‹ Le Suicide d'une raceChapitre 14 sur 37 · citoyens · texte numérisé non relu

citoyens

Ou, même, si l'on veut, — 6.944.000, — selon qu'on admet le texte de Tacite d'après Dubner et les travaux d'Orelli, ou d'après l'édition Didot.

Qu'importe ! Acceptons 6.944.000 ; — ce serait une augmentation de 2 millions par rapport au recensement de l'an de Rome 767 ; — soit pour 33 ans une moyenne annuelle de 60. S 18, — au lieu de 75.309 dans la période précédemment observée : — où est l'augmentation ?...

Où est le succès des lois ?...

Comment le nombre 60.818 est-il supérieur au nombre 75.309 ?... surtout si l'on remarque que le point de départ de la moyenne 75.309 était un total de 900.000, — tandis que le point de départ de la moyenne 60.818 est un total plus de cinq fois plus

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élevé que le précédent, c'est-à-dire 4.937.000, presque 5 millions.

Les statistiques invoquées prouvent donc, si on les complète, non pas l'efficacité mais la faillite absolue des lois prolifiques de César et d'Auguste, — (comme de toutes les lois analogues) !

La preuve par ces chiffres est bien plus décisive encore si on les éclaire comme il convient.

J'ai raisonné, jusqu'à présent, comme M. Bertillon lui-même, c'est-à-dire comme si les citoyens recensés à une date donnée étaient provenus exclusivement, en ligne directe, des citoyens antérieurement recensés.

C'est là, en effet, la condition nécessaire pour démontrer le pouvoir fécondant des lois à « primes pour les naissances », ou à punitions pour les célibataires, ou les « sans enfants. »

Or, cette condition est loin de se trouver dans les recensements romains, surtout à partir du Ier siècle avant J.-C, notamment à partir de la loi Plautia- Papiria, qui rendit « romaines » presque toutes les villes alliées de l'Italie, du Pô au détroit de Messine, — et plus encore à partir de César, à qui son génie ne permit pas cependant d'être dupe des « lois sociales », pas même de sa propre loi sur les « primes à l'enfantement ». Pour accroître le nombre -des citoyens dont Rome a besoin, il emploie des procédés plus sûrs. Demandez à Dion, à Suétone, à Cicéron : le voici qui, dictateur, décerne d'un seul coup le droit de cité complet, aujourd'hui à toute la Gaule

transpadane, demain à toute la Gaule cisalpine, après-demain à tous les habitants de Cadix, puis à la Sicile, puis...

Sans doute la concession du droit de cité n'était pas un fait nouveau. La politique romaine, je l'ai déjà dit, en avait usé auparavant, à bon droit, d'abord autour de la « Ville » et de son territoire ; mais son emploi, mesuré, systématiquement inspiré par des vues de la plus haute politique, n'était pas un expédient forcé de nation qui s'épuise. Il allait le devenir; le devint bientôt. Vaincus, esclaves, affranchis, barbares, par masses, par régions entières, furent les éléments nouveaux du sang romain, indispensables pour empêcher qu'il ne tarît.

Au point de vue des statistiques, ce qui va jouer désormais de plus en plus, dans le mouvement progressif de la population, ce n'est donc pas Y excédent des naissances parmi les « déjà citoyens », mais l'afflux nouveau d'un nombre grandissant d'étrangers élevés au rang de citoyens, ou d'affranchis. Les vieux Romains pur sang ralentissant leur développement numérique, il faut bien les remplacer par des recrues, et le droit de cité, le titre de citoyen sont prodigués, tour à tour donnés ou vendus, aux provinces, aux particuliers, aux esclaves! lien sera ainsi, progressivement, jusqu'à la fin, jusqu'au jour où ce qui manquera le plus dans l'empire romain, •ce sera les Romains.

Ainsi les recensements feront bien ressortir en chiffres élevés le nombre des citoyens; mais ceux-ci

;>.'>() \,e suicide d'oîib race

ne descendront ni de Camille, ni de Régulus, ni de Scipion, ni de leurs compagnons d'armes, ni des vaillants et libres plébéiens, de souche romaine, électeurs des premiers tribuns.

Qu'on renonce donc aux recensements des questeurs comme preuves de la vertu des « prix » de comice agricole pour ranimer la fécondité des races qui ne veulent plus « manger leur pain à la sueur de leur front » : — elles se révoltent contre une loi plus forte que toutes celles des hommes et qui punit les grévistes d'une décadence inévitable! »

En France, certaines mesures furent prises au XVIIe siècle, pour favoriser la natalité. Un certain Jacques Savary, riche négociant de savoir et de mérite, et très apprécié de Colbert, avait eu « quinze enfants en dix-sept années de mariage, qui presque tous étaient- vivants. » Ce fut lui qui inspira à ce grand ministre l'idée de récompenser les familles de dix et douze enfants. Louis XIV, afin d'honorer et de favoriser la fécondité du mariage, dont la dignité a été déprimée par la licence des temps, publie à Saint-Germain-en-Laye un édit qui porte la date de novembre 1667. Il accorde 2.000 livres de pension à tout gentilhomme qui aurait eu douze enfants et 1.000 livres à celui qui en aurait eu dix. La moitié de cette gratification était accordée dans les cas analogues aux habitants non nobles des villes exemptes de tailles, et, parmi les taillables, tout père de famille qui avait dix enfants était déchargé de tout impôt, de même que ceux qui avaient trois

DES ENFANTS POUR DE l/ott 337

enfants et travaillaient dans mie manufacture.

On peut citer encore un autre Edit de 1666 qui dispensa des impôts et des charges publiques jusqu'à 24 ans, les jeunes gens mariés avant leur majorité. Ces édits qui avaient provoqué des abus furent révoqués le 13 juin 1683. Louis XV les renouvela puis les révoqua. Ils n'eurent aucun sérieux effet sur la natalité, parce que les familles que ces édits récompensaient furent toujours l'exception, puis parce que les pensions promises étant trop élevées ne pouvaient pas être payées par un budget relativement restreint comme l'était celui de la France sous Louis XIV ou sous Louis XV (1).

Qu' adviendra- t-il des mesures que nous préconisons aujourd'hui ? Si elles sont adoptées produirontelles un résultat ? Les familles de quatre enfants deviendront-elles plus nombreuses ? C'est un mystère. Ce ne sont peut-être que des expédients. Faut-il pour cela les mépriser ? Non, car il faut vivre avant tout. Et si grâce à eux, nous pouvons, ralentir notre chute vers l'abîme, nous devons les employer.

(1) Cf. A. DES ClLEEW.S. — La Population. — Lecofïre.

l.E SDIC1DE D'UNE RACE. —

Initiatives nécessaires

Initiatives nécessaires

Parlons d'abord des initiatives qui doivent émaner des pouvoirs publics. Il leur appartient d'orienter la législation dans un sens favorable à la conservation, à la fécondité et à l'expansion de la race.

Le premier devoir des législateurs est de fortifier la famille. C'est là qu'est la source de la grandeur et de la prospérité d'une nation, c'est là aussi que réside son dernier espoir aux heures de crises. L'Angleterre politiquement si corrompue au XVIIIe siècle s'est régénérée par le « squire », le propriétaire terrien qui avait gardé le trésor des fortes vertus. La France du XVIe siècle s'est refaite par sa noblesse provinciale et sa bourgeoisie, si robustes et si simples. Celle du XXe siècle sera repétrie par les familles qui auront maintenu le culte des mœurs austères.

Emportés par un vent de folie, certains hommes semblent n'avoir qu'un but : saper la famille par sa base. Un à un ils jettent à terre tous les contreforts

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qui soutenaient l'édifice. La famille se désagrège, disent-ils avec étonnement, dès qu'ils entendent les craquements précurseurs d'un effondrement prochain. Ce qui est surprenant, c'est qu'ils ne se doutent pas qu'ils en sont la cause. Le divorce chaque jour élargi, l'autorité paternelle amoindrie, le principe d'émancipation constamment mis en avant, tout cela produit aujourd'hui des fruits.

Je veux croire que les auteurs de ces lois, n'ont pas vu toutes ces conséquences fâcheuses. En face de l'évidence, un seul parti leur reste, c'est d'avouer qu'ils ont fait fausse route, et, logiques avec euxmêmes, d'abroger ces lois néfastes.

Mais, ce sont des conquêtes de la Révolution, des lois intangibles et nous ne pouvons pas y toucher. Comment, vous reconnaissez que ces lois, celle du divorce en particulier, sont contraires au bien du pays, et pour rester fidèles à des principes révolutionnaires que vous avez cent fois reniés dans d'autres occasions moins graves, où le bien de la nation n'était pas en jeu, vous refuseriez de les rapporter ou de les modifier ? Que faites-vous donc de l'avenir de la France ?

La famille est aussi atteinte par notre régime successoral. Le nivellement révolutionnaire avait en vue surtout d'effacer la distinction de l'aîné ; il n'a réussi qu'à faire de cet aîné un enfant unique. C'était à prévoir. Le partage forcé et égal entre tous les enfants, c'était l'émiettement, la ruine des œuvres commencées. Et comme le groupe familial veut à

tout prix se maintenir, on a évité les causes de divisions, et on a supprimé les copartageants.

Si le Code Napoléon est pour une large part dans la désagrégation et la stérilité de la famille, pourquoi ne pas le modifier ?

On se heurte ici à de grosses difficultés. Il est défendu de toucher au Code civil, véritable arche sainte qui protège nos temps nouveaux. Ceux qui ont un tel respect pour les articles qui règlent notre régime successoral ignorent sans doute que depuis vingt-cinq ans on a modifié ou abrogé plus de 150 articles dans le livre premier de ce même Code. On pourrait sans inconvénient y toucher quand il s'agit du divorce, de la puissance paternelle et de la filiation, et il serait interdit sous peine de sacrilège de modifier ce qui a rapport aux successions*?

Malgré le prestige incontestable des institutions de Napoléon, les autres nations européennes ne nous ont pas emprunté ce point du Code. Et les pays \ni avaient été soumis à ses prescriptions, alors qu'ils dépendaient de l'Empire, dès qu'ils eurent retrouvé leur liberté, les remanièrent profondément. La Belgique seule a conservé notre législation. Le fléau de la dépopulation qui sévit dans ce pays avec autant d'intensité que chez nous, prouve qu'elle aurait bien agi en suivant l'exemple de ses voisins.

« Personne, dit M. Lyon-Caen — qui cependant reconnaît que certaines dispositions de nos lois civiles ont pu exercer une influence fâcheuse sur le développement de la natalité, — ne saurait sérieusement

344 lu SUICIDE d'i Mi uaci:

songer à abandonner la règle de l'égalité entre les enfants et descendants appelés à la succession de leurs parents. Il y a là une des conquêtes les plus précieuses de la Révolution. Son abandon irait contre le sentiment unanime du pays. Il semblerait fait pour favoriser des idées aristocratiques qui, à son grand honneur, lui répugnent. »

D'égalité dans un tel partage, il n'y a guère que l'apparence, car quand même, il y a un privilégié, et c'est le cadet. Il touche autant que les aînés, il a moins apporté au patrimoine commun, et il a plus d'années devant lui pour travailler à son profit personnel. Et puis, nous ne sommes plus au lendemain de la révolution, où l'on avait surtout pour but d'empêcher la reconstitution des grands patrimoines des anciennes familles 'qui auraient pu devenir ainsi une gêne pour un régime qui rêvait d'avoir ses créatures qui lui devraient tout. On voulait atteindre la grande propriété, c'est elle qui le plus souvent a su éviter les inconvénients des lois successorales, tandis que les petits domaines s'effritent dans un morcellement de plus en plus accentué. Le Code est devenu surtout l'ennemi de la famille rurale.

Que faire ?

Les uns prétendent qu'il faut accorder la liberté testamentaire absolue, comme en Angleterre et aux Etats-Unis. « Nous avons, dit M. E. Pinard (i), le soeret instinct qu'une réforme de la législation testa-

(i) La Philosophie dit Droit, t. l«'r

INITIATIVES NECESSAIUES 345

mentaire serait sérieusement utile, mais une idée fausse de l'égalité nous empêche d'entrer résolument dans cette voie, nous ne l'aborderons que peu à peu et lentement. Le principe de la liberté testamentaire sert à la fois l'individu, la famille et la nation. L'histoire entière nous apprend qu'un peuple ne grandit, qu'il ne peut prétendre à des destinées immortelles que lorsque les membres de la communauté qui font la patrie ont eux-mêmes la volonté et la puissance de se survivre (i). »

D'autres réclament l'extension de la quotité disponible. Actuellement, cette quotité diminue à mesure que les enfants augmentent (2). « Elle devrait, dit M. Thaller, professeur à la faculté de droit de Paris, pouvoir toujours être du tiers ; pour ma part, j'irais même jusqu'à demander la moitié. » « La quotité disponible pour le père de famille, dit M. P. Leroy-Beaulieu, doit être considérablement accrue, il faut la porter à moitié, quand cette quotité disponible serait donnée à un enfant. En un mot cette quotité disponible resterait la même qu'aujourd'hui, lorsqu'on voudrait en user envers un autre qu'un enfant ; mais elle serait notablement

f 1 ) C'est aussi ce que réclame M. le sénateur Launelongue dans sa proposition de loi déposée le 16 juin 1910. Art. 3 : Toute pers mne a la libre et entière disposition de ses biens.

(2) Aujourd'hui les parents peuvent disposer d'une partie de leurs biens, la moitié de la succession quand le père a un enfant, un tiers quand il en a deux, un quart quand il a trois enfants et au-delà,

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accrue quand on l'octroierait à l'un des enfants. On écarterait ainsi beaucoup des critiques qui s'adressent à la complète liberté de tester et qui visent surtout la captation de la part d'étrangers. »

D'autres enfin demandent pour le père la faculté de faire des arrangements de son vivant, de composer librement les lots des enfants en objets de différentes natures ; puis des modifications dans les droits de succession, en faveur des familles nombreuses.

Les projets de réforme proposés sont innombrables. Beaucoup bouleversent trop radicalement l'état des choses existant et n'ont pas de chance d'être adoptés. Certains sont très compliqués et par conséquent impraticables. Il faut s'attacher à augmenter la quotité disponible, à donner au père plus de liberté, à faciliter les partages amiables, à dégrever les procédures de partage des frais qui accablent actuellement les familles où il y a des mineurs, à autoriser l'indivision pour un temps illimité.

Dans ces mesures, il n'y aurait rien de vexatoire, ni aucune atteinte à la liberté individuelle.

« On arriverait ainsi et très rapidement à assurer l'avenir des familles rurales, on protégerait l'expansion de cette forte race de paysans, travailleurs et économes, vrais et fidèles serviteurs de la terre, qui sont la plus solide armature d'un pays; les familles, devenant stables, deviendraient prospères et fécondes ; leurs chefs, pour éviter le morcellement et souvent la ruine, ne seraient pas portés à limiter leur

descendance. Le coefficient de natalité remonterait dans notre France, de façon à lui permettre de lutter sur tous les terrains contre ceux qui la menacent. »

A côté des initiatives à prendre contre ce qui porte atteinte à l'essence même de la famille ou à la perpétuité du fc^er, il y a aussi celles contre tout ce qui peut la corrompre.

L'immoralité s'étale chez nous avec une impudence inouïe. Dans les rues les regards sont attirés par des périodiques illustrés, par des cartes postales lestes ou grivoises qui s'étalent aux devantures des magasins. La plupart des journaux font la chasse aux crimes passionnels, aux adultères et aux viols, publient les portraits des satyres et des assassins et narrent tout au long leurs tristes exploits. Ils racontent avec complaisance la vie des demi-mondaines sans nous faire grâce d'aucun détail. Le thème favori des auteurs dramatiques et des romanciers, c'est la glorification des passions coupables. Les descriptions littéraires et les exhibitions scéniques dénotent un dévergondage effréné.

« Les causes qui tendent, dit M. Gide, à surexciter ou à dévoyer l'instinct sexuel, littérature, spectacles, iconographie licencieuse, agissent comme un facteur puissant de dépopulation, en faisant de la volupté le mobile unique de l'acte sexuel, en supprimant ou en retardant le mariage, en stérilisant la puissance génératrice par les maladies vénériennes, en supprimant l'enfant par la restriction ou par l'avortement. »

348 li; suicide d'une race

Tous les citoyens soucieux de l'avenir de notre race doivent agir vigoureusement pour arrêter ce débordement de corruption et de dévergondage. Nous ne pouvons pas agir sur la vie privée sinon par persuasion, mais qui donc nous empêche d'intervenir quand l'immoralité s'exhibe dans les rues et veut conquérir droit de cité ?

Ne pouvons-nous pas demander l'application des lois et en particulier de celle du 7 avril 1908 qui défend « la mise en vente ou l'offre, même non publique, l'exposition, l'affichage ou la distribution sur la voie publique ou dans des lieux publics, d'écrits, d'imprimés autres que le livre, d'affiches, dessins, gravures, peintures, emblèmes, objets ou images obscènes ou contraires aux bonnes mœurs. »

Vous craignez peut-être que votre action individuelle ne soit inefficace ! Joignez vos efforts à ceux des ligues qui travaillent efficacement sur certains points de notre territoire à la propreté morale des rues. Grâce à une activité inlassable et intelligente on a vu disparaître des bibliothèques des gares les revues malpropres, les livres aux frontispices alléchants. Des marchands de cartes postales et de publications impudiques ont été jetés entre les mains de la justice et condamnés. Il serait trop long d'énumérer tout ce qu'elles ont fait. Le point essentiel à retenir, c'est que, avec notre législation actuelle qui est cependant loin d'être suffisante et qui, manquant de précision devient trop élastique entre Les mains de certains juges, on peut agir. Et à supposer

INITIATIVES NÉCESSAIRES .HQ

même que cette action auprès des tribunaux soit insuffisante vous pouvez, par vos démarches, votre propagande, avoir une heureuse influence sur l'opinion publique, en attendant que par vos incessantes réclamations vous ameniez le parlement à compléter sur ce point nos lois, les adaptant aux nécessités du temps présent (i).

Un autre ennemi de la famille française, c'est la prostitution. Cette grande niveleuse par en bas, qui fait descendre au même bourbier les princes et les gueux, les jeunes dandys et les souteneurs précoces, exerce dans notre monde moderne sa royauté indiscutée. Elle déprave quantité de jeunes filles dès avant leur majorité et les soustrait ainsi à la maternité. Elle altère la santé des hommes et surtout des jeunes gens, et les éloigne du mariage. Les

(i) Un point sur lequel il est nécessaire d'attirer l'attention, c'est la propagande néo-malthusienne. On envoie souvent par la poste à l'adresse des jeunes gens ou des jeunes filles des prospectus qui tombent sous le coup de la loi. Pourquoi les jeter simplement au panier. Portez plainte contre l'expéditeur, et à son défaut contre l'imprimeur. Vous avez le droit de faire respecter votre domicile. (Cf. La très intéressante plaidoirie de M. Maurice Gand, professeur à la Faculté catholique de droit de Lille : Contre une propagande immorale, le néo-malthusianisme ; un jugement du Tribunal civil de Lille (1907).

Aux Etats-Unis, pays de toutes les libertés, les condamnation'; ont été fréquentes.

« Le 10 octobre, miss Idda Craddock fut poursuivie pour avoir distribué par la poste un livre néo-malthusien intitulé : Vie maritale correcte. La plainte était déposée par la « Société pour la poursuite du vice », de New- York ; elle soutenait que ce livre était obscène, et réclamait pour l'inculpée plusieurs années

35o 1.1: si [CIDE d'i m: RACE

fausses joies qu'ils trouvent dans des amours passagères leur suffisent. Elle est l'origine de presque toutes les déchéances héréditaires et constitutionnelles.

Rêver la disparition de ce iléau, c'est une chimère. Tout ce que nous pouvons souhaiter c'est d'en atténuer, dans la mesure du possible, les déplorables suites.

Il faudrait tout d'abord obliger la police à se montrer moins débonnaire dans la surveillance des rues, des lieux de plaisir et de rendez-vous publics ; la forcer à mettre en sûreté tout ce personnel de la galanterie professionnelle qui encombre nos trottoirs et donne à certains quartiers de nos villes les allures d'un mauvais lieu. Faisons une guerre sans merci à toutes les organisations qui embrigadent des

de prison. La condamnation paraissait très probable, mais Idda Craddock ne l'a pas attendue ; elle s'est suicidée avant le prononcé du jugement.

Moses Harman, éditeur de Lucifer, organe néo-malthusien, a été condamné à quatre reprises différentes pour la publication de ce journal. La dernière condamnation qui s'élevait à un an de travaux forcés (Ard labour) fut confirmée, sans appel possible, vers 1906, par la Cour d'appel fédérale.

Ces condamnations sont d'autant plus remarquables que la presse et la parole sont parfaitement libres en Amérique ; toutefois ceux qu'elles blessent ont le droit de s'en plaindre et d'exiger des réparations pécuniaires et pénales souvent formidables. Dans l'espèce, c'est le Post master général qui fut le plaignant. Il se trouvait offensé pour avoir été forcé de faire manipuler et colporter par ses employés des deux sexes les ordures imprimées par l'inculpé. » Cf. BBRÏIU.ON, La Dépopulation de la France, page 239.

INITIATIVES NÉCESSAIRES 35l

mineures. Surveillons certains établissement qui, sous le nom de cafés-concerts, sont « un véritable cours de gangrène à l'usage de la jeunesse. » On ne va pas là par amour de l'art, mais pour « savourer » la lubricité des paroles, la lascivité des gestes, les sensualités les plus abjectes. On sait ce qui se passe dans de telles sentines. Ce n'est pas parmi les habitués de ces bouges élégants ou malpropres que nous trouverons les héros de nos futures revanches et les fondateurs de foyers sérieux. Il ne peut sortir de là que des détritus humains qui s'en iront contaminer la société.

On s'occupe de l'assainissement matériel de nos cités, c'est très bien ; je suis loin de m'insurger contre de telles préoccupations, mais pourquoi ne travaillerait-on pas à l'épuration morale ? Pour forcer les pouvoirs publics à s'en occuper, il faut créer un grand courant d'opinion. Dans certaines villes l'indignation populaire a fait interdire certaines exhibitions immorales, pourquoi n'obligerions-nous pas la justice à agir en multipliant les dénonciations dès qu'un fait vient à notre connaissance ? Si nous protestons avec énergie, par le journal, par l' affiche, les magistrats auront moins de complaisance pour cette partie de leur clientèle. Ils se montrent impitoyables quand il s'agit d'un vol de peu d'importance, tandis qu'ils ont souvent une révoltante indulgence pour ceux qui ont volé non plus de l'argent, mais l'honneur, la vertu, la santé.

De tels efforts, s'ils sont persévérants, ne resteront

35a LE SUICIDE l>'UNF. race

pas sans résultats. En travaillant à diminuer les excitations extérieures à la débauche, nous sauverons du naufrage beaucoup d'âmes faibles que l'occasion aurait perdues. La famille et la France bénéficieront de notre apostolat.

Il y a encore en France, nombre de familles qui veulent faire leur devoir. Il faut s'ingénier à leur faciliter leur tâche, très lourde souvent dans les milieux ouvriers. Comment ? Tout d'abord en rendant la mère à son foyer.

Chaque année il meurt 145.000 enfants de un jour à un an. Sur 100 enfants qui naissent, il en meurt en moyenne avant l'âge de un an, 18 en Europe, 27 en Prusse, 17 en France, 16 en Belgique, 16 en Angleterre et 10 en Norvège.

Le taux de la mortalité infantile est en rapport avec l'état social et la profession de la mère.

A Lille, de 1900 à 1904, le taux de la mortalité était de :

22 % des naissances pour toute la ville ;

29 % des naissances pour les enfants des ouvrières des filatures de lin ;

18 % des naissances pour les enfants des ouvrières de coton ;

21 % des naissances pour les enfants des ouvrières des tissages ;

27 % des naissances pour les enfants de toutes les ouvrières d'usines ;

17 % des naissances pour les enfants des ouvrières à l'atelier ;

24 % des naissances pour les enfants de toutes les femmes travaillant hors de chez elles ;

24 % des naissances pour les enfants des ouvrières travaillant à domicile ;

10 % des naissances pour les enfants des femmes sans profession ;

20 % des naissances pour les enfants de toutes les femmes restant chez elles (i).

Le taux de la mortalité infantile est aussi en rapport avec la manière dont sont nourris les enfants.

D'après le professeur Pinard, sur ioo enfants, il en meurt avant l'âge de un an :

15 parmi ceux qui sont élevés au sein par leurs mères ;

30 parmi ceux qui sont élevés au biberon par leur mère ou par une proche parente sous la surveillance directe de la mère ;

45 parmi ceux qui sont élevés au sein par une nourrice mercenaire loin de la mère ;

75 parmi ceux qui sont élevés au biberon par une mercenaire loin de la mère.

« Tout ce qui éloigne l'enfant de sa mère, dit Th. Roussel, le met en état de souffrance et en danger de mort. » « L'épouse, ajoute Bertillon, ne doit pas d'abord être ouvrière, commerçante, compagne ou

(1) Cités par le docteur Lemière dans son rapport au Congrès des Catholiques du Nord, a I/Hygiène dans la Famille », 1909.

LE SUICIDE D'UNE ItACE. — 23.

OJ | LE SUICIDE I) UNE l\ACE

femme du monde ; elle doit, avant tout, être mère. » C'est donc un devoir de conscience pour la mère d'allaiter son enfant. S'en abstenir, c'est augmenter de 50 à 75 % les chances de mort de l'enfant, c'est l'exposer de gaieté de cœur à tous les dangers, c'est commettre une faute grave qui devient facilement un infanticide par imprudence. Pour se dispenser de cette obligation, on allègue souvent des raisons d'impuissance, qui ne sont que de piètres excuses. D'après les calculs les plus récents, le nombre de femmes qui ne peuvent pas être nourrices ne dépasse pas 5 à 10 pour %.

N'y a-t-il pas pour les femmes du peuple des circonstances atténuantes ? Souvent la mère doit quitter sa demeure pour aller à l'usine ou à l'atelier. On a besoin de son salaire pour faire vivre la famille, l'enfant est alors privé à la fois du sein et des soins de sa mère. Tous nos efforts doivent donc tendre à rendre la mère à son foyer.

Il serait grandement souhaitable que le salaire du père pût suffire à lui seul pour satisfaire aux besoins familiaux dont il a la charge personnelle comme père et comme époux: c'est-à-dire, et aux besoins de ses enfants en bas-âge et incapables de rien gagner par eux-mêmes, et à ceux de sa femme auxquels elle ne peut subvenir par le fait de ses propres charges d'épouse, de mère, de maîtresse de maison. Cette réforme est-elle réalisable ? En attendant, permettons à la femme de gagner chez elle un salaire d'appoint suffisamment rémunérateur.

Le travail à domicile est-il rémunérateur ? Nous nous trouvons ici en présence d'une véritable exploitation de la femme. Le sweating System, avec les misères qu'il engendre est la honte de notre société.

Le travail à domicile, tel qu'il est pratiqué maintenant, loin d'être un remède au mal de la dépopulation, l'aggrave. Il est nuisible à la morale et à la santé publiques, et par conséquent à la famille et à la natalité.

Comment des ouvrières épuisées par l'excès de travail et les privations donneraient-elles naissance à des enfants nombreux et vigoureux ?

Comment des femmes qui interrompent à peine leur labeur pour manger trouveraient-elles le temps de donner à leurs enfants les soins nécessaires à leur santé ?

Comment, avec un salaire infime, pourraient-elles leur procurer la nourriture convenable ? Les unes gagnant o fr. 50 par jour, les autres 1 fr. Les enquêtes faites à ce sujet donnent des détails navrants.

Très souvent aussi les enfants participent au travail forcé de l'atelier familial. On a trouvé des garçons de 7 à 8 ans dont les doigts étaient tout rongés par les acides dans lesquels ils trempaient des soldats de plomb pour les teindre. Mme Brunhes a vu un bambin de trois ans qui avait des durillons dans la main avec laquelle il enfonçait l'aiguille pour coudre des boutons sur des cartons. D'après Miss Black, il y a en Angleterre 200.000 enfants en âge d'aller à l'école employés ainsi à la maison et sur 100,

25 seulement étaient en bonne santé. Le sort de l'enfant qui descend dans la mine, a dit sir Charles Dilke, est heureux en comparaison de celui qui travaille à l'atelier familial, le premier aime son home, le second y est esclave.

La jeune fille qui a grandi dans cette atmosphère empestée se trouve vouée à la prostitution qui seule lui offre le supplément de ressources indispensables pour vivre, ainsi que l'a montré M. Charles Benoist (Ouvrières de l'aiguille). Combien auraient pu devenir d'honnêtes et fécondes mères de famille si elles en avaient eu les moyens, qui sont ainsi acculées au vice et deviennent autant de forces vives perdues pour la nation ! Et si le désespoir les pousse un jour, comme il arrive encore trop souvent, à attenter à leur existence ou à celle dont elles se voient menacées de subir seule l'injuste charge, n'est-ce pas la mauvaise organisation de notre société qui est vraiment responsable de ces vies sacrifiées qui lui échappent ?

Il est donc de toute nécessité de travailler à l'amélioration du sort de cette portion si intéressante et si nombreuse de la classe ouvrière. Dans la seule région parisienne, d'après Charles Flory, il y a plus de 250.000 existences vouées aux misères du sweating System. Et ce nombre, loin de diminuer, va toujours croissant.

Comment ?

Une des initiatives qui ont le plus contribué à faire l'éducation de l'opinion publique, sans laquelle

tous les remèdes risqueraient de rester lettre morte, est celle de la Ligue sociale d'acheteurs qui, par ses enquêtes, par la diffusion de la marque de fabrique, par l'appel à la responsabilité personnelle de chacun de ceux qui perpétuent des conditions de travail injustes, a préparé le terrain à des réformes énergiques.

Une autre initiative à prendre est l'organisation de la profession en question. C'est très difficile, à cause de la disproportion énorme de l'offre du travail avec le nombre de celles qui en demandent et du peu d'esprit d'association des femmes, qui de plus très souvent s'ignorent et veulent s'ignorer. C'est cependant le moyen de résistance normale à l'oppression. En face des patrons il faut des syndicats qui discutent afin de parvenir à fixer un taux minimum de salaire correspondant, suivant chaque région, au coût strict de la vie. Ils pourraient aussi servir d'intermédiaire entre l'employeur et l'employé donnant eux-mêmes le travail et le rémunérant (i).

Cette organisation en même temps qu'elle laisserait la femme à son foyer, rendrait service aux patrons. Leur intransigeance amènera tôt ou tard, et plus rapidement qu'ils ne le supposent, une révolte de l'opinion qui réclamera des sanctions plus sévères (2).

(1) Cf. P. Eovaval. — La lutte contre le Sweating System. — Bloud. — Abbé MÉNY. — Le travail à domicile.

(2) Mme Leuov-Tjberge. — Le travail féminin à domicile. — Réforme sociale, i«r novembre 1908.

358 LE SUICIDE d'une kace

A l'heure présente, demander la suppression du travail des femmes dans les usines et les ateliers pour les rendre à leur foyer, est impossible. C'est évidemment l'idéal auquel nous devons tendre, mais en attendant nous devons nous efforcer de protéger la mère et lui permettre, tout en travaillant, de s'occuper de ses jeunes enfants.

« Nous sommes le seul peuple civilisé qui meurt faute de naissances, dit M. Lecomte... Nous sommes le seul peuple civilisé qui n'ait pas une loi d'assistance nationale aux mères. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la Belgique en ont inscrit le principe dans leur législation. L'Allemagne, l'Autriche, la Suisse ont établi le repos pour la mère dans les semaines qui suivent et précèdent l'accouchement, le repos avec indemnité pécuniaire. Ces nations, qui n'ont pas à craindre le manque de naissances, ont trouvé de l'argent pour indemniser les accouchées de leur chômage forcé. Mais chez nous, il n'y a rien de fait, et un embryon de loi, proposé par M. Strauss, est en discussion depuis une vingtaine d'années. Chez nous, pourtant, c'est une mesure de salut public qui ne comporte pas de demitermes. »

Il voudrait « que toute femme en état de grossesse fût en quelque sorte sacrée, ainsi que toute femme allaitant un enfant et que tout travail lui fût épargné hors de sa maison, et qu'elle n'en continuât pas moins à toucher le salaire qu'elle toucherait si elle continuait à travailler. »

INITIATIVES NÉCESSAIRES 35q

Au quatrième mois de la grossesse, la femme enceinte pourrait bénéficier de ces dispositions jusqu'au quarante-cinquième jour après l'accouchemen, et pendant dix mois encore si elle allaite. Toute mère ne vivant pas de son travail aurait droit, dans les mêmes conditions, à une indemnité mensuelle, proportionnelle à ses besoins et au nombre de ses enfants. Les ressources seraient fournies par un impôt sur les successions sans héritier direct.

Pour M. le docteur Sicard de Plauzolles, qui va plus loin encore, jusqu'au socialisme d'Etat, la maternité est une fonction sociale. « Un seul moyen peut arrêter le mal et sauver la France d'une déchéance fatale et irréparable, dit-il ; c'est l'organisation de la maternité en service national. » Ainsi, obligatoirement, toute femme enceinte ferait une déclaration de grossesse, tout travail lui serait interdit ainsi que l'allaitement artificiel, et elle recevrait un secours proportionné à ses besoins.

Ces suggestions partent d'un bon naturel, mais elles ont le grave inconvénient d'être utopiques.

Ce que nous devons demander c'est en tout premier lieu la suppression de tout travail pendant les mois qui précèdent et suivent l'accouchement. Une loi récente accorde aux mères huit semaines consécutives et elle spécifie que cette suppression du travail ne peut être une cause de rupture, par l'employeur, du contrat de louage de services, et ce à peine de dommages-intérêts au profit de la femme. » Nous demandrions volontiers un temps plus long,

quatre à cinq mois par exemple. Mais durant cette période il faut vivre et des soins plus minutieux et souvent fort dispendieux sont nécessaires. Comment suppléer au salaire ? On réclame de l'Etat une indemnité, je ne m'y oppose pas. Je préfère cependant qu'on ait recours à une œuvre de mutualité maternelle dont les ressources ne feront pas double emploi quand les Chambres auront voté le projet de loi sur l'Assistance aux mères.

Que faire quand la mère devra reprendre le chemin de l'atelier ? Abandonnera-t-elle, après l'avoir sevré, son enfant à des mercenaires, ou le confierat-elle à d'autres de ses enfants à peine plus âgés et incapables de donner au nouveau-né les soins qu'il réclame et qui souvent entre leurs mains ne sera qu'une poupée vivante ?

En 1844, un grand chrétien, M. F. Marbeau fonda, dans un quartier de Paris, à Chaillot, l'œuvre des crèches. « La crèche, disait-il lui-même, est un établissement destiné à soigner, pendant les jours et heures de travail, certains enfants trop jeunes ou trop faibles pour suivre les exercices de la salle d'asile.

» On lui a donné le nom du lieu où naquit Jésus, pour exprimer qu'elle ne doit pas se borner aux soins corporels. C'est une maison de prévoyance qui fait du bien aux enfants, à leurs mères et à leurs familles. »

La crèche où les enfants sont soignés selon toutes les règles de l'hygiène est utile à tous, môme à ceux que la mère ne peut venir voir dans la journée, mais la perfection serait que La crèche fût à proximité

du lieu où la mère travaille et qu'elle pût ainsi continuer à l'allaiter, et si la chose était possible, et elle l'est, dans l'usine même. Aux heures des repas, et une fois dans la matinée et une fois dans l'aprèsmidi, la mère irait à la crèche.

Toutes les grandes usines devraient avoir cette installation et celles qui ne le pourraient pas, tout au moins des chambres d'allaitement. Les unes et les autres existent dans notre région du Nord où nous les avons vues fonctionner et les résultats sont merveilleux. La mortalité infantile est réduite, les enfants se portent mieux. Les mères elles-mêmes y apprennent à soigner rationnellement leurs enfants. Et elles ont la joie tout en travaillant de pouvoir s'occuper d'eux.

Nous voulons de nombreuses familles, c'est parfait, mais n'oublions pas qu'il faut les loger. Et c'est à l'heure présente, dans nos grandes villes, un très gros problème. « Je ne vous apprendrai rien de nouveau, dit le docteur Dieupart en vous parlant de l'ostracisme dont jouissent... singulière jouissance... les malheureux surchargés de famille. Ils éprouvent toutes sortes de difficultés à se loger eux et leurs enfants. Même dans des maisons insalubres, à loyer peu élevé, le concierge leur répond d'un ton rcgue : Ici le propriétaire ne veut ni enfants, ni chien, ni chat. Vous avez quatre enfants ? Alors rien pour vous ici. Et le pauvre papa qui a cru aux grandes phrases des philanthropes, des sociologues qui l'incitent à avoir beaucoup d'enfants, s'en va l'oreille

3Gu LE SUICIDE l>'i NK EACE

basse à la recherche ardue d'un local. Vous vous rappelez la campagne que fit à ce sujet le Matin, il y a quelques mois. Une famille où se trouvait une dizaine d'enfants errait en vain à la recherche d'un logement ; aucun propriétaire ne voulait d'elle ! Vous n'avez pas oublié l'aventure extraordinaire de ce journalier de Villeneuve-Saint-Georges, qui, chargé d'une nombreuse famille, fut obligé de se réfugier en plein hiver sous le pont du chemin de fer. Et là, dans ce couloir exposé à tous les vents, la femme accoucha d'un nouvel enfant. L'opinion publique s'émut : une souscription fut ouverte, et cette famille prolifique trouva enfin un gîte où la menace d'expulsion ne planait plus. Récemment encore, on signalait une famille nombreuse mise à la rue, incapable de trouver un domicile, parce qu'il y avait trop d'enfants. »

Il faut procurer à ces familles des maisons salubres, assez vastes pour éviter l'entassement, et autant que possible isolées les unes des autres. L'hygiène et la moralité ont des exigences dont nous devons tenir compte.

De plus, il faut que ces maisons ou ces appartements soient bon marché. Une famille a besoin d'une maison d'autant plus vaste qu'elle comprend plus d'enfants, elle peut faire d'autant moins de dépenses qu'elle compte plus de membres, surtout si les enfants sont encore en bas-âge.

Que faire pour essayer de solutionner ce problème?

Tout d'abord, s'efforcer de faire disparaître les

maisons insalubres. Il y a dans les quartiers populeux de nos grandes villes industrielles, des immeubles qui sont de véritables champs de culture pour tous les microbes. Les enfants y sont littéralement fauchés par la mort ; les grandes personnes elles-mêmes y contractent très fréquemment la tuberculose, cette terrible maladie qui fait tant de ravages dans les milieux ouvriers.

La loi interdit d'habiter dans une maison manifestement insalubre. Nous pouvons donc nous appuyer sur elle, pour obliger les propriétaires ou à les démolir ou à faire les réparations nécessaires.

Ici il faut le reconnaître, nous nous heurtons à une grosse difficulté. Exiger la démolition des logements insalubres, c'est jeter sur le pavé quantité de ménages qui y trouvaient un asile.

Voici une histoire lamentable qui le prouve. Elle est racontée par le Dr Jacques Bertillon :

Une Commission d'hygiène de la banlieue deParis, ayant appris qu'une famille composée de dix-huit persomies ne disposait que de deux pièces, lui intima l'ordre de déguerpir, et, pour comble, intenta un procès au propriétaire.

« Où voulez- vous que j'aille avec mes seize enfants, dit le chef de cette malheureuse famille ? Certes, je ne demande pas mieux que d'avoir un logement plus large ; mais le premier élément de l'hygiène, puisque hygiène il y a, c'est de manger. Pour faire manger mes seize enfants, mon salaire suffit à peine. Si, réellement, vous vous intéressez

à leur santé, aidez-moi à les élever, et surtout ne les expulsez pas du seul logis que je puisse leur donner ! » D'autre part, le propriétaire disait qu'il avait cru bien faire en accueillant cette famille si intéressante dans sa maison, tant d'autres refusent de louer aux familles nombreuses !

Les hygiénistes sont (parfois) des philanthropes féroces et déconcertants. Le propriétaire — malgré la bonne volonté du tribunal, qui renvoya deux fois l'affaire — fut condamné à un franc d'amende ! Pour éviter de nouvelles condamnations, il s'empressa de jeter à la rue les seize enfants.

La Commission d'Hygiène lui avait procuré une habitation très saine en l'obligeant à loger à la belle étoile.

Contraint de démolir son immeuble, le propriétaire, comme c'est son droit, et peut-être son intérêt, rebâtira une maison plus somptueuse dont les loyers seront plus élevés. S'il y fait de très grosses réparations, ce sont encore les locataires qui devront en supporter les conséquences. Comme leur budget est à peine suffisant pour un loyer minime, ils devront se réfugier ailleurs. Où ? Peut-être dans une autre maison plus insalubre.

Comment sortir de cette impasse ?

Il y a plusieurs solutions. Ou bien racheter les maisons insalubres, les réparer, les rendre habitables, et les louer ensuite sans majorer les loyers ; c'est ce qu'a fait à Lille, le regretté docteur Féron-Yrau. Ou encore, et c'est la solution adoptée un peu par-

tout aujourd'hui, bâtir des cités-ouvrières, des citésjardins, des habitations à bon marché.

L'initiative privée, en utilisant si elle le juge bon, des lois récentes, peut se donner libre carrière. Les sociétés qui se constituent dans ce but, feront œuvre vraiment utile si elles réservent leurs maisons aux familles nombreuses, c'est-à-dire ayant plus de trois enfants. C'est malheureusement ce qui ne se fait pas toujours et on nous signalait tout récemment des habitations ouvrières à bon marché occupées par des célibataires et cela dans la région du Nord où les familles nombreuses ne sont pas encore une rareté.

En attendant que ces œuvres si utiles puissent se généraliser, il faut s'ingénier à arracher le plus possible les familles nombreuses à leurs taudis malsains pour leur permettre de respirer à pleins poumons un air plus sain dont les habitants de nos villes et les ouvriers de nos usines ont tant besoin.

Comment ? En créant des jardins ouvriers où la famille entière pourra prendre le soir et le dimanche un repos et une distraction salutaires. En organisant des colonies de vacances à la campagne pour les enfants de nos écoles. Nous ne pouvons pas signaler ici toutes les initiatives possibles, le dévouement est si ingénieux !

Les catholiques ne sauraient rester indifférents à la solution de tous les problèmes que soulève la question de l'habitation ouvrière .Certains ont déjà fait beaucoup, ils feront encore davantage.

S'il y avait quelques hésitants, je leur citerais pour les déterminer à agir avec l'exemple de Notre Saint Père Pie X, faisant bâtir à Castelgandolfo, des habitations ouvrières à bon marché, les paroles si encourageantes de Mgr Delamaire, bénissant à Tourcoing la première pierre d'un groupe d'habitations ouvrières : « J'ai béni cette modeste première pierre de vos maisons, brique vulgaire, mais granit précieux préparé au feu de la charité, de l'amour entre riches et pauvres. J'ai demandé que la maison qui s'appuie sur elle soit solide. J'ai demandé que cette maison abrite la paix et l'amour, et qu'autour de la table familiale dressée sous son toit, en même temps que le bouquet de rieurs chantant la douceur et la gloire des jardinets bien travaillés, il y ait quelque chose de plus beau que les fleurs et les tys, il y ait de nombreux petits anges, vraie couronne de gloire chrétienne et patriotique. »

La Formation de l'Opinion

La Formation de l'Opinion

Presque partout en France, et cela ne date pas d'hier, les familles nombreuses sont mises au pilori par l'opinion. On sourit quand on voit une femme accompagnée de nombreux enfants, c'est une mère Gigogne (i). Il faut entendre les réflexions que suscite son passage. C'est tout juste si on ne taxe pas

(i) Il y a trois siècles qu'on se moque en France des familles nombreuses. Le personnage ridicule de Mme Gigogne a été imaginé en 1603 par les Enfants sans soucy, troupe de baladins alors célèbre. Ce rôle était primitivement tenu par un homme, Mme Gigogne accouchait sur le théâtre de 16 enfants. Il n'en fallait pas davantage pour amuser la foule. Mmc Gigogne (plus tard mère Gigogne) figure sur les théâtres inférieurs (et notamment ceux de la foire Saint-Germain) jusque vers 1760, pour devenir plus tard une simple marionnette encore populaire de nos jours.

Aujourd'hui, il est rare qu'au théâtre il soit question de familles ayant plus d'un enfant, et beaucoup plus rare encore, qu'il y soit question de familles ayant plus de deux enfants. Quant aux familles nombreuses, elles ne paraissent jamais sur la scène que comme grotesques. Et le théâtre, comme le roman d'ailleurs, habitue le public à cette notion fausse qu'une famille normale ne comporte qu'un seul enfant, deux au plus.

d'inconduite ce couple qui veut faire son devoir. On ne se prive pas de dire que ce sont des naïfs et surtout des maladroits.

S'ils sont pauvres, les parents féconds ne doivent pas attendre beaucoup de pitié. Pourquoi, dira-t-on, se permettent-ils d'avoir tant d'enfants ? Quand on ne gagne que trois ou quatre francs par jour, on n'a pas le droit de se payer un tel luxe. Il faut cependant être raisonnable.

Dans La peur de vivre, M. Henry Bordeaux décrit la petite scène suivante :

« En face du portail ouvert, de l'autre côté de la route de Chaloux, devant une humble cabane jouait au soleil une bande d'enfants, cheveux ébouriffés, figures luisantes de santé et pieds nus. Comme ils poussaient des cris de joie ou de colère, leur mère parut sur le pas de sa porte. C'était une paysanne à la figure douce, mais déjà fanée, et dont la taille déformée annonçait une maternité prochaine.

— Ils sont pauvres, expliqua Mme Dulaurens en présence de ce spectacle, et ils attendent toujours des enfants. Ils en ont déjà sept, et voyez !

— Sept enfants ! quelle horreur ! fit Mlle de Songeon, en se détournant avec mépris.

— C'est tenter Dieu ! ajouta Mme Dulaurens. Et Mme Orlandi gazouilla :

— Ils seraient jolis en peinture. Vivants, ils sont encombrants et sales.

— N'en a pas qui veut ! murmura entre ses dents

la paysanne qui avait entendu. Et à bout de bras elle enleva le plus petit qu'elle pressa sur sa poitrine. Isabelle eut un rire hardi, et dit à son fiancé en le fixant dans les yeux :

— Ali ! vous savez : des enfants, je n'en veux pas !

M. Landeau sourit sans plaisir. Une sorte de gêne suivit cette boutade, à la fois naïve et cynique, qui n'amusa que Mme Orlandi :

— O cette Isabelle !...

Demeurée seule avec son frère sur le chemin, Paule caressa les marmots rassemblés qui avaient suspendu leurs jeux devant tous ces regards dont ils avaient compris l'hostilité.

— Pauvres petits ! fit-elle avec un reste d'indignation qui brillait dans ses yeux noirs. Notre temps ne vous aime guère.

La paysanne, flattée, sourit à la jeune fille ;

— Il y en a des tas, et ça pousse, comme le chanvre.

— Dieu est bon, et la terre est grande, dit le capitaine qui se rappelait la joie de son père quand il voyait de beaux enfants. »

Dans certains autres milieux, cependant très fortunés, c'est parfois aussi un déshonneur d'avoir de nombreux enfants. Mieux vaut le couple que la douzaine, répète- t-on souvent.

Un jeune homme ayant exprimé le regret d'être fils unique, — il avait perdu ses frères aînés, — sa mère lui répondit devant tout le monde : Ne le

regrette pas tant ; si tes frères avaient vécu, tu ne serais jamais venu au monde. »

Avant le mariage de leurs enfants, les parents ne manquent pas de leur donner des conseils de prudence. Et malheur à ceux qui ne les observent pas.

Une belle-mère ne consentit à donner sa fille, âgée de seize ans, qu'à la condition que le futur s'engageât à ne rendre son épouse mère qu'une fois et après la vingtième année. Le jeune homme promit naturellement tout ce qu'on voulut, et le mariage fut conclu.

Cependant, six mois après, la jeune femme écrivit à sa mère pour lui annoncer ses couches prochaines. La belle-mère accourt armée de pied en cap pour foudroyer le parjure. Mais la jeune femme déclara à sa mère que c'était elle qui avait voulu goûter à tout prix les joies de la maternité. La maman semonça vertement sa fille et ordonna à son gendre de ne plus tenir compte des désirs de son épouse. Ce fut la dernière recommandation qu'elle lui fit en le quittant. Mais elle fut aussi inutile que les précédentes. Cet homme préférait avec juste raison une épouse féconde à une épouse infidèle. Aussi dix mois après, un nouvel enfant venait au monde. Mais, cette fois, la belle-mère, furieuse, refusa net de venir assister sa fille, leur écrivant de s'en tirer comme ils pourraient, puisqu'ils 11e tenaient aucun compte de ses observations.

Un homme du monde raconte qu'il vient de se brouiller avec la châtelaine sa belle-mère, parce qu'il

en est à son quatrième enfant. Elle l'a fait comparaître devant elle comme un coupable : « Monsieur, j'ai été mariée pendant vingt-cinq ans, et je n'ai eu qu'une fille. Si ma fille a eu la belle dot que vous avez reçue, c'est parce qu'elle était fille unique : vous, vous l'avez déjà partagée quatre fois. »

Quand, par un reste de pudeur, on ne dit rien, on gémit en secret de la désolante fécondité de ses enfants ou de ses amis, et on plaint de tout cœur les victimes du devoir.

Maurice n'aime pas ses enfants, disait une mère de son fils, il en a trop ; il n'avait rien de ce qu'il fallait pour être père de famille. »

« Deux ans après l'année terrible, deux officiers de cuirassiers démissionnaires, amis et proches parents, épousaient en même temps deux demoiselles, elles aussi, amies et proches parentes. Le lendemain des noces on se sépara, les uns restèrent à Paris, les autres allèrent occuper un château de province. Après six ans de mariage, les Parisiens vinrent visiter leurs amis de province. A la descente de voiture, la Parisienne eut un haut-le-corps en voyant son amie entourée de six enfants, sans compter les apparences, qui indiquaient clairement la prochaine venue d'un septième.

Aussitôt seule avec son amie, elle n'eut rien de plus pressé que de lui présenter ses condoléances : « Je te plains vraiment, lui disait-elle, d'être tombée en de telles mains. A Paris, nous nous amusons

3y4 LE SUICIDE D'UNE RACE

d'abord ; puis, quand nous serons lassés de nous amuser, peut-êtare nous accepterons un enfant, mais au grand jamais, une dame de Paris n'accepterait une pareille nichée. »

Comme elle achevait ces paroles, l'époux de son amie entra brusquement, il avait tout entendu. Il présenta ses six enfants à l'amie de sa femme, puis ajouta : « En province, madame, nous n'avons pas tous les amusements de la capitale ; nous avons de la vie et nous en donnons. »

Les enfants eux-mêmes, subissant déjà la néfaste influence de leur milieu social, rougissent parfois d'avouer qu'ils ont plusieurs frères et sœurs ; et volontiers, les fils uniques se moquent de leurs camarades appartenant à des familles nombreuses.

Un jour, un fils unique platinait un de ses camarades, dernier venu de douze enfants : « Si ton père avait fait comme le mien, lui disait-il, tu serais comme moi, tu vivrais sans rien faire. — Si mon père avait fait comme le tien, répliqua l'adolescent, je ne vivrais pas du tout, et j'aime mieux vivre, même en travaillant. »

Dans un pays où l'on a peur d'un sourire et où l'on s'abstient souvent à cause de la galerie, il est urgent de remettre la maternité à la mode. Le jour où réservant son admiration pour les vraies épouses et les vraies mères, on jettera un peu de mépris à la face de ces poupées mondaines qui n'appréhendent rien tant que l'enfant, beaucoup d'indécises en arriveront à préférer les joyaux vivants aux futiles

parures, plus soucieuses d'être mères des Gracques que reines de boudoir.

Marcel Prévost dit qu'il nous faudrait quelqu'un pour déchaîner l'ouragan qui emporte toutes les volontés. « Cette mystérieuse puissance de créer un grand entraînement moral, l'écrivain la détient. Un peu d'encre dans une plume : voilà le sérum par quoi s'injecte au cœur des hommes une idée qui les transforme.

« Quel sera, en France, le poète de la maternité ? Aucun de ceux dont le nom nous est connu. La poésie française actuelle, si riche, si variée, n'a nul souci des deux qualités qui entraînent les foules : le désir de convaincre et la simplicité. La poésie française actuelle est somptueuse, érudite, experte en psychologie et en style classiques, d'un lyrisme un peu convenu, un peu scolaire et, en somme, très sage. Elle se garde de prêcher, et veut seulement des admirateurs d'élite... Poètes encore sur les bancs du collège, ou qui, petits campagnards, gardez encore les troupeaux comme Burns enfant, qui de vous sera l'apôtre de la doctrine réparatrice ? Il n'est point indispensable que celui-là soit un grand artiste : mieux vaut pour lui la sensibilité profonde et le don de persuader. »

En attendant cet homme dont nous souhaitons la venue ; travaillons de notre mieux à créer un courant d'opinion en faveur des familles nombreuses, en montrant à nos concitoyens, — et c'est un argument qui touche beaucoup aujourd'hui, — les avan-

O-li LE SI ICIDE D'UNE HACE

tages matériels et moraux que procurent les enfants.

Une famille nombreuse est tout d'abord un avantage pour les enfants.

Les fils ou filles uniques sont presque tous victimes de troubles nerveux ou d'autres infirmités. Le docteur autrichien Friedjung, a exposé, en novembre 1910, le résultat de ses observations devant une grande société médicale de Vienne. Son examen avait porté sur 100 enfants, fils ou filles uniques, échelonnés entre 2 et 10 ans. Parmi ceux-ci, 18 étaient sérieusement névropathes, 69 avaient une forte tendance à le devenir et 13 seulement étaient dans un état normal. Ajoutons que chez ces enfants, les phénomènes nerveux de la neurasthénie et de l'hystérie étaient les plus fréquents : la peur exagérée, le sommeil agité, l'allure capricieuse, et surtout une très mauvaise nutrition. Par contre, sur 100 autres enfants issus de familles à plusieurs enfants, il n'y en avait que 30 atteints de névropathie.

L'éducation rendra-t-elle au moins le fils unique apte à la vie ?

Souvent, le fils unique est très mal élevé. Orgueil de son père, idole choyée de sa mère, il s'établit entre ses parents et lui une camaraderie de mauvais aloi qui tue le respect. Ecoutez-le parler à ses parents, vous serez étonnés du ton et du sans-gêne. Voyant tous ceux qui l'entourent uniquement préoccupés de sa petite personne, il devient presque fatalement un égoïste. Il ne comprend pas qu'une

volonté étrangère limite sa liberté d'action. Quand par hasard on fait, mine de s'opposer à ses caprices, il se révolte. Et, pour ne pas perdre la seule affection filiale qu'ils puissent espérer, les parents prennent des biais humiliants pour faire la paix et finalement capitulent.

On imagine difficilement qu'une telle éducation puisse façonner des hommes. Elle fait, a-t-on dit, des névrosés, des abouliques, qui n'ont que des fantaisies, des impulsions, aussi incapables de se résigner au nécessaire, qu'à modifier énergiquement ce qui est modifiable, des êtres que la vie conspuera et brisera.

Laisser grandir cet adolescent qui ne sait que jouir, et vous assisterez au triomphe des passions mauvaises. N'ayant pas appris au contact de sœurs chastement aimées, le respect de la femme, il se laissera entraîner par la première courtisane venue qui exploitera sans vergogne sa bourse et sa corruption. C'est une véritable course à la débauche, pour laquelle il ne manque pas d'entraîneurs. Les menaces de ses parents ne l'arrêteront pas, n'est-il pas habitué à les faire céder toujours devant ses volontés; leurs pleurs ne le toucheront pas, il n'a pas assez de cœur pour se laisser émouvoir. Il ira jusqu'à ce qu'il tombe victime de ses instincts pervers, ou de quelque honteuse catastrophe, ne laissant aux siens qu'un souvenir maudit.

Tous les fils uniques ne s'en vont pas ainsi à la dérive. Ce que l'on peut affirmer c'est que presque

378 LE suicide d'uni: rage

tous, ils ne sont pas heureux. Leur jeunesse passée dans l'isolement ou dans un tête à tête continuel avec des personnes plus âgées a été terne et maussade, même quand les parents s'efforcent de se faire enfants pour jouer avec eux. Ayant eu peu l'occasion de rire, ils ont été de bonne heure trop graves et trop sérieux. Un fond de tristesse leur reste et les suit dans la vie. Ils s'en iront répandent partout leur désenchantement, leur lassitude de vivre, leur esprit blasé, leur scepticisme et leur goût de la blague. D'ordinaire ils ne croient à rien et surtout pas à la famille. Aussi quittent-ils sans beaucoup de regrets la maison paternelle. Le seul souvenir qu'ils en gardent c'est celui des réprimandes qui leur furent prodiguées, car, c'est un fait, les parents faibles remplacent la sévérité par des serinons.

Les enfants des familles nombreuses ont-ils plus de valeur ?

Quand je considère ceux qui montent et ceux qui descendent l'échelle sociale, dit un économiste, je vois que ceux qui montent portent des sabots et ceux qui descendent des souliers vernis. Aujourd'hui plus que jamais, étant données les conditions de la vie moderne, sur le champ de bataille social comme sur les autres, la victoire est pour ceux qui ne redoutent pas les cicatrices au visage et le hâle du soleil. « A mesure que la concurrence devient plus intense, l'esprit d'invention s'aiguise, l'outillage mécanique se perfectionne, les produits du sol sont plus savamment et plus complètement exploités, les débouchés

LA FORMATION DE i/OPINION 879

plus passionnément recherchés, et ainsi, s'accélère le progrès de l'industrie et du commerce. Les fils de familles nombreuses sont mieux armés pour réussir dans les luttes économiques. Rompus dès leur jeune âge à une vie laborieuse, habitués à l'endurance, doués d'un caractère qui s'est adouci au frottement quotidien du commerce fraternel, en possession d'une volonté mieux disciplinée et plus forte, ils ont en main les meilleures chances de l'avenir (i). »

En donnant à leurs enfants ce capital d'énergie et de vertus, qui leur permettra de faire leur trouée dans le monde, les parents travaillent plus efficacement à leur bonheur qu'en leur assurant des rentes qui les dispensent de tout effort, et les vouent peutêtre à l'oisiveté et au vice.

A supposer que les fils des familles nombreuses ne trouvent pas à côté de leurs parents l'emploi de leur intelligence et de leur bras, qui les empêche d'aller chercher au loin ? Nous avons peur en général, nous autres Français de nous expatrier. Nous quittons avec peine notre France aimée et au loin la nostalgie nous saisit bien vite. 1/ avenir est cependant aux peuples qui savent émigrer. Qu'est-ce qui fait la puissance de l'Angleterre ? c'est que partout elle a de ses enfants qui répandent sa langue, son esprit et ses produits. La force de l'Allemagne ne vient-

(i) Cardinal Mercier. — Lettre pastorale sur u Les devoirs

de l.i vie conjugale. »

elle pas de ce fait, que chaque année, dans tous les pays de l'ancien et du nouveau monde, elle envoie des colons par centaines de mille ? Une émigration rationnelle et méthodique est un puissant facteur de richesses pour les émigrants et pour la nation qui les envoie.

On parle des dangers physiques et moraux des expéditions lointaines. Il est certain que ceux qui émigrent ont à lutter contre le climat pour conserver leur santé et contre le milieu pour ne pas laisser entamer leur vertu. Où donc n'y a-t-il pas lutte ? Vos fils, même sous votre toit, peuvent se pervertir, et les faits de ce genre ne sont malheureusement pas rares. Ce n'est pas leur présence à vos côtés qui doit vous rassurer, mais l'éducation que vous leur avez donnée. Si vous avez travaillé à en faire des hommes de caractère, si vous les avez habitués à l'endurance, ils pourront affronter les rigueurs des saisons et passeront au milieu des difficultés sans se laisser vaincre. La victoire est aux forts, près ou loin du foyer.

S'il y a des avantages à avoir de nombreux garçons, n'y a-t-il pas des inconvénients pour les filles ?

Au premier abord la difficulté paraît plus grande, c'est vrai. Mais elle n'est pas insoluble. Sachant qu'elles auront moins de fortune que leur mère, habituées à une vie moins luxueuse et mieux occupée, les jeunes filles contracteront des habitudes d'ordre, d'économie et de vertu. Etant de bonnes ménagères et non de frivoles dissipatrices, elles

accepteraient plus aisément une union honorable qui leur imposerait un régime réglé sur de moindres revenus. Et il y a lieu de croire que vos filles seraient recherchées plus pour leurs qualités que pour leur dot.

Cette question de la dot joue encore parmi nous un trop grand rôle. On peut s'insurger contre cette mauvaise institution qui, d'après Jules Simon, entraîne avec elle de nombreux inconvénients, cache aux yeux de la femme la nécessité et la sainteté du travail, la dispense ou, dans tous les cas, la déshabitue de l'économie et de l'épargne, et souvent la pousse à se croire supérieure à son mari, mais elle existe, et un père doit en tenir compte s'il veut marier ses filles.

Cependant, et c'est un heureux symptôme, de nombreux jeunes gens préfèrent aujourd'hui une femme d'une fortune moyenne mais ayant les qualités précieuses de bonne maîtresse de maison, à une autre qui ne rêve que toilette, sortie et dont le mari ne serait qu'un compagnon de plaisir ou mieux le spectateur un peu jaloux de ses triomphes mondains.

En attendant que cette coutume disparaisse, le père peut, dans la mesure où la loi l'y autorise, avantager ses filles. Et les frères qui aiment leurs sœurs et désirent leur bonheur, se souvenant des sacrifices faits pour leur éducation, renonceront volontiers à une part de l'héritage paternel pour aider à l'établissement de leurs sœurs.

L'union qui règne d'ordinaire entre les enfants des familles nombreuses est pour eux un précieux avan-

tage. Ceux qui réussissent dans la vie tendent volontiers la main à ceux que la fortune favorise moins. Les aînés aident les plus jeunes. Tous aiment à se réunir au lieu où ils ont grandi, au foyer parfumé de joyeux et touchants souvenirs. Ce contact avec la maison paternelle, véritable sacrement de la famille, est comme un viatique qui les soutient dans les luttes de la vie (i).

Les enfants nombreux sont un avantage pour les Parents.

Ces enfants, dont les premières années coûtent tant de peines aux parents, sont aussi la cause de bien des joies. Joies anxieuses de l'attente; que sera celui qui doit venir ? On peut laisser libre cours aux rêves les plus radieux. L'humble paysan qui cultivait ses champs à Domrémy ne pensait pas que sa petite Jeanne serait un jour la libératrice de son pays, la sainte aimée, l'ange de la Patrie. Le pauvre homme qui gagnait laborieusement sa vie à Riese ne se doutait pas que parmi ses nombreux enfants, il y en aurait un qui deviendrait le chef de l'Eglise uni-

(i) Il y a un fait certain, quoique inexpliqué, c'est que le premier enfant est rarement le plus sensible, le plus intelligent. Au dernier Congrès de psychiatrie qui s'est tenu à Amsterdam, on a relevé que sur soixante-quatorze hommes et femmes de génie, écrivains, poètes, musiciens, hommes d'Ktat, dix seulement étaient les aînés. I^e plus souvent les génies sont parmi les derniers nés. Cooper était le onzième de douze enfants ; Balzac a été le dernier de trois ; Napoléon, le huitième ; Franklin le dernier de dix-sept ; Rembrandt fut le sixième sur six ; Wagner, le septième ; Mozart également ; Schumanu, le cinquième ; Schubert, le treizième sur quatorze.

LA FORMATION DE i/oPINION 383

verselle, notre glorieux et immortel Pie X. Celui que vous attendez sera peut-être un des privilégiés que Dieu ou la patrie appellera à son service; un prêtre qui portera dans ses mains les redoutables pouvoirs d'En-Haut ; un magistrat à qui seront confiés les destinées de la France ; un homme de génie, un héros, un saint dont le nom auréolé de gloire sera conservé par l'histoire et passera à la postérité. Joies de la naissance; l'enfant, en venant au monde, apporte comme un rayon de lumière. C'est avec une légitime fierté que les parents contemplent celui qui est le fruit de leur amour. Joies du baptême ; le père et la mère pressent avec émotion sur leur cœur leur enfant devenu un fils de Dieu, un héritier de la gloire éternelle, le propriétaire d'un morceau de Paradis ; ils couvrent de baisers le front d'un petit ange. Joies des premiers bégaiements, quand pour la première fois les parents ont entendu leur enfant prononcer leur nom, celui qu'ils aiment le mieux parce qu'il dit le mieux ce qu'ils sont pour lui, quand après des mois de silence ils l'ont entendu les appeler papa, maman, est-ce que de grosses larmes ne sont pas venues mouiller leurs yeux? vSi l'enfant apporte avec lui dans son berceau des souffrances, il apporte aussi dans ses yeux, sur ses lèvres, dans ses petites mains caressantes bien des joies et bien des tendresses. Et ces joies ne trompent pas ; elles dilatent le cœur, elles créent des réserves de dévouement et de bonté dont on ne se croyait pas capables ; elles resserrent les liens qui unissent entre eux

les parents, qui s'aiment davantage à mesure qu'ils chérissent leurs enfants.

Les enfants sont, selon la parole de Gounod, les roses du jardin de la vie. Ne vaut-il pas mieux avoir plusieurs roses que de n'en posséder qu'une seule ? On peut se consoler de la perte d'une par la contemplation de celles qui restent.

Quand il n'y a qu'un enfant, sur lequel on a concentré tous ses espoirs avec tout son amour, est-on sûr de le conserver ? La mort peut frapper à la porte du foyer, et emporter malgré les cris et les prières des parents, celui qui ne laisse après lui ni frère ni sœur pour consoler de son absence.

Le berceau devient une tombe où la mort ensevelit avec l'avenir, le bonheur d'une famille. S'il y a des regrets et des larmes, à qui la faute ? Les profanateurs de la génération n'ont-ils pas préparé ces désolations, qu'accroissent encore leurs désirs impuissants ? On voudrait remplacer celui qui est parti, hélas ! il n'est plus temps. Et la solitude régnera toujours dans cette maison de l'égoïsme et de la parcimonie.

N'est-ce pas vraiment la justice divine qui passe ? En restreignant volontairement leur postérité, les parents semblaient braver l'auteur de la vie. Ils ne s'apercevaient pas qu'ils accumulaient les menaces sur la tête de l'enfant, unique objet de toutes leurs amours. Délibérément, ils ont refusé la vie à ceux que la vie appelait, et dans leur cœur, ils ont dit : un, deux, et Dieu a répondu : zéro.

Louis Veuillot raconte l'histoire lamentable qui venait de s'accomplir sous ses yeux : « Des gens heureux et riches, jouissant d'une santé parfaite, mariés depuis seize ans, n'avaient qu'une fille qui venait d'atteindre sa quinzième année. Elle mourut tout à coup lorsqu'on commençait de songer à son mariage. Dix mois après la mère est en couches, le second enfant meurt, et sa mort est suivie d'une troisième grossesse. Mais l'esprit de la malheureuse mère était frappé de ces deux événements terribles : elle avait conçu dans l'angoisse, elle mourut en enfantant un cadavre. Son père vivait encore et n'avait point d'autre enfant. Désespéré de s'éteindre ainsi, furieux contre son gendre, il se remaria, moins dans l'espoir de se faire une autre famille, chose presque impossible à son âge, que pour porter ailleurs une fortune qui revenait à ces trois tombeaux. Son gendre et lui étaient gens de palais et je ne sais quels arrangements pris entre eux se trouvaient rompus par cette résolution. Le gendre devint fou. Plus d'épouse, plus d'enfants, une fortune amoindrie, des remords peut-être ! Il se tua. La ville entière s'effraya, mais la leçon cependant fut perdue ; personne ne la comprit, hormis quelques chrétiens, pauvres pour la plupart et chargés de familles, qui réunissant leurs enfants remercièrent Dieu d'avoir, dans leurs maisons, tant de devoirs et tant de soucis pour en écarter la foudre (i). »

(i) Louis VEUILi.OT. — Les Libres-Penscv.rs, page 231. le suicide d'une HAIE 20.

La mort frappe aussi dans les familles nombreuses. L'enfant tendrement aimé est pleuré, mais cette douleur n'est pas inconsolable. D'autres enfants restent que l'on pourra aimer davantage. On reportera sur eux l'affection que l'on prodiguait au cher disparu. Et ses frères et ses sœurs s'ingénieront à calmer la souffrance de leurs parents en les chérissant avec plus de délicatesse encore.

Ce que je dis de la mort d'un enfant, il faut l'affirmer aussi des angoisses que cause sa mauvaise conduite.

Oui consolera les parents d'un fils unique quand il fera leur désespoir ? Qui empêchera le déshonneur de s'attacher pour toujours à un nom porté fièrement jusque-là quand le seul héritier l'aura flétri ? Il ne restera plus aux parents qu'à vivre dans la honte, victimes de celui en qui ils fondaient tout leur espoir. Ils l'avaient voulu seul pour que, riche, il puisse monter plus haut dans la hiérarchie sociale, et voilà que, ne lui ayant point donné l'éducation qui fait les hommes, il roule maintenant dans les basfonds, les entraînant dans sa chute. Ils paieront alors chèrement leur amour du plaisir et leur crainte d'une glorieuse souffrance.

M. René Bazin met en scène dans son roman La Barrière, un de ces enfants. Félicien Limerel, fils unique, a perdu la foi et, devenu malheureux, reproche à ses parents la mauvaise éducation qu'il a reçue et leur déclare qu'il n'a plus d'estime pour eux.

Le père et la mère atterrés discutent entre eux la responsabilité des fautes commises.

« — Je vous assure, Victor, que nous sommes coupables.

— Allons donc !

— Oui, je le voyais pendant que Félicien parlait ; je me disais qu'en effet, nous avons eu une religion de façade...

— Différente de la bigoterie de Madeleine, oui, heureusement. A quoi voulez-vous en venir ?

Avec une énergie croissante, Elisa Limmerel répondit :

— Nous ne sommes pas les chrétiens que nous paraissons être. Quand toutes nos fantaisies sont satisfaites, nos ambitions préservées ou pourvues, notre fortune à l'abri, ce qui subsiste de la religion qu'on a sacrifiée à tout cela, nous l'appelons religion, christianisme, principes. Quelle est la vérité qui n'a pas été attaquée, chez nous, en effet, et quelle est celle qui a sérieusement été défendue ? Elle est belle, notre religion, mon pauvre ami ! elle est respectable !

— Elle est celle de bien d'autres. J'ai travaillé, voilà mon rôle, pour vous qui me le reprochez aujourd'hui.

— Religion de façade ; religion du dimanche dont on fait bon marché pendant la semaine ; religion du jour, dont on ne se souvient pas la nuit.

— Vraiment, ma chère, vous êtes d'un raide !

— Oh ! pas de plaisanteries, je vous le dis à mon tour. Je crois, moi, que nous n'avons plus de fils,

et je pense que si nous avions été chrétiens, nous aurions d'autres enfants. Quand j'ai vu Félicien nous quitter, tout à l'heure j'ai pensé : C'est le châtiment.

— Vous perdez jusqu'à la mémoire ! Des enfants ? Vous désiriez des enfants ! Qui est-ce qui désirait conserver sa taille ? Qui est-ce qui avait peur des grossesses, et qui se moquait avec tant d'esprit des familles nombreuses ? Qui est-ce qui ne voulait pas d'enfant et qui me le disait ?

— Moi ! Eh bien, oui ! Mais il fallait me faire taire, et m' aimer vraiment, et me faire comprendre le crime et la folie où nous vivions, j'aurais vite cédé, je vous le jure. Au fond, vous ne m'avez pas aimée. Vous n'avez que l'excuse de ma faiblesse et elle n'est pas à votre honneur. Je suis complice ; mais l'auteur c'est vous ; le vrai coupable, c'est vous. Je vois se lever contre nous les âmes qui auraient pu naître, qui devaient naître, et qui ne sont pas nées, et qui nous condamnent dans celui qui a reçu la naissance privilégiée... Elles se lèvent, elles protestent, les poussières accusatrices des corps qui auraient eu la vie et l'âme. Si on me disait qu'il y a du meurtre entre nous, je ne saurais que répondre ! Nous avons diminué volontairement le nombre des justes, et Dieu frappe... Tenez, à mesure qu'on vieillit, on voit, sur les ménages, la lumière de Dieu, ou bien l'ombre, la menace ,et déjà la pourriture... je nous vois tous deux condamnés! (i). »

(l) René Bazin. — La Barrière, page 251-253. Cuhnanu l.evy.

LA FORMATION DE L'OPOION 38g

Il peut arriver aussi qu'un des enfants d'une famille nombreuse foule aux pieds l'honneur des siens en reniant les principes qu'on s'était efforcé de lui inculquer. La désolation sera grande au foyer dont la vertu est la base. Mais, il reste d'autres enfants qui par une conduite exemplaire feront oublier les fautes du prodigue. Et, grâce à ceux qui demeurent, le nom passera intact à la postérité, et qui sait, les exemples de ses frères ramèneront peut-être un jour dans le droit chemin, celui qui, en un moment 'de folie, s'en était écarté !

Avec la joie les enfants nombreux procurent aux parents d'autres bienfaits.

Si l'annonce seule du mariage suffit à faire naître dans l'âme du jeune fiancé des pensées sérieuses, la paternité creuse dans son cœur, jusque-là indifférent, des abîmes de dévouement et de bonté. A chaque naissance nouvelle, sentant peser sur lui une responsabilité plus grande, il doit tout d'abord travailler davantage pour subvenir aux besoins de tous. Le travail régulier n'est-il pas, en même temps qu'une sauvegarde par la vertu, un excellent élément de formation ? Il donne à toute la vie cette note de gravité indispensable aux éducateurs. De plus ayant le souci de la moralité de ses enfants, ne sentira-t-il pas le besoin d'être moral lui-même ? Peut-on parler de vertu si on n'en donne pas l'exemple ? Le respect des petits finit toujours par obliger les parents à se respecter. L'influence des enfants est énorme,

3go LE suicide d'une kage

les hommes, même les moins estimables, la ressentent. Combien n'en avons-nous pas vus qui, de légers sont devenus sérieux, de paresseux, travailleurs, de violents, doux.

On parle tant aujourd'hui des dangers de la maternité qu'il est nécessaire d'en montrer les avantages au point de vue physique. Nous ne nions pas qu'il y ait des cas où la mère trouve la mort dans l'accomplissement de son devoir. C'est là une exception, de plus en plus rare, qui ne doit pas éloigner la femme de sa mission. La maternité, c'est son champ de bataille. Elle y reçoit parfois des blessures terribles. Mais de ce qu'il y a des morts et des mourants, est-ce une raison pour le soldat de déserter le champ d'honneur, et pour le général d'autoriser la désertion ?

D'ordinaire c'est la santé que la femme trouve dans la maternité. « Une objection contre la procréation d'une famille un peu nombreuse, c'est la fatigue, l'épuisement, la déformation de la taille, les maladies de langueur, etc., qu'elle cause aux mères. C'est là une idée absolument fausse : l'accouchement est une fonction naturelle. Le plaisir est presque toujours un emprunt dont il faut payer chèrement le capital, tandis que la nature a" placé du côté de la maternité les chances les plus fortes de santé et de longévité. La fécondation et les grossesses fortifient, tandis que la stérilité dessèche et flétrit : et la mère qui aura mis au monde huit ou dix enfants, paraîtra jeune à côté de celle qui a

LA FORMATION DE i/OPINION 3()I

sacrifié quelques années aux folles extravagances de la luxure (i). »

La femme n'obtient son complet épanouissement que lorsqu'elle a réalisé sa destination en devenant mère. M. le docteur Pinard, un des maîtres de la gynécologie, déclare qu'elle ne trouve la plénitude de sa santé qu'à son troisième enfant.

M. le docteur Desplats, professeur aux Facultés Catholiques de Lille, dans une conférence à la section de Médecine de la Société scientifique de Bruxelles, donne de ce fait l'explication suivante (2) :

« Jusqu'à nos jours, on a considéré la période de gestation comme entraînant pour la femme une suractivité fonctionnelle épuisante, puisque, pendant neuf mois, la mère doit fournir à ses propres besoins et à ceux de l'enfant qui se développe dans son sein. Jusqu'ici, on a bien admis que cet enfant est susceptible de communiquer à sa mère certains germes morbides acquis de son père ; mais on n'imaginait pas qu'il pût apporter un accroissement de vie. vSans doute, on constatait bien que, chez la mère, la vie était suractivée pour pourvoir aux besoins du fœtus ; mais on ne concevait pas que, de cette suractivité, le fœtus fût la cause. Aujourd'hui, les idées nouvelles sur l'opothérapie nous font entrevoir le problème sous un autre jour : la grossesse peut

fi) Dr BERGERET. — Les Fraudes.

(2) Dr Desplats. De la Dépopulation par V Infécondité

voulue, chez Lethielleux. — Brochure recommandée.

être conçue comme une opothérapie totale ; le fœtus n'est plus un simple parasite accolé à la mère et vivant par elle. Il n'en reçoit pas seulement les matériaux nécessaires à son développement, qu'elle a la charge de puiser au dehors et d'approprier, il lui apporte des stimulations spéciales, qui vont éveiller en elle des activités sommeillantes, qui seront la cause de son achèvement physique, et des sentiments jusque-là insoupçonnés, qui deviendront son complément normal ; et c'est là la cause de l'épanouissement plein de charmes dont la grossesse est le point de départ chez les jeunes femmes.

Il ne faut pas croire que cette action stimulante de l'enfant s'exerce seulement à la première grossesse ; elle se renouvelle chaque fois ; aussi peut-on constater autour de soi que les femmes saines, au lieu de souffrir de la répétition des grossesses, y trouvent, 1 au contraire, un accroissement de résistance et de vie, si bien qu'il n'est pas rare de voir des jeunes femmes très délicates, au moment de leur mariage, se transformer dès leur première maternité et acquérir une ampleur de formes et une plénitude de vie qui s'accroît à chaque nouvelle grossesse. »

Ce rapport, qui mériterait d'être cité en entier, établit de la façon la plus claire et la plus formelle les vérités suivantes :

i° Que les femmes qui, volontairement, s'abstiennent d'enfanter, ou qui, après avoir eu un ou deux enfants dans les premières années de leur mariage, ne veulent plus en avoir, deviennent les

LA FOBMATION DE L'OPINION 3g3

meilleures clientes des médecins, et notamment des spécialistes en maladies nerveuses ;

2° Qu'une foule de femmes névropathes, dont les souffrances sont aussi réelles que variées « voient subitement leurs misères s'évanouir, et leurs idées prendre un autre cours, sous l'influence d'une grossesse » ;

3° Que certaines maladies vainement traitées par d'autres moyens seraient infailliblement guéries par une grossesse. « C'est devenu une règle pour les chirurgiens, nous dit M. Desplats, de traiter les fractures par le massage ; les gynécologues découvriront un jour que la grossesse est le meilleur moyen d'éviter un grand nombre d'affections féminines et de les guérir. »

« Ces conclusions de mon éminent confrère, dit le docteur Burlureaux (i), il n'y a pas un médecin qui n'en ait, pour son propre compte, apprécié la justesse. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le plus souvent la maternité, loin d'offrir les dangers que lui attribuent l'ignorance crédule du public et la fausse science intéressée des apôtres du néo-malthusianisme est, pour la femme saine, une garantie de santé prolongée, et souvent, pour la femme malade, un remède d'une efficacité sans pareille. Et ceci, qu'on l'entende bien, s'applique à la femme dans toutes les conditions sociales. Comme le dit encore

(i) Dr Bukia'REAUX. — Enquête de la Revue hebdomadaire. Le dépeuplement de la France, 1909.

3q4 le suicide d'une race

très justement M. Desplats, c'est une grosse erreur de croire « qu'il y ait, entre la femme du monde délicatement élevée et la paysanne ou l'ouvrière des différences organiques ». En fait, « les femmes du monde qui supportent les sports, les bals, les dîners, les courses sans fin dans les magasins et les expositions, supporteraient les grossesses multiples tout aussi bien que leurs sœurs plus humbles, auxquelles manquent souvent une nourriture et un repos suffisants. »

Ce n'est pas tout. Après avoir protesté contre l'exagération, inconsciente ou voulue, des dangers de la maternité, après avoir affirmé la précieuse utilité de celle-ci dans la plupart des cas, il y a encore une vérité certaine que le médecin peut et doit mettre en lumière : c'est l'influence détestable exercée, sur la santé de la femme mariée, par la stérilité volontaire, et tout cet ensemble d'artifices dont l'emploi deviendrait beaucoup moins connu si les conjoints, mieux renseignés, savaient à quelle variété infinie de troubles moraux et de désordres physiques, souvent fort graves, ils s'exposent, en violant ainsi les lois de la nature.

Le scrupule et le remords tiennent évidemment, aujourd'hui encore, une grande place parmi les causes de ces troubles et de ces désordres. I,e mari, lui, arrive vite à se délivrer de la hantise de tels sentiments : mais je connais bien des femmes dont la vie entière en est empoisonnée. Et que l'on ne croie pas que cela s'observe exclusivement chez les femmes

LA. FORMATION DE L'OPINION 3c)3

pieuses, qui savent que leur conduite risque de compromettre leur salut dans la vie à venir ! Ces scrupules ne sont pas forcément d'essence religieuse ; car bien d'autres femmes, étrangères à toute appréhension de l'au-delà, souffrent infiniment de la nécessité où elles se trouvent de ne pas donner au mariage sa fin légitime. Leur repos intérieur en est altéré, et de là naissent ces misères sans nombre et sans nom que l'on groupe sous l'appellation, infiniment vague, de « neurasthénie ».

Et puis, à côté de ces désordres nerveux qui naissent de causes morales, combien nous en voyons, tous les jours, qui n'ont pas d'autre cause que le manquement à l'égard des exigences de la nature ! Car celle-ci se comporte, en réalité, comme si elle était l'être concret et symbolique que les philosophes imaginent sous son nom, un être obstinément attaché à la conservation et à la propagation de la vie, chez les espèces qu'elle a créées ? Et de même qu'elle invente mille ruses pour nous forcer de collaborer à ses fins, de même elle n'admet pas qu'on la brave, et se venge cruellement de ceux qui prétendent passer outre à ses lois. »

Favorables à la santé de la femme, les grossesses multiples aident beaucoup à son développement moral. Rien ne l'améliore et ne la perfectionne comme la maternité, c'est un fait facile à constater et sur lequel il est inutile d'insister. Ce que nous devons signaler avec le docteur Desplats, c'est son heureuse influence sur la vie commune.

3q6 le suicide d'une race

« Le germe fécondé qui, dès le premier jour, a une vie distincte et qui va se développer conformément à un type prévu, n'est pas un être quelconque, empruntant au terrain où il est implanté les matériaux qui lui sont nécessaires, suscitant en la mère, qui est là toute prête à s'adapter à ses besoins, les activités organiques, affectives, psychiques correspondantes ; non, ce germe, cet être nouveau, c'est le père qui s'est incarné dans la mère, il va vivre et grandir en elle, et lorsqu'il la quittera pour devenir un individu tout à fait distinct, il laissera en elle quelque chose de lui et de son père, dont elle ne pourra jamais se séparer.

Oh ! comme ces vues sont lumineuses et nous font mieux comprendre la subordination de la mère à l'enfant, pendant tous ces premiers mois de la vie où le nouveau-né n'est défendu contre les dangers du dehors que par la constante sollicitude de sa mère, et où sa nourriture n'est assurée que par le lait qu'elle lui fournit ! Comme elle nous font assister à la constitution de ces liens invisibles qui, à chaque grossesse nouvelle, vont s'établir entre le père et la mère et rendre leur union plus intime, leur attachement plus indissoluble et leur amour plus absolu que n'était celui de la jeune femme et du jeune mari, séduits l'un et l'autre par la grâce attirante des formes, les charmes du visage, la douceur de la voix, la vivacité pénétrante du regard, etc., et la communauté constatée ou espérée des sentiments, des goûts et des intérêts !

LA FORMATION DE L'OPINION 3g7

Ces attraits ont disparu, ou l'habitude d'en jouir en a diminué la puissance, et cependant les liens qui unissent les époux mûris ne se sont pas relâchés. Nous pouvons le constater tous les jours, nous médecins, qui pénétrons dans l'intimité des ménages que la maladie visite. Où l'épouse puise-t-elle la force de résister aux fatigues des longues nuits sans repos, des inquiétudes incessantes et, souvent, des découragements et des dégoûts que l'incurabilité devrait engendrer ? Où le vieux mari puise-t-il ces réserves de tendresse touchante qui l'attachent au fauteuil ou à la chambre d'une compagne devenue infirme, qui le font trembler à la pensée qu'il pourrait la perdre, et font de lui une épave douloureuse lorsque la mort les a séparés ?

Sans doute, le devoir, chez les chrétiens de pratique ou de sentiments, l'habitude, chez un grand nombre, expliquent en partie cet état d'âme ; mais combien les liens du sang, que chaque année accroît entre les deux époux, expliquent mieux cette union, je pourrais dire, cette unification, qui s'établit entre eux et crée une solidarité indissoluble !

Aussi, ce n'est pas dans les ménages où des naissances nombreuses ont créé ces liens que se produisent les divorces et les séparations ; mais dans les ménages sans enfants ou qui ont eu, volontairement ou non, le malheur d'en avoir peu. »

Quel beau rôle les médecins peuvent jouer dans la formation de l'opinion publique et dans la lutte contre toutes les misères honteuses qui amènent la

Ht)^ IK suicide d'une kace

dépopulation ! Dans les conseils qu'ils auront à donner qu'ils laissent parler leur conscience de chrétien et de médecin, se souvenant qu'ils intéressent l'âme et le corps, l'individu et la société. Avertis par l'empressement que la lâcheté met à abuser de leurs avis, ils doivent apporter une extrême circonspection à se montrer peu favorables à de nouvelles naissances. Qu'avant le mariage, ils prescrivent une façon de vivre, qui ne contrarie pas les grands devoirs de la vie conjugale. Qu'après le mariage, ils n'aient pas peur de dire la vérité à ceux qui viennent leur demander des compromissions malhonnêtes. Quand certains intéressés sauront à quels dangers ils exposent la vie de leur femme en recourant à des opérations, même assurées de toutes les chances de succès, ils hésiteront. En agissant ainsi, ils aideront leurs clientes à conserver ou à reconquérir la santé du corps et de l'âme en faisant leur devoir, et ils prendront place parmi les meilleurs artisans de la régénération morale et sociale.

Faut-il ajouter que, même matériellement, les parents ont intérêt à multiplier la vie dans leur famille ?

Tant que les enfants sont en bas âge, il est évident qu'ils coûtent beaucoup à leurs parents. Mais ils sont une charge précisément au moment où les parents disposent de tous leurs moyens. Ils sont jeunes, pleins d'entrain et d'activité; ils ont du cœur au travail, et s'ils aiment, ils supportent gaillardement les petites privations qu'entraînent les nouveaux venus.

LA FORMATION DE l/OPINION 3gg

Il arrive un temps où les enfants sont une source de revenus. Sans doute, il faut éviter de les faire travailler trop prématurément ; mais dès qu'ils atteignent l'âge normal où l'on peut, sans nuire à leur santé, utiliser leurs énergies, ils accroissent pour une part les ressources de la famille. Sachant les nécessités du ménage, ils n'iront pas, comme le fils unique, au cabaret ou ailleurs, dépenser une partie de leur salaire et contracter des habitudes de paresse et d'immoralité, mais ils aimeront le foyer familial et se feront une fête d'y passer leurs heures de repos.

Finalement, grâce au travail de tous, on sortira de la gêne, on connaîtra peut-être l'abondance ; et les parents, devenus vieux, loin de se voir refuser odieusement la pension alimentaire à laquelle, de par la morale et la loi, ils ont droit, seront l'objet des délicates attentions de leurs enfants. Le belle vertu de la piété filiale fleurit au sein des familles nombreuses, tandis que presque toujours elle est absente du cœur des enfants uniques nés de mariages volontairement stériles.

N'y aurait-il pas là la solution naturelle du problème économique de l'assistance aux vieillards dans le besoin ? On a fait une loi leur assurant une pension de retraite. C'est très bien, mais ne serait-il pas plus normal de ne pas recourir à ce moyen, et de compter pour assister les parents sur les enfants conscients de leurs devoirs et en état de les remplir ?

Si les enfants nombreux sont un précieux capital

et une suprême ressource pour les familles ouvrières, ils sont un élément incomparable de prospérité pour la famille agricole. L'agriculture manque de bras, et quand, pour de petites exploitations, on est obligé de recourir à des mercenaires, les bénéfices sont diminués d'autant, sans compter que le travail souvent plus mal fait produit moins.

On pourrait vérifier la vérité de ce que nous avançons en interrogeant des vieillards qui ont eu beaucoup d'enfants, et qui, par conséquent, ont connu tous les soucis, toutes les angoisses des familles nombreuses. Quels sont ceux qui maudissent la vie ? Ou bien les vieux qui traîneraient sans les hospices, leur misère et leurs haillons dans la mendicité des rues ; ou bien les aïeuls qui peuvent voir sous leurs mains bénissantes et leurs regards attendris, leurs enfants et les enfants de leurs enfants ?

Demandez « à une femme du monde qui a généreusement accepté la maternité et toutes ses charges, de supputer toutes les fêtes qu'elle a délaissées, toutes les parties de plaisir dont elle s'est privée, toutes les veilles anxieuses par lesquelles elle a passé. Longue liste, apparemment ! Puis interrogez-la : Vos enfants vous ont-ils trop coûté ? Regrettez- vous ces sacrifices ? Enviez-vous le sort de la mondaine stérile, toujours libre, pour se laisser emporter en automobile, aux courses, aux fêtes, aux jeux, aux théâtres, aux bals ? La réponse de la mère sera-t-elle douteuse ou lente à venir ? Comment son cœur, qui a goûté les joies solides de la vie réelle, pourrait-il

LA FOHMATIO^ DE L'OPINIOS 4ol

regretter les frivolités d'une vie factice ? Sa jeunesse a passé comme celle de la mondaine ; mais la sienne a passé pour renaître et refleurir dans d'autres jeunesses ; la mondaine ne garde de sa jeunesse que le souvenir attristé de succès disparus sans retour. La mère peut serrer contre son cœur des êtres qu'elle aime autant et plus qu'elle-même ; mais comment envierait-elle le sort de celle dont les bras n'ont si souvent rien à étreindre, qui si souvent ne sait plus aimer son époux lui-même (i). »

Il faut donc travailler à faire disparaître les préjugés contre les familles nombreuses, en créant un courant d'opinion qui remette la maternité à la mode. C'est le devoir de tous, des publicistes, des orateurs, des médecins. C'est le devoir des gens mariés qui gémissent sur la dépopulation. Qu'ils fassent bravement leur devoir, l'exemple est contagieux, surtout quand il vient de haut. Les pauvres ne croient pas à la vertueuse abstinence des riches. On les surprend qui comptent les enfants des familles considérées, et si le résultat des additions leur paraît généralement maigre, ils en concluent à des restrictions intentionnelles qu'eux-mêmes peuvent bien se permettre quand les grands ne se les interdisent pas. C'est plus spécialement le devoir de ceux qui ont pour mission de gouverner la nation. Précisément, depuis quelques années, presque tous

(i) P. Vermeersch, S. J. — La Peur de l'enfant dans les classes dirigeantes.

ceux qui sont au pouvoir donnent l'exemple contraire. Le gouvernement français est un comité de célibataires dirigeant un pays qui se dépeuple, disait M. Louis Franck. En effet, pour ne parler que des morts, beaucoup des hommes qui ont dirigé la troisième république n'étaient pas pères de famille : ni Thiers, ni Jules Ferry, ni Gambetta, ni Lepère, ni Spuller, ni Challemel-Lacour, ni Goblet, ni Floquet, ni Waldeck- Rousseau n'ont connu les joies, les douleurs et les charges de la paternité. Nous pourrions poursuivre notre investigation parmi ceux qui mènent la barque aujourd'hui et nous serions amené à une même constatation. Comment voulezvous que ces hommes puissent demander aux millions de familles françaises qui les imitent de faire le sacrifice d'avoir de nombreux enfants ? On pourrait leur répondre, avec un semblant de raison : à vous, Messieurs les gouvernants, nous vous suivrons. Quand vous aurez des enfants, vous vous intéresserez davantage aux familles qui ont encore le courage de faire leur devoir, et vous ne ferez plus de ces lois qui semblent faites pour un pays de célibataires ou de fils uniques.

Le Grand Remède

Le Grand Remède

Pouvons-nous terminer ici notre étude des remèdes, et dire avec beaucoup d'auteurs, le salut de la France viendra des réformes sociales et légales que nous préconisons et que nous désirons grandement voir s'établir. Cela prouverait tout simplement que nous n'avons pas vu la racine même du mal dont nous souffrons.

Nous n'avons pas nié que certaines causes économiques et physiques n'aient une grande influence sur la baisse de notre natalité, mais nous avons constaté aussi que les causes morales étaient plus actives. Et pour lutter contre ces dernières causes les lois sont impuissantes, puisqu'elles s'arrêtent sur le seuil de la conscience. Ce n'est pas uniquement avec des règlements de police et des réformes sociales que vous élèverez une jeunesse chaste et féconde et que vous obtiendrez de l'union conjugale qu'elle produise tous ses effets ; ce qu'il faut, c'est une force morale et spirituelle, la religion connue et surtout pratiquée.

4oC LE SUICIDE D'UNE UACE

« Un peuple, disait récemment un publiciste (i), cesse de se reproduire simplement lorsque la masse profonde de ce peuple a perdu la croyance en la divinité, en une existence future, et n'a plus d'autre horizon à sa vie morale que le cimetière où pourrissent les corps animaux. Le jour où les hommes cessent de croire, où la jouissance matérielle du présent remplace l'aspiration spirituelle vers l'audelà, où les droits proclamés de l'individu succèdent aux devoirs ancestraux de la cellule sociale, la famille, ce jour-là, une nation franchit la première étape vers sa tombe, en commençant à dédaigner les berceaux...

« Aussi, pouvez-vous proposer tous les remèdes empiriques, souvent risibles ; dégrever huit francs d'impôt par tête d'enfant vivant ! décerner des médailles aux mères fécondes, donner quelque aumône aux familles pauvres. L'égoïsme humain déchaîné sera toujours supérieur à vos largesses. Le seul remède certain, c'est de refaire l'âme de la France, c'est de la rechristianiser. »

Quelle est l'influence de la religion sur la natalité ?

Elle enseigne à l'homme l'observation de la loi de Dieu. Le Créateur après avoir façonné nos premiers parents à son image et à sa ressemblance, leur communique comme aux autres vivants sa fécondité. « Aux plantes et aux animaux, il se contente de dire : Croissez et multipliez-vous. » C'est assez. La fleur

(i) De Civrieux. — La République Française, juillet 1910.

LE GRAND REMEDE ko~j

immobile et silencieuse laisse tomber ou se laisse ravir inconsciemment la poussière fécondante qui la doit reproduire ; l'animal obéit aux lois fatales de l'instinct qui le pousse à la rencontre d'une compagne ; sa fécondité est le fruit d'un accouplement brutal, et son union passagère ne change rien à sa nature. Mais à l'homme et' à la femme qui mettent leur raison et leur cœur dans le choix de l'être qu'ils associent à leur vie, à l'homme et à la femme qui se donnent librement et tout entiers, à l'homme et à la femme qui se savent participants de l'action créatrice de Dieu, à l'homme et à la femme qui comprennent le grand honneur d'engendrer leur semblable, à l'homme et à la femme qui se perfectionnent et communiquent leur perfection dans la société conjugale, à l'homme et à la femme qui ne s'accouplent pas comme les vivants des espèces inférieures, mais qui se marient, Dieu devait une bénédiction plus ample et plus magnifique (i). » Aux promesses de la fécondité et au commandement de la reproduction, il joint l'empire du monde (2).

Afin que nul n'ignore que telle est bien sa volonté, Dieu renouvelle cet ordre à chacune des grandes époques qui ouvre comme un monde nouveau. Quand Noé fut sorti de l'arche avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils et qu'il eut offert à l'Eternel des holocaustes d'agréable odeur, Dieu le

(1) P. MONSABRÉ. — Conf. de N.-D., 1887. La Sainteté du Mariage, page 15.

(2) Genèse, chap. I, 28.

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bénit, lui et les siens et il leur rappelle la parole dite à Adam : « Soyez féconds, multipliez et remplissez la terre (i). » Puis, c'est à Abraham que Dieu s'adresse. « Ne crains point, lui dit-il, je suis ton bouclier et ta récompense sera très grande. Abraham répondit : Seigneur Eternel, que me donnerez-vous ? Je m'en vais sans enfants... Dieu fit sortir Abraham de sa tente, et il lui dit : Lève les }reux vers le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux. Et il ajouta : il en sera ainsi de ta postérité (2). »

Dans l'Ancien Testament, alors que la stérilité apparaît comme une malédiction ou une épreuve, une paternité nombreuse est le signe d'une bénédiction spéciale de Dieu.

C'est un héritage du Seigneur que les enfants, Une récompense, que les fruits d'un sein fécond. Comme les flèches dans la main d'un guerrier, Ainsi sont les fils de la Jeunesse.

Heureux l'homme qui en a rempli son carquois Ils naîtront point à rougir

Quand ils devront répondre aux ennemis à la porte de

[la ville (3).

Heureux l'homme qui craint Jéhovah, Qui marche dans ses voies ?

Tu te nourris alors du travail de tes mains ; Tu es heureux et comblé de biens.

(1) Genèse, IX, 1.

(2) Genèse, IX, 1-6.

(3) Psaume CXXVII, 3-5. Traduction Crampon.

LE GUAND REMÈDE ZjCH)

Ton épouse est comme une vigne féconde Dans l'intérieur de ta maison ; Tes fils, comme de jeunes plants d'olivier. Autour de la table.

Voilà comment sera béni

Celui qui craint Jéhovah

Que Jéhovah te bénisse de Sion.

Puisses-tu voir Jérusalem florissante

Tous les jours de ta vie ?

Puisses-tu voir les enfants de tes enfants ?

Que la paix soit sur Israël (i).

Jésus-Christ n'est pas venu en ce monde pour changer la loi, mais pour la ramener à son idéal divin, en la débarrassant des interprétations humaines qui en altéraient l'esprit. La nouvelle alliance doit s'établir sur l'ancienne comme sur une base divinement préparée; à la fleur succède naturellement le fruit, sans qu'il y ait abolition ni renversement, mais épanouissement et progrès.

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes, dit le Sauveur ; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. Car, je vous le dis en vérité, jusqu'à ce que passent le ciel et la terre, un seul iota ou un seul trait de la loi ne passera pas, que tout ne soit accompli. Celui donc qui aura violé un de ses moindres commandements, et appris aux hommes à faire de même, sera le moindre dans le

(i) Psaume. CXXVIII. 1-6.

4lO LE SUICIDE D'UNE HAGE

royaume des cieux ; mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, sera grand dans le royaume des cieux (i). »

Le commandement donné par Dieu au premier couple humain n'a rien perdu de sa force. La loi régissant le mariage reste donc intacte. Et comme aux temps des Patriarches les enfants nombreux sont une bénédiction. Les Apôtres ajoutent que les souhaiter est un devoir, et saint Paul nous montre dans la maternité un élément de rédemption. La femme sera sauvée, dit-il, par la génération des enfants (2)-

L'Eglise, par ses conciles et par ses docteurs, n'a jamais cessé de rappeler cet enseignement divin. Au cours des siècles, chaque fois que la sainteté du mariage a été souillée par des abus qui tendaient à le frustrer d'une de ses fins essentielles, l'Eglise a toujours élevé la voix. Elle condamne les doctrines perverses et menace les prévaricateurs des châtiments de Dieu. Lorsque les coupables viennent à son tribunal implorer l'absolution de leurs fautes, avant de laisser tomber sur leurs têtes le pardon divin dont elle dispose, elle les remet rigoureusement en face de leurs devoirs. Elle ne peut changer la volonté du Créateur lui-même. Aussi, s'abstenir ou procréer, telle est l'alternative en face de laquelle elle place les époux. S'ils refusent de s'y soumettre et de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour changer de

(1) Saint Mathieu, chap. V, 17-19. Texte et comment Crampon.

(2) Ife Upitre à Tirnothée, IV, 15.

LE GRAND REMEDE l\ll

conduite, elle ne peut, malgré sa très grande miséricorde, les admettre à la réception des sacrements. C'est la vie ou la mort spirituelle des époux ; la vie dans l'accomplissement intégral du devoir, la mort dans la prévarication.

Le Christ n'a pas institué un sacrement au profit de la bestialité humaine. Il n'a point donné, devant ses autels, à ceux qui désirent s'unir, un impur rendez-vous. « Par la réception du sacrement de mariage, un élément divin est intervenu dans l'amour des époux ; un principe surnaturel a cimenté leur union. Il leur est permis désormais de désirer, d'estimer, de considérer comme grave, comme sacré, digne de Dieu, un acte qui leur était interdit, hier comme une impureté. Cette fange a changé de nature au contact de Dieu. Le plomb vil est devenu l'or pur. La concupiscence animale s'appellera désormais une affection légitime, un amour chrétien.

Si l'honneur que Dieu fait ainsi à la chair dégénérée est grand, un grave devoir s'impose à elle avec cette dignité sublime et inattendue. Avant que l'hostie que l'on adore sur l'autel soit consacrée, il n'y a pas de sacrilège à la traiter comme un objet profane. Aussitôt que les saintes formules l'ont transformée en une substance divine, tout ce qui porte atteinte à l'honneur qui lui est dû devient crime. Ainsi en est-il des pratiques qui déshonorent le mariage et ravalent l'amour sanctifié en le détournant de sa fin. »

Faire toujours son devoir, donner à la famille, à

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la race tous les enfants qu'elles réclament, c'est dur parfois. La religion vient en aide à la faiblesse humaine, car non seulement elle rappelle les préceptes divins, mais par ses secours, elle permet de les pratiquer.

Tout d'abord, elle tient constamment le ciel ouvert sur le front de ses fidèles. Cette contemplation oriente la vie terrestre qui n'est que le prélude et l'enjeu d'une vie meilleure et plus durable, qui donnera le bonheur à ceux qui ne l'ont jamais connu, qui réparera les injustices de cette terre, qui sera la récompense de ceux qui ont lutté et peiné. L'homme qui a la foi et qui espère en Dieu ne veut pas manquer le ciel. Il sait qu'il ne l'obtiendra que s'il a fait de la loi divine la règle de chacune de ses journées. Aux heures tristes, cette perspective radieuse stimule son courage, et bravement il se met à la besogne. Ceux qui l'ont précédé et qui comme lui ont eu à supporter le poids de la vie, semblent lui crier : Que sont les peines que nous avons endurées à côté des joies dont Dieu nous comble.

L'Eternité qui donne à notre vie individuelle son véritable sens, le donne également au mariage. Aussi si la vie vaut la peine de vivre, elle vaut par le fait même de se communiquer. Vous vivez et vous engendrez pour le ciel, telle est la grande vérité qui vous domine et dont vous devez tirer les conséquences. C'est pourquoi « vous ne pouvez pas, vous chrétiens, limiter, de votre autorité privée, l'envolée des âmes vers les demeures éternelles. Vous n'avez pas le droit

LE GUAXD REM KDE

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de retrancher quelque chose au nombre des élus de Dieu. Cette couronne vivante que Dieu a résolu de vous donner là-haut ; cette famille d'êtres qui éternellement vous devront tout : et l'éternelle joie, et l'infini devenu leur partage en même temps que le vôtre, vous n'avez pas le droit de noyer cela dans l'inconscience de votre conduite mesquine et coupable.

Que faites-vous donc, parents chrétiens, quand vous osez éteindre, étouffer, empoisonner la vie !

Regardez vers le ciel, le soir, par une nuit d'étoiles, et demandez-vous ce que vous penseriez si quelque puissance ténébreuse venait éteindre l'un après l'autre ces astres qui sont la joie de la terre et gloire des cieux. Les âmes sont les étoiles du ciel de Dieu. Chaque jour, la mort frappe sur le globe. Son marteau tombe sur cette enclume où se forge la vie, et il en part des étincelles : ce sont les âmes qui vont dans l'infini. Elles s'en vont non point dans la nuit noire, comme l'ombre du roi Kanut dans Hugo ; mais auprès de Celui qui est toute lumière, tout amour, toute joie, et qui est éternel. Et vous, chétifs, vous qui êtes l'instrument de la vie, mais qui n'en êtes pas les maîtres, vous vous permettriez de limiter cette ascension de la vie (i) ! »

Ce Dieu pour lequel vous engendrez, la Religion vous le montre abritant sous les ailes maternelles de sa Providence chacun de ses petits, elle vous permet

(i) P. Sertillanges. — Le Patvioti me et la Vie sociale, page 53.

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ainsi d'envisager l'avenir sans trop de défiance quelle que soit votre situation. « Ne vous inquiétez pas pour votre vie, répète-t-elle sans cesse après le Maître, de ce que vous mangerez ou boirez ; ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? Qui de vous, à force de soucis, pourrait ajouter une coudée à sa taille ? Et pourquoi vous inquiétez-vous pour le vêtement ? Considérez les lis des champs, comment ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent. Et cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Que si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne le fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ? Ne vous mettez donc point en peine, disant : Que mangeronsnous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtironsnous ? Car ce sont les Gentils qui recherchent toutes ces choses, et votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par dessus. N'ayez donc^point de souci du lendemain; le lendemain aura souci de lui-même. A chaque jour surfit sa peine (i). »

(i) Evangile de saint Mathieu. Chap. VI, 25-34.

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Travaillez de tout cœur, pour nourrir et élever vos enfants, et Dieu, ce père qui, suivant l'expression de Bossuet, nous mène comme par la main, vous donnera la santé ou d'autres compensations.

Si pendant un temps, le produit de votre travail n'est pas suffisant pour subvenir aux nécessités de votre famille, ceux qui, sur cette terre, représentent la Providence divine, viendront à votre secours.

Je sais qu'aujourd'hui le mot de charité a le don d'exaspérer certains individus. Ils ne parlent et ils veulent qu'on ne parle que de justice. Les catholiques se préoccupent eux aussi d'étendre le règne de la justice. Ils travaillent plus que beaucoup d'autres discoureurs à améliorer le sort des humbles. Toutes les réformes sociales, encore incomplètes, dont notre siècle se glorifie, ne sont-elles pas, pour une bonne part, leur œuvre ? Nous voulons la justice, mais nous ne pouvons pas nous résigner à mépriser la charité. Nous savons qu'il y a de par le monde des hommes qui, malgré leur énergie et leur bonne volonté, sont dans le besoin. La charité qui se penche avec tant de bonté vers toutes les misères, peutelle ne pas prendre soin de tous ces vaillants qui n'ont pas reculé devant une nombreuse famille ? Au contact des dures réalités de la vie moderne, elle est devenue admirable de souplesse et d'ingéniosité. L'enfant, est, de sa part, l'objet d'une sollicitude admirable. Elle se préoccupe de la mère et l'entoure de soins délicats. Elle enveloppe le bébé de langes qu'elle a elle-même confectionnés, puis elle assure

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ce qui est nécessaire pour cette chétive existence. Elle a été heureuse de la venue en ce monde de ce petit être, elle fera tout pour le sauver si, un jour, la maladie s'abat sur lui. Elle partage avec la mère sa garde. S'il a besoin d'air pur pour ses pauvres poumons qui se fatiguent à respirer l'air empesté de nos grandes villes, elle le conduira à la campagne ou aux bords de la mer ; s'il faut le surveiller durant les vacances ou les jours de congé, elle le prendra sous sa protection. Au jour solennel qui termine l'enfance, la charité chrétienne voudra que ce petit décemment vêtu ne se sente pas trop dépaysé au milieu de ses camarades plus fortunés, qui viennent avec lui s'agenouiller à la table sainte pour y recevoir le Dieu, pour qui il n'y a ni riches, ni pauvres, mais uniquement des enfants tendrement, divinement aimés.

Pourrait-on vraiment nous reprocher de chérir ainsi l'enfant pauvre des classes laborieuses ? Notre intervention n'est pas une prime à la fainéantise, nous ne voulons qu'alléger le fardeau qui pèse trop lourdement sur certaines familles. En quoi notre charité serait-elle avilissante pour le prolétariat ? Y a-t-il moins de déshonneur à recevoir un secours officiel que les contribuables accordent, malgré eux peut-être, que d'en accepter un du voisin ou de l'ami qui l'apporte avec une spontanéité discrète ?

Ces enseignements divins peuvent beaucoup pour déterminer les volontés humaines à accomplir leur devoir, mais dans la vie il y a des heures où ce

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