VI TABLE DES MATIÈRES
Projets turco-allemands. — Riposte anglaise. — Le Sultan et les Peuples. — La révolte druze et la révolte arabe. — L'acquisition française. — Le Rhalifat. . . » 69
Le Petit Transasiatique. — Projets anglo-français. — Von Pressel. — Tracé du nord, tracé du centre, tracé du sud.
— Angleterre, Allemagne et Russie. — Guillaume II et l'Angleterre. — Guillaume II et la Double-Alliance. — Le flrman de concession. — Bagdad allemand; Liban français; Golfe anglais; Perse anglo-russe. — La percée du Taurus.
— La plaine cilicienne. — Le réveil de la Petite Arménie. — Vers TEuphrate. — L'isthme syrien. — Champ de bataille.
— La politique du massacre : Chérifs, Arinéniens, Yézidis, Kurdes, Nestoriens. — La Mésopotamie. — Orient et Occident. — Le Tigre et la Perse. — Mossoul. — Arbèles. — Naphte et Pétrole. — Bagdad. — La Chaldée et le Golfe. — ' Les Bouches de TEuphrate 197
LE SULTAM ET l'ISLAM.
Sultan, khalife et khadime. — Le sultanat et le khalifat. — Politique turque et politique khalifale. — Le Turc «t TArabe : races, langues et tempéraments. — La rébellion arabe et Tadministration ottomane. — Royaume turc et royaume arabe. — Le règne d*Abd-ul-Hamid. — Les pieuses gens. — Izzet-bey. — Le panislamisme. — Victoires et entreprises. — L'Angleterre et le Middle-EosL — Mer Rouge et golfe Persique. — L'Angleterre et les Peuples. — L'Allemagne et le Sultan.
En son protocole fleuri de souvenirs mongols, arabes et persans, Abd-ul-Hamid Khan II, trentequatrième souverain de la famille d'Osman, se dit, « par Texcellence des faveurs infînies du Très-Haut, le sultan des glorieux sultans, le khan des khans, l'empereur des puissants empereurs, le distributeur des tiares aux Cosroès qui sont sur les trônes, Tombre de Dieu sur la terre, le padichah des trois villes, Stamboul, Edirneh (Andrinople) et Brousse, de Cham (Damas), odeur du paradis, et de Misr (le Caire), rareté du siècle et renommée des délices, de TAna-
tolie et de la Roumélie, de l'Afrique et de TArabie, de rAzerbeïdjan, de TAdjein, de Tlrak, de Barca et de Taraboulous (Tripolitaine), de Jérusalem la Sainte et d'Erzeroum la Délicieuse, de la mer Noire et de la mer Blanche (Archipel) ».
11 a vingt autres titres admirables, qui lui donnent THabech (Abyssinie), la Tunisie, Kairouan, Kibris (Chypre), la Morée, la Circassie, la Tartarie, la Crimée, la Bosnie, Belgrade et le villayet de Serf (Serbie), avec ses châteaux, places fortes et villes... Bref, de la Caspienne au Maroc et du Danube au Niger, ses scribes continuent d'annexer toutes les terres musulmanes, où triomphèrent jadis les armes turques. Mais deux titres arabes éclipsent à ses yeux toutes les gloires de la conquête ottomane : il est le Khalife^ le successeur du Prophète (à qui soient les saints les plus amples, de même qu'à sa famille et à ses Compagnons 1), et il est le Khadime^ le Serviteur des Deux Villes, la Mecque et Médine, « lieux augustes et sacrés où tous les musulmans adressent leurs vœux ».
Le Khalife est le Successeur de l'Envoyé de Dieu, Khalifale JResoul Allah. C'est le nom que prit Abou- Bekhr à la mort de Mahomet, et c'est en cette qualité que lui et ses successeurs devinrent les prêtres, imam, les rois, malik^ et les juges, qadi^ les chefs civils, militaires et religieux de l'Islam, les Commandeurs des Croyants, Emir-al-Mouminin ^ les véritables « Miramolins ». A côté de ce Vicaire, transmetteur de la
foi, le Prophète a laissé des héritiers de sa race, (ils de sa fille et de son gendre Ali : ces « nobles », ces « illustres », chéri fs^ ou ces « mattres », ces « seigneurs », saïdSj qui se distinguent de la foule par leur droit au turban vert, sont aujourd'hui des dizaines, des centaines de milliers, répandus dans tous les pays musulmans.
De ces descendants du Prophète, les saïds font remonter leur origine à Houssein, second fils d'Ali : ce ne sont en quelque façon que la branche cadette; d'ordinaire, ils ne cherchent qu'à exploiter la bénédiction héréditaire, baraka, que leurs familles se transmettent; ils ne donnent leurs soins qu'à leur fortune en ce monde et dans l'autre. Les chérifs, rejetons d'Hassan, fils aîné d'Ali, forment comme la branche aînée; ils ont toujours eu des ambitions politiques, toujours pensé que le Khalife devrait être l'un d'entre eux.
Parmi ces chérifs, ceux du Tafilelt, usurpant au Maroc le titre d'Emir-al-Mouminin, ont réussi à dresser un trône indépendant et une Église schismatique : depuis trois siècles et demi, ils régnent à Fez, Mekinez et Marrakech, dans l'étendue toujours variable de leur Pays de Maghzen, Beiad-el-Maghien, et leur pouvoir religieux s'étend bien au delà, tant sur le Pays marocain de Révolte, Belad-es-Siba, que sur les tribus berbères, bédouines ou soudanaises de l'Algérie et du Sahara. D'autres chérifs, ceux de la Mecque en particulier, seraient disposés, s'ils en avaient la force, à revendiquer l'émirat des Croyants
dans le monde levantin, et peut-être en auraient-ils la force si une puissance européenne mettait à leur service quelques millions.
Mais en dehors du Maroc et de TArabie, tout rislam orthodoxe, .tous les Croyants que n'a pas séduits rhérésie de la Perse chiite (sectaire), tous ceux qui restent fidèles au Livre (Coran) et à la Tradition {sounna)^ tous les Sounnites, ne reconnaissent au-dessus de leurs khans, beys, meleks, émirs, chefs civils et militaires, et de leurs cheikhs, imams, marabouts, supérieurs de sectes et de confréries, qu'un Successeur de l'Envoyé de Dieu, un Vicaire de Mahomet, le Khalife de Stamboul.
Le Khadime, Khadim'Ul'HaremeïTi'ech-Cherifeïn , est le Serviteur des Deux Harems Illustres {haram^ enceinte interdite) : la Maison d'Allah, à la Mecque, et le Tombeau du Prophète, à Médine.
Sur place, des eunuques noirs, touach, veillent à Tordre et à la propreté de ces « harems de Dieu » ; dans tout l'Islam, surtout dans l'Islam soudanais, où parfois ils vont quêter pour leurs temples, ces eunuques d'Allah jouissent d'une renommée de très saints personnages et des bénéfices de cette renommée.
Indépendamment de ces eunuques, la mosquée de Médine compte beaucoup d'habitants parmi ses serviteurs. On les appelle ferrachin (étendeurs), nom indiquant que leur emploi est de tenir la mosquée propre et d'étendre les tapis. Quelques-uns aident réellement aux eunuques à
TURCS ET ARABB8 7
allumer les lampes et à nettoyer le pavé; mais, pour le plus grand nombre, c'est une véritable sinécure; plusieurs des premiei*s habitants de Médine appartiennent à ce corps... et Ton peut dire que plusieurs ferrachin sont m partUms, ce titre ayant été donné à de grands pèlerins étrangers, dispersés dans tout Tempire et qui se trouvent très honorés de le posséder *.
A la Mecque le Chérif, à Médine le Cheikh du harem ou Aga des eunuques président à ce service des lieux saints, tous deux grands personnages dans Testime populaire et le protocole officiel, quoique très distants Tun de l'autre dans la réalité. A Médine autrefois, le Cheikh du harem, pauvre nègre et demihomme, était fort honoré des pieuses gens^ bien que son pouvoir ne dépassât guère le seuil du temple : aujourd'hui ce n'est plus qu'un pacha turc en disgrâce, qui n'est même pas astreint à la qualité physique e sa fonction et qui, par suite, est révocable à toute heure. Sur la Mecque, au contraire, et sur la banlieue mecquoise, sur le Pays du Harem, Belad-el'Haram, le Chérif, de race arabe et de sang presque divin, revendique ses droits héréditaires de justice, de police et d'intendance, qui se traduisent surtout par le rançonnement des pèlerins. Mais cet héritage, transmis à la mode arabe, d'agnat en agnat, non de père en fils, est soumis à la désignation, puis à la confirmation presque annuelle du Khalife. En
1. J.-L. Burckhardt, Voyages en Arabie, trad. Eyriès, II, p. 77.— Cf. R. J. Burton, A Pilgrimage to Al-Medinak and Mecca, Mémorial Edition, I, p. 371-379.
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outre, sur ce pouvoir chérifîen pèse, à toute heure, la force turque, représentée par le gouverneur du Hedjaz et par ses garnisons. En fin de compte, le Chérif de la Mecque, comme le Cheikh de Médine, n'est qu'un instrument du Khadime-Khalife, du Serviteur suprême des Deux Harems sacrés.
Khalifat et khadimat, c'est le conquérant de la Syrie et de TÉgypte, Sélim l^^ l'Inflexible (1512-1520), qui fit décerner ces fonctions religieuses à l'empereur des armées turques.
Depuis cinq siècles déjà (xi^'-xvi* siècles), le Turc était apparu dans le monde musulman. Du fond de son Turkestan désertique et neigeux, ce mercenaire mongol était descendu vers les terres plus riantes et plus chaudes de l'Iran et du Tigre (ix«-x* siècles de notre ère). Il avait accepté d'abord la solde des Persans; puis, converti à l'Islam chez le khalife de Bagdad , il avait obtenu le commandement contre les Infidèles, l'imperium militaire, sultanat. Alors, laissant aux Arabes les plaines de leur conquête, il s'était enfoncé dans les monts de l'empire byzantin ; il avait franchi le Taurus, le désert de Cappadoce, les chaînes et plaines côtières de l'Anatolie, le Bosphore, poussé jusqu'au Danube. En cinq siècles de victoires, il avait asservi les Arméniens, les Grecs, les Bulgares et les Serbes, submergé l'Asie Mineure et la péninsule des Balkans; il était entré à Koniah (1085), à Brousse (1326), à Andrinople (1360), à Sofia (1383), à
Conslanlinople enfln (1453) ; il avait assiégé Belgrade et ravagé la Hongrie (1492).
Au début du xvi* siècle, Sélim ramenait les Turcs vers rOrient, vers les pays arabes. Il repassait le Taurus, redescendait en Syrie et en Egypte, annexait les provinces musulmanes d'Asie et d'Afrique, recevait à Alep (1516) le khadimat que lui octroyait la flatterie des gens de mosquée et usurpait au Caire le khalifat, qui comptait déjà neuf siècles d'existence; car, depuis la mort de Mahomet (632), les Quatre Patriarches de Médine et les Ommiades de Damas s'étaient transmis la fonction durant plus d'un siècle (632-755), puis les Abbassides de Bagdad durant cinq siècles (755-1258), enfin les Fatimites du Caire durant deux siècles et demi (1258-1517). Après Médine, Damas, Bagdad et le Caire, c'était Stamboul qui devenait le Saint Siège de l'Islam orthodoxe, et rOsmanli, après l'Arabe, en devenait le Vicaire.
Sélim I*' ne jouit que quatre ans de ces titres ; il n'en usa que pour combler de cadeaux les Sanctuaires et les Villes. Son fils Soliman, que nous appelons le Magnifique, mais que les Turcs appellent le Législateur (1520-1566), en tira meilleur parti pour légiférer au nom de Dieu et pour organiser son empire turcoarabe sous la double règle de l'absolutisme militaire et théocratique : au Grand Vizir, premier ministre temporel qui transmet les ordres du Sultan à tous les gens de main, Soliman donna un collègue spirituel, le Cheikh-ul-Islam, qui communique les décisions du Khalife à tous les gens de religion, au corps
des oulémas. Par rintermédiaire du Cheikh-ul-Islam, — sorte de cardinal-vicaire, que nomme le maître et qu'il révoque au premier caprice, — le Sultan-Khalife continue d'exercer sa papauté musulmane.
Depuis Soliman jusqu'à Abd-ul-Hamid II, de 1566 à 1876, vingt-trois Sultans-Khalifes se transmirent cet empire-papauté. Mais la besogne guerrière' du sultanat les occupa bien plus que la besogne religieuse du khalifat ; de nom et de gestes, ils demeuraient les papes musulmans; d'esprit et de fait, ils étaient surtout des empereurs turcs. Ils donnèrent leurs soins à l'extension, puis à l'intégrité de leur Turquie, non à l'expansion ni à l'unité de l'Islam : vers l'Europe, non vers les Villes, ils tournèrent leur politique. D'abord, en un siècle et demi de prises et d'annexions (1520-1683), ils avancèrent jusque sous les murs de Vienne et, laissant les rites, sectes et hérésies tirailler le peuple du Prophète, c'est dans les disputes des Infidèles qu'ils imposèrent leur arbitrage irrésistible. Contre les chrétientés ensuite, pendant deux siècles (1683-1876), ils durent, pied à pied, défendre leurs conquêtes et, comme la décadence de leur armée et de leur administration les obligeait à un perpétuel recul, c'est encore en Europe qu'ils cherchèrent des modèles pour réformer l'une et l'autre; aux sciences des Infidèles, non pas aux dogmes de la Foi, ils voulurent emprunter le remède.
Cette réforme turque, rêvée par Mustapha III (1757-1774), désirée par Sélim (1789-1809), imposée par Mahmoud II (1809-1839), poursuivie par Abd-ul-
.\fedjid (1839-1861), allait aboutir au régime parle* mentaire dont la Jeune Turquie pensait doter Tempire (1876) : une loi laïque et civile remplacerait le militarisme théocratique; aux commandements du vieil Islam succéderaient les expériences libérales du monde nouveau... Mais Abd-ul-Hamid II chassa les Jeunes Turcs (1877), ruina leur œuvre ottomane et restaura les principes de gouvernement islamiques ; désormais, le Sultan serait avant tout Khalife. Dès 1881, Gabriel Charmes, qui exposait le plan de cette politique hamidienne, en prévoyait les résultats*.
Tant par inclination personnelle que par crainte des Arabes et des gens de religion, Âbd-ul-Hamid ne voyait de salut pour lui-même et pour son trône que dans ce recours au fanatisme populaire. L'Islam, humilié au Congrès de Berlin, sentait alors sur sa nuque le poing du Mécréant. La France à Tunis, rAutriche en Bosnie, la Russie au Caucase et au Turkestan, FAngleterre aux Indes, dans TAfghanistan, en Chypre et en Egypte, parlout les Infidèles entamaient les frontières du khalifat. Dans Tempire même du Sultan, les raïas affranchis obtenaient ou agrandissaient leurs principautés et royaumes de Grèce, de Monténégro, de Serbie, de Bulgarie, de Roumanie et de Samos, leurs provinces autonomes ou privilégiées de Roumélie, de Crète et du Liban. Le Turc semblait incapable de conserver longtemps ce qu'il tenait encore de la pitié ou de la rivalité des
1. Après vingt-cinq ans, VÀvenirdeUi Tur^/uie de Gabriel Charmes reste un livre à relire et à consulter.
puissances chrétiennes : aussi l'Arabe parlait de reprendre à ce soudard énervé la direction des peuples saints.
Entre TArabe et le Turc, malgré la communauté de religion et d'empire, jamais la fusion ni même Tentente n'a pu se faire : les deux races, les deux langues, les deux tempéraments se sont maintenus.
La différence originelle de race était fort grande entre ce Sémite à la peau blanche et ce Mongol à la peau jaune. Elle n'a pas résisté partout aux innombrables métissages, qui, depuis neuf ou dix siècles, les ont l'un et l'autre abâtardis. Le Bédouin — l'homme de la badié^ du « plein air » * — tenant à honneur de n'épouser que des filles de sa race, le désert transmet le pur sang arabe aux hommes comme aux chevaux; presque tous y restent des asi7, des nobles. Mais Osmanli et Arabe sédentaires, l'un et l'autre ont recruté leurs harems de Syriennes, de Circassiennes, de Kurdes, de négresses et de Nèsiotes (filles des îles).
Les deux types turc et arabe subsistent pourtant et se reconnaissent sans peine : l'Arabe, maigre.
1. Arabe, Sarrazin, Bédouin : ces termes étaient à l'origine synonymes, désignant tous l'homme du désert, Arabah, Sahra, Badie; mais aujourd'hui on réserve d'ordinaire le nom d'Arabes aux sédentaires et de Bédouins aux tribus de grande tente.
agile, au profil aigu, aux beaux yeux en amande, au crâne et aux os fins, aux muscles et viandes secs, en ses voiles et lâches vêtements ; le gros Turc, à la tête volumineuse, à la face ronde et écrasée, aux placides et pesantes paupières, à la forte ossature, aux lourdes lèvres et bajoues, et dont la corpulence remplit exactement Tample culotte et le gilet rebondi. Parmi les pasteurs du désert et parmi les paysans d'Anatolie, il est facile de retrouver ces deux types. Mais les villes turques et les villes syro-arabes n'offrent plus guère, sous le costume européen, que les mômes effendis de race mélangée, que distingue seulement la différence des langues : différence profonde et vraiment spéci* fique, celle-là.
De son Asie mongole^ le Turc a hérité Tune de ces langues agglutinantes, qui péniblement soudent des monosyllabes les uns aux autres pour construire leurs mots, puis en nuancer la signification, en déterminer le rôle et les relations réciproques. Ces lentes additions de monosyllabes gardent toujours la sécheresse et la monotonie, mais aussi la précision d'une algèbre. Même raideur géométrique de la syntaxe, qui aligne les mots bout à bout sans le souci de notre logique et qui, tout en queue de ses longues phrases, incertaines et traînantes, plante le verbe, le phare, d'où le sens jaillit plus ou moins clair.
Avec son pauvre vocabulaire et sa syntaxe mécanique, le turc a eu beau s imprégner d'arabe, de persan, de grec et d'arménien, annexer en Europe et
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en Asie les neuf dixièmes des termes dont il use aujourd'hui, et l'alphabet arabe, et la rhétorique et la poétique arabo-persanes : il reste une langue rudimentaire de catalogue et de commandement; il ne "" irete que difficilement aux vives allures de la consalion, de l'éloquence et de la poésie.
.es Turcs ont des poètes et des conteurs à la mode be ou persane; mais la littérature proprement que n'est faite que de récits militaires, d'histoires le manuels. D'autres peuples ont par centaines les :ours, les tragédies, les chants épiques et lyriques : Turcs ont refait dix fois leurs Arts on Sciences de •.verner et le plus ancien de ces Koudalkou Bilîk che avant tout la modération et le silence.
'out autre est le parler que les Arabes tiennent de rs héritages sémitiques. Les connaisseurs épuisent litanies pour le glorifier : le plus riche, le plus iple, le plus fort, le plus délicat, le plus solide, le s flexible, le plus sobre, le plus chatoyant, le plus ulier, le plus imprévu, le plus fluide, le plus icret des parlers humains; lisez le chapitre de ïan en son Histoire des Langues sémitiques.
Jon seulement l'arabe est, comme les autres imes des Blancs, une langue à flexions qui sait ir ses racines à tous les services de la pensée, en T des mots qui s'adaptent à tous les rôles dans la ase ; non seulement c'est une langue littéraire que ize ou quinze siècles de poésie et d'écriture ont eloppée et assouplie; mais encore, en ce trésor fique, la verve et les conquêtes de cinquante gêné-
rations ont entassé la plus prodigieuse collection de formules, de tournures, de métaphores, de traits, de comparaisons, de délicatesses, de politesses, d'arabesques audacieuses, subtiles ou splendides '.
Telles les deux langues, et tels les deux peupleb : sous la latitude de Rome et sous la latitude d'Alger, le Turc d'Andrinople, comme le Turc d'Adalia, demeure un homme du nord et de l'extrême nord ; sous tous les climats, l'Arabe reste un homme du midi et de l'extrême midi. A la souplesse, à la mobilité, à l'imagination, aux besoins artistiques, aux appétits démocratiques, à l'individualisme anarchique de l'Arabe, le Turc oppose sa lenteur, sa gravité, son sens de la discipline et de la régularité, son militarisme inné. Le seigneur turc a toujours eu quelque dédain pour cette « canaille artiste' » dont Tintarissable faconde, les grands airs, les gesticulations et l'indiscipline le choquaient. Les Arabes, à leur tour, n'ont jamais vu dans le Turc qu'un lourdaud; dans ses qualités foncières, que défauts de petites gens; dans sa placidité et son mutisme, que sottise et ignorance; dans son respect de la règle, que servage, et dans son
i. Nos anciens grammairiens, qui n*avaient pas une connaissance très scientifique de ces langues orientales, mais qui en avaient le sens et le goût, répétaient volontiers ces définitions de l'anglais W. Jones : Suavitatem persica lingual ubertatem ac vim arabica, miriflcam hahet turcica dignitatem; ad lusus igitur et amores sermo persicus, ad poemata et eloquentiam arabicuSf ad moralia turcicus videtur idoneus,
2. Gf» Léon Cahun, Introduction à VHistoire de l'Asie^ p. 126.
application à la vie et aux jouissances matérielles, que bestiale grossièreté. Surtout ils raillent son incapacité artistique : à Técole des Chinois, des Persans, des Arabes et des Grecs, des artistes les mieux doués et les plus féconds, le Turc est resté un gros garçon de ferme et de caserne. Les Arabes disent que leur Islam jadis fut une belle et complète civilisation, un foyer de sciences, de poésie, d'arts et d'inventions, mais qu'avec l'Osmanli, la décadence y est entrée, et l'ignorance et la stérilité.
Aussi le Turc n'a-t-il jamais pu s'imposer aux vrais Arabes. Les trois quarts de la péninsule arabique, le Haut Pays (Nedjed) du Centre, les nomades du Nord (Chammar) et les maritimes du Sud (Oman et Hadramaut) lui ont toujours refusé même l'hommage nominal : ils vivent autonomes sous leurs cheikhs, émirs et imans. Au xviiV siècle, il sembla même qu'un renouveau de ferveur monothéiste et de fanatisme puritain allait réunir tous ces Arabes de l'intérieur et des côtes sous le drapeau des Wahabites et qu'un autre Mahomet, surgissant du désert, entraînerait ses cavaliers à la conquête du Levant. Ce danger wahabite a duré jusqu'à nous : le feu de cette Réforme musulmane couve toujours dans les oasis du Nedjed ; il suffirait peut-être de quelque revers des Turcs ou de quelque aide pécuniaire de l'Europe pour que l'incendie éclatât derechef. Après une période de victoires, qui mirent les Villes Saintes aux mains de ces Iconoclastes, ils ne furent rejetés au désert que par la bravoure de Mehemet-Ali et de ses
troupes dressées à Teuropéenne. Mehemet-Ali, simple pacha du Caire, était alors le plus zélé serviteur de la Porte : aujourd'hui, les Wahabites trouveraient au Caire plutôt un allié qu'un ennemi.
Dans cette Arabie propre, des garnisons n'ont planté et ne maintiennent le drapeau turc que sur deux pans de rivages. Le vilayet turc de Bassorab comprend la côte méridionale du golfe Persique, entre les bouches du Chatt-el-Arab et les frontières de rOman. Les vilayets turcs du Hedjaz et du Yémen s'étendent à la côte orientale de la mer Rouge entre le golfe du Sinaï et le détroit de Bab-el-Mandeb. Mais jamais Tautorité effective de TOsmanli n'a dépassé le Pays Marin de la mer Rouge, Tihamah, et les Sables, Ahsa, des Deux Mers, BahreinK Si même, en ces régions de feu, la conquête ottomane s'est installée, c est moins par la vaillance proprement turque que par le secours des autres races de l'empire, janissaires autrefois. Albanais et nègres au temps de Mehemet- Ali, Mogrebins aujourd'hui et Algériens fugitifs de notre France africaine '.
Pourtant, au long de la mer Rouge, les garnisons ottomanes se sont hissées jusqu'au rebord des monts côtiers, jusqu'aux Deux Villes, la Mecque et Médine,
1. Cf. Aboul-Féda, trad. Reinatid, II, p. 135 : « Le mot ahsa est le pluriel de hdssa, terme qui indique des sables [qui recouvrent le TOC et] au milieu desquels s'absorbent les eaux. L'eau s'arrête sur le roc, de manière que les habitants en creusant peuvent la > recueillir. »