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aussi en ce que certains assolements, l'emploi de certaines machines accélératrices du travail, seraient jendus impraticables par le morcellement. Au milieu de ses labeurs, le père entrevoit l'anéantissement après sa mort de toute cette œuvre de centralisation productive. Son exploitation sera licitée avec une perte toujours énorme et des frais écrasants. I^e moins préparé, le moins expérimenté des enfants pourra s'en porter adjudicataire si même elle ne tombe, comme le plus souvent, aux mains d'un étranger.

» Tantôt encore, c'est une exploitation industrielle ou commerciale. L'homme qui en est l'âme souffre à la pensée que son œuvre est en risque de demeurer viagère, et que la division de son héritage la peut laisser sans héritier de sa lignée. — Ce sera la dislocation, atteignant tous les collaborateurs, tous les dévouements aussi, — ou bien ce sera, comme tout à l'heure, le passage, soit au moins apte peut-être des enfants, soit à un étranger.

» Tantôt, enfin, ce sera le logis familial, où se sont accumulés de pieux souvenirs. Si humble qu'il soit, il a toute la grandeur d'un symbole. Une licitation brutale va le livrer peut-être au plus offrant et dernier enchérisseur.

» Voilà l'obsession, voilà le tourmentât presque la souffrance. Nous tenons outre-tombe à la continuité de notre œuvre fragile, à l'illusoire pérennité de notre foyer. Pauvres ou riches, nous voulons de notre volonté dernière que le toit ancestral, l'exploi-

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tation terrienne, l'atelier, le comptoir ou l'usine restent intacts dans une seule main, celle d'un héritier de notre sang.

» Il est, pour cela, un procédé lamentablement sûr ; n'avoir qu'un enfant, — et le père y est induit lorsque tout autre moyen lui est refusé par la loi. C'est précisément à ce refus qu'il se heurte dans notre Code civil, qui porte ici l'empreinte d'une préoccupation très rude de briser et de refondre. Sa promulgation remonte au 14 ventôse de l'an XI (15 mars 1803) ; — il est donc possible qu'il soit l'un des facteurs qui, depuis le commencement du XIXe siècle, ont ramené de 33 à 22 pour 1.000 habitants, suivant une décroissance continue et régulièrement progressive, le chiffre annuel des naissances (1). »

Cette façon de juger notre Code n'est pas propre à M. Atthalin, c'est celle d'un grand nombre d'économistes, de M. Bertillon, de M. Paul Leroy-Beaulieu, de M. Cheysson, de Le Play. « L'observation, écrivait ce dernier, apprend que le nombre des enfants ne dépasse guère celui des parents, que parfois même il lui est inférieur et que la population est décidément décroissante chez les populations où, la prévoyance étant développée à un haut degré, la loi autorise les enfants à se partager en nature et par portions égales, la succession paternelle. Le père de famille n'ayant plus, en effet, le pouvoir de dispo-

(1) Atthalin, conseiller à la Cour de cassation. — Rapport à la commission extra-parlementaire de la dépopulation.

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ser de sa propriété ni d'influer sur la direction que prennent ses enfants, ne peut désormais assurer le bonheur de ses descendants qu'en en limitant le nombre. C'est la solution qu'adoptent de plus en plus les paysans français qui sont réellement possesseurs du sol qu'ils cultivent... le partage forcé rend les mariages stéiiles (i). »

Ne pourrait-on pas montrer l'influence néfaste de nos lois successorales en constatant ce qui se passe à l'étranger, soit dans les pays où la liberté de tester est entière comme en Angleterre et aux Etats-Unis, soit dans ceux où la quotité disponible est plus considérable que chez nous, en Italie par exemple.

N' attribue- t-on pas, pour une très large part, la prospérité de l'Angleterre à sa législation successorale. Cette nation voit sans cesse grandir ses établissements industriels et commerciaux qui accumulent les capitaux, la clientèle, les leçons de la pratique et les meilleurs instruments de travail. Le fondateur mort, l'œuvre est continuée par un de ses fils, tandis que les autres enfants qui n'ont pas trouvé d'emploi dans la métropole s'en vont dans le monde entier fonder de nouveaux comptoirs qui sont une source de richesse pour le commerce anglais (2). Chez nous,

(1) LE Play. — L'Organisation de la Famille. « Les Ouvriers européens. >

(2) « La France manque de cadets. Ce sont les cadets qui font, depuis deux siècles, la fortune et la grandeur de l'Angleterre. La crainte de déchoir pousse aux entreprises hardies les jeunes gens nés dans l'aisance et menacés de la gêne. Il n'est pas bon

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le capital amassé par le père, l'expérience qu'il a acquise, l'instrument de travail qu'il a créé, tout se trouve disséminé, affaibli, compromis ou perdu. Il faudra à cette force vive pulvérisée par notre Code le temps d'une génération pour se reconstituer au même degré de puissance. Rien n'est plus propre à paralyser les efforts des Français que l'éparpillement indéfini de leurs forces productrices sous l'action dissolvante de notre législation.

En second lieu, je constate cette influence de notre loi successorale sur les familles nombreuses elles-mêmes. Elle affaiblit l'autorité du père et de la mère, et en supprimant parfois l'aiguillon de la nécessité, diminue le goût du travail.

Autrefois, les fils marchaient au premier signe ; une parole, un regard suffisaient ; aujourd'hui, on ne parvient à les faire agir qu'à force de gâteries.

A quoi bon travailler quand père est riche, et qu'il doit me laisser sa fortune ?

Les enfants, qui se soumettaient jadis à de pénibles efforts quand leur bien-être dépendait du labeur et de la vertu, tombent dans l'oisiveté et dans le vice dès qu'ils sont assurés de jouir, malgré leur indignité, de la richesse créée par leurs auteurs. N'est-ce pas là le secret de la chute lamentable de tant de fils de famille ?

que les hommes en venant au monde, trouvent leur lit tout fait. C'est dans les familles nombreuses que fleurit l'esprit d'aventures. Là où les enfants abondent, il se forme sans cesse des essains qui vont au loin propager le nom, la race et la langue. » Raoul Prary. — Le Péril national, page 265.

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Si donc le Code civil n'est pas la grande ni l'unique cause de la dépopulation française, on ne peut nier sa néfaste influence.

Le Divorce.

Le divorce, autre agent de dissolution de la famille, a-t-il une part dans la baisse de la natalité ?

Les partisans du divorce prétendent qu'il favorise la natalité en permettant de contracter des unions mieux assorties au point de vue physique et moral. En facilitant la formation d'un nouveau foyer, les personnes qui auraient vécu dans le désordre, et qui, par conséquent, n'auraient certainement pas contribué à l'enrichissement de la population, auront ainsi des enfants.

Cette hypothèse est contredite par les faits. La moyenne des divorces, qui était en France, en 1885, année qui a suivi l'application de la loi, de 14 pour 1.000 mariages, est arrivée à 33,5 en 1905. La moyenne est donc de 33 pour le pays tout entier. Il y a 21 départements où cette moyenne est dépassée: 14 de ces départements ont un excédent de décès sur les naissances. En tête de ces derniers nous trouvons le département très peu prolifique, et depuis longtemps, de l'Eure, avec 62 divorces par 1.000 mariages. Fait d'autant plus remarquable que ce département a une population agricole, ce qui dans les autres régions de l'Europe est synonyme d'absence de divorce et de plus grande natalité.

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Sur les il départements qui ont moins de 10 divorces, de 3 à 9 par 1.000 mariages, 9 ont un excédent de naissances. En règle générale, presque tous les départements qui ont un excédent de naissances ont moins de divorces que les autres (1).

La coïncidence est pour le moins curieuse. Si nous sortons de France, nous constatons le même phénomène. Nous ne citerons que l'exemple de la Belgique.

« Nous avons une période, de 1871 à 1881, où on a signalé le minimum de divorces : la proportion observée était de 4 divorces par 1.000 mariages. Dans la période de 1896-1900, le nombre a bien augmenté, il est monté à 11. Or, c'est dans cette période que les naissances ont le plus diminué, et, si nous décomposons la Belgique en ses différentes provinces, nous voyons que les provinces de Brabant, de Liège, du Hainaut sont les provinces qui ont de beaucoup le plus de divorces : Brabant 23 ; Liège 17 ; la province de Hainaut, moins entamée, en a encore 10 ; proportions, vous le voyez, beaucoup plus élevées que toutes les autres. Eh bien ! c'est là que les naissances légitimes par 1.000 femmes mariées ont le plus baissé. Elles ont baissé de 34 et de 54, alors que les

(1) Le mouvement de la population en France, en 1907, peut donner lieu à des remarques semblables. L'Yonne, pour 315.199 habitants, a donné 1 1 1 divorces, alors que la Vendée, pour 422.727 habitants, en a donné seulement 27. L'Yonne, d'autre part, a eu 6.194 décès et 4.472 naissances, soit un déficit de 1.722 et la Vendée 9.2 11 naissances, contre 7.739 décès, soit un excédent de 1.472 naissances. Ces deux départements sont essentiellement ruraux et ne possèdent pas de grandes villes.

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divorces se sont élevés. Au contraire, dans les provinces de Limbourg et de Flandre occidentale, dans cette même période, les divorces sont restés à 2 pour 1,000 mariages et, au lieu de baisser, les naissances ont monté de 10, de 14 et de 24, quand, dans les autres provinces dont je parlais, elles avaient diminué de 34 et de 54 pour 1.000, alors que les divorces augmentaient (1). »

Les partisans du divorce ne pouvant pas contester ces chiffres, prétendent qu'on ne peut établir de relation entre les divorces et la natalité. Ce sont des faits d'ordre absolument distincts.

« Il y a un mot qui fit sourire, il y a quelques temps, écrit M. Doumic : on mariait deux jeunes gens appartenant à des familles dans lesquelles les unions avaient été. généralement fragiles, et l'ecclésiastique, dans son discours, plaçait ce mot, d'une ironie un peu trop appropriée : « Quand sonnera pour vous » l'heure de l'inévitable séparation ».

» Or ce mot ne serait plus aujourd'hui une involontaire boutade : oui, l'heure sonnera de l'inévitable séparation. Alors, à cette heure-là, il est évident que les enfants sont très gênants, car si on se démarie, il est clair que — toutes choses égales d'ailleurs — le ou la divorcée sans enfants sont d'un placement beaucoup plus facile que le ou la divorcée chargée de famille. »

(1) H. Joly. — La Population et le Divorce. Réforme sociale, Ier août 1908, page 130.

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Mais, dira-t-on, quand on se marie on ne pense pas encore au divorce. Et les années passées ensemble peuvent être aussi prolifiques chez ceux qui un jour seront amenés à divorcer par la force des événements que chez ceux qui resteront toujours indissolublement unis.

Avant que le divorce ne soit entré dans nos mœurs, on savait qu'une fois mariés c'était pour la vie. Et on ne pensait pas à s'évader du mariage. Mais aujourd'hui cette perspective de la possibilité de recouvrer sa liberté, n'est-elle pas comme une suggestion perpétuelle ? Le moindre grief servira alors de prétexte, et s'il n'y en a pas de sérieux, on en fera naître, c'est si facile dans la vie commune.

On pourrait également tirer un argument du grand nombre de cas d'aliénation mentale et de suicide parmi les divorcés, plus considérable que chez les gens mariés et que chez les célibataires, car il est difficile d'admettre, malgré une très grande bonne volonté, que ces deux choses sont favorables au développement de la population.

Les partisans du divorce continueront-ils à affirmer que le lien prétendu entre le grand nombre des divorces et la diminution de la population ne semble avoir été découvert que par des adversaires qui l'accusent systématiquement de tous les maux dont nous souffrons ?

La Peur de l'Enfant.

La Peur de l'Enfant.

Cette peur de l'enfant notis la constatons dans toutes les classes de la société.

Dans le peuple tout d'abord.

Autrefois, l'artisan, malgré les difficultés qu'il avait à élever une nombreuse famille, ne connaissait guère ces longues prévoyances qui s'opposent à la multiplication de la vie. La venue des enfants était toujours considérée comme une bénédiction. Aujourd'hui, les idées contraires font leur chemin, et rapidement. Les naissances diminuent dans les ménages ouvriers.

Notre état économique actuel est-il la véritable cause de cette baisse de la natalité ?

Qu'il ait une certaine influence, c'est indéniable. Dans beaucoup de cas, le salaire du père, loin de lui permettre de nourrir vaille que vaille sa famil^ lui permet à peine de vivre modestement. Ne faut-il pas, disent certains, diminuer le nombre des bouches

qui ne s'ouvriraient que pour crier famine ? Si nous pouvions donner à manger à nos enfants nous ne demanderions pas mieux que d'en avoir.

Il faut avouer que la question du pain quotidien se pose parfois d'une façon tragique pour des familles nombreuses.

Jeune homme, l'ouvrier gagne aisément sa vie. Avec des habitudes d'ordre et de sobriété, il parvient à se créer une petite réserve pour s'établir un jour. Le bonheur, malgré la dureté du labeur, semble lui sourire et il fait de beaux rêves.

Enfin, il a trouvé celé qu'il veut associer' à sa vie. Ouvrière comme lui, armant elle aussi le travail, elle envisage l'avenir sans préoccupation. Ils seront heureux ensemble. Ils n'en doutent même pas. C'est l'essentiel.

Les premiers mois de vie commune sont loin de les désillusionner. Le mari travaille ferme. Il part de bonne heure et rentre tard. Au petit logis, il retrouve son épouse, qui est allée gagner quelque argent, de son côté. Leurs goûts sont simples et leurs dépenses modestes, aussi leurs salaires suffisent amplement à les faire vivre.

Dieu bénit leur union. En prévision de cet heureux événement la femme quitte le travail au dehors. Elle s'occupe chez elle à des travaux, peu rémunérateurs c'est vrai, mais qui sont un appoint au gain de son mari. L'enfant vient. Il est accueilli avec joie. On s'aime davantage dans ce petit, en qui l'un et l'autre revivent. Il faut le nourrir, on le fait avec

amour. Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois, et puis il coûte si peu.

Pour s'occuper de son enfant, la femme renonce à l'atelier. Les ressources sont moindres, mais on s'en accommode. Il ne vient pas à ces braves gens l'idée de donner une mesure aux bénédictions de Dieu. Les enfants viennent nombreux, tant mieux. Ils sont 2, 3, 4, 5. Le père est seul pour pourvoir aux besoins de tout ce petit monde. Il travaille avec plus d'acharnement à mesure que sa responsabilité grandit.

C'est souvent à cette heure que commence la terrible crise. On s'en tire encore si la santé est bonne et si le travail marche. La perspective de jours meilleurs donne du courage. Les petits grandiront et le moment viendra où eux aussi ils pourront bravement gagner la vie. Mais que la maladie frappe le père et l'immobilise ; que le chômage lui supprime son salaire ; que ces épreuves se prolongent un peu, c'est la misère avec son épouvantable cortège de privations amères et de douleurs cuisantes. Le foyer sans feu et sans pain. La mère qui s'épuise, des enfants qui végètent faute de nourriture et du strict nécessaire, et parfois meurent faute de soins, le père qui s'aigrit. Cette misère torture et tue les corps, dessèche les cœurs, empoisonne les âmes, et elle excuse souvent les pires aberrations de l'ignorance et de la haine.

Mon ministère apostolique m'a conduit parfois dans certains quartiers de nos populeuses cités

ouvrières. Là, j'ai constaté de mes yeux ce que je n'aurais jamais voulu croire si on me l'avait raconté. Des familles, habitant des taudis infects, manquant de tout, vivant déguenillés, couchant à six ou huit dans un même lit, et quel lit ! Lorsque, discrètement je les questionnais sur leur situation, le père, la tête basse, me répondait en me montrant du doigt sa nichée : Ah ! si nous ne les avions pas ! Et cependant la mère était alerte et vigoureuse, le père sobre et assidu au travail.

On comprend encore que des ménages ouvriers, où le mari s'adonne à la boisson et jette chaque semaine sur le comptoir du cabaret une partie de son salaire, où la femme paresseuse a des goûts de luxe, se trouvent réduits à une telle extrémité, et très fréquemment, dans certains milieux, on s'imagine que toute la classe des travailleurs en est là. C'est une pure calomnie. Le malheur s'abat parfois sur d'honnêtes et très méritantes familles.

La vue de tels exemples n'en pousse-t-elle pas beaucoup à réduire le nombre de leurs enfants ? C'est possible. Mais je crois que pour expliquer la baisse de la natalité chez les ouvriers, il est nécessaire de faire intervenir une autre cause. Dans ces calculs égoïstes on pense moins aux enfants qu'à soi-même.

L'idéal de beaucoup se résume en deux mots : bienêtre et liberté. On craint de faire asseoir à sa table des petits êtres qui obligeraient à la servir moins abondamment. On ne veut pas peupler sa maison d'enfants qui obligeraient à y rester et diminueraient

ainsi la liberté. Pour beaucoup de femmes, la maternité n'est qu'un esclavage dont on doit s'affranchir, une source de perpétuels soucis qu'il faut éviter. Pour beaucoup d'hommes, la paternité est une gêne. Quand on a bien travaillé toute une longue journée, c'est la moindre des choses qu'on jouisse d'un peu de repos en rentrant chez soi le soir, et quand vient le dimanche n'a-t-on pas le droit de se payer une partie de plaisir, d'aller au théâtre ou à quelque autre réjouissance ? Tout cela est bien difficile, pour ne pas dire impossible, quand on a de nombreux enfants. Aussi il est bien plus agréable de ne pas en avoir. Mariés, nos jeunes gens et nos jeunes filles conservent les habitudes contractées durant leur jeunesse. Les hommes continuent à jouir et à s'amuser, les femmes à satisfaire leur goût de luxe et de plaisir. La seule différence, c'est qu'au lieu d'aller seuls où les poussent leurs caprices, ils y vont à deux.

Il y a d'autres causes, dit-on, de la baisse de la natalité dans le peuple. La première c'est le travail des femmes dans l'industrie. On sait que la France est le pays où les industries féminines ont pris le plus grand développement.

Je n'ignore pas que ce travail en jetant la femme hors de son foyer, en la mettant dans l'alternative ou de chômer ou de ne pas être mère, en éloigne un grand nombre de la maternité. Je sais aussi qu'il y a des métiers insalubres qui font de nombreuses victimes. « Est-il nécessaire, dit un auteur, de refaire la triste peinture de ces hideuses maladies dont sont

atteintes les ouvrières des tabacs, celles des allumettes, celles du sucre, celles de l'émail sur porcelaine, etc. ? Les dents se carient, les visages se rident, les chairs se désagrègent, et la jeune fille, avant que la vie lui ait souri, voit planer sur sa tête les ailes funèbres de la mort. A 25 ans, parfois plus tôt, son corps lutte contre la décomposition. Si elle réussit à traîner encore quelques années une misérable existence, si un mariage, à peine digne de ce nom, lui donne l'espoir de la maternité, le triste fruit de son union périt en naissant ou en bas âge. La vie ne peut plus se transmettre. Plus terrible que le Minotaure antique, la civilisation moderne a besoin de victimes humaines. »

C'est vrai. Et pour se rendre compte du nombre énorme de femmes qui meurent très jeunes, d'enfants que la mort cueille sans effort, il suffit de visiter les coins de nos cimetières, où ces gens sans fortune dorment leur dernier sommeil dans un peu de terre, suprême aumône d'une société qui n'a pas su les protéger durant leur vie.

Si c'était la seule cause, comme on a voulu le prétendre, nous ne devrions pas constater la diminution des naissances parmi les ouvriers agricoles qui vivent dans d'excellentes situations hygiéniques et pour lesquels le problème de l'existence ne se pose pas avec tant d'acuité. Et cependant, de même que nous constatons la baisse de la natalité chez les ouvriers des villes qui ont un salaire minime comme chez ceux qui ont un salaire très rémunérateur, de

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même nous la constatons chez les ouvriers de l'industrie et chez les travailleurs des champs. C'est donc qu'il y a une autre cause qui agit ici et là, et plus puissamment que le salaire ou l'hygiène.

La seconde raison, dit-on, pour laquelle le peuple a moins d'enfants aujourd'hui, c'est qu'il est plus instruit. La famille ouvrière nombreuse n'était qu'une preuve d'insouciance et de brutalité, et un journal, sous prétexte de tenir ses lecteurs au courant de tout, osait imprimer que quand l'instruction se serait généralisée, la natalité ne serait plus qu'un accident relevant de l'inadvertance. Il faut vraiment du cynisme pour traduire en langage clair des pensées que d'autres cachent encore dans les parties honteuses de leur conscience. Partant de ce fait que le Finistère et le Morbihan, qui ont une très grande proportion d'illettrés, sont très prolifiques, un journaliste écrivait cette boutade : « Le meilleur moyen de rendre la race féconde serait de ne plus apprendre à lire aux petits enfants, et surtout de ruiner les Français qui possèdent quelque chose. Quand nous serions tous pauvres et ignorants, nous nous mettrions à fabriquer des enfants comme les Slaves, les Irlandais et les Nègres. »

Sommes-nous obligés de choisir entre le développement de la population et celui de l'intelligence ? Evidemment non. Instruction n'est pas synonyme de dépopulation. Le Gers, un de nos départements les moins prolifiques a plus d'illettrés que l'Iile-et- Vilaine et la Lozère qui ont cependant de gros excé-

dents de naissances. Nous connaissons tous des hommes qui, sans même se douter de l'antagonisme qui peut exister, allient magnifiquement une nombreuse famille avec une intelligence remarquable. Des membres de nos Facultés, de nos Académies, qui ont autant d'enfants que les plus favorisés de nos ménages ouvriers, ne sont pas rares.

Il est évident que l'instruction est une puissance pour le bien et pour le mal. Quand elle n'est pas séparée de l'éducation morale, loin de désorbiter l'homme, elle élève ses pensées, élargit ses horizons. Bile lui donne plus de cœur pour remplir ses devoirs, si austères qu'ils puissent être, en lui en montrant toute la beauté. Ce n'est pas moi qui demanderai que l'instruction diminue. En agissant ainsi, j 'irais contre la tradition de l'Eglise catholique, qui, quoi qu'on en dise, a toujours été, en même temps qu'une grande semeuse de vérité, une propagatrice de science. Ce que je peux souhaiter, et c'est ce que beaucoup souhaitent avec moi, c'est que l'instruction soit proportionnée aux besoins de chacun, et que sous un faux et inepte principe d'égalité, on n'oblige pas tout le monde à passer par le même moule; c'est aussi que l'on favorise davantage l'enseignement professionnel. Ce que nous devons exiger, c'est qu'en même temps qu'on façonne des intelligences on n'oublie pas de faire des volontés, en un mot qu'on ne sépare pas l'instruction de l'éducation.

Si plusieurs ont abusé de l'instruction, est-ce une raison de condamner la masse à l'ignorance ? Non.

Car des abus il y en aura toujours, et alors même que les hommes ne sauraient plus lire, est-ce que le mal ne pourrait pas se propager encore ? Il a bien d'autres moyens de pénétrer les masses. I^e service militaire, le séjour des grandes villes, les milieux des ateliers n'ont-ils pas corrompu plus d'intelligences et plus de cœurs que les livres ?

Si le peuple qui travaille n'a plus ou a moins d'enfants, ce n'est pas parce qu'il ne peut plus en avoir, c'est la plupart du temps parce qu'il n'en veut plus. Et il n'en veut plus parce qu'il aime trop ses aises et qu'il a désappris la grande religion du devoir.

C'est la même constatation que nous allons faire pour les autres classes de la société.

Dans les classes moyennes.

On limite le nombre des enfants parce qu'ils coûtent trop chers. Avouons que c'est un peu notre faute si les enfants coûtent plus chers qu'autrefois. « Nous avons porté avec fierté des culottes taillées dans les vieux pantalons paternels et nos sœurs ont endossé des robes de leur mère, raccourcies et mises au point par la maîtresse de maison elle-même. Aujourd'hui, le rêve des parents est d'habiller leur progéniture comme les poupées que l'on voit à la devanture des magasins de confections. Quand nous allions au collège, nous portions un inusable béret et une pèlerine trop ample en sixième, devenue un peu courte pour

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des rhétoriciens ; maintenant il faut chaque année à nos collégiens, pardessus neuf, parapluie et chapeau. Et ce n'est là qu'un côté de la question ; on en pourrait citer d'autres ; nous donnons tous les jours du dessert à nos enfants, tout en nous souvenant que nous n'en avions pas si souvent. De bien des façons nous faisons de nos fils de « petits pachas » aux coûteuses exigences. On comprend que beaucoup de parents se disent : « N'en a3rons pas trop ! »

Et puis ces chers petits ne faut-il pas qu'ils aient une situation plus élevée que celle des parents ? Le père a fait sa fortune dans le commerce, il ne veut pas que son fils connaisse les jours pénibles qu'il a dû traverser. Il est bourgeois maintenant, son fils peutil redevenir marchand ? Ce serait une déchéance, presque le déshonneur. On craint les moqueries de ses amis. Le fils montera si possible un degré de plus sur l'échelle sociale ou tout au moins il ne descendra pas. Pour cela deux choses sont nécessaires : l'instruction et une dot ensuite.

Hugues Le Roux a stigmatisé la préoccupation du marchand enrichi de faire entrer son fils dans une catégorie sociale que d£ sots préjugés séparent de la sienne. « Il est humain, dit-il, de supporter impatiemment le mépris et d'escalader la catégorie sociale que l'on sent au-dessus de soi. Le marchand renonce à forcer les portes de la « société » qui lui sont fermées, mais il veut que son fils « entre dans le monde ».

» Dans cette proccupation niaise, il envoie ses enfants aux lycées ; il leur fait parcourir le cycle de l'enseignement classique ; il les destine aux carrières libérales. Il veut qu'ils « préparent une école ». Lui aussi, il aura un fils polytechnicien, ingénieur ou docteur (i). »

Si les enfants se multipliaient, les dépenses pour leur éducation augmenteraient, puis on ne pourrait pas leur assurer une dot assez rondelette qui leur permette un mariage dans le bon monde, et surtout, car on pense à soi autant et plus qu'aux enfants, étant données les ressources limitées du budget, il ne serait plus possible de tenir son rang, et à aucun prix on ne veut y consentir.

Madame ne saurait se passer d'un salon, très modem style : une demi-douzaine de fauteuils, imitation Louis XV ou Empire, quelques gravures avec encadrements en plâtre doré, un gros bronze symbolique, deux candélabres, l'indispensable piano. Peu importe si cette pièce occupe une grande partie et la plus saine de l'appartement, l'essentiel c'est qu'on éblouisse les visiteurs, et qu'on ait l'air de gens cossus.

Monsieur aura son cercle, où en bonne compagnie, il fera chaque 'jour son bridge et s'occupera des affaires de l'Etat, entre deux apéritifs.

On donnera même quelques soirées ! Quand on sera seul on mangera des pommes de terre et de la

(1) Hugues LE Roux. — Nos Fils, page jj.

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charcuterie, pendant les mois de la canicule on quittera la ville pour la mer ou mieux la campagne, afin de combler par des économies, loin des regards jaloux, les trous faits au budget par des dépenses qui n'ont pas d'autre but que de se poser.

N'est-ce pas la mentalité de beaucoup à Paris et en province ? A ces gens-là on peut appliquer ces lignes où Jules Simon ridiculise ces sottes pratiques qui, chaque année, privent notre pays de plusieurs centaines de mille enfants. « Ne fais pas un enfant dont tu ne pourras pas faire un bachelier. Abstienstoi de l'amour, abstiens-toi de la nature, pour ne pas descendre toi-même les degrés d'une échelle imaginaire où ta sotte vanité ne veut occuper que les premiers rangs. Femme, il vaut mieux renoncer aux joies de la maternité et à la gloire que de renoncer à ton salon et à ton piano ! O l'honnête homme, ô le beau conseiller ! La famille s'éteint, la patrie aussi : le travail languit, la race s'en va, mais tout cela sera enterré avec luxe (i). »

Il y a toute une catégorie de nos concitoyens à qui s'applique plus particulièrement ce que nous venons de dire, c'est celle des fonctionnaires.

Budget médiocre, espérances plus médiocres encore, voilà ce qui, en dehors de ceux qui sont nantis de grasses sinécures, attend la plupart des fonctionnaires. Et tout ce monde officiel qui touche aux caisses de l'Etat juste de quoi vivre, doit lui aussi

(i) Jules Simon. — Journal Le Temps, 29 novembre 1S90.

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tenir son rang. Il est obligé de fréquenter les soirées mondaines, le mari en habit correct, la femme en toilette élégante. Et cela, sous peine de rester sans relations influentes et par conséquent de végéter de longues années dans un poste inférieur. 1/ avancement lui-même n'a-t-il pas aussi ses inconvénients ? Il faut se déplacer, aller parfois d'un bout de la France à l'autre. C'est coûteux, quand on a beaucoup de bagages. Pour monter vite, la liberté des mouvements est nécessaire. Pas de bagages et surtout pas d'enfants. Les bagages on les réduit au strict minimum, la garde-robe très bien fournie, quelques meubles peu encombrants, et même aucun, car souvent on vit en garni, et les enfants... on les supprime.

Le fonctionnarisme n'est-il pas une prime à la stérilité ou du moins à une fécondité restreinte.

Et cependant beaucoup de parents désirent cette misère en habits noirs pour leurs enfants. Les jeunes gens habitués à une vie facile ne veulent travailler que le moins possible. Manquant d'esprit d'initiative, craignant les responsabilités et les duretés de la vie, séduits aussi par le train de vie de certains hauts fonctionnaires, ils sollicitent à grands cris une place du gouvernement. De plus en plus on abandonne les carrières indépendantes pour celles qui de près ou de loin touchent à l'administration. La multiplicité des candidats pour la moindre place vacante n'en est-elle pas la preuve ?

L'Allemand Rommel nous raille plaisamment.

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« Que va faire le jeune Français au sortir de l'Ecole ? Agriculteur? Non, certes ! Cette carrière réclame deux ou trois années d'études spéciales, l'industrie également... Pardon ! il en est une qui dispense de tout apprentissage : celle de gratte-papier... Quoi de plus simple, de plus commode et de plus naturel que de passer des bancs du collège sur les ronds de cuir du Gouvernement ou des grandes administrations ! Energie, initiative, imagination, activité, on ne nous demande rien de tout cela, bien au contraire. Le travail s'y divise en menues fractions, et au bout de deux ou trois jours, le nouveau venu connaît sa petite partie à merveille... Au bout de quelques années de cette existence bureaucratique, tout est fini. Ce que l'employé pouvait avoir d'ambition, d'énergie, d'esprit d'aventure, tout est atrophié... La source de la vie pour une nation, c'est le champ, puis l'atelier, qui donnent naissance à la boutique, au bureau, enfin après tout le reste à l'Etat, auquel échoit l'unique souci de les protéger tous, sans y mettre le nez. En France, chacun aspire au bureau et à l'Etat, oubliant que ces deux choses sont de simples corollaires du champ et de l'atelier. Tout le sang du pays se porte à la tête, les membres sont gelés. S'il ne peut devenir fonctionnaire de l'Etat, le Français entre comme plumitif chez un notaire, un huissier, dans une compagnie de chemins de fer, d'assurances, dans une société par actions, teneur de livres dans un magasin quelconque : mais, pour l'amour du ciel, qu'il puisse gratter du papier et rester assis ? Qu'il

n'ait rien à cultiver ou à fabriquer... qu'il reste assis ? (i) »

Le nombre des budgétivores augmente chaque année. En 1845, il y avait en France 188.000 fonctionnaires qui dépensaient 245 millions. C'était déjà beaucoup, semble-t-il. Aujourd'hui, en ajoutant au personnel de l'Etat, celui des départements et communes, on arrive presque au million, exactement en 1908, 913.197. Si dans ce nombre figurent les militaires, les marins susceptibles d'être pensionnés, les débitants de tabac de première classe, par contre les employés des chemins de fer de l'Etat, les ouvriers des arsenaux et des manufactures militaires, sont exclus. Que sera-ce quand le socialisme d'Etat triomphera, quand les nouvelles lois sociales nécessiteront pour leur fonctionnement, une innombrable quantité d'inspecteurs nouveaux ? La population des petites préfectures et des sous-préfectures augmentera, et la baisse de la natalité augmentera davantage (2). L'histoire enregistrera ce phénomène une fois de plus, car il n'est pas nouveau.

Lactance raconte que, sous Dioctétien, au IVe siècle de notre ère, il y avait, dans l'empire romain,

(1) Dr Rommel. — Au Pays de la Revanche, pp. 115 et 1 17.

(2) « Nous touchons là, dit M. Meline {le retour à la terre, p. 198) à uue des plaies profondes de la société française, à une des plus inquiétantes pour l'avenir du pays. Dans les vingt dernières années, la maladie a pris des proportions insolites. C'est avec une véritable fureur que les fils de bourgeois bientôt suivis par les enfants du peuple, se sont rués sur les fonctions publiques. »

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plus de fonctionnaires que de contribuables. Leur nombre augmentait chaque jour et toute activité, tout travail productif sombrait autour d'eux. « Comme ils sont seuls assez riches pour être sûrs du lendemain, dit M. Arsène Dumont, comme ils sojit tout-puissants, sous la réserve d'obéir à leurs chefs hiérarchiques, tout le monde veut devenir fonctionnaire et, de cette attraction exercée par les fonctions improductives, résulte la plus effroyable dépopulation dont l'histoire se souvienne (i). »

Certains économistes ont voulu voir entre l'esprit d'épargne poussé à l'excès qui sévit dans notre société française et surtout dans la petite bourgeoisie, et la dépopulation, une relation.

« A tous les degrés de l'échelle sociale, disait M. de Foville, sévit l'auri sacra famés et grands et petits aiment mieux faire des économies que de faire des enfants. Et l'Etat n'encourage que trop cette préférence. I/Etat est prodigue, lui, mais pour pouvoir l'être, il veut que nous ne le soyons pas. Aux moutards qui viennent user leurs culottes sur les bancs de l'école primaire, l'instituteur ne parle plus de Dieu devant lequel leurs parents s'agenouillaient, mais il leur parle en termes émus, de la caisse d'épargne, notamment de la caisse scolaire. C'est vraiment trop de sagesse (2). »

(1) Arsène Dumont. — Dépopulation et Civilisation, page 186.

(2) Discours à la Société d'Economie sociale, 18 juin 1908 dans Réforme sociale, 1er juillet 1908.

Un auteur finlandais, M. Tallqvist (i) a étudié l'influence de l'épargne et de la prévoyance sur la natalité par les recherches les plus variées et les plus originales. Il a mis particulièrement en relation la fréquence des livrets de caisse d'épargne et la fréquence des naissances. ?

Sur iooo habitants Sur looo femmes

combien de livrets de de 15 à 20 ans

caisse d'épargne combien de naissances

en 1880. en 1 an (1877-81).

22 départements

France entière

On voit que plus les livrets de caisse d'épargne sont fréquents, plus est faible la natalité. L'auteur a varié ses recherches avec beaucoup de prudence ; il a tenu compte de l'éloignement des caisses d'épargne dans les divers départements, du développement de l'industrie dans chacun d'eux, etc.. Tous ces chiffres ont donné la même réponse.

Ce fait n'est pas spécial à la France, M. Tallqvist l'a recherché et l'a retrouvé en Suisse, en Angleterre,

(1) Recherches statistiques sur la tendance à une moindre fécondité des mariages.

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au Danemark, en Suède, en Norvège, en Italie, en Prusse (i).

Voici ce qu'écrivait à propos de l'épargne française dont nous sommes si fiers, un journaliste allemand. « Les Français s'en tiennent absolument à leur système de deux enfants, quelles que soient les prédications qu'on leur adresse. A cela est lié le goût de l'épargne, car le système de deux enfants n'a d'autre fondement que le goût de l'épargne. Bien moins, infiniment moins, peut-on accuser les Français et Françaises d'être toujours bien vêtus et de fréquenter les bals et les fêtes ; ceux qui ont attribué quelques valeurs à cette cause sont des malveillants, qui ne connaissent de Françaises que celles des boulevards.

» Non, l'économie est la cause qui restreint la population française. L'économie, dans les écoles françaises, est depuis bien longtemps prêchée comme la première des vertus, et cette prédication a eu pour résultat qu'aucun peuple ne soutient la

(i) Certains économistes préféraient autrefois le capital épargne au capital humain. « Les institutions les plus favorables au bonheur de l'humanité sont celles qui tendent à multiplier les capitaux. Il convient donc d'encourager les hommes à faire des épargnes plutôt que des enfants. » (J.-B Say. — Cours complet d'économie politique).

Aujourd'hui on se range plus volontiers à l'opinion de la Commission de dépopulation (conclusion formulée par M. de Fo VILLE). « Quand les pouvoirs publics poussent à l'excès les encouragements donnés à l'esprit de prévoyance individuelle et familiale, ils risquent de contribuer à la restriction de la natalité. »

comparaison avec la France à cet égard. On s'étonne à l'étranger, de la richesse de la France, mais cette richesse n'est autre que de l'argent épargné. Et, est-ce véritablement une nation riche, que celle qui cache des sous dans des coffres ou dans des bas ? N'est-elle pas plus riche si elle dispose de son argent, si elle s'en sert pour entreprendre quelque chose, si par un bon emploi elle le double ou le décuple ? Sans doute, l'esprit d'entreprise ne va pas sans déceptions, mais au total, il permet de marcher de l'avant.

« Le Français est, de tous les peuples qui me sont connus, même l'Espagnol, celui qui a le moins d'esprit d'entreprise. Le millionnaire français, tout comme le paysan ou l'ouvrier français, n'a qu'un désir : épargner, et, avant tout, ne rien risquer.

» La France peut emprunter à 3 pour 100 tant qu'elle veut. On se plaint, en Allemagne, de la peine qu'on a à emprunter à 4 pour 100, mais est-il sûr que ce soit mauvais signe ? lorsque les entreprises privées prospèrent, on peut facilement et sûrement placer son argent à un taux plus élevé, et on ne veut plus entendre parler du taux misérable qu'offrent les Etats. Excès d'argent peut passer peut-être pour signe de santé, mais non de croissance. Si l'industrie française faisait les progrès de l'industrie allemande, les Français ne donneraient pas leur argent pour 3 pour 100.

» Le même esprit d'économie, le même défaut de

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confiance en soi et d'esprit d'entreprise, rive les Français au système des deux enfants. Le père de famille allemand se dit simplement : « Si j'ai donné à mes enfants une éducation, s'ils ont appris une profession, ils peuvent eux-mêmes songer à eux, comme je l'ai fait moi-même, et il a confiance que ses enfants feront vaillamment leur chemin.

» Mais le Français a aussi peu de confiance en ses enfants qu'en lui-même, et il a en lui-même très peu de confiance (i).

(i) « Oui reconnaîtrait dans la bourgeoisie française, dans cette classe moyenne aujourd'hui triomphante, en laquelle semble s'incarner toute la nation, l'héritière des croisés, des hardis colonisateurs du XVIIe siècle, des soldats de la Révolution et de l'Empire ? dit M. G. FonSEGrive. La bourgeoisie française a rétréci l'âme nationale à la mesure de ses conceptions. Il y a en elle à la fois la prudence du petit boutiquier de jadis, la ténacité de l'ouvrier, la timidité de l'ancien serf...

A force d'entendre vanter sa prévoyance économe, à force de la vanter elle-même et de l'estimer partout, la bourgeoisie française a pris le moyen pour but. L'économie s'est transformée en parcimonie, et le souci de l'épargne a pris la forme de l'avarice...

Et le bourgeois ne place pas mieux ses enfants que son argent : pourvu que celui-ci lui rapporte un petit intérêt, il se contente, et de même, pourvu que ses enfants aient une position sûre ou prétendue telle, si mesquine qu'elle puisse être, il se tient pour satisfait. Peu importent la mesquinerie, l'étroitesse de la vie, pourvu qu'il y ait sécurité. La bourgeoisie aime, selon un de ses proverbes familiers, faire feu qui dure. Elle est avec La Fontaine pour la fourmi contre la cigale, et avec La Fontaine encore, elle dit qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras : l'un est sûr, l'autre ne l'est pas. C'est l'esprit mesquin, parcimonieux, étroit, calculateur de la petite bourgeoisie d'autrefois qui est devenu l'esprit national. L'idéal de la France était jadis

» Confiance en soi et esprit d'entreprise se tiennent. I,e Français n'entreprend rien et ne risque rien parce qu'il n'a pas confiance en lui. Ce qu'il veut donner à ses enfants, ce n'est pas seulement le moyen de faire leur chemin, mais un nid tout fait et une table toute servie...

» Pour changer cela, il faut changer le point de vue, qui, depuis des siècles est celui du peuple français. Il faut faire comprendre au Français, qu'épargner vaut moins que gagner, et qu'il est mieux d'augmenter son revenu que de restreindre ses dépenses. Tant que MM. Piot et Bertillon n'y seront pas parvenus, leurs efforts resteront stériles (i). »

Chez /es riches.

Cette classe privilégiée fera-t-elle exception ? Aurons-nous la joie de trouver au sommet de la société de très nombreuses familles ? Hélas ! là aussi nous constatons cette peur de l'enfant. Elle pousse comme chez les pauvres et les bourgeois à la restriction volontaire. I,es motifs peuvent changer, le résul-

dans le chevalier, il se trouve maintenant dans le fonctionnaire et le retraité. »

Cf. Dr Jacques Berïillon. — La Dépopulation en France. Exagération de l'esprit d'épargne, pp. 1 51-157.

(1) D'après le Courrier de Franconie de Nuremberg (27 avril 1908).

Cf. F. A. VuiLLERMET. — Soyez des hommes, chap. L'esprit d'initiative.

tat est le même. Sans doute il y a des exceptions dans la noblesse et chez les riches industriels, mais elles deviennent chaque jour plus rares.

Quelles sont les raisons qu'on invoque ?

L,a première, ô combien touchante ! on restreint le nombre des enfants pour les aimer davantage. On craint d'affaiblir son affection en la partageant entre plusieurs. Voilà vraiment une délicieuse trouvaille ! Nos ancêtres n'aimaient pas leurs enfants, puisqu'ils en avaient beaucoup ; ceux qui ont une nombreuse famille sont des parents dénaturés ; par delà nos frontières on ne s'y connaît pas en fait d'amour paternel et maternel. C'est nous qui l'avons découvert et qui en gardons le monopole. Cette affection consiste à témoigner une tendresse qui songe seulement à éviter aux enfants des pleurs dans le présent et des soucis dans l'avenir. Et on les aime tellement les enfants, qu'on préfère même, suivant le vœu de Sully-Prudhomme, ne pas en avoir.

La seconde, c'est qu'on veut abandonner au fils unique ou aux deux enfants un bel héritage, qui permette de les asseoir d'emblée dans une situation brillante et enviable, égale à celle que les parents n'ont eu qu'à la fin de leur carrière. On désire même laisser à bébé une fortune supérieure à celle que l'on possède. La considération est à ce prix. Aussi ce serait lui voler la moitié de son bonheur que de lui adjoindre une sœur qu'il faudrait doter et qui, la méchante, le priverait de la moitié de ses rentes.

Pourrait-on admettre que des enfants qui n'ont jamais travaillé, soient obligé de le faire au moment où ils quittent le toit paternel, après une jeunesse toute de jouissance et de plaisirs. Ce serait vraiment manquer de cœur que de les mettre dans une telle nécessité.

Est-ce bien aux enfants que pensent les parents quand ils agissent et parlent ainsi ? La peur de l'enfant ne procède pas d'ordinaire d'une source aussi généreuse. Elle ne vient pas d'un cœur qui se dilate, mais qui se resserre.

Examinez l'attitude des parents au moment du mariage de leur unique enfant et vous constaterez quel est le mobile qui les fait agir. « Pour le jeune homme, cela va encore : on l'a perdu de vue pendant les années d'étudiant, puis il se marie tard ! mais pour la fille unique, c'est bien autre chose : les parents étalent leur insouciant égoïsme avec un cynisme naïf ; d'abord ils s'opposent le plus longtemps possible au mariage sous prétexte que l'enfant est trop jeune, puis sous d'autres prétextes. Quand le moment est venu de se résigner, les parents, non sans s'étonner de l'égoïsme des enfants, prennent leurs précautions. L'intérêt du jeune ménage ne semble pas les toucher ; une seule chose les préoccupe : ne pas perdre de vue leur unique enfant ; le gendre n'habitera pas trop loin de sa nouvelle famille. La fortune et le succès l'appelleraient peut-être ailleurs ; tant pis. S'il est fonctionnaire, tant pis encore ; sa carrière sera brisée ou enrayée; qu'importe, si les

parents gardent auprès d'eux, pendant les années qu'il leur reste à vivre, leur fille unique. Si les parents sont très riches, ils vont jusqu'à stipuler que le gendre abandonnera sa position, qu'il ne fera rien, et qu'il viendra habiter, la demeure ou le château des beaux-parents. Le gendre qui est très souvent lui-même un fils unique, et à ce titre, peu fier et coureur d'une riche dot et désireux de travailler le moins possible, ne se le fait pas dire deux fois. C'est un fainéant de plus, une force perdue. »

Madame redoute les maternités nombreuses parce qu'elles sont gênantes. Cela l'obligerait à supprimer pendant plusieurs mois son rive o'clock. Quand elle reparaîtrait dans le monde, elle ne serait plus la toute belle, toute gracieuse madame une telle. Elle veut à tout prix conserver la vaine élégance de sa taille, la fraîcheur de son teint. Elle craint de vieillir trop vite. Et puis, si peu de temps que l'on consacre aux enfants, c'est toujours autant que l'on ne peut donner aux visites et aux réceptions.

Monsieur se doit à son club, à sa partie de chasse. Lui demander de renoncer aux petits chevaux et peut-être aussi à certaines autres dépenses que l'on n'avoue pas, c'est vraiment lui imposer un sacrifice au-dessus de ses forces. On est homme du monde ou on ne l'est pas. Il faut y figurer en bonne place.

Pour cela, et c'est nécessaire à la considération dans une société désorganisée comme la nôtre, il

LA PEUR DE L'ENFANT I q3

faut que madame soit mise à la dernière mode ; elle ne peut se faire habiller que chez le faiseur en vogue. La femme aujourd'hui, c'est l'affiche vivante du crédit de son mari. Si elle porte une robe trop longtemps, les amies qui la jalousent le remarquent, on chuchote et on dit : qu'est-ce donc qui se passe chez les X, est-ce que par hasard les affaires vont mal ? Ce que Madame fait pour sa toilette, Monsieur est obligé de le faire pour son écurie ou pour ses automobiles. A tout prix on doit sauver la réputation. On parle souvent dans les journaux de l' auto-homicide. Il écrase moins de personnes qu'il n'empêche de naître d'enfants. Pour faire face à toutes ces dépenses que l'on croit nécessaires, d'un commun accord on supprime de son budget cet article coûteux et nullement mondain. On va jusqu'à l'attelage à deux afin d'assurer un remplaçant pour la casse possible.

Si à la rigueur on comprend, sans cependant les approuver, les raisons des pauvres, si on se sent porté à l'indulgence envers ceux qui ont juste de quoi vivre, on ne peut qu'avoir du mépris pour les mauvais prétextes des riches.

Nous avons touché là à une des grandes causes de la baisse de la natalité en France, celle que l'on avoue le plus difficilement parce qu'elle est vraiment peu noble et qu'elle suppose une effrayante décadence morale. Ce n'est pas notre race qui est frappée dans sa puissance génératrice, mais les ressorts de notre volonté qui se brisent. Nous n'avons plus

le courage de consentir aux sacrifices que réclame une nombreuse famille. Nous sommes des lâches (i).

(i) Certains économistes, sans s'arrêter à des causes plus apparentes que réelles, ne craignent pas de mettre le doigt sur la plaie, et avec nous, ils signalent l'égoïsme comme une des grandes causes de la dépopulation française.

« Le développement de l'ambition personnelle et familiale, dit M. P. Leroy-BeauliEU,... les goûts du luxe, du sans-gêne, l'excès de la prévoyance, retardent d'un côté ou diminuent les mariages, et de l'autre côté font appréhender la venue d'un grand nombre d'enfants par ménage. » Traité d'économie politique. T. IV, page 593.

« La principale cause de la diminution de la natalité est donc, dit M. Alfred DORPF parlant de l'Allemagne, non pas une altération physiologique, mais la volonté de limiter sa postérité. L'amélioration de sa situation matérielle fait désirer à l'homme de la maintenir et de l'agrandir dans l'avenir ; le fatalisme sans réflexion du miséreux cède la place à la prévoyance égoïste. Le nombre des enfants entre alors nécessairement dans le cercle de ses préoccupations, et il croit que son intérêt et celui de ses descendants exigent une limitation du nombre de ceux-ci. L'aisance fait aussi connaître de nouvelles jouissances, de nouveaux besoins, dont la satisfaction entraîne des dépenses peu compatibles avec les frais de l'éducation de nombreux enfants. La femme, habituée à une vie plus commode, se soumet moins courageusement aux ennuis de la grossesse et de l'accouchement. » (Réforme sociale, Ier mars 1909 page 316).

L'Influence des Doctrines perverses

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