers le pays. Il faut deux enfants pour remplacer le père et la mère, et en outre, un troisième, parce que très probablement sur les trois, il y en aura un qui ne se reproduira pas, soit parce qu'il mourra trop jeune,
3lO LE SUICIDE D'UNE RACE
soit parce qu'il ne se mariera pas ou que marié, il n'aura pas d'enfants.
Aussi certains législateurs et certains économistes rêvent-ils d'amener les Français à doubler ce cap du troisième. Comment ? Le moyen le plus simple, c'est de rendre rémunérateurs le quatrième enfant et tous ceux qui le suivront. Beaucoup reculent devant les charges d'une famille nombreuse parce qu'ils n'ont pas les ressources suffisantes. Le fonctionnaire se plaint de ses appointements médiocres, l'ouvrier de son salaire, les petits bourgeois de leurs revenus juste suffisants pour ne pas mourir de faim. Si la cause de la diminution de notre natalité est vraiment la pauvreté absolue ou relative de beaucoup de familles françaises, peut-être qu'en faisant de l'enfant un revenu on remédierait au mal ?
Quelles solutions propose-t-on pour atteindre ce but?
Tout d'abord on demande d'exempter les familles qui ont plus de trois enfants des impôts directs.
Des propositions en ce sens ont été maintes fois déposées sur les bureaux du Sénat et de la Chambre des députés, lors de la discussion annuelle de la loi des finances. Elles ont toujours été accueillies avec sympathie. Elles ont donné lieu à des manifestations oratoires et électorales, et c'est tout. Les embarras budgétaires toujours plus grands, grâce à un gaspillage qui n'a pas de nom, rendent ces réformes impossibles.
Et cependant agir ainsi ne serait pas seulement
DES ENFANTS POUR DE L*OR 3ll
reconnaître le service que rendent ces familles à la nation, ce serait accomplir une œuvre de stricte justice. En les allégeant des impôts directs, on ne ferait que leur restituer ce qu'on leur a volé par les impôts indirects (i).
« Il est notoire, dit M. de Fo ville, que les familles nombreuses sont victimées. Le fisc devrait faire au moins pour elles ce qu'il fait pour les propriétés bâties dont le revenu brut n'est imposé qu'après déduction des frais d'entretien, des dépenses obligatoires sans lesquelles l'édifice périrait, et le revenu avec lui. Avant d'imposer une famille qui vit de son labeur, il serait rationnel de déduire également ces frais d'entretien, ces dépenses obligatoires sans lesquelles la famille aussi périrait ou dépérirait, et le revenu avec elle. Forcément cette défalcation préalable du a minimum d'existence », de ce que Montesquieu appelait « le nécessaire physique », serait tout autre pour une nombreuse maisonnée que pour le célibataire qui a seulement à pourvoir à ses besoins personnels. Mais ces justes distinctions n'avaient jamais été admises. Pour les droits de consommation, il n'y a naturellement rien à faire. On ne peut pas vendre moins cher à Pierre qu'à
(i) I/a section de la natalité de la Commission de la Dépopulation avait, après mûre délibération, voté à l'unanimité la motion suivante : « En France, à l'heure actuelle, les pères de famille sont injustement surtaxés et, de ce chef, ils ont droit à des dégrèvements ou à des compensations dont l'importance devrait se mesurer au nombre même de leurs enfants. »
3l2 LE SUICIDE D'UNE RACE
Paul le sucre, le sel, le tabac, les allumettes, le pétrole, etc. Ces taxes-là, y compris les droits d'octroi et les droits de douane, sont presque des capitations : tant par tête. Mais l'impôt direct luimôme ne voulait rien savoir des situations individuelles. La base des contributions en vigueur, c'est surtout l'habitation. Or, au père de famille il faut deux fois, trois fois, quatre fois l'espace dont peut se contenter, à facultés égales, un célibataire qui vit seul. Le père de famille paie donc un loyer supérieur et, par suite, le percepteur lui réclame une cote double, triple, quadruple. L'abus est, on le voit, tout aussi criant que pour les impôts indirects.
» Il y a même ici un degré de plus dans l'iniquité, car le père de famille peut avoir contre lui, tout à la fois, les rigueurs et les indulgences de la loi fiscale. A Paris et dans bien d'autres villes, la contribution mobilière épargne les petits loyers ; or, pour qui vit seul, un loyer très modeste peut se concilier avec une certaine aisance ; et un loyer double sera loin d'annoncer la même somme de confort s'il y a, avec père et mère, toute une nichée d'enfants à loger. Lequel des deux locataires devrait donc être exempté d'impôts ? Ce serait, logiquement, le père de famille, contraint d'entasser sa progéniture sous les toits, à raison de deux ou trois lits par chambre. Eh bien, c'est l'autre que la loi exonère, c'est le célibataire occupant à lui seul plusieurs pièces ; on ne lui réclame rien et c'est le père de famille qui paie pour deux.
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» Ainsi mettre la fécondité à l'amende, voilà le résultat ordinaire de notre vieux système contributif. «
Cette exonération creuserait, dit-on, un grand trou dans un budget qu'on a déjà beaucoup de peine à équilibrer. Il ne s'agit pas d'enlever quoi que ce soit au budget. Il suffit, d'après de très sérieux calculs de surcharger un peu ceux qui n'ont pas trois enfants. Comme il n'y a guère en France plus de deux millions de familles qui ont plus de quatre enfants, on ne devrait augmenter les impôts directs des célibataires et des ménages de moins de trois enfants que de 12 pour cent. Ce n'est vraiment pas énorme. Nous en avons vu bien d'autres. Bn 25 ans, de 1881 à 1906 nos impôts directs n'ont-ils pas passé de 708 millions à 982, soit une augmentation de 40 pour cent.
Prenez patience, affirme-t-on, les « quatre vieilles » auront bientôt cessé de vivre et elles seront remplacées par un impôt sur le revenu qui mettra plus de justice et d'équité dans notre système fiscal. Le moment était venu, semblait-il, de penser un peu aux familles nombreuses lors de la discussion de ce nouvel impôt. On chercherait vainement dans les quatre-vingt-dix articles du projet de loi du 7 février 1907, « une différence quelconque de traitement entre deux citoyens pourvus de revenus identiques, mais dont l'un est seul au monde et vit à l'aise, tandis que l'autre a femme et enfants, beaucoup d'enfants peut-être. Loin de prendre en consi-
3l 4 LE SUICIDE D'UNE RACE
dération l'intérêt familial, devenu pourtant chez nous synonyme de l'intérêt national, le projet de loi lui était hostile. Qu'on en juge. Voici un homme et une femme qui vivent maritalement, quoique non mariés. Chacun va être taxé sur ce qu'il touche, 3.000 fr., par exemple. Or, l'idée leur vient de faire sanctionner leur union par M. le Maire et même par M. le Curé. Ils vont être pour tout de bon mari et femme, et la morale s'en réjouit ; mais le contrôleur ouvre l'œil, et les deux revenus de 3.000 fr. se confondant désormais en un revenu unique de 6.000, la cote des époux va se trouver cruellement majorée. L/impôt complémentaire sera l'amende qui les punira de leur bonne action.
Si nos députés n'ont pas reculé devant cette prime au concubinage, le refus de tout dégrèvement pour les pères et mères chargés d'enfants les a tout de même scandalisés. I,a Commission parlementaire, que présidait gravement M. Camille Pelletan, avait cru devoir, dès 1907, appeler sur ce point la sollicitude ministérielle. Seulement, ses suggestions ayant été mal accueillies, elle n'avait pas osé insister et M. le rapporteur René Renoult, le 6 février 1908, venait notifier à la Chambre ce prompt désistement. Il disait : « Dans un esprit de conciliation que tout le monde comprendra, nous avons concédé à M. le ministre la non-déduction des charges de famille. »
Eh bien ! non. Tout le monde n'a pas compris cette transaction amiable dont la justice distributive et l'avenir du pays devaient faire les frais. Des amen-
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déments fortement appuyés ont surgi, et il a bien fallu remettre la question sur le tapis. La discussion a eu lieu les 25 février et Ier mars 1909, opposant l'une à l'autre deux formules dont la plus large, due à M. Magniaudé, était encore bien parcimonieuse, pas assez cependant pour avoir pu obtenir l'adhésion gouvernementale. Il nous en coûte d'avoir à rappeler le piteux dénouement de ce tournoi parlementaire. La journée du Ier mars avait abouti au vote de l'amendement Magniaudé : 334 voix pour, 238 voix contre. Courte et fragile victoire ! Le lendemain, le ministère enjoignait à la Chambre de faire amende honorable et elle s'y empressait, repoussant cette fois par cent voix de majorité l'amendement qu'elle avait voté la veille, exactement par le même nombre de voix. M. Caillaux ne triomphait encore qu'à demi, puisqu'il avait été forcé de renoncer à ses intransigeances initiales ; mais les familles nombreuses étaient ramenées à la portion congrue. Voici le texte, assez informe, du nouvel article : « Tout contribuable dont le revenu total ne dépasse pas 12.000 fr. a droit à un dégrèvement de 8 fr. par personne se trouvant à sa charge. Toutefois le dégrèvement n'est accordé que pour les descendants ou enfants recueillis en sus du premier. Sont considérés comme personnes à la charge du contribuable, à condition de n'avoir point de ressources personnelles suffisantes : les ascendants âgés ou infirmes ; descendants ou enfants abandonnés et par lui recueillis, s'ils sont âgés de moins de seize ans ou infirmes. »
3l6 LE SUICIDE D'UNE KACE
Telle est la cote mal taillée dont la Chambre a fini par se contenter. Qu'elle ait limité le bénéfice de l'article aux revenus de moins de 12.000 francs, comme si la justice n'était pas due à tout le monde, nous n'aurons pas la candeur de nous en montrer surpris. Nous ne nous étonnons pas non plus de la modicité de l'aumône. L/écart est grand, de l'aveu de tous, entre le coût d'une éducation, fût-ce la plus modeste, et une remise d'impôt de 8 fr. par an, soit 2 centimes par jour. Aussi bien il y aurait tant de formalités à remplir et de justifications à présenter que beaucoup d'ayants droit renonceraient à leurs deux centimes. Et, dans ces conditions, les remerciements des pères de famille dépasseraient la mesure s'ils allaient au delà de ceux que d'honnêtes créanciers peuvent adresser au syndic d'une faillite après avoir touché tardivement la vingtième partie de ce qui leur était dû » (1). Espérons que le Sénat fera mieux que la Chambre, et que finalement nos députés se rappelleront que les bonnes intentions ne suffisent pas. Qu'ils regardent donc ce qui se passe par delà nos frontières, et tout particulièrement en Allemagne (2). L,à, dans un pays où les grandes familles
(1) De Fovii.uk. — Le Dépeuplement de la France. Revue hebdomadaire.
(2) L,'Ein\ommensteuer prussienne, telle que l'a organisée la loi du 24 juin 1891, s'attaque au revenu global, avec taux progressif : les revenus des contribuables sont classés par catégories, selon leur quotité, et, d'une catégorie à l'autre, les cotes à payer montent plus vite que les revenus eux-mêmes. Mais de ce tribut sont affranchis d'abord tous les revenus de moins de
se comptent par millions, on les dégrève, on les honore. L'empereur Guillaume II s'offre comme parrain, avec un don de 75 fr., à tout huitième enfant d'un ménage allemand.
La seconde solution proposée est de donner des faveurs pécuniaires aux pères de familles de plus de trois enfants.
Il y a toute une classe de citoyens, et elle est fort nombreuse aujourd'hui, pour laquelle la réforme ne susciterait guère de difficultés, c'est celle des fonctionnaires.
La première mesure suggérée est de réserver aux pères de famille certaines fonctions n'exigeant pas d'aptitudes très spéciales, mais qu'un homme, ayant les qualités ordinaires que l'on rencontre chez la plupart, peut remplir. A tous les candidats qui se présenteraient on poserait cette question : combien
1.125 francs ; et ce qu'il faut surtout noter, ce sont les atténuations consenties à raison des charges familiales. Aux termes de l'article 18, sur tout revenu de 1.125 à 3.750 francs il est fait déduction de 62 fr. 50 par tête d'enfant de moins de quatorze ans, soit 125 francs pour deux enfants, 250 francs pour quatre, 500 francs pour huit. Si peu que ce soit, c'est quelque chose. « Quand la famille compte trois enfants ou plus de trois, le taux de l'impôt est, en outre, abaissé d'un degré », c'est-à-dire diminué d'un tiers ou d'un quart dans les cas les plus fréquents. — Aux termes de l'article 19, les autorités préposées à l'assiette de YEin' ommeYisteue* peuvent, toutes les fois que le revenu brut ne dépasse pas 12.000 francs, faire descendre d'un ou de deux, même de trois échelons les contribuables dont les capacités productives se trouvent réduites par les charges ou servitudes résultant • d'enfants à élever, de vieux parents à soutenir ».
3l8 LE SUICIDE D'UNE RACE
avez-vous d'enfants ? Si vous n'en avez pas au moins trois, votre demande ne sera pas agréée.
L'Etat d'Iowa en Amérique a adopté cette mesure. Dans tous les bureaux de poste, dans les gares, dans les lieux publics, une affiche a été placardée sur laquelle les habitants peuvent lire cet avis : « Si vous voulez des fonctions publiques, sachez que vous ne les aurez que si vous avez un certain nombre d'enfants. »
La mesure est peut-être acceptable aux Etats- Unis, mais en France, elle paraîtrait odieuse !
Est-ce bien sûr ? M. Poubelle l'avait adopté alors qu'il était préfet de la Seine. Quand on lui apportait une candidature pour une place de concierge, de gardien de bureau ou pour d'autres fonctions qui n'exigeaient pas de diplôme, si l'homme n'avait pas avec des titres militaires une famille suffisante, il était refusé. Cette excellente mesure, si elle était appliquée partout aurait un autre avantage, celui de diminuer le nombre vraiment fantastique des aspirants fonctionnaires. Dès qu'une place, si peu importante soit-elle, est vacante, c'est par milliers que les Français se ruent à l'assaut.
Pourquoi aussi dans l'avancement des fonctionnaires ne tiendrait-on pas compte du nombre des enfants ? Chaque nouveau-né pourrait valoir, l'année de sa naissance, une majoration d'ancienneté d'un an. Il est tout naturel que ces hommes qui se dévouent doublement au service de la patrie, et en lui donnant leur travail et en lui procurant des
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citoyens, aient droit à une plus large part dans ses faveurs. Une considération de cet ordre influant sur l'avancement serait certainement mieux accueillie que les interventions politiques ou autres qui, dans les ministères et les administrations, suppléent trop souvent au mérite.
Ne pourrait-on pas établir pour les fonctionnaires le salaire familial ? Il est bien évident que dans le commerce et dans l'industrie son établissement est rendu presque impossible par la concurrence. Le patron qui, dans son usine, ne voudrait que des ouvriers à familles nombreuses et qui consentirait à les payer au prorata du nombre des enfants se verrait concurrencé par des patrons moins soucieux du devoir social. Cette difficulté n'existe pas pour l'Etat, car il n'a pas à craindre la concurrence.
A supposer qu'on ne veuille pas aller jusque-là, on peut donner des allocations aux familles nombreuses, et proportionner les frais de déplacement, les indemnités de logement au nombre des enfants, certaines compagnies de chemins de fer et certaines industries privées ont instauré cette manière d'agir pour leurs employés. La compagnie Paris-Lyon- Méditerrannée donne à chacun de ses agents un supplément de ioo fr. par an et par enfant. Ce que font les particuliers, pourquoi l'Etat ne le ferait-il pas ?
Ici encore, on dira : mais si on augmente le traitement des fonctionnaires, on grèvera d'autant le budget national et il n'est pas élastique à l'infini. N'est-il pas à son maximum de tension ?
Cette réforme, comme beaucoup d'autres, pourrait s'accomplir sans majorer d'un centime les feuilles de contributions. Comment ? En diminuant le nombre des fonctionnaires, ce qui permettrait tout d'abord de payer un peu mieux ceux qui resteraient, puis d'apporter un remède efficace à cette plaie bien française du fonctionnarisme, qui pour une très large part est cause de notre dépopulation.
Personne ne soutiendra sérieusement qu'on ne puisse réduire l'armée des employés de l'Etat, des départements et des communes de plusieurs milliers, j 'allais dire de centaines de mille. D'autres nations qui ont à assurer autant de services publics que la France, les font parfaitement fonctionner avec un personnel considérablement moindre que le nôtre. Si on voulait, sans se préoccuper de questions électorales, supprimer simplement les sinécures créées chaque jour par le bon plaisir de tel ou tel ministre et par la sotte imprévoyance des Chambres, on aurait déjà rendu un immense service à la nation. Notre jeunesse qui ne serait plus hypnotisée par la vie sans souci du rond-de-cuir émargeant au budget de l'Etat, tournerait son activité vers les carrières laborieuses, et nous n'aurions plus tant d'existences précieuses gaspillées en pure perte.
La classe des fonctionnaires ne doit pas être la seule à bénéficier des faveurs du pouvoir, toutes les familles nombreuses doivent y avoir part.
Les projets, en ce sens, ne manquent pas. Les uns proposent des allocations. M. le docteur Mangenot
demande 120 francs par an et par enfant, au delà de trois, à tout ménage ne gagnant pas un franc par tête et par jour. M. Paul L,eroy-Beaulieu va jusqu'à 500 francs qui seraient versés aux parents de tout nouveau-né à partir du troisième enfant. M. Charles Richet veut que la prime soit assez importante pour qu'il y ait intérêt pécuniaire à avoir beaucoup d'enfants. Elle serait, par exemple, de 500 francs à la naissance d'un deuxième enfant, 1.000 pour le troisième, autant pour les survivants, et serait touchée en deux parties, la première à la naissance, la seconde un an après, si l'enfant survit. Il faudrait 300 millions par an, soit un milliard en quatre ans, qu'on trouverait par un impôt de 25 % sur l'héritage des enfants uniques et de 50 % sur l'héritage collatéral. M. Richet nous assure qu'en quatre ans nous obtiendrions ainsi un excédent d'un million de naissances. M. Vacher de Lapouge encouragerait la maternité par un billet de loterie. Sa tombola des accouchées de l'année distribuerait un gros lot d'un million de francs et de nombreux petits lots.
D'autres proposent de réserver certains mandats électifs comme la députation aux seuls hommes mariés ou d'accorder plusieurs voix aux électeurs pères de famille. M. Alfred Fouillée demande deux voix pour le père de famille. M. Ambroise Rendu préconise le s}'stème du vote familial. Son projet accorde une voix au célibataire majeur, deux au mari dont la femme vit et qui n'est pas divorcé, et une voix de plus au père par enfant vivant et
322 LE SUICIDE d'lne RAGE
mineur. C'est bien, mais pourquoi la mère, à la mort du père, n'aurait-elle pas tous les droits de son mari ? Sans cette addition le projet est incomplet. C'est le vote des femmes et on n'en veut pas. Non, ce n'est pas le vote des femmes, c'est le vote de la famille.
Ce système aurait pour effet de donner non point seulement le prestige, mais la puissance aux familles nombreuses. Les députés ayant à s'occuper des électeurs non comme individus mais comme pères de famille s'intéresseraient davantage aux enfants, soit pour les empêcher de mourir en favorisant les lois d'hygiène qui combattent la mortalité, soit pour les faire venir au monde en venant en aide, par des moyens légaux, aux familles nombreuses. Les enfants mériteraient alors un peu de la sollicitude que nos représentants réservent trop souvent aux vieillards qui sont des électeurs, et le problème de la population ne serait plus écarté avec cette légèreté qui fait dire à beaucoup : après moi le déluge.
On est allé jusqu'à demander l'institution d'une décoration spéciale pour les pères et mères des familles nombreuses. Il est parfaitement inutile d'inventer un nouvel ordre du mérite familial, qui exposerait les décorés à plus d'une plaisanterie de mauvais goût. Mais, dans la distribution annuelle de rubans et de palmes, ou pourrait en réserver un certain nombre aux pères et aux mères de famille qui, en élevant laborieusement de nombreux enfants rendent à la société plus de services que ceux qui améliorent la race bovine ou porcine ou qui, tout
DES ENFANTS POUR DE L'oit 3^3
bonnement, sont récompensés pour avoir été de grands électeurs.
Toutes ces mesures ne sont pas sans soulever de nombreuses critiques.
« Ces tendances sont condamnables, dit Gallet. Elles sont offensantes pour la dignité de la personnalité humaine. On c'onsidère un peu trop les citoyens comme des animaux reproducteurs (i).» A cela on pourrait répondre que l'Etat qui a intérêt à s'assurer les réserves humaines dont il a besoin peut faire les sacrifices qu'il juge nécessaires pour arriver à ce but. Il donne bien des primes à la marine marchande, à l'industrie, à l'élevage et à beaucoup d'autres choses qu'il croit utile au bien commun de favoriser.
L'Etat, ajoute-t-on, en aurait pour son argent. Quels sont ceux qui se laisseraient tenter à la pensée de toucher quelques louis d'or ? les plus miséreux, tandis que ceux qu'il faudrait déterminer à être féconds dédaigneront tous ces avantages et resteront dans leur demi-stérilité. « Le bourgeois ou l'agriculteur, qui n'a que peu d'enfants, se paie à lui-même une prime si forte que l'Etat se ruinerait à lui en offrir seulement la moitié pour qu'il fasse le contraire, et en ait beaucoup. » L'enfant d'ouvriers honnêtes revient à plus de mille francs. « On fait donc appel aux plus basses parties de la nation, aux plus tarées, moralement et physiquement, aux non-valeurs sociales, et on leur donne mission de reproduire
(i) Gai,i.ET. — Législation successorale, page i:
Ih'l le suicide d'une race
la race française. Pour nous, mieux vaudrait disparaître par extinction ou être absorbé par l'immigration étrangère que d'être submergés par la boue des bas-fonds et la sanie des ulcères (i). »
I,a grande critique de ceux qui connaissent un peu leur histoire, c'est que la plupart de ces mesures qui paraissent originales et ingénieuses ont déjà été éprouvées et n'ont jamais abouti au moindre résultat.
Quand Auguste voulut lutter contre le fléau de la dépopulation qui sévissait à Rome et dans tout l'empire, il édicta, ainsi que nous avons vu, des lois qui frappaient les célibataires et ceux qui n'avaient pas d'enfants. Il voulut de plus qu'il y eût avantage à être époux et père, que les plus récalcitrants céderaient. Il prit les Romains par leur côté faible, l'ambition et l'intérêt.
« La loi, dit Tacite, ordonne que, de tous les candidats, soit préféré celui qui aura le plus d'enfants. » Au siècle de Cicéron, c'était à coups de millions qu'on luttait pour conquérir les honneurs : Auguste se flatte qu'on luttera désormais de fécondité. Non seulement le père de famille est préféré dans les comices au célibataire et à l'homme sans enfants, mais on lui permet d'entrer plus tôt dans la carrière honorifique, de franchir avec de l'avance sur ses concurrents les divers degrés du cursus honorum : chacun de ses enfants, précieux avantage,
(i) DEHERME. — CroUrç ou disparaître.
lui vaut une année de dispense. S'il se rencontre, enfin, dans l'exercice de sa fonction avec un collègue sans descendance, quoiqu'entré plus jeune, il a le pas sur ce collègue : le chapitre sept de la loi Jidia, qu'Aulu-Gelle nous a conservé, décide que, « le premier prendra les faisceaux, non plus le consul qui est le plus âgé, mais celui qui a donné le plus de fils à l'Etat ».
Ces avantages étaient considérables, mais inefficaces, car depuis la centralisation à outrance, les charges ne rendant plus ce qu'elles avaient coûté/ les concurrents ne se disputaient guère l'entrée de la carrière des honneurs.
Il y avait plus de fonds à faire sur les avantages d'argent. Jamais l'amour de l'or n'avait été plus vif ; et si le législateur parvenait à rendre le mariage avantageux et la paternité lucrative, peut-être verrait-il les esprits se retourner, et les années d'abondance succéder à la période de disette.
Auguste échafauda, sur cet espoir, tout un système de législation, dépouillant les uns pour enrichir les autres, punissant et récompensant, organisant des déchéances et établissant des privilèges.
Voici quelques-uns des nombreux avantages concédés par les lois nouvelles :
Le père recueille, par accroissement, le bénéfice de toutes les dispositions testamentaires qui, valablement écrites dans un testament valable où il figure, sont devenues caduques et auxquelles ne peut être opposé le jus antiquum.
3at) EU si ici ni: D'UNE RACE
Le prie de trois enfants est dispensé des charges personnelles, des mimera personalia des jurisconsultes.
N'ayant point appris assez l'art subtil d'imposer toutes choses, le législateur ancien imposait les personnes. La corvée figurait à côté de la taxe ; les charges personnelles suppléaient à l'insuffisance des charges fiscales, muncra patrimonia.
Ce n'était pas seulement le juge, qui, comme notre juré, était un simple particulier, temporairement — et gratuitement — chargé de la mission de juger, mais la plupart des fonctions, de nombreux emplois, étaient occupés de la même manière. Le Digeste en contient une énumération très longue : les receveurs municipaux, les fonctionnaires chargés de distribuer aux indigents les secours publics, les inspecteurs des vivres, les racoleurs chargés de faire les levées de soldats et de chevaux, les agents de police et les gardiens de la morale publique, etc. Enfin et ce n'était pas la moins pénible des charges personnelles, que de contribuer à l'édification de ces vastes édifices dont nous admirons les vestiges, à l'établissement et à l'entretien de ces voies romaines que nous utilisons encore.
D'être dispensé de ces services et affranchi de ces corvées, ce n'était pas sans doute un médiocre avantage : mais peu appréciable à Rome, où le prince, qui veillait aux plaisirs de ses sujets, se serait bien gardé de leur imposer des exercices si désagréables, et faisait faire par des esclaves toute la besogne
DES ENFANTS POUR DE l/oil 327
de l'administration. C'était bon pour les provinciaux, et pour les municipes italiens qui, malgré leur vif désir d'imiter en tous points la grande ville, n'avaient pas assez de servi publia pour se faire remplacer toujours et partout.
Auguste espère ramener les Romains dans la bonne voie, en favorisant la mère de famille, comme il a favorisé le père, dans les successions testamentaires.
La loi demande plusieurs enfants à la mère qui veut mériter ses faveurs : trois à l'ingénue, quatre à l'affranchie. C'est une infériorité avec le père, mais il y a des compensations. Tandis que le fils ou la fille du père doit être issu de justes noces, les trois ou quatre enfants de la mère peuvent être nés hors mariage. La qualité importe peu, il suffit quela quantité y soit! Encore suffit-il, tandis que l'enfant vivant compte seul au père, que la femme ait donné le jour à trois ou quatre enfants viables, pour qu'elle jouisse des avantages de la maternité. Comme disent les jurisconsultes, ce n'est pas trois enfants qu'on demande à la femme, c'est trois accouchements heureux.
La mère de trois enfants sera désormais libre et maîtresse de sa fortune, comme l'homme ; elle pourra de nouveau être instituée dans un testament, recevoir les mêmes parts testamentaires que l'homme. En sa faveur, uniquement préoccupée d'encourager la femme à procréer, la loi abdique ses préjugés séculaires contre le danger de l'influence féminine (i).
(i) Cf. M. Vant.aer. — La Dépopulation au temps d'Auguste.
3j8 le suicide d'une race
Ces lois qui demeurèrent toujours impopulaires furent inefficaces. Quand Constantin les abrogea, elles avaient duré trois siècles et le mal qu'elles devaient empêcher avait suivi librement son cours. Elles l'avaient peut-être, en favorisant indirectement certains vices destructeurs de la famille, accentué encore. Et cependant Auguste croyait avoir fait tout ce qu'il était possible de faire. « J'ai augmenté les peines de ceux qui n'ont point obéi, disait-il, en promulguant les lois caducaires ; et à l'égard des récompenses, elles sont telles que je ne sache pas que la vertu en ait encore eu de plus grandes ; il y en a de moindres qui portent mille gens à exposer leur vie ; et celles-ci ne vous engageraient pas à prendre une femme et à nourrir des enfants ? »
M. J. Bertillon, dans un volume récent (i), s'attache à démontrer l'efficacité prolifique des lois d'Auguste, les plus belles lois romaines, selon l'expression de Montesquieu. Sa thèse repose sur deux ordres d'arguments.
D'abord des statistiques. Il publie des chiffres montrant que l'augmentation de la population a suivi la loi Pappia Poppœa.
Ensuite, il assure que Tacite seul a parlé de la faillite de la loi. Or, dit-il, Tacite était un mécontent, son témoignage est donc nul (2).
(1) Dr Bertillon. — La Dépopulation de lu Francs, pages
(2) Tacite. — Annales III, 25. « Il fut question d'adoucir la loi Pappia qu'Auguste vieilli avait établit', après la loi Julia.ponr
DES ENFANTS POUR DE L'OK 32g
Voici comment M. Jules Roche, dans le Figaro (i), réfute M. J. Bertillon :
Pour montrer que les lois de César et d'Auguste — (celle de César en l'an 708 de Rome, soit 46 ans avant J.-C. ; — celles d'Auguste en 736 et en 762 de Rome), — ont atteint pleinement leur but, M. Bertillon invoque les chiffres indiquant, d'après les recensements cités par les historiens, notamment d'après l'inscription d'Ancyre, le nombre des citoyens romains à diverses époques.
Je veux bien admettre un instant cette méthode, et je vais l'appliquer, mais plus complètement.
Inutile d'ajouter que les seuls recensés étaient les hommes jouissant du titre et des droits de civis romanus, — ce qui donnait un total singulièrement inférieur à celui de la population entière de la République, ou de l'Empire.
Cela dit, copions les données des historiens (Denys d'Halicarnasse, Tacite, Tite-Live, Polybe, Dion- Cassius, etc.) :
An Avant Nombre
de Rome J.-C. des citoyens
augmenter les peines contre le célibat et augmenter le trésor. Ni les mariages, ni les éducations d 'enfants n'en deviennent plus fréquents, étant préférable de n'avoir pas d'enfants... toutes les maisons étaient bouleversées par les délateurs ; auparavant, c'était par les crimes que l'on souffrait ; alors ce fut par les lois. »
(1) La Vanité des lois contre Malthus. Figaro, avril 191 1.
O.'ÎO LE SUICIDE D'UIfE BAOB
An Avant Nombre
de Rome J.-C. des citoyens
(Apres)
Ces chiffres donnés, rappelons-nous que la loi Julia est de l'an de Rome 736 (19 ans avant J.-C), — la loi Pappia Poppœa de l'an 762 (9 ans après J.-C), et regardons les faits.
Entre le premier et le deuxième nombre, il y a un intervalle de 214 années, — et une augmentation de 182.000 citoyens, représentant une augmentation moyenne de 850 par an.
Entre le deuxième et le troisième nombre, 17 années d'intervalle et diminution de 41.000 citoyens.
Comment donc ?...
C'est que les Romains sont en plein dans les efforts et les sacrifices de la première Guerre Punique contre Carthage, en attendant qu'ils ferment, dix ans plus tard, le temple de Janus.
Entre le troisième et le quatrième nombre, 175 années d'intervalle ; augmentation du total des citoyens : 650.000, soit une moyenne de 3.714 par an.
Entre le 4e et le 5e chiffre, de l'an de Rome 684 à l'an 726, intervalle de 42 ans, c'est une augmentation de 3.163.000, dans le nombre des cives romani,
DBS ENFANTS POU H DE L OR OOI
soit une augmentation moyenne de 75.310 cito}7ens par an.
Chiffre prodigieux !
Par rapport au point de départ (900.000 citoyens), l'augmentation moyenne annuelle dépasse 80 pour 1.000.
Au bout de ces 42 années le nombre des citoyens a plus que quadruplé ! Or, les excédents de naissance les plus élevés que nous avons eus n'ont jamais atteint 8 pour 1.000.
Aux Etats-Unis, pendant les 40 dernières années, — de 1870 à 1910, — la population a monté de 38 millions d'habitants à 92 millions, a)rant ainsi augmenté de 54 millions, soit d'une mo3renne annuelle de 1.350.000 habitants, — représentant, par rapport au point de départ (38.000.000 d'habitants), une augmentation de 35 pour 1.000 par an.
On voit combien cette progression, la plus forte observable, est inférieure à celle des citoyens romains de l'an 684 à l'an 726, et cependant elle comprend un nombre considérable à' immigrants. — Qu'est-ce à dire ? C'est que Rome antique eut aussi ses « immigrants », sous la forme des nouvelles populations admises au droit de cité.
Là, en effet, se trouve l'explication de l'augmentation considérable qui multiplia plus de quatre fois, en 42 ans, le nombre des « citoyens », — résultat que n'obtint jamais, nulle part, le seul excédent des naissances.
(Il serait, je crois, impossible de trouver l'exemple
33a LE SUICIDE d'une race
d'un excédent de naissances supérieur à 15 pour 1.000 par an, en moyenne ; or, à ce taux, il faudrait quatre-vingt-quatorze ans pour quadrupler une population).
Déjà d'ailleurs, en l'an de Rome 726, — (29 avant J.-C), — la diminution du nombre des naissances parmi les vieux Romains avait commencé depuis longtemps. Elle avait suivi le développement des richesses, le goût du luxe et des plaisirs. I,es patriotes s'en inquiétèrent. Les écrivains, les philosophes en signalent les causes morales ; les hommes politiques songent aux lois. Des amendes, des primes, voilà to*ut ce qu'ils trouvent, même les plus grands, même César, qui commence, l'an de Rome 708, — (46 avant J.-C), — oubliant le premier les lois profondes des cœurs et de la « troisième âme », devenue hélas ! la « première ! »
« 77 établit des prix pour ceux qui auraient plusieurs enfants. » — dit Dion Cassius (XLJII, 25), « polupaidias athla épétJièkcn ! »
Puis vinrent, comme on l'a vu plus haut, les lois d'Auguste, en 736, et en 762 de Rome. Reprenons maintenant la liste de recensements établie plus haut.
Nous avons laissé, en 726 de Rome, le nombre des citoyens à 4.063.000.
Voyons-le en 767, — quarante et un ans plus tard ; trente et un ans après les primes et les amendes de la loijulia d'Auguste, — que trouvons-nous ?