‹ Le sultan et les grandes puissancesChapitre 7 sur 50 · NE PEUT-ON RIEN FAIRE · texte numérisé non relu

NE PEUT-ON RIEN FAIRE

Les deux ou trois organes qui déprécient dans la presse toute agitation entreprise pour mettre fin au règne irresponsable du Sultan et de ses parasites rendent un bien mauvais service au gouvernement. Ils pourraient essayer, aussi bien, d'arrêter le llux de la marée montante.

Je puis peut-être affirmer que, mieux que n'importe qui, je suis à même d'avoir une opinion sur cette question. D'accord avec mon regretté ami le docteur Liddon, j'arrivai à constituer. en i8"G. en dehors de tout esprit de parti, un influent comité que présida le duc de Westminster et dont feu le marquis de Bath fut vice-président. Nous organisâmes des sous-comités dans toute l'Angleterre, et je fus, pour ma part, comme secrétaire du comité central, en contact avec un grand nombre de centres, en dehors du milieu des hommes politiques professionnels (i).

Je reçus des monceaux de lettres des pasteurs de province et de tranquilles rentiers qui, tout en envoyant leurs souscriptions à la Caisse de secours des blessés et malades eusses, m'assuraient qu'ils attendaient avec impatience le jour où ils pourraient témoigner leur mécontentement de la politique de Lord Beaconsiield en votant, pour la première t'ois de leur vie. contre un gouvernement tory. Très peu de gens, dans chacun des deux partis, avaient une notion exacte du désastre qui attendait le ministère de Lord beaconsiield.

M. Gladstone le devina avec cet instinct magnétique, qui

(i) Le terme politicittns, que nous trouvons dans le texte anglais, n'a pas la signification péjorative de notre mot « politicien ». (N. du T.)

plus rapidement (pue la raison met un conducteur d'hommes en contact avec l'opinion d'un grand peuple libre et il sut agir d'après son propre sentiment, alors que certains chefs libéraux, jugeant de l'opinion publique d'après les majorités parlementaires et les conversations des clubs, croyaient que M. Gladstone était en train de ruiner le parti libéral.

A l'ouverture de la campagne du Midlothian le whip (i) du parti libéral. M. Adam, me demanda ce que je pensais du résultat des élections générales. « — Je donne aux libéraux, lui dis-je, une majorité de soixante sièges au minimum, de cent au maximum. » Certainement il me crut tant soit peu fou. « — Tout au plus, me dit-il, j'espère voir la majorité du gouvernement réduite à vingt voix. » J'ose penser que jamais une aussi grossi» majorité ne fut gratuitement perdue que celle de Lord Beaconsiield. à la suite de cette mémorable campagne.

L'agitation de i8;o-i8;; naquit spontanément comme l'agitation actuelle. Et il est. en effet, impossible d'organiser, sur n'importe quel sujet, une agitation dans un pays libre et maître de ses destinées, si l'opinion n'a pas été profondément intéressée. Au début de la campagne bulgare il n'y avait aucune différence d'attitude entre libéraux et torys. Ils assistaient aux meetings côte à côte, pour y dénoncer ensemble les massacres perpétrés ou sanctionnés par le Sultan, qui est toujours sur le trône et qui lit alors son noviciat d'infamie en Bulgarie. Cette agitation reçut à son début l'approbation de membres éminents du cabinet de Lord Beaconsiield. tels que Lord Salisbury, Lord Cross, Lord Carnarvon et le défunt Lord Iddesleisrh. alors leader de la Chambre des Communes.

Le 120 septembre 1876, Lord Beaconsiield prononçait à Aylesburg un discours qui tomba sur la nation tout entière comme une douche glacée. Admettant d'ailleurs « que ce serait affectation de sa part, de prétendre qu'il avait le pays derrière lui », il se lança dans une attaque violente contre l'agitation en cours et en appela au peuple anglais, se plaçant sur le terrain

(1) Le whip est un «les chefs îles partis politiques anglais, ses fonctions correspondent à celtes d'un secrétaire général, chargé d'organiser la propagande et les grandes campagnes politiques cl aussi de voter pour l«s absents au Parlement. f.X.dti '/'./

NE PEUT-ON RIEN FAIRE? " Il

des intérêts de V Angleterre, en opposition aux sentiments sublimes dont l'on Taisait montre dans les meetings. Certainement que le grand courage dont lit preuve dans ce discours Lord Beaconsfield doit exciter L'admiration même de ceux qui lurent le plus fortement opposés à sa politique, niais il ne lit que jeter de l'huile sur le l'eu et transforma en effervescence fiévreuse une agitation, qui allait aboutir à son écrasement. Malgré tout son talent il ne comprit pas la portée de ce mouvement, l'ait de pitié et d'indignation, qui décide parfois un grand peuple à tout oser pour empêcher la perpétration d'atrocités comme celles que commettait le Sultan et ceux qui n'étaient que ses instruments.

Le discours de Lord Beaconsfield ne lit qu'intensifier davantage l'agitation. Libéraux et torys continuèrent à parler ensemble dans les meetings publics. En réalité le discours qui causa le mal fut celui de M. Forster (i), prononcé lors de son retour de Constantinople en octobre 1876. Je voyageais avec lui depuis Vienne jusqu'en Angleterre et nous eûmes de nombreux entretiens sur la question d'Orient. M. Forster se déclarait très fortement opposé à la politique préconisée par M. Gladstone, non qu'il craignit qu'elle pût nous amener la guerre, mais parce qu'il croyait les Bulgares incapables de se gouverner eux-mêmes. Les siècles d'oppression turque les avaient tellement accablés et dégradés, qu'ils ne seraient pas capables, disait-il, de se relever ni même de s'affirmer en l'ace de la petite minorité de musulmans qui resteraient parmi eux. si réussissait la politique de M. Gladstone, qui consistait à délivrer les Bulgares du gouvernement turc et à leur donner l'autonomie. « Les musulmans, disait-il. — je me l'appelle encore ses paroles — n'en feraient qu'une seule bouchée. » Je me hasardai à lui dire (rue l'air de la liberté produisait un effet merveilleusement vivifiant et qu'on pouvait compter là-dessus pour donner aux Bulgares un courage viril, dès qu'ils l'auraient respiré. Je citai l'opinion de Lord Strangford et de plusieurs autres personnalités compétentes. Mais je ne pus

(1) M. Forster était un des membres les plus éminents du parti libéral. 11 lit partir dans la suite de plusieurs cabinets présidés par Gladstone. (N. dn T.i

l'influencer. M. Forster pensait que la servitude était dans le sang des Bulgares et qu'une nouvelle génération serait seule capable de profiter de l'autonomie que M. Gladstone réclamait pour eux.

C'est dans ce sens qu'il parla, à un grand meeting, lors de son retour en Angleterre où il termina son discours en exprimant sa confiance en Lord Derby, en opposition à la politique de M. Gladstone.

Ce discours produisit le même effet que celui de Lord Rosebery (i). mais fit encore bien plus de mal, car la politique actuelle de Lord Salisbury sur la question arménienne est très différente de celle de Lord Derby lors des massacres de Bulgarie en i8;<>. Le discours de M. Forster encouragea le Sultan à résister à toutes propositions de réformes dans les provinces qu'il avait selon les expressions de M. Gladstone dévastées et souillées. 11 encouragea aussi Lord Derby dans sa politique du laisser faire (2). donna au parti turc l'audace d'organiser une campagne en laveur de la Turquie et amena ainsi un semblant de dissentiment dans la protestation nationale contre l'oppression ottomane.

Mais ce serait une profonde erreur que de supposer qu'il y ait eu alors une réaction dans l'esprit public. Au contraire. le courant en faveur de la politique de M. Gladstone grandit jusqu'à ce que l'opinion publique l'eût porté au pouvoir en 1880 avec une majorité considérable, de plus de cent voix dans le Parlement. La réaction causée par le discours de M. Forster n'atteignit que très superficiellement l'opinion: il n'influença, comme plus tard le discours de Lord Bosebery. que les clubs, quelques journalistes, les hommes politiques et ce que l'on appelle la Society.

M. Delane revint en grande hâte d'Ecosse et modifia la politique du Times qui jusque-là avait soutenu M. Gladstone. D'autres journaux suivirent et les jingoes furent encouragés a se mettre en avant et tenter une contre-manifestation. Prétendre qu'il y eut alors une réaction réelle de l'opinion serait une

(1) 11 s'agit du discours prononcé par Lord Rosebery a Edinbourg.

/.Y. du T.,

(2) En français dans h- texte.

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