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Dans la politique khalifale, Akabah obtenait ainsi une place d'honneur; dès Tannée 1901, les journaux panislamiques, en particulier le Tamarat al Fonoiin de Beyrout, comprenaient cet embranchement d'Akabah parmi les compléments nécessaires au chemin de fer sacré : on prétend que des financiers et politiciens français, connaissant par leur ami M. Constans les futurs ambitions du Maître, sollicitèrent la concession d'un port charbonnier au fond du golfe. L'histoire de Pétra et des Nabatéens montre les profits d'un emporium installé à ce contact de l'Arabie et de l'Occident.

Ce fond de la mer Rouge est un cul-de-sac étroit, que bordent de très hautes terres. Entre deux berges de déserts, le soleil y fait monter en plaques ondulantes les couches de l'atmosphère; un appel d'air continu y attire avec violence, les vents du nord; presque toujours, ils y soufflent en rafales : les navigateurs se détournent et se sont toujours détournés de cette minuscule Adriatique. Pourtant la Bible nous dit qu'au x* siècle avant notre ère, les Hébreux et leurs cousins de Phénicie venaient chercher ici les convois de la mer Rouge : sur la plage d'Elath, au pays d'Asion-Gaber, ils avaient installé leur embarcadère vers les mystérieuses richesses d'Ophir; leurs flottes combinées y ramenaient les chargements de l'Inde ou de l'Afrique, que leurs caravanes transportaient ensuite vers leurs bazars de Jérusalem et de Tyr. Plus tard, aux débuts de notre ère, cette même échelle amenait l'or et l'encens de l'Arabie aux tra-

fîquants gréco-romains. Le bazar continental était alors Pétra : dans la falaise orientale du Ghaur, à quelques lieues de Téchelle, les Arabes Nabatéens avaient niché cette capitale de la Roche, Séla, que les Romains traduisirent en Pétra, la Pierre,., Nos marines ne peuvent se contenter du terminus d'autrefois. Phéniciens et Romains, qui tiraient leurs navires à sec, débarquaient sur toute plage, protégée, mal couverte ou balayée des vents, pourvu que des sables ou des boues offrissent un reposoir à leurs carènes. Il nous faut aujourd'hui des rades abritées où les ancres ne chassent pas, où le va-et-vient des canots soit aisé...

Juste au pied de la falaise qui tombe en « escalier » abrupt — c'est le sens du mot arabe akabah, — Âkabah, pour devenir une relâche même provisoire, exigerait de grands travaux ; le reste du golfe est aussi mal disposé par la nature; les Arabes n'y connaissent aucun port, marsa: ils n'y fréquentent que des mouillages, cnerm. La côte arabique, plus directement fouettée, n'a que le cherm de Dabah, très loin dans le sud. La côte sinaïtique, un peu protégée par récran des montagnes, a le cherm de Dahab ; mais presque au sommet du golfe, non loin des citernes de Tabah, une petite île côtière, Tile du Pharaon, Djeziret-el-Faraoun, offre entre elle et la grande terre un refuge suffisant : c'est là que vont ancrer la canonnière égyptienne et le croiseur anglais, chargés de la police de ces eaux.

Un môle, rattachant cet îlot à la rive, ferait aisé-

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ment et économiquement un port toujours accessible et sûr. Les financiers de Paris avaient pu songer à la station d'Akabah : il est vraisemblable que, sur place, les ingénieurs allemands ont vu l'utilité de Djeziretel-Faraoun. L'île et les citernes voisines sont égyptiennes; Akabah et Dabali et Mueleh et El-Wedj Tétaient aussi; sans récriminations, le Khédive abandonna ces postes à son suzerain; Abd-ul-Hamid espéra peut-être qu'il en serait de même à Tabah : dans, le brouhaha d'Algésiras, cet empiétement passerait inaperçu ou, la brouille entre les puissances chrétiennes tournant à l'aigre, les Anglais auraient d'autres soucis; en traînant les choses en longueur, une courte prescription réunirait définitivement cette enclave aux terres ottomanes.

Mais les Anglais, depuis les déclarations de Guillaume II à Tanger, étaient sur l'œil. Dans son rapport de 1905, lord Cromer signalait déjà les troubles et querelles qui agitaient les Bédouins du Sinaï. Un commissaire anglais avait visité et réconcilié les tribus, installé un commandant-inspecteur et recruté un corps de méharistes. La construction d'un fortin à El-Arich, d'un grand caravansérail à Koubbat-en-Nakhl et d'un télégraphe — en attendant la route pour automobiles — entre Suez et Akabah était projetée. Un crédit de cent à cent vingt mille francs était prévu au budget de 1906 pour la mise en défense et en valeur de la péninsule, — toutes précautions qui indiquent que, dès 1905, lord Cromer flairait quelque dessein hostile des Turcs, non seule-

ment sur le golfe d'Akabah, mais sur toute la frontière sinaïtique. Il se pourrait qu'Abd-ul-Hamid ait eu, en effet, le projet de pousser plus loin que Tabah.

D'Âkabah à Suez, munir de rails Tancienne route du mahmal et venir drainer pour le chemin de fer du Hedjaz les pèlerins de TÉgypte et de TOccident : cette pieuse entreprise pouvait avoir de grandes conséquences politiques en ramenant les avant-gardes turques sur les bords du Canal, dans la banlieue du Caire. En cas de guerre, TÉgypte, dégarnie de troupes anglaises, aurait le sort de la Thessalie; en temps de paix, la présence de soldats turcs dans ces parages de Suez compenserait les envois de bateaux anglais devant les Dardanelles et rendrait sans doute plus accommodants les gouvernants de Londres, — ces amateurs de perpétuelles réformes vers qui se tournent les espoirs de la Macédoine et de rArménie.

Il s'était d'ailleurs trouvé des publicistes pour conseiller aux Anglais le lancement d'un chemin de fer transarabique, qui, de Suez à Akabah, d'Akabah à Koweit, unirait le double fond de la mer Rouge au fond du golfe Persique et mettrait les Bédouins du Nedjed et du Nefoud dans la même clientèle anglaise que le cheikh de Koweit et les émirs ou imans de l'Oman, de l'Hadramaout et du Yémen : un embranchement turc vers Tabah et Suez empêcherait ce passage des Anglais à travers l'Arabie.

Autre rêve hamidien. Comme les Américains, jadis, au temps où Panama devait être français, parlaient de faire leur Nicaragua, ainsi quelques plaisants ont

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proposé la concurrence d'un canal turc Gaza-Âkabah au Canal de Suez, tombé sous le contrôle anglais. Ce projet fut pris au sérieux par le Sultan, qui ordonna des enquêtes, envoya des explorateurs européens, paya des plans. Un ingénieur suisse, plus honnête ou plus naïf que ses collègues, se donna la peine de prouver que la trouée n'était possible qu'avec une dépense de plusieurs dizaines de milliards et le travail de quelques générations : deux cents kilomètres de plateaux et de monts séparent de la Méditerranée le golfe d'Akabah. Mais Abd-ul-Hamid, dit-on, reste persuadé que ce canal turc détournera quelque jour une bonne partie du transit : la rade de Djeziretel-Faraoun et les citernes de Tabah deviendraient alors d'un prix inestimable...

Sur Tabah, l'agression étant évidente, la Porte déclara d'abord qu'il y avait eu méprise : l'officier, parti d'Akabah, avait ordre d'occuper Dabah sur la côte orientale, arabique, du golfe, — Dabah que le firman de 1892 et la réponse de lord Cromer avaient rendu à la Turquie ; — cet officier s'était trompé de route et, prenant à l'ouest au lieu de prendre à l'est, avait occupé Tabah sur la côte occidentale, sinaïtique, égyptienne. L'excuse pour un Turc était vraisemblable. Mais bientôt la Porte ne sembla plus disposée à réparer cette erreur : elle laissait entendre qu'après tout, l'Egypte étant toujours une province

turque, les soldats turcs à Tabah n'étaient pas hors de Tempire. Puis elle promit Tenvoi au Caire d'officiers enquêteurs, qui vinrent au début de mars 1906, restèrent une semaine et repartirent sans avoir pris contact avec le gouvernement égyptien.

Comme l'ambassadeur britannique devenait pressant, la Porte envoya des troupes renforcer la garnison d'Akabah et empiéter sur les bornes de la fron* tière sinaïtique : de l'enquête de ses officiers, il ressortait que non seulement Tabah, mais l'île du Pharaon était une dépendance turque : l'Angleterre commença d'envoyer des troupes en Egypte (15 avril), et son ambassadeur à Constantinople menaça. La Porte essaya de nouveaux délais en négociant au Caire par l'entremise de son commissaire Mouktarpacha. On parla d'un autre empiétement turc, de poteaux renversés dans le pays d'El-Arich. Enfin, après trois mois de patience, Londres envoyait sa flotte au Pirée, sur la route des Dardanelles : le Sultan cédait aussitôt; Tabah était évacuée (11 mai).

Le Sinaï reste au Khédive et à ses tuteurs anglais; mais Akabah reste au Sultan et à ses conseillers de Berlin; l'embranchement Maan-Akabah est nécessaire au chemin de fer sacré; tôt ou tard il se construira : la diplomatie anglaise doit aviser aux conséquences. Jusqu'ici, les Anglais estimaient que leur flotte suffisait à la défense de l'Egypte, et trois ou quatre mille hommes de troupes anglo-indiennes à la police égyptienne et soudanaise. Voici que les ingénieurs allemands d'Abd-ul-Hamid amènent l'avant-garde d'une

armée dressée à Tallemande et ravitaillée par la locomotive : cette menace force TAngleterre à quadrupler ses garnisons sur le Nil...

Mais Guillaume II et Abd-ul-Hamid veulent-ils la guerre? S'ils ne sont pas décidés à unir leurs forces pour une prompte action militaire, je croirais volontiers que cette ligne d'Akabah va devenir aux mains des Anglais un instrument funeste à la puissance ottomane. Ces chemins de fer syro-arabes, qui mettent TÉgypte et le Canal sous la menace d'Akabah, mettent aussi les provinces traversées dans la clientèle de rÉgypte anglaise, et les peuples sous Tinfluence plus proche des relations occidentales. Ces peuples ne demandent peut-être qu'un signe d'encouragement, une chance d'appui et de réussite.

En Arabie, les rails khalifaux vont gêner les entreprises du chamelier et les razzias du Bédouin, supprimer les bénéfices et redevances que les tribus perçoivent du pèlerinage et de la Liste Civile. Du jour où Abd-ul-Hamid voudrait asseoir son autorité effective sur le chaos des privilèges et des gouvernements locaux, le Nedjed et le Hedjaz seraient dans l'état où nous voyons le Yémen, et quand les locomotives khalifales maintiendraient des garnisons turques à la Mecque et Médine, qui pourrait empêcher les secours de la flotte anglaise dans les ports du Tihamah? Encore, en cette Arabie croyante, le Khalife peut-il espérer que la haine de l'Infidèle contrebalancera les désirs d'indépendance. Mais en Syrie, que d'éléments hostiles tout à la fois au Turc et à l'Islam !

Dès que le chemin de fer de Damas atteignit le pied du Hauran, Abd-ul-Hamid entreprit de soumettre les Druzes. Ni turcs ni arabes, ni chrétiens ni musulmans, les Druzes vivaient en marge des lois et des religions officielles, sous la seule autorité de leurs cheikhs. Des garnisons turques et des souspréfets les contraignirent à l'impôt; des missionnaires de Stamboul tentèrent de déraciner les superstitions, que ce peuple a héritées de dix ou vingt cultes et qui font de sa religion un pot-pourri indescriptible. Les Druzes acceptèrent les garnisons qui les défendaient contre le Bédouin, payèrent Timpôt, qui leur valait quelques routes, et laissèrent le Khalife leur bâtir des mosquées. Mais quand le Sultan parla de service militaire, de corvées et d'obéissance régulière, les Druzes se révoltèrent, anéantirent les bataillons envoyés contre eux; une armée de bachi-bouzouks n'en vint à bout qu'en ravageant leurs cultures et en capturant leurs cheikhs qui, ficelés de chaînes, furent exilés en Crète, à Rhodes et en Anatolie (1896).

La presse et le gouvernement de Londres ont suivi cette affaire du Hauran avec la plus vive sollicitude*. Depuis longtemps, le Druze avait gagné les sympathies anglaises, à cause de son hostilité contre la France et contre le Maronite, protégé des Français, et à cause des brillantes recrues que les plus riches familles druzes ont fournies au parti libéral des Jeunes Turcs. D'autres populations syriennes sont

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