SEP
PREFACE
Pour les hommes de bonne foi, qui ne soupçonnent pas les duperies de la grande politique, il semble que la Conférence de La Haye aurait dû avoir comme premier objet d'écarter les causes de guerre. Le meilleur moyen d'amener les Puissances à désarmer, ou à limiter les armements qui écrasent le monde du travail, ce serait évidemment de supprimer les prétextes de la fureur militariste. S'il es/ excellent de recommander l'arbitrage quand éclateront les conflits prévus, il serait encore plus sûr défaire disparaître les occasions de confit.
De l'avis général, c'est la situation de l'Orient qui constitue le plus grand danger pour la paix du monde. C'est de VOrient que sont venues plusieurs guerres meurtrières, et de continuelles menaces de guerre durant les trois quarts du siècle finissant ; de VOrient peut jaillir V étincelle qui mettra le feu demain à tous les explosifs accumulés dans la vieille Europe. Si les gouvernements voulaient sérieusement et sincèrement prévenir l'horrible fléau, ils auraient le courage d'aborder une bonne fois et de résoudre le problème oriental, d'assainir ce foyer pestilentiel qu'est l'Empire ottoman, et d'assurer le règne de la civilisation dans les contrées aujourd'hui livrées, si près de nous, presque sous nosj'eux, à la plus atroce barbarie.
Autrement, les chefs et les maîtres des peuples risquent de voir leur loyauté mise en doute. Leur manifestation pacifique passera peut-être pour une mystification, destinée à détourner des grands coupables la responsabilité de crimes prochains
contre l'humanité. La Russie, particulièrement, qui a de bonnes raisons pour connaître la question arménienne, et qui a pris l'initiative de la Conférence de La Haye sans faire même une allusion à V Arménie, laisse flotter une certaine équivoque autour de sa bonne volonté.
L'honorable auteur de ce livre envisage avec une grande sympathie l'action de la Russie en Orient. Par un désir tr-ès louable d'améliorer les rapports entre sa patrie et le grand empire des Tsars, il affecte une belle confiance dans le désintéressement, dans la générosité moscovite. La France aussi se croit obligée d'afficher ces sentiments à l'égard de celui qu'elle appelle son « précieux allié », précieux surtout par la quantité de capitaux français dont il est devenu dépositaire. Cependant, les événements de Finlande ont un peu troublé l'admiration des bonnes gens. Les plus optimistes ont été choqués de voir le Tsar, au moment même où il lançait un manifeste débordant de nobles intentions, violer ses serments, fouler aux pieds les droits et les libertés d'un petit peuple irréprochable, pour accroître d'un contingent insignifiant les effectifs de son immense armée. Une telle contradiction autorise quelque inquiétude. Et dans les affaires mêmes d'Arménie, on hésite à partager les espérances que fonde M. Mac Coll sur l'intervention russe, quand on considère de près le rôle antérieur de la Russie.
Les persécutions que souffrent les étudiants libéraux de Pétersbonrg, les violences que subissent les patriotes polonais pour avoir protesté contre l'érection d'un monument à Mouravieffle Pendeur sur le théâtre de ses exploits, la proscription en masse et l'impitoyable expulsion des Juifs, ne sont sans doute pas des traits d'humanité très dignes d'admiration. En ce qui concerne l'Arménie, on ne peut pas oublier que, voilà quinze ans. les Arméniens eusses en avaient été réduits à envier le sort des Arméniens sujets du Sultan: que, dans l'Arménie russe, les écoles arméniennes ont été fermées trois ans, j>nis rouvertes avec interdiction d'enseigner la langue, l'histoire, la religion nationale; que les mauvais traitements, la déportation, l'exil ont été mis en œuvre pour amener la population arménienne à l'apostasie, et que les journaux et les associations furent traqués sans merci. De telle sorte que