‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 6 sur 50 · MALCOLM MAC COLL · texte numérisé non relu

MALCOLM MAC COLL

Londres, Memb ers' Marnions, Victoria Street. S. 1T., 16 Novembre 1896.

PREFACE

Lu première moitié de ce volume se compose d'articles revus et complétés que j'ai publiés vers la lin de septembre et lu première moitié d'octobre i8o,f>, dans le Dailj- Chronicle.

J'ai reçu à cette époque, ainsi que le directeur du Dailj- Chronicle, de nombreuses lettres de tous les cotés de l'Angleterre dans lesquelles on demandait la réimpression de ces articles. En les relisant, pour satisfaire ce désir du public, je vis qu'il était nécessaire de les compléter dans une large mesure pour éclaircir le sujet et de ces remaniements est sorti le présent volume.

J'ai essayé d'être tout du long équitable et je me suis efforcé d'obéir au précepte « ni atténuation, ni aggravation des faits ».

Il m'aurait été plus agréable de louer que de blâmer des hommes que j'admire et qui m'ont prodigué des témoignages de bienveillance dont je suis indigne. Je puis seulement alléguer — si parva licet componere magnis — de l'excuse d'Aristote critiquant la doctrine de son grand maître Platon sur les Idées : « Là où l'intérêt de la vérité est en jeu, dit-il, c'est un devoir de sacrifier pour sa défense les intérêts privés les plus chers, y compris les amitiés les plus précieuses. Ces intérêts peuvent nous être, autant que la vérité elle-même, très à cœur, mais c'est un devoir religieux de préférer à tout la vérité ellemême ».

Je nie suis trouvé jusqu'ici généralement d'accord en politique avec le parti libéral. Une étude approfondie de la question arménienne m'a convaincu de ce fait que le précédent gouvernement (i) a mal compris ces questions depuis le début. Je l'ai dit et j'ai donné les raisons que j'avais pour le dire.

(i) Le gouvernement libéral de Lord Iloseberry. /.Y. du T.i

Un des travers de l'esprit de parti est la tendance trop commune de pardonner chez ses amis politiques ce que l'on condamnerait, ce que Ion dénoncerait peut-être même avec indignation chez ses adversaires politiques. Il me semble, au contraire, que l'on devrait être plus sévère pour les fautes de son propre parti que pour celles du parti opposé. D'abord, parce que l'on a le droit d'en attendre davantage, ensuite parce que l'exposé de ses fautes devrait lui servir comme d'un avertissement pour l'avenir. Ce que j'ai condamné dans un gouvernement libéral, je l'aurais condamné de même chez un gouvernement conservateur, et je ne vais pas mentir à mes convictions dans l'intérêt de n'importe quel parti.

Après tout ce sont les Arméniens, privés de tout secours, auxquels je suis anxieux de venir en aide — c'est l'honneur de mon pays qui est en jeu — peu importe l'intérêt d'un parti quelconque pourvu que je réussisse tant soit peu dans ma tentative. Les hommes politiques et les partis survivront facilement à ma critique, mais les milliers d'Arméniens innocents ne passeront pas l'hiver si l'on ne décide pas l'Europe à remplir immédiatement son devoir impérieux, qui est d'arrêter le bras de Vassassin. Il est toujours occupé à son œuvre sinistre! Les foules d'Arméniens qu'il a enlevés à la vue de l'Europe pour les transporter jusqu'aux extrémités de l'Anatolie. et les autres milliers restés en Arménie et qu'il a privés de tout, continuent, d'après les renseignements les plus récents, à mourir comme des mouches, de froid et de faim, tandis que les enfants enlevés par les Turcs seront élevés dans la religion musulmane, pour remplir les vides qui se creusent dans la race dégénéré»1 de leurs oppresseurs. Les garçons sont élevés pour servir dans l'armée turque, tandis que les tilles, lorsqu'elles auront atteint l'âge de puberté, seront vendues à ces pépinières inqualifiables de vice que sont les harems des Turcs dissolus.

Et l'Europe chrétienne assiste à ces faits en y prêtant beaucoup moins d'attention qu'à une épidémie de typhus dans la race bovine. « Ne me vengerai-je pas de pareils crimes, dit le Seigneur dans la Bible, et mon âme ne punira-t-elle pas une telle nation? »...

Les souverains de la chrétienté sont en rapports familiers avec cet homme, ils traitent comme un égal celui que leurs

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ambassadeurs ont deux fois flétri comme un misérable meurtrier! Peut-être le Dieu que l'Europe chrétienne semble avoir bien méconnu en ces circonstances punira-t-il les grandes Puissances par ce châtiment même, dont la crainte a glacé leurs consciences et paralysé leurs forces — je veux dire une grande guerre européenne.

Un peu de désintéressement, un peu de bon sens et décourage, pourrait encore empêcher cette affreuse calamité dont la simple possibilité les fait trembler comme de faibles moineaux à la vue d'un oiseau de proie dans les airs.

Mais cette crainte même de la guerre est en fait la preuve la plus évidente de l'égoïsme des grandes Puissances, car. qu'est-ce qui pourrait amener une grande guerre, sinon cet égoïsme même des grandes Puissances et leur avidité à mettre la main sur ce qui n'appartient à aucune d'entre elles? Telle une bande de brigands à l'aguet d'un butin dont aucun de la bande n'ose s'emparer par crainte d'être forcé de se battre ensuite avec les autres pour le partage.

C'est là le spectacle le plus ignominieux qu'ait jamais offert l'histoire de l'Europe. Dieu à vrai dire, peut être patient, car il a l'éternité pour lui, mais nous, créatures d'un jour, nous devons accomplir notre oeuvre, quelque modestes que soient nos forces, jusqu'à ce que « la tyrannie soit renversée ».

Il y a une puissance qui, même à cette heure tardive, pourrait sauver les Arméniens sans danger. C'est la Russie. Je me suis efforcé de lui rendre justice dans ce volume et j'ai reçu les remerciements du défunt Tsar lui-même, pour avoir défendu la Russie lors des troubles de 18-6-78. Ya-t-elle laisser exterminer les Arméniens alors qu'une j)arole énergique d'elle arrêterait le bras des meurtriers? L'Angleterre l'a empêchée de sauver les Arméniens, il y a dix-huit ans. La Russie va-t-elle maintenant empêcher l'Angleterre de les secourir aujourd'hui? Serait-ce là une revanche digne de ses grandes traditions de protectrice des chrétiens d'Orient? Je ne veux pas le croire.

Quant à l'Angleterre, elle a reconnu ses torts dans le passé, et donnera aujourd'hui à la Russie carie blanche.

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