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CHAPITRE III

J'espère que l'on ne fera aucune tentative dan- les meetings organisés au cours de cette agitation pour dicter une politique particulière au gouvernement, par des resolutions ou autrement. Le choix des moyens efficaces doit lui être laissé et si Ton veut que les meetings soient utiles à quelque chose, au lieu de nuire, ils doivent montrer aux autres nations que Lord Salisbury aura derrière lui le peuple anglais tout entier, sans distinction de partis, pour tenter de mettre fin aux orgies de sang inhumaines, auxquelles on a laissé trop longtemps se livrer le méprisable sacripant de Yildiz-Kiosk.

Qu'il n'y ait plus de critiques ou de récriminations sur ce qui a été fait jadis. Que le passé soit dorénavant oublié de part et d'autre. Chacun des deux partis — libéral et conservateur — mérite un blâme sévère pour avoir eu pendant un demi-siècle cette folle conduite qui consistait à protéger un despotisme moribond et corrompu contre l'inévitable Némésis de l'Histoire, châtiment de ses vices incurables.

L'Empire ottoman est maintenant arrivé à cette période si brillamment décrite par l'historien latin: il ne peut pas plus supporter ses vices que les remèdes que l'on veut y apportée. On ne peut pas plus lui redonner la vie que l'on ne pouvait magnétiser le corps moribond dans l'horrible conte d'Edgar Poë.

Tous les cavaliers de l'Allemagne, aussi bien que tous les fantassins de l'Autriche, sont incapables d'asseoir le nouveau Humpty-Dumpty sur le mur, et s'ils comprennent leur propre intérêt, ils se joindront à l'Angleterre pour amener une

dissolution pacifique au lieu d'un démembrement violent du plus abominable despotisme auquel la Providence ait jamais permis d'opprimer le genre humain. Comment régler cette dissolution, c'est ce que je veux examiner dans ce chapitre.

J'ai suggéré une méthode qui me semble toujours la meilleure. Que l'on propose à chacune des Puissances de signer un traité par lequel elle s'engage à ne rien s'attribuer au cours des événements; que l'on persuade à la Russie surtout que l'Angleterre n'a dans cette question aucune arrière-pensée, et je crois que les Puissances septentrionales trouveront qu'il est de leur intérêt d'agir d'accord avec Lord Salisbury plutôt que de contrecarrer ses plans en voulant conserver intact, quelques années encore, la structure politique de l'Empire ottoman. Que le remède soit appliqué non seulement à l'Arménie, mais encore dans toutes les provinces troublées de l'Empire turc; que, sous le contrôle des puissances, des gouverneurs soient nommés avec le pouvoir de maintenir l'ordre, en tenant compte naturellement des conditions particulières de chaque région.

Le mieux serait, vraisemblablement, de laisser la Russie administrer l'Arménie, sous la suzeraineté nominale du Sultan, de la même manière que l'Angleterre administre les États indigènes de l'Inde, c'est-à-dire en plaçant l'Arménie sous la haute surveillance d'un résident.

Des mesures analogues pourraient être prises pour la Macédoine et je pense que les musulmans eux-mêmes — si l'on met à part la classe des fonctionnaires qui se nourrit et s'engraisse de la corruption publique — feraient un bon accueil à cette délivrante du joug intolérable d'Abdul-Hamid. Je doute que l'on puisse trouver cent musulmans dans tout l'Empire, pris en dehors des murs de Yildiz-Kiosk, qui ne se réjouissent pas de la déposition du Sultan ou de l'opération qui consisterait, comme pour une bête malfaisante, à lui couper les griffes, à lui arracher les crocs.

Il est détesté d'un bout à l'autre de l'Empire, qu'il a couvert d'un réseau d'espionnage et de délations dont l'œuvre a été de détruire toute liberté de parole et presque de pensée. A C.onslantinople et aux alentours de la capitale, il est haï et méprisé autant par les musulmans que par les chrétiens euxmêmes.

Les Turcs forment, tout au moins, une, race brave et ils se sentent humiliés d'avoir à leur tète un misérable lâche qui a peur de sa propre ombre.

D'ailleurs ils ne croient nullement qu'il soit Turc. L'opinion générale également répandue chez les musulmans et parmi les chrétiens de Constantinople est qu'Abdul-Hamid est le fils d'un domestique arménien jadis au service d'Abdul-Medjid. Parmi les musulmans on ne l'appelle — sotto voce — que le bâtard arménien. Ce bruit est sans doute parvenu jusqu'à lui et c'est probablement là une des raisons de sa politique d'extermination systématique des Arméniens ; poussé qu'il est par l'espoir de se laver ainsi, aux yeux de ses sujets musulmans, de tout soupçon d'origine arménienne.

L'on peut donc affirmer qu'une proposition tendant à le déposer serait reçue avec satisfaction par les musulmans, non seulement à cause de son despotisme cruel, mais aussi parce qu'ils pensent qu'au fond il n'a aucun droit légitime au trône. Mais en dehors de cet aspect personnel de la question, je crois que les musulmans feraient bon accueil au contrôle européen pourvu qu'ils fussent assurés de voir respecter leurs biens et leur religion. Les récents massacres n'ont pas été causés, comme on l'a dit, par le fanatisme local; ils ont été organisés au palais de Yildiz-Kiosk. En réalité, tous les grands massacres qui se sont produits en Turquie ont été l'œuvre du gouvernement ottoman et jamais celle de la population des lieux où ils se produisaient.

A vrai dire, lorsqu'on se trouve en présence d'une caste victorieuse dominant une race sujette sans armes et pratiquement sans aucun droit, il est bien évident que celle-là essaiera toujours d'opprimer celle-ci. Cependant les chrétiens et les musulmans de Turquie s'arrangeraient pour trouver un modus vivendi quelconque si le gouvernement central et son entourage de policiers et de fonctionnaires rapaces et corrompus voulaient seulement les laisser tranquilles.

Le gouvernement turc est le fons et origo malorum; tous souffrent par lui et à cause de lui, mais naturellement les chrétiens en souffrent beaucoup plus que les musulmans. Quoiqu'ils soient obligés par la loi de n'avoir aucune arme, qu'ils ne possèdent pratiquement aucunes garanties légales, ils

3û LE SULTAN ET LES GRANDES PUISSANCES

doivent cependant payer tous les impôts que paient les musulmans, et beaucoup d'autres en plus. Parmi ces impôts, le plus lourd est Yimpôt d'hospitalité qui oblige tout sujet chrétien du Sultan à fournir trois journées de logement et d'entretien à chaque fonctionnaire ou voyageur musulman qui en fait la demande. Les maisons des chrétiens ne sont presque jamais délivrées de ces hôtes désagréables qui constamment (quoique cela ne soit pas sanctionné par la loi) font sortir les hommes de chez eux au crépuscule, les obligeant de laisser femmes et enfants à la merci de l'hôte occasionnel. Les rapports de nos consuls sont remplis de détails navrants sur cette horrible coutume. Les journalistes qui écrivent des articles bien sentis et indignés sur les forcenés arméniens savent-ils de quelles provocations ces hommes sont victimes ?

L'envoyé spécial du Times en Arménie déclarait, il y a deux ans, qu'après enquête sérieuse, il était arrivé à cette conviction que dans certain district, qu'il nommait, il n'y avait pas une seule femme qui n'eût été violée avant son mariage. Et ce qui est vrai actuellement pour l'Arménie l'a été pour la Bulgarie jusqu'au jour de sa libération et l'est également pour toutes les populations chrétiennes encore sous le joug du Sultan.

("est là une des abominations de la domination turque dont les étrangers entendent rarement parler, car ce sont là des faits que désirent cacher ceux qui en ont été victimes. Gela suflit cependant pour empoisonner chaque jour de la vie des chrétiens de l'Empire, et je crois que la situation journalière de ces muettes victimes de la brutalité turque constitue quelque chose de plus honteux encore que les massacres qui ont dernièrement inondé de sang les rues de Constantinople.

(le ne sont pas les paysans musulmans, qui commettent ces attentats, mais bien la police du Sultan, composée de bandits qui vivent sur la population chrétienne, les soldats — les irréguliers surtout — les derviches voyageurs et enfin la malpropre engeance des fonctionnaires qui généralement ne touchent point d'appointements et vivent d'extorsion et de corruption, ayant absolument à leur merci une population chrétienne sans défense.

Voilà l'enfer auquel des gouvernements qui professent, des

Lèvres, allégeance au fils de la Vierge, ont condamné, à cause de leurs propres — prétendus — intérêts, des millions de leurs frères chrétiens! L'Angleterre a tourné, enfin, et pour toujours, le dos à cette politique abominable et aucun appel aux intérêts fuit a uniques ne pourra même être tenté, dans le but de lui faire lever fût-ce un petit doigt, pour sauver de sa juste condamnation l'Empire ottoman. Comme si les intérêts britanniques pouvaient être servis par une alliance avec Sodome et Gomorrhe !

Lors de son avènement, le Sultan actuel s'efforça de trouver une compensation à la diminution de son pouvoir temporel dans une extension de son inlluence spirituelle de soi-disant Khalife. A vrai dire, il n'a pas plus de droits au titre de Khalife que l'auteur de ce livre, et en dehors de l'Empire ottoinan(où il n'est reconnu comme tel que par les Turcs) il n'a jamais été admis dans aucun pays musulman qu'il fût le successeur spirituel de Mahomet. Les Arabes rejettent avec mépris cette prétention de domination spirituelle du Sultan, car c'est un point capital du credo de l'Islam que le Khalife doit être un Arabe de la tribu de Mahomet.

Il peut convenir à des musulmans hybrides, dans le genre du juge Ameer Ali. d'exagérer leur zèle de néophyte en saluant le Sultan du nom de Khalife, mais cela ne prouve que leur manque de sincérité ou leur ignorance.

Ce n'est pas là une question purement académique, car Abdul-Hamid, en se servant de son caractère usurpé de Khalife, n'a cessé d'envoyer pendant des années des prédicateurs de révolte à travers toute l'Inde, prêchant une croisade contre Les chrétiens d'un bout à l'autre de son Empire. Lancé dans cette voie, il est arrivé sans aucun doute à réveiller, dans diverses parties de la Turquie, contre les chrétiens, l'esprit de fanatisme endormi. Sa mauvaise inlluence est heureusement neutralisée, jusqu'à un certain point, par les haines qu'il a soulevées de toutes parts contre lui.

Dans l'ensemble, le sentiment des musulmans de l'Empire qui ne sont pas fonctionnaires est aujourd'hui ce qu'il était lorsque Abdul-Hamid monta sur le trône.

La première chose que lit Lord Salisbury Lorsqu'il arriva à C.onstantinople, en 1877. l'ut d'envoyer deux des fonction-

naires de son ambassade, Lord Galvert et le capitaine Ardagh (aujourd'hui Sir John Ardagh) dans les différentes parties de la Turquie d'Europe pour se rendre compte de ce que penserait d'un contrôle européen la population musulmane. Le résultat de cette enquête fut publié dans le Livre Bleu et je vais en donner ici quelques courts extraits :

Écrivant de Bulgarie, le consul Galvert dit :

J'ai maintenant vu tous les beys ou propriétaires turcs dans chaque localité. Tous commentent avec indignation l'état misérable auquel la population a été en masse réduite par le gouvernement turc qui a causé tout le mécontentement et amené le pays à sa triste situation actuelle. Un bey, sans que j'eusse rien fait pour lui suggérer cette idée, me fit part confidentiellement de son opinion : « Le meilleur remède à ces maux serait que les Puissances étrangères exigeassent le choix d'un Européen expérimenté pour administrer la province, investi du pouvoir de supprimer tous les abus. » Il me fît cette proposition en me la donnant comme le résultat de ses propres réflexions et ignorant apparemment que quelque chose du même genre avait été projeté par les puissances occidentales... Après que je lui eus demandé si la population musulmane ne verrait pas avec défiance des réformes accomplies sous les auspices d'étrangers, il s'exclama énergiqu.ement : « Chacun de nous bénirait les Puissances si elles entreprenaient une aussi bonne oeuvre. »

Je sondais les autres beys en leur disant d'un ton indifférent : « Supposons que les Puissances amies de la Turquie voulussent obliger la Porte à faire les réformes administratives nécessaires, qu'en penseriez-vous, vous autres musulmans? » Tous, comme un seul homme, firent la même réponse. Un bey même se mit aussitôt à rire de la simplicité que j'avais de lui poser une pareille question. Un autre remarqua : « Notre religion nous enseigne à apprécier le bien d'où qu'il vienne. Il suffit qu'il soit le bien. Si les Puissances nous donnaient la paix et la prospérité, nous ferions des prières à Allah pour elles. » Il y a parmi les musulmans une plus grande uniformité de caractère et d'idée que chez les Européens et il n'est pas douteux que l'on retrouverait des sentiments analogues à ceux-ci dans toute la Turquie.

Le consul Galvert ajoute que, même s'il en était autrement :

Le gouvernement central a un pouvoir absolu et complet sur toute la population musulmane... Je crois que chaque consul en Turquie est à même de confirmer cette affirmation qu'il ne peut y avoir d'excuse plus fausse que celle que la Porte trouve commode de donner sans cesse, à savoir son impuissance à contenir la popu-

lation. Les musulmans ont au contraire résumé leur opinion que tous les excès, les massacres et les autres crimes sont dus au gouvernement central, dans ce proverbe populaire : « C'est par la tête que le poisson se pourrit. »

Le capitaine Ardagh apporte un témoignage identique. Un court extrait de son rapport suffira à le montrer. Il demanda aux beys leurs opinions sur la réalisation possible des réformes :

Tous, sauf un seul, considèrent que la nomination de commissaires étrangers, choisis par les Puissances garantes, serait très acceptable, et plusieurs affirmèrent avec force que la présence de tels fonctionnaires dans l'administration centrale et régionale ne présenterait que des avantages... A l'exception tl'un seul, ces messieurs furent tous d'accord pour affirmer que quelles qiie fussent les mesures proposées par la Conférence et acceptées par la Porte, elles seraient acceptées sans aucune opposition par la population musulmane si elles étaient exécutées bona fide et que l'on ne s'immisçât pas dans leurs affaires religieuses.

La raison donnée, pour expliquer son opinion, par le seul qui fut d'un avis différent est remarquable. Je cite le capitaine Ardagh :

11 justifie son opinion en disant que la Porte et le monde officiel, dans le cas où la Conférence (de Constantinople) leur arracherait malgré eux un consentement à des mesures auxquelles ils sont profondément hostiles, essaieraient de créer im courant hostile dans les couches inférieures de la population alin d'empêcher l'exécution des mesures que l'on prendrait pour faire aboutir ces projets. Ils fomenteraient ou, tout au moins, ils ne feraient rien pour réprimer les troubles qui pourraient éclater. A défaut de telles excitations il pensait qu'il avait tout lieu de croire que les couches inférieures de la population rurale, aussi bien qu'urbaine, accepteraient sans aucune protestation les changements qui seraient vraisemblablement proposés... Il n'y a pas, ou du moins, il y a très peu de probabilité qu'autrement se produise un soulèvement de la population d'origine musulmane, et l'on n'a à craindre que les désordres fomentés d'en haut, c'est-à-dire par le gouvernement central.

En 1860, la Porte essaya en vain d'empêcher l'intervention anglo-française en Syrie en évoquant le spectre terrifiant du fanatisme musulman tout prêt à s'exaspérer, déclarait-elle, si une intervention étrangère se produisait dans les affaires

intérieures de la Turquie. C'était là, comme toutes les menaces du même genre, un brutum fuhnen. La réponse de M. Thouvenel. le ministre des affaires étrangères de France, mérite d'être citée :

M. Thouvenel fit remarquer qu'il ne pouvait admettre que, parce que le ministre turc craignait des troubles à Constantinople, si des forces étrangères débarquaient en Syrie, les grandes Puissances dussent pour cela abandonner une mesure qui leur était apparue comme absolument nécessaire pour la tranquillité ultérieure de la région. Si elles devaient admettre une fois un tel raisonnement, on ne manquerait pas de le renouveler chaque fois qu'il y aurait quelque abus à réprimer en Turquie (i).

Je pourrai donner d'abondantes preuves, provenant d'autres sources, de l'ignorance et du manque de sincérité de la presse officielle allemande lorsqu'elle répète que la population musulmane de Turquie se soulèverait pour protester contre toute tentative de réformes et de contrôle de la part de l'Europe. Je puis d'ailleurs apporter mon témoignage personnel, ce que j'ai vu moi-même dans les différentes parties de l'Empire ottoman, en Europe, en Asie et en Afrique, qui prouve que la population musulmane accepterait avec empressement le contrôle européen pourvu qu'elle fût assurée du respect de sa religion et de ses biens. Elle se compose d'ailleurs d'une race soumise et patiente, facile à gouverner lorsqu'elle n'est pas poussée par le pouvoir central à commettre des attentats.

Si les Puissances, si anxieuses d'ajourner indéfiniment la dissolution de l'Empire ottoman, voulaient seulement déposer Abdul-Hamid et mettre à sa place quelque roi fainéant (2), elles réaliseraient beaucoup mieux de cette manière leurs desseins que par l'imbécile politique du statu quo. L'on n'arrête pas les fissures qui se produisent dans un bâtiment en s'en tenant au statu quo, mais au contraire en y mettant fin!

En sommes-nous réellement à ce point qu'il n'y ait plus en Europe un seul homme d'Etat digne de ce nom? Sont-ils donc tous frappés de cécité mentale comme l'armée syrienne de la Bible, qui fut conduite par le prophète dans la capitale de ses

(1) Correspondance sur les affaires de Syrie (1860-1861), page 14.

(2) En français dans le texte.

ennemis, les yeux ouverts, niais l'esprit fermé? A cause de leur incapacité même une belle occasion s'offre à Lord Salisbury. Il connaît la Question d'Orient, sous tous ces aspects, mieux <pie la plupart d'entre eux, et il montra à Constantinople en 1877 qu'il possédait la clef de la situation, c'est-à-dire l'établissement du contrôle européen, par une entente cordiale avec la Russie. S'il avait été loyalement soutenu en Angleterre, il aurait dès cette époque réussi. Il échoua parce que victime des hésitations de certains et des intrigues tramées en sous-main par d'autres. C'est une intéressante histoire que je réserve pour un autre chapitre. M. Frédéric Greenwood vient de lever un coin du voile qui cachait la vérité; j'en relèverai un autre. D'ailleurs, Lord Salisbury a plus d'une corde à son arc pour vaincre la diplomatie absurde de ses adversaires continentaux. J'ai suggéré, pour ma part, un moyen qui aurait, je crois, un succès immédiat.

Il est sans doute facile de conclure une entente pour veiller, alignés sur une seule ligne, au maintien du statu quo; mais la première proposition d'attaquer l'Angleterre parce qu'elle accomplirait un devoir qu'elle est tenue de remplir par un traité, et au respect duquel les autres Puissances ont manqué de la façon la plus flagrante, dissoudrait la coalition. Après tout, la Chrétienté existe encore et elle se soulèverait de honte devant un crime aussi monstrueux! En outre, ces potentats auraient à compter aussi avec une partie de leurs propres peuples. Que l'on considère que sous un régime despotique celui qui règne est dans des occasions où il y a lieu de faire appel à la conscience publique, plus justiciable de l'opinion que dans une monarchie constitutionnelle. Dans une autocratie il n'y a aucune barrière entre le monarque et la niasse. Que Lord Salisbury offre aux Puissances, à leur choix, d'agir avec lui contre le Sultan en leur proposant à chacune de s'engager d'avance à ne tirer aucun avantage personnel de la situation, ou bien de consentir à son intervention isolée, afin d'obliger le Sultan à se soumettre aux vœux de l'Europe. Je crois pouvoir affirmer que pas une seule Puissance n'oserait s'opposer à ses projets, par simple pudeur, sans parler de la certitude où elles seraient de se disputer bientôt entre elles si elles voulaient s'entendre pour les contrecarrer.

Le talent littéraire de Lord Salisbury lui permettrait d'exposer la situation tout entière, de telle manière qu'il serait impossible à ses adversaires de trouver un argument sérieux contre lui. et. après tout, même des despotes n'oseraient déclarer une guerre s'ils n'avaient pas tout au moins un argument plausible à faire valoir en leur faveur.

Une autre alternative s'offrirait : rappeler l'ambassadeur anglais de Gonstantinople en confiant la protection des intérêts britanniques de Turquie à l'ambassadeur italien ou au représentant de la France et donner ses passeports à l'ambassadeur turc à Londres. Les Puissances ne pourraient pas dans ce cas nous chercher querelle ; cela les ferait réfléchir et ferait trembler le Sultan : car il n'y a rien que les lâches craignent plus que ce que leur réserve l'inconnu. L'Angleterre peut faire tant de choses contre la Turquie sans faire bouger ni un régiment, ni un cuirassé ! Une rupture des relations diplomatiques de l'Angleterre avec ce meurtrier aux mains rouges de sang serait suivie d'une profonde agitation dans tout son empire. Cela pourrait amener une rébellion en Arabie et une insurrection en Macédoine. Le Sultan le sait bien et l'Autriche le sait aussi.

La presse mercenaire d'Allemagne et d'Autriche peut lancer des défis à l'Angleterre avec des trémolos ridicules, mais lorsque Lord Salisbury développerait ses arguments et formulerait ses conclusions, cette presse, qui est en grande partie la propriété de financiers agioteurs, montrerait sa faiblesse et commencerait ensuite, comme elle le fit à propos de la Crète, à s'attribuer le mérite d'une action qu'elle aurait de son mieux contrecarré.

Pour la réussite de ces plans, il faut que la nation présente un front uni, et ceci ne peut, je le répète, être obtenu que si côte à côte conservateurs et libéraux apparaissent dans Les meetings que le gouvernement ne peut empêcher, mais qui peuvent, s'il le veut bien, lui rendre les plus grands services.

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