‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 4 sur 50 · PREFACE XIII · texte numérisé non relu

PREFACE XIII

gistes. La théorie du faux à bonne intention, du parjure honorable, de l'assassinat patriotique, est formulée publiquement, académiquement. Les horribles maximes des Jésuites, qu'on avait crues proscrites à jamais du monde moderne, ont repris chez nous force de loi. Les mots de Droit, de Vérité, de Justice, qui enflamment toujours d'un saint enthousiasme les humbles citoyens, provoquent les huées méprisantes ou furieuses de la classe privilégiée. La moitié au moins de la nation exige le supplice d'un innocent, reconnu et solennellement proclamé innocent.

Cet état d'esprit correspond logiquement à un ensemble d'institutions barbares. Par exemple, à des tribunaux militaires où des hommes couverts de dorures et dénués de conscience prononcent des acquittements scandaleux après des condamnations révoltantes : à des codes militaires, à des bagnes et pénitenciers militaires, qui ressuscitent, contre des hommes accusés d'une bagatelle, la sauvagerie de l'Inquisition ; aux horreurs de l'antisémitisme algérien, de la chouannerie bretonne, du fanatisme papiste.

Quiconque a vu les malades juifs repoussés des hôpitaux à Constantine aussi bien qu'à Odessa, ou les rares partisans de la justice menacés de mort par les prétoriens au procès Zola; quiconque a entendu les acclamations adressées aux soldats coloniaux, pour avoir promené l'incendie, le meurtre, le pillage, le viol, à travers Madagascar et le Soudan, peut s'expliquer l'indifférence générale du public français en face des événements d' Arménie , après que la chute du ministre Hanotaux eut déchiré le voile de mensonges.

La France, véritablement, a été trompée par ses gouvernants et par des journaux que subventionnaient presque ouvertement l'ambassade ottomane, la Banque ottomane, les concessionnaires de grands travaux en Turquie; mais la France a été trompée d'autant mieux qu'elle ne demandait qu'à l'être. L'accord se réalise sans peine entre un gouvernement qui cherche à tout cacher, et un peuple qui ne veut rien savoir. C'est par force qu'il a fallu imposer la vérité au public français dans l'affaire arménienne comme dans l'affaire Dreyfus, parce que la vérité troublait sa quiétude, dérangeait ses opinions établies et menaçait de susciter des « complications ».

Les temps sont changés depuis Navarin ; le tempérament des peuples aussi: pour la Grèce agonisante, qui avait envoyé en i8yo des millions à la France vaincue, la France relevée a réuni 2Q,ooo francs de souscriptions. Elle eût donné bien davantage pour ignorer le malheur des Grecs aussi complètement quelle avait ignoré le malheur des Arméniens. Elle n'a point de rancune pour les ministres dont le mensonge assure sa tranquillité; elle pardonne plus difficilement aux bons citoyens qui la tirent d'erreur et qui la mettent en présence d'un devoir inéluctable, mais importun. L'usage constant du faux ou de la dissimulation par les hommes au pouvoir est pour ainsi dire provoqué par le vœu secret du public.

Il est juste d'observer qu'une intervention française aurait pu se heurter à certaines objections spécieuses. De même qu'il invoquait l'exemple des Cosaques pour justifier les exploits des Hamidiés, le Sultan Rouge aurait peut-être tiré argument des massacres indo-chinois, soudanais, malgaches, et des exploits de nos tirailleurs noirs. Les tribunaux militaires français qui ont condamné l'innocent Drejfus, acquitté le scélérat Esterhazj-, devaient couvrir les tribunaux militaires turcs qui acquittèrent, à Marack et à Alep, le colonel Mahzar Bej-, assassin du P. Safvator et de ses compagnons.

Ainsi réduite à déserter les devoirs qui lui venaient de son passé, de ses traditions, de ses légitimes ambitions, la France aura d'autant plus à s'en repentir que l'accomplisse ment lui en eût été facile. Acoquinée à la barbarie cosaque, à la barbarie turque, maudite et reniée par les anciens amis qu'elle a sacrifiés aux bas intérêts de la finance, des politiciens, des diplomates sans foi ni loi, elle est encore punie par la perspective de la grande guerre toujours à craindre.

Et toute l'Europe, qui encourt le même châtiment, l'a mérité de la même façon.

Nous, Français, nous faisons le compte de la France, parce que nous sommes affligés par dessus tout des égarements de notre patrie; mais il n'est pas un pays dans le vieux monde où les citoyens ne doivent éprouver une pareille déception. L'éclipsé de la conscience humaine que nous constatons chez les nôtres se produit en même temps chez les autres peuples. D'un bout à l'autre du monde civilisé, le niveau moral

PREFACE XV

a baissé. En Amérique, lesfds des Washington et des JejJ'er'son, oubliant la sublime déclaration de ijjfi, traitent comme des rebelles et des pirates les hommes qui défendent leur indépendance. Le pape de Rome, prétendu pontife d'une religion d'amour et de charité, n'a pas trouvé un mot en faveur de* trois cent mille chrétiens d'Arménie râlant sous le couteau ; le clersré catholique tout entier a conspiré avec le Sultan Rouge V extermination de ce peuple, comme il a conspiré en France la perte du juif innocent. La banqueroute catholique est complète et répugnante. Il semble que sur toute l'humanité souffle un vent de réaction, de lâcheté, de barbarie.

Il faut pourtant que ces hontes finissent.

L'Assassin d'Yildiz-Kiosk traque en ce moment les débris des Arméniens, et le parti des Jeunes Turcs, c'est-à-dire la partie saine du peuple ottoman ; il a détruit cinquante mille de ces musulmans depuis quelques années; de nouveau, le sang coule. En proie à la folie du meurtre, le monstre s'attaque à toutes les religions, à toutes les races. Il organise la famine dans certaines provinces, accaparant tout le blé dans les greniers publics pour le revendre au sextuple de sa valeur. Les hommes expirent d'épuisement le long des routes où la force armée les traîne pour la corvée. Des spectres de femmes offrent leurs misérables corps aux brutalités des bourreaux turcs et kurdes pour un morceau de pain. Quarante mille orphelins expirent, abandonnés. Le massacre, le viol et l'incendie recommencent.

Or, l'Europe ne peut plus fermer les yeux ni se boucher les oreilles; l'Europe ne peut plus feindre de ne rien savoir. Elle voit, elle entend, elle sait. En restant immobile, elle s'enfonce dans le déshonneur. Pendant que nous nous promenons dans nos villes, bien brossés, vernis, reluisants, que nous pérorons sur les beautés de notre civilisation, que nos gouvernants font des discours et réunissent des conférences humanitaires, nous savons qu'à nos portes s'accumulent les cadavres et se multiplient les plus horribles forfaits. Mais nous ne bronchons pas; nos gouvernements ne bronchent pas. La bête fauve de Conslantinople déchire et souille la chair humaine, et, nos souverains continuent de la traiter fraternellement ; nos diplomates et nos ministres continuent d'en recevoir des politesses , des

décorations, des pierreries, des concessions de travaux fructueux.

Ce drame épouvantable a trop duré.

Que demandent à l'Europe les survivants des Arméniens et les Jeunes Turcs ? De remplir ses engagements.

Au Congrès de Berlin, l'Europe s'est engagée à faire exécuter les réformes nécessaires pour changer en un pays civilisé le camp barbare des Ottomans . Ces promesses formelles, il est plus que temps de les tenir. Il faut mettre le peuple turc en demeure , et aussi le mettre en situation d'adopter un régime compatible avec l'honneur de l'Europe. Autrement, les crimes de l'Assassin Abdul-Hamid paraîtront aux générations futures moins abominables que la lâcheté des Puissances prétendues civilisées .

Urbain GOHIER.

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