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LA DÉSORGANISATION DE LA FAMILLE

l'opinion que Mirabeau soutenait quelques jours avant sa mort, et c'était aussi celle de beaucoup au XVIIIe siècle. Ils attribuaient la dépopulation qui se faisait déjà sentir à cette époque à l'infâme droit d'aînesse, qui, disaient-ils, « concentre l'attention du père sur un seul de ses enfants et pour rendre solide la fortune d'un seul s'oppose à l'établissement de plusieurs » (i). Les cadets des familles nobles désavantagés par les lois et souvent aussi par leurs parents ne se mariaient pas. Ils entraient dans les rangs du Clergé, embrassaient la carrière des armes ou bien s'en allaient dans les pays lointains grossir le nombre de ces hardis explorateurs qui ouvrirent à la colonisation française tant de nouvelles contrées.

Depuis plus d'un siècle nous jouissons du Code civil. Le nombre des propriétaires a effectivement grandi, mais la natalité baisse toujours. Notre situation démographique est loin de justifier les craintes qu'inspirait à Malthus et à Arthur Joung ce nouveau régime de succession. L'un prédisait qu'au bout d'un siècle la France serait tout aussi remarquable par sa misère que par l'égalité extraordinaire des fortunes, et l'autre annonçait que notre pays ne tarderait pas à devenir « une garenne de lapins ».

D'autres économistes au contraire prétendent qu'il n'y a aucun rapport entre le régime successoral d'une nation et son degré de fécondité. Cette loi, en effet, n'atteint le père qu'après sa mort, et non pas

(i) Montesquieu. — Lettres persanes, 125e.

lui-même immédiatement, mais son œuvre économique.

Pour appuyer cette opinion, on cite l'exemple de la Belgique, très prolifique encore, et dont le régime successoral est le même que le nôtre, puis celui des départements du nord de la France où les naissances sont nombreuses chez les pauvres et chez les riches.

A cela nous pourrions répondre que la Belgique est sur la même pente que notre pays, et que la natalité y décroît plus rapidement que partout ailleurs en Europe, et cela non seulement dans les grandes villes, comme Bruxelles, mais dans les campagnes. Chez nos voisins des hommes clairvoyants poussent des cris d'alame, et je crois que, pour émouvoir l'opinion publique, ils n'ont pas besoin, comme ils le font d'ordinaire, de venir chercher des exemples chez nous; qu'ils tâtent le pouls de leur nation et ils constateront qu'elle est sérieusement malade.

Les familles riches du nord de la France ne sontelles pas dans une situation spéciale ? Elles se sont élevées, se maintiennent et se développent grâce à l'industrie. Leur fortune est toujours en mouvement. L'avenir ne les inquiète pas outre mesure. Ces hommes si forts en chiffres, quand il s'agit des affaires, ne calculent pas quand il s'agit des enfants. Ils savent qu'ils auront de quoi les établir en leur mettant entre les mains un magnifique instrument de travail et de rapport. Et cependant, est-ce que même

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dans ce département si privilégié, la baisse ne se fait pas sentir ?

Quelle est l'influence de la législation successorale sur la diminution de la natalité ?

Les Anglais voient dans ce partage des biens un excellent moyen d'anéantir des ennemis. Quand le parlement anglais, en 1703, voulut détruire en Irlande l'influence des catholiques, il déclara que toute propriété dont un papiste était ou serait en possession, devrait être attribuée en héritage à tous les fils de ce papiste « par portions égales », et ne passerait pas à l'aîné, tandis que si le fils aîné de ce papiste était protestant, la propriété lui serait transmise conformément à la loi commune du Royaume, c'est-à-dire dans son intégrité (1).

Les articles de notre Code civil sur les successions furent la fiche de consolation de Lord Castlereagh au Congrès de Vienne en 1815. Alexandre Ier s'opposa de toutes ses forces au démembrement de la France que réclamait l'Angleterre. La discussion fut vive. Devant la ténacité de l'empereur de Russie, l'ambassadeur anglais dut céder et les nations laissèrent à la France ses limites naturelles. « Après tout, dit lord Castlereagh, les Français sont suffisamment affaiblis par leur régime de succession. »

Cette influence de la loi du partage forcé s'exerce de deux manières.

Premièrement par la suppression des cadets chez

(1) Cf. P. Piolet, S. J. — Etudes. T. LXXV, page 79.

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ceux qui possèdent. Là où les soucis du partage n'ont pas de raison d'exister parce qu'il n'y a rien à partager, les enfants abondent. C'est le cas des masses ouvrières qui vivent au jour le jour, n'ayant pour toute richesse que leur travail. C'est aussi, dit-on, celui des pêcheurs de nos côtes qui exploitent un domaine impartageable, la mer. I^es propriétaires raisonnent autrement. Ne voulant pas voir périr l'œuvre séculaire des aïeux ou la sienne propre, le père renonce à multiplier les enfants.

« H est inhérent à notre nature d'appliquer obstinément la courte période de vie agissante qui nous est départie à faire œuvre durable au moyen d'éléments essentiellement périssables.

» Tantôt, c'est le petit domaine recueilli des mains du père qui, lui-même, l'avait reçu de celles de l'aïeul et accru par chacun, tour à tour, au prix de rudes efforts. Amant passionné du sol, le paysan conduit, à force de patience et de privations, son champ jusqu'à telle haie, tel ruisseau, tel fossé où longtemps d'avance son désir en a fixé la frontière. C'est dire qu'il redoute, par dessus toutes choses, le démembrement du royaume qu'il a fondé ou agrandi. H tressaillera jusque dans la tombe, le jour où l'arpenteur viendra diviser sa terre et replanter les bornes qu'il avait eu la suprême joie d'arracher.

» Tantôt, c'est une importante exploitation agricole qui forme un tout matériellement divisible, mais indivisible, en ce sens que chacune des parties contribue à la prospérité des autres, — indivisible

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