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CHAPITRE II

CE QUE L'ANGLETERRE PEUT FAIRE

Je voudrais faire précéder les observations qui vont suivre par cette remarque que je considère les vues et sentiments propres de Lord Rosebery sur la question arménienne comme bien supérieurs à la déplorable politique suivie par son gouvernement .

Quelle est l'influence occulte qui dans ses décisions l'emporta sur son sentiment propre, je n'en sais rien. Pourquoi son gouvernement rel'usa-t-il. avec persistance et presque brutalement; de publier les rapports de ses propres consuls d'Arménie et obligea-t-il ainsi des journalistes entreprenants à découvrir et à publier le récit d'infamies que le gouvernement connaissait et dont il avait les preuves dans les tiroirs du Foreign Office? Le gouvernement de Lord Beaconsfield publia, lui, au moins, les faits, même durant les temps les plus sombres de l'agitation bulgare, si ce n'est dans une seule occasion où Lord Derby supprima certains rapports de consuls et une dépécbe de Sir Henry Elliot, accusant le Sultan de permettre à ses fonctionnaires en Bosnie, la perpétration d'atrocités y compris l'empalement (qui, selon le rapport du consul, se commettait journellement).

Pourquoi le gouvernement de Lord Rosebery fit-il nommer presque de force par le Sultan une commission turque pour enquêter sur la véracité de rapports envoyés d'Arménie par les consuls anglais? Avait-il davantage confiance dans les créatures du Sultan que dans la parole de ses propres consuls? Et pourquoi, après avoir perdu six mois d'un temps précieux, terminèrent-ils leurs interminables délibérations par l'élaboration d'un plan de réformes pour L'Arménie qui franchement n'étail pas conçu de bonne foi?

Un jour ou l'autre un gouvernement libéral sera de nouveau au pouvoir et pourra avoir à régler quelque autre partie de la question d'Orient. Qu'il fasse son profit de l'échec lamentable du dernier gouvernement et comprenne que la seule politique rationnelle est la prompte action coercitive. Aucun Sultan n'a jamais cédé, ni ne cédera jamais, ni ne peut même jamais céder, à aucun autre argument, dans le cas de réformes qui violent l'immuable loi théocratique de L'Empire ottoman en plaçant les sujets non musulmans du Sultan sur un pied d'égalité avec les musulmans. Ne faites rien du tout ou usez du seul argument effectif : la force. Que les Puissances, dans leur ensemble, ou n'importe laquelle d'entre elles, avec l'aquiescement des autres ou seulement de la majorité, formulent un plan, le présentent au Sultan en lui notifiant formellement que le rejet de ce plan de réformes par lui sera suivi d'une action coercitive et le succès est certain. Mais de purs arguments, des« représentations », des« admonestations», toutes autres choses en dehors de la sommation : ce Faites-le ou je vousj' obligerai » pourraient être adressées avec autant d'efficacité à la surdité des éléments.

Toute réforme non appuyée par l'intervention et le contrôle de l'Europe est nécessairement une imposture et, d'autre part, aucun Sultan n'acceptera le contrôle de l'Europe s'il n'y est obligé par la force. Je répéterai donc ma formule : « Que Von abandonne tout ou que Von emploie la seule arme efficace . »

Voyons maintenant si actuellement rien de réellement effectif ne peut être tenté pour empêcher le Sultan de continuer sa politique d'extermination des Arméniens.

Selon mes renseignements particuliers, que je crois exacts, le prince Lobanoff et le comte Goluchowski, lors de leur récente entrevue à Vienne, furent d'accord sur la nécessité impérieuse, selon eux, de soutenir l'Empire turc de tout leur jdouvoir, mais sans rien décider pour sauvegarder les droits des sujets chrétiens du Sultan. L'Allemagne a adhéré à cette combinaison dont le résultat est de livrer des milliers de chrétiens, pour un temps indéfini, à la merci de L'oppression ottomane. Je crois que la France n'y a pas encore adhéré et j'espère qu'elle refusera de ternir ainsi son blason.

Mais, pour mettre les choses au pire, comprenons la France

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dans la ligue turcophile. L'Italie, qui s'est conduite noblement pendant toute la durée des troubles d'Arménie, n'a rien de commun avec cette politique fatale qui consiste à laisser les choses aller toutes seules de mal en pis. Elle serait certainement sympathique à une action de l'Angleterre en faveur des Arméniens, mais je ne suppose pas qu'elle puisse donner son appui effectif. Que pourrait donc faire l'Angleterre toute seule pour mettre fin à ce pandemonium qu'est devenu l'Empire ottoman grâce à son maître le criminel de Yildiz-Kiosk?

Diverses alternatives se présentent à nous. Je commencerai par examiner la plus grave, la plus terrible. Nous avons un traité avec le Sultan qui nous donne, je pense, le droit d'insister sur la nécessité de réformes dans ses possessions asiatiques. Par la convention de Chypre, d'autre part, l'Angleterre a acquis le droit d'insister sur les mesures nécessaires pour l'accomplissement des réformes. C'est là une partie essentielle de la convention.

Par une dépêche de M. Waddington à l'ambassadeur français à Londres, datée du 21 juillet 1878, le gouvernement français a admis que par la convention de Chypre l'Angleterre « avait acquis un droit d'intervention active dans l'administration de tous les territoires asiatiques soumis à la juridiction ottomane ». Aucune autre puissance que je sache n'a protesté contre — ou a seulement contesté — le droit que la France nous a implicitement reconnu. Ce droit, il fut tacitement admis par le congrès de Berlin qui connut la convention de Chypre, quoiqu'elle ne lui eût pas été communiquée.

Nous avons donc ainsi un droit indiscutable, garanti par un traité spécial, d'insister auprès du Sultan pour l'obliger à tenir les engagements pris dans la convention de Chypre. Mais, en outre, l'Angleterre a un droit additionnel, de même que les autres Puissances, par l'article 65 du Traité de Berlin. Et, le 11 juin 1880, une note identique fut présentée au Sultan par les ambassadeurs des Grandes Puissances, appelant son attention sur ce fait qu'il n'avait rien fait pour remplir ses engagements. La Note de l'Angleterre était signée par M. Goschen, comme ambassadeur spécial de l'Angleterre, et contient ses mots : « Pour ces raisons le gouvernement de Sa Majesté, étant l'une des Puissances signataires du Traité de Berlin, doit

demander l'exécution absolue et immédiate de L'article <>i de ce traité. »

Ensuite, dans ce môme document, les six Puissances allument ensemble et avec force le droit quelles ont d'obliger le Sultan à remplir ses engagements .

L'Angleterre a ainsi, doublement, un droit régulier qui lui permet d'exercer une contrainte sur le Sultan et. pour atteindre ce but. d'employer n'importe quelle mesure, pourvu qu elle ne porte pas atteinte aux droits des autres Puissances. Supposons donc que l'Angleterre invite le Sultan à accepter pour ses provinces asiatiques un contrôle européen suffisant pour sauvegarder les droits des chrétiens et qui donne à la Russie seule ou unie aux autres Puissances, la liberté de déterminer le caractère de ce contrôle en même temps que l'on avertirait le Sultan qu'en réponse à un relus de sa part la flotte anglaise occuperait quelque port turc comme garantie matérielle de l'exécution des conditions qui lui seraient imposées. Y a-t-il le moindre doute que le Sultan ne s'inclinât aussitôt? M. Goscben n'en douterait pas, lui qui. par une action analogue, contraignit le Sultan à une prompte soumission en 1880. quoique l'Allemagne. l'Autriche et la France eussent refusé de s'associer à son action. Est-il concevable qu'aucune des Puissances déclarât la guerre à l'Angleterre dans un cas où elle aurait si évidemment le droit de son côté, dans une cause qui si impérieusement nécessite l'intervention de la conscience de l'Univers civilisé, dans une affaire de laquelle elle ne pourrait retirer aucun avantage matériel? Je ne puis le croire.

Mais pour aller jusqu'au bout de notre raisonnement, supposons que les trois grandes puissances septentrionales refusent de sanctionner l'action de l'Angleterre (je ne parle pas de la France, puisque publiquement elle a admis, ainsi que je viens de le montrer, le droit que l'Angleterre avait d'intervenir seule). Que l'on considère quels risques courraient ces puissances par leur conduite à la fois folle et absurde ? Y a-t-il la moindre vraisemblance que les trois Puissances en question transforment leur refus de sanctionner l'action de l'Angleterre en déclaration de guerre, après que le gouvernement britannique leur aurait donné l'assurance formelle que ce pays n'était poussé par aucune vue personnelle ou égoïste, mais qu'au contraire il veut atteindre

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le même but quelles-mêmes, par des moyens qui ont plus de chance de succès que les moyens inspirés par la politique impuissante suivie jusqu'alors.

Qu'une quelconque des puissances, à plus forte raison que toutes, pussent répondre à des propositions aussi raisonnables par une déclaration de guerre, c'est là une fantaisie plus en rapport avec les élucubrations d'une politique mystique que digne des sobres réflexions d'un homme d'État raisonnable.

Le cauchemar qui pèse sur tous, c'est la dissolution prématurée (pour ces Puissances) de l'Empire turc. L'Angleterre pourrait renverser l'édifice vermoulu sous leurs yeux en une seule semaine et où en seraient-elles alors ? Elles se précipiteraient alors à la gorge l'une de l'autre tandis que l'Angleterre les regarderait tranquillement faire. Quand viendra ce jour à'Armageddon, les Puissances, qui maintenant s'amusent à plaisanter sur l'isolement de l'Angleterre, auront besoin de toutes leurs flottes et de toutes leurs armées pour régler leurs propres querelles, bien loin de pouvoir s'unir contre l'Angleterre.

La possession des Lieux-Saints en Palestine éprouvera bien vite la solidité de l'alliance franco-russe. L'Allemagne, elle aussi, a acquis dans ces dernières années de grands intérêts matériels en Asie-Mineure et en Syrie, et la Russie, aussi bien que la France, aurait à compter avec elle lorsque commencerait la lutte pour la possession des biens de l'homme malade.

Il y a ensuite Constantinople, sur laquelle la Russie et l'Autriche ont également les yeux fixés. Ce sont les conceptions de Bismarck qui dominent toujours la politique étrangère de l'Allemagne, et l'un des principes essentiels de cette politique consiste à faire de l'Autriche une grande puissance slave avec Constantinople pour capitale, comme contre-poids à la Russie, tandis que les populations allemandes d'Autriche seraient annexées à l'empire allemand. On doit aussi considérer quelles seraient les exigences de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie et de la Bulgarie, qui constituent une force considérable, tandis que l'Italie n'a pas abandonné l'idée de Yltalia irredenta.

Et les trois grandes puissances septentrionales iraient courir le risque du cataclysme qui certainement se produirai? dans le cas d'une action de leur part pour empêcher, ci cl armis.

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l'Angleterre d'obtenir seule — sans aucun risque pour le statu quo — l'exécution d'un traité au bas duquel elles ont placé leurs signatures et dont nous ne pourrions retirer aucun bénéfice personnel ! C'est pourtant là ce que dit leur presse. Mais ce ne sont que vantardises et fanfaronnades. Voyez comme, dernièrement, le refus par Lord Salisbury de sanctionner le blocus de la Crète, au lieu d'amener l'union du concert européen contre lui, les força au contraire à adopter sa politique qu'elles réclameraient maintenant volontiers comme la leur (i). Il en serait de même dans la Turquie d'Asie. La France va-t-elle s'enrôler pour une guerre contre l'Angleterre afin d'agrandir l'Allemagne ? ou celle-ci, pour arriver à fortifier la France? Ou l'Autriche et la Russie vont-elles précipiter entre elles la course dont le but est la possession de Constantinople? Il n'y a pas une seule des Puissances que l'on suppose devoir s'unir contre l'Angleterre, qui alors ne rechercherait son alliance par ses plus puissants moyens de séduction. Mais loin de rien demander, l'Angleterre a plus à offrir que n'importe quelle autre Puissance.

La possession de Constantinople, par exemple, est reconnue aujourd'hui comme étant une question sans intérêt au point de vue des intérêts britanniques. Si la Russie abandonnait la cruelle politique autrichienne et reprenait son ancien rôle de protectrice des chrétiens de Turquie, je ne crois pas qu'il serait possible d'organiser un seul meeting public dans ce pays pour protester contre la possession de Constantinople par la Russie, si. ce dont je doute, elle la désire.

Nous avons jusqu'ici perdu notre sang et notre argent afin de tirer les marrons du feu pour l'Allemagne et l'Autriche, qui se sont servis ainsi très habilement de nous pour écarter la

(i) Depuis que ceci a été écrit, la presse russe a changé de ton. et ses principaux organes se prononcent en faveur d'une entente cordiale avec l'Angleterre. Ce qui, en outre, est plus remarquable encore, c'est que les Novistiet les Bishwoi Viedemost ont déclaré, chacun de leur coté, que la concession de son autonomie à la Crète était due à l'Angleterre seule, en même temps que la conduite de ses hommes d'État à l'égard du Sultan peut supporter avantageusement la comparaison avec celle de L'empereur Guillaume ou du comte Goluchowski, qui désirent voir la Crète anéantie dans son existence politique.

Ceci confirme ce que j'ai dit ailleurs, à savoir que la grande coupable dans cette affaire a été l'Autriche, soutenue par l'Allemagne; c'est aussi un témoignage décisif en faveur du succès de la politique de l'action séparée de Lord Salisbury. (Note de l'auteur.)

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Russie de Constantinople et la pousser ainsi vers notre frontière de l'Inde. Si la Russie doit être écartée de Constantinople, c'est à l'Allemagne et à l'Autriche, dont c'est l'intérêt, de s'en charger. Un journal autrichien, qui est en réalité la propriété du gouvernement turc, a essayé d'exciter la Russie contre l'Angleterre en nous accusant de prétendre, sous le masque de notre zèle pour les Arméniens, à la possession de Constantinople. Fort bien. Que l'on mette chacun à l'épreuve ! Que Lord Salisbury propose aux Puissances de signer un traité par lequel elles s'engageront à ne pas acquérir un pouce du territoire turc, quelle que soit l'importance de leur intervention pour obliger le Sultan à améliorer la situation de ses sujets chrétiens. Nous verrons alors lesquelles des Puissances sont les plus sincères dans leurs affirmations de désintéressement.

Une des choses les plus extraordinaires dans cette affaire, c'est la stupidité que je qualifierai presque de surnaturelle des Puissances qui croient pouvoir prolonger l'existence de l'Empire turc en permettant au criminel maniaque de Yildiz-Kiosk de continuer à suivre une conduite destinée vraisemblablement à amener cette catastrophe même, dont la seule ombre suffit à déranger leur équilibre mental ! Il faut certainement très peu d'intelligence pour voir que la seule façon efficace de maintenir les cadres existants de l'Empire turc est d'obliger le Sultan à accorder une vie supportable à ses sujets. Et en fait, c'est dans ce sens qu'avait été dirigée, jusqu'à ces derniers temps, la politique des Grandes Puissances. Prenons en exemple l'action de chacune des deux Puissances les plus intéressées à prévenir un démembrement prématuré et subit de la Turquie, je veux dire l'Autriche et la Russie.

En 1867, le comte de Beust, alors premier ministre autrichien, déclarait que l'Autriche voulait encourager dans les populations chrétiennes de l'Empire turc un développement plus grand de leurs privilèges et favoriser l'établissement d'un système d'autonomie qui ne serait limité que par un lien de vasselage. Ceci serait d'ailleurs la manière la plus sûre de faire durer la paix entre le Sultan et les Rajahs. Dans une dépêche ultérieure, le comte de Beust proposait « une consultation médicale » des Grandes Puissances sur l'état de santé de l'homme malade et le partage de ses territoires, suggérant la

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nécessité de remèdes héroïques, à commencer par l'annexion de la Crète à la Grèce.

Cette même année le prince Gortchakoffdéfendune politique identique et exprime son opinion que « le seul moyen offert aux Puissances pour échapper aux expédients et aux palliatifs qui n'avaient fait jusqu'ici qu'augmenter les difficultés, était d'encourager le développement graduel des états autonomes dans les populations chrétiennes de Turquie ».

Le gouvernement français soutint cordialement alors la politique du comte de Beust et l'Angleterre y l'ut seule opposée. Or, cette politique est celle-là même que la Russie et l'Autriche seraient, dit-on. disposées à contrecarrer aujourd'hui par la force des armes. Je ne puis croire que la Russie soit associée dans un projet qui implique une politique non d'hommes d'État, mais de fous furieux.

Et j'en reviens à ma première opinion sur ce que je considère comme praticable dans cette crise. Je pense que la presse anti-anglaise en Allemagne et en Autriche joue gros jeu. En d'autres temps, l'Angleterre s'est affirmée seule en face de l'univers en armes, et elle ne va certainement pas s'abaisser et trembler devant les batailleurs de la presse continentale qui vite commenceraient à chanter un autre air si l'Angleterre les prenait au mot.

J'ai l'espérance que Lord Salishury amènera à la raison les autres puissances dans cette question d'Arménie comme il y est arrivé dans la question de la Crète. Mais tout dépend de l'appui qu'il recevra du pays. Sa conduite dans la question d'Orient est peu comprise. J'espère trouver le temps de l'expliquer et de la raconter, en même temps que je proposerai quelques autres moyens pour mettre un terme aux amusements homicides d'Abdul-Hamid.

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