‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 3 sur 50 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

l'homme d'Yildiz-Kiosk répondit plus fard aux observations des ambassadeurs : «Eh quoi? mes Hamidiés ne font rien de plus que n'ont fait les Cosaques. » N'est-ce pas, enfin, un diplomate misse qui a trouvé la fameuse formule : de supprimer la question arménienne en supprimant les Arméniens ?

Entre de telles mains, le salut de l'Arménie paraîtrait incertain. Mais si M. Mac Coll avait j'aison tout de même, si la profonde connaissance qu'il a des affaires d'Orient lui fournit de quoi justifier son espoir, si la sincérité humanitaire du souverain russe arrive à s'affirmer par des résultats pratiques, il n'est pas un honnête homme en Europe qui n'applaudisse à la solution, quelle qu'elle soit, capable de terminer les épreuves du peuple arménien.

Le nœud de l'affaire est à Constantinople. L'auteur de tant de maux est un seul et misérable être humain. Tout le poids du forfait retombe sur le Sultan Rouge, et non sur le peuple ottoman, qu'il ne faut point solidariser avec son tyran. Là comme ailleurs, les erreurs, les fautes, les crimes, sont les erreurs, les fautes et les crùnes du maître, non des sujets. Quand nous avons la douleur de constater dans le monde entier un obscurcissement de la conscience humaine, c'est d'abord aux machinations sinistres des gouvernants que nous devons nous en prendre. Le plus souvent, les peuples sont coupables surtout de la complaisance avec laquelle ils se sont laissé tromper par des chefs indignes. S'il est effrayant de réfléchir aux massacres ordonnés par Abdul-Hamid, il n'est pas moins effrayant de réfléchir à l'immoralité des gouvernements prétendus civilisés, prétendus honnêtes, qui n'ont pas cessé un instant d'entretenir avec cette bête féroce des rapports cordiaux, qui lui envoient des ambassadeurs, qui échangent des politesses, des complaisances, des présents avec le bourreau de trois cent mille créatures, et qui répètent diplomatiquement : « Tout va bien » tandis que s'entassent les montagnes de cadavres.

Le monstre d'Yildiz-Kiosk est responsable des horreurs d'Arménie aussi réellement que s'il avait lui-même plongé le couteau dans la gorge de chaque victime. Rien ne s'est fait sans son ordre. Toutes les opérations se sont accomplies avec une régularité en quelque sorte administrative. Dix ans plus

tôt, les Arméniens jouissaient dans l'Empire d'une situation presque privilégiée; ils avaient accès aux postes de confiance, aux conseils du gouvernement, aux faveurs personnelles du maître; soudain, ils ont été condamnés, pourchassés, massacrés, avec ce mot de ralliement uniforme : ce Le maître a permis de tuer les Arméniens. » Dans toute VAsie Mineure, comme plus tard dans les rues de Constantinople, l'extermination de cette race infortunée a été organisée, conduite méthodiquement, de sang-froid, sans hésitation, sans erreur.

A Sassoun, à Diarbékir, c'étaient les soldats réguliers qui « travaillaient» sur les indications des Kurdes. Les préparatifs se faisaient au grand jour: les officiers, les gendarmes dirigeaient tout ; quand un officier supérieur, non averti, avait une velléité d'opposition, les autorités lui communiquaient leurs instructions ; il participait immédiatement à la tuerie que, de lui-même, il aurait empêchée ; pour brûler les villages par centaines, pour violer et saigner les femmes ou les griller toutes vives, pour assommer les hommes après avoir coupé leurs enfants en tranches sur leurs genoux servant de billot, le signal était donné militairement. Trois cent mille personnes furent ainsi assassinées, avec des raffinements de cruauté, sans que le gouvernement responsable pût alléguer une effervescence populaire, une explosion de fanatisme. Il avait tout réglé lui-même.

Deux ans après, à Constantinople, le massacre était annoncé depuis longtemps lorsqu'il commença. Quartier par quartier, rue par rue, les gens de police et les auxiliaires embauchés tout exprès accomplirent leur sanglante besogne durant trois jours; des fourriers officiels avaient marqué les maisons arméniennes; les soldats réguliers surveillaient l'exécution et fusillaient les fugitifs. Sept à huit mille cadavres jonchèrent encore le sol, sans effervescence populaire, sans explosion de fanatisme, par un ordre du maître froidement obéi.

L'Europe s'est tue: l'Europe continue de se taire. C'est que le Sultan Rouge est riche, prodigieusement riche. En abandonnant une part de butin aux brigands échelonnés depuis son trône jusqu'au peuple, il a organisé le pillage de son empire; il a pompé la richesse, répandu partout

PREFACE IX

la misère, pour emplir un trésor énorme qu'il administre et fait valoir habilement. Il est un des plus gros capitalistes du monde. Il a ainsi le moyen d'entretenir autour de lui, pour calmer ses hideuses terreurs, une armée de mouchards et de sicaires; il a surtout le moyen d'acheter dans l'Europe entière les complicités indispensables, la complicité du mensonge, ou mieux encore, la complicité du silence, le silence des gouvernements, le silence des parlements , le silence de la presse. Il a réalisé ce tour de force de torturer et d'égorger tout un peuple, sans que le cri d'agonie sorti de trois cent mille poitrines fût, entendu au delà de ses frontières.

Nous avons vu fonctionner en France le mécanisme de corruption. L 'honorable M. Mac Col! est un ami delà France; en faisant traduire son livre, il expose devant le public français l'attitude et les responsabilités de V Angleterre. Qu'il soit permis à un ami de V Angleterre d'exposer brièvement ici l'attitude et les responsabilités de la France — gouvernement et nation.

L' Assassin a trouvé en France un affidé, le ministre des affaires étrangères Hanotaux, qu'il avait engagé à son service autrefois, quand cet homme occupait à Constantinople un poste subalterne. M. Hanotaux est un personnage sinistre, dont les menées dans l'affaire arménienne concordent parfaitement avec ses menées dans l'affaire Dreyfus. Pour le malheureux officier qu'il savait innocent, M. Hanotaux se lavait les mains à la façon de Ponce-Pilate, répétant à ses intimes : « Apj'ès tout, ce n'est pas moi qui l'ai jugé. » Pour les Arméniens, il dit probablement : « Après tout, ce n'est pas moi qui les ai massacrés. » Mais son silence complice a permis les forfaits du Sultan Rouge, comme son silence complice a permis le crime judiciaire dont la France est encore bouleversée. Il est. dans sa destinée de favoriser V assassinat en gardant le secret aux assassins.

M. Hanotaux est aussi l'auteur, comme ministre des affaires étrangères, de la honteuse violation du droit des gens par laquelle le traité franco-hova du iCT octobre i8q5, revêtu de la signature de la France, fut déchiré purement et simplement, et remplacé par l'acte unilatéral du 1 8 janvier iSgfi. Et ce trait de perfidie carthaginoise, cet, abus cynique de la

force par le vainqueur sur le vaincu, frapperait la diplomatie française d'un terrible discrédit, si jamais le ministre parjure était rappelé aux affaires. Dans ï affaire Brej fus , M. Hanotaux avait été avisé à trois reprises par l'ambassadeur d'Italie que les pièces produites par l Etat-Major général contre sa victime étaient des faux, et il avait donné sa parole d'honneur qu'il tien laisserait pas faire usage: cependant, il n'empêcha point les généraux de s'en servir au procès Zola, ni le ministre Cavaignac de s'en servir à la tribune, ni la Chambre de les afficher sur tous les murs de France. M. Hanotaux savait aussi par V ambassadeur d'Allemagne que le capitaine Dreyfus n'avait jamais eu de relations avec cette puissance ; il ne s'opposait pas moins énergiquement à la réparation du crime judiciaire.

Il est nécessaire de connaître de pareils actes, pour admettre que le même personnage ait montré la même déloyauté féroce dans le drame arménien.

M. Hanotaux prit possession du ministère des affaires étrangères le 3o mai i8q4 ; il y resta jusqu'au ï" novembre i8g5. En arrivant, il avait trouvé les dépèches adressées à son prédécesseur par les agents diplomatiques et consulaires français, notamment une dépêche du 20 février i8q4, où M. Cambon, ambassadeur, expliquait l'historique de la question arménienne. Du 3 juin i8g4 au 3 1 octobre 18 go, c'està-dire depuis les premiers jours jusqu'au dernier moment de son administration, le ministre Hanotaux reçut, au sujet des événements de Sassoun, de Trébizonde, de Constantinople et de tout l'Empire ottoman cent neuf messages, qui remplissent cent cinquante pages du Livre Jaune français. On y trouve les dépêches lugubres qui annoncent le massacre imminent, puis qui en retracent les péripéties ; on y trouve les rapports collectifs des commissions d'enquête et des délégués français, anglais et russes : on y trouve les projets de reformes préparés par les ambassades et soumis au Sultan.

Ayant dans sa poche le récit des tueries, des supplices, et le dénombrement des victimes, M. Hanotaux se taisait; quand par hasard un député l'interrogeait au Parlement, il attestait que « tout allait bien ». Tombé du ministère le 1" novembre i8q5, après avoir lu la cent neuvième dépêche sur les mas-

PREFACE XI

sacj'es, il écrivait aussitôt une impudente apologie de Vêgorgeur Abdul-Hamid, qui paraissait le Ier décembre dans la Revue de Paris :

Le Sultan, disait M. Hanotaux, a montré envers ses sujets des qualités réelles de douceur, de générosité, d'impartialité.

Les étrangers ont généralement trouvé auprès de lui un bon accueil et même, le plus souvent, des égards. Dans le gouvernement qu'il a voulu personnel, il s'est montré fin, souple, laborieux, mais surtout doué d'une sorte d'instinct vraiment extraordinaire pour sentir, appréhender, fuir le danger. Cela va jusqu'à la divination. Et c'est ainsi qu'il a pu jusqu'ici éviter les pièges innombrables que la destinée tendait devant ses pas.

... C'est un petit homme noir, au teint pâle, aux yeux inquiets, à la main féminine. De cette main frêle, il tient tous les fils qui relient le monde musulman, depuis le centre de l'Afrique et de l'Asie jusqu'aux Balkans; il tient les clés du Saint-Sépulcre et les clés des Dardanelles; il tient le Coran et il tient aussi la Bible; il tient le sabre et il tient la lance; et il tient, par surcroît, pas mal des fils embrouillés de la diplomatie européenne : petite main fine. très occupée en vérité.

Dans chacune de ses lettres, l'ambassadeur français répétait : « Le Sultan a menti; son ambassadeur à Paris ne fait que mentir; les réformes promises ne se font pas, ne se feront pas: on égorge dans tout l'Empire. » Et le ministre courait à la tribune témoigner de la loyauté, de l'humanité du Sultan, de l'ordre parfait qui régnait en Turquie. Renversé du pouvoir, il inondait la presse de ses dithyrambes en l'honneur du glorieux, du suave Abdul-Hamid. Revenu aux affaires en i8q6, il recommençait le même jeu, affirmait la tranquillité des Provinces ottomanes, au moment même où Eghin, puis Evereck, puis Or/a étaient noyées dans le sang on livrées aux flammes.

Comme salaire de tels services, l'Assassin décernait à M. Hanotaux le titre de Pacha, l'Ordre impérial de l'Imtiaz; et l'ironie du bey de Tunisy ajoutait un peu plus tard l'Ordre du Sang. A bout de servilité, le ministre français osait 'poursuivre en justice le Mechveret, organe des Jeunes Turcs, coupable d'avoir flétri le boucher de la Turquie. Jamais complicité dans un abominable forfait n'a été plus hautement avouée que celle du ministre français Hanotaux avec le monstre d'Yildiz- Kiosk.

77 est certain que la France, d'abord, n'a rien su. Mais elle nest pas exempte de reproche. Elle prétendait à la protection des Arméniens, dont trois cent mille furent anéantis; dans les écoles de Constantinople et de l'Asie Mineure, ses religieuses enseignaient le français aux petites Arméniennes maintenant souillées et livrées aux harems; beaucoup d'Arméniens cultivés lisaient les livres français, croyaient à la légende chevaleresque de la France; ils sont tombés sous le couteau sans entendre une parole de pitié.

M. Mac Coll, qui est un bon citoyen anglais, s'écriera tout à l'heure :

Il y eut un temps ou l'esclave et l'opprimé, plongés dans le désespoir, puisaient une espérance nouvelle lorsqu'ils voyaient flotter le drapeau de l'Angleterre. Cette grande nation, qui a eu une si glorieuse histoire, est-elle donc tombée si bas quelle n'a plus le courage de défendre avec ses propres forces son honneur et les obligations que lui imposent les traités, qu'elle demeure immobile avec V attitude de l'esclave, la poitrine oppressée, demandant humblement la permission d'agir à quelque potentat étranger?

Le bon citoj-en français peut appliquer, avec angoisse, les mêmes paroles à sa patrie. La défaillance française en cette occasion nest, hélas! que trop facile à comprendre. Les fautes amènent les fautes: le crime conduit au crime; et la lâcheté est un crime, le plus déshonorant de tous. Nous y sommes tombés, nous aussi, Français, parce que nous subissons une crise de dépression, parce que les éléments corrompus et cor-rupteurs sont à la surface du pays, gâtant ou défigurant le reste. Il nous faut l'avouer, avec une tristesse infinie, mais sans désespoir : car notre histoire nous montre souvent de telles chutes suivies d'un noble relèvement.

Ce n'est pas par hasardqu'un pays voit tout d'un coup à sa tête des chefs civils et militaires, des ministres et des généraux, pratiquant le faux, le parjure, le mensonge, avec une impudence étrange. Il y a là le symptôme d'un état général morbide. Les actes qui, à toute autre époque, auraient été juge* infamants pour leurs auteurs et même pour la nation qui ne les aurait pas châtiés, trouvent dans une très grande partie des citoyens, des approbateurs, des admirateurs, des apo/o-

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