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LE SULTAN Et L ISLAMé ^

jusqu'au « paradis » de Thaïf * et jusqu'à Sana^, capitale du fabuleux Yémen, de cette Arabie tropicale que les moussons arrosent et que les nomades proclament heureuse. Parallèlement à la côte désolée, sur ce premier escalier des monts, à douze ^u quinze cents mètres d'altitude, les soldats du Sultan surveillent la piste de commerce et de pèlerinage qui va de la Syrie à l'océan Indien, à travers le Midian, le Hedjaz, TAsir et le Yémen.

Mais il faut des expéditions presque annuelles pour maintenir la circulation de leurs patrouilles. Contre l'apparente souveraineté de Stamboul, le Yémen est en révolte constante, tandis que le Hedjaz est toujours sous le coup d'une révolution wahabite ou chérifienne et que le Midian et l'Asir sont la proie des rôdeurs et coupeurs de routes. Seules, les sept villes occupées militairement, Yambo, Djeddah et Hodeïdah sur la mer, Médine, la Mecque, Thaïf et Sana sur les monts, obéissent, de force. Cette Arabie ottomane n'est toujours qu'une conquête précaire : le Bédouin y reste indépendant; le sédentaire y subit les Turcs, mais se venge en les méprisant et en escomptant leur

1. Thaïf ou Al-thaïf, le Tournant, dit Aboul-Féda (trad. Reinaud, II, p. 129) est au haut de la montagne de Gazouan ; aussi est-ce le lieu le plus froid du Hedjaz ; souvent Teau gèle dans les flancs de la montagne; les fruits consistent surtout en raisins secs ; l'air y est excellent.

2. Sanaa, dit Aboul-Féda (p. 117), ressemble à Damas pour Tabondance des eaux et le grand nombre des arbres. Sa situation est au milieu des montagnes. Son air est tempéré j les jours y sont tous de la même longueur à peu près, hiver et été.

ruine prochaine. Le voyageur J.-L. Burckhardt écrivait en 1816 :

L'épithète de khaïn, traître, est universellement donnée à tous les Turcs en Arabie, avec cette confiance de supériorité pour laquelle les Arabes sont justement renommés. Les classes inférieures ont trouvé une confirmation fantasque de cette accusation contre les Turcs, dans un des titres du Grand Seigneur : khan, ancien mot tartare, signifie en arabe il a trahi (prétérit du verbe ikhoun). Les Arabes prétendent qu'un des ancêtres du Sultan, ayant trabi un fugitif, reçut le sobriquet injurieux de es sultan khan (le Sultan a été traître) et que ce titre n'est conseivé par ses successeurs qu'à cause de leur ignorance de la langue arabe.

Quand la puissance des Turcs dans le Hedjaz déclinera, les Arabes se vengeront de la soumission, quelque légère qu'elle soit, que maintenant ils montrent avec répugnance à leurs conquérants, et le règne des Osmanlis dans le Hedjaz se terminera probablement par plus d'une scène de carnage *.

Le chérif de la Mecque, Sidi Mohammed Ebno Aoud, disait en 1842 à M. L. Roches :

Nous-mêmes, chérifs, descendants du Prophète, n avonsnous pas contribué à la déchéance de la foi? Au lieu de nous conformer aux sages préceptes prêches d'exemple par les réformateurs wahabites et de contracter avec eux une

1. P. L. Burckhardt, trad. Eyriès, I, p. 70. Il faut consulter sur tout cela rexcellent manuel d'E. lung, Les Puissances devant la Révolte arabe. Hachette et G'«, 1906. Voir aussi la nouvelle édition (Mémorial Edition) de R, F. Burton, A Pilgrimage to Al-Medinah and Meccah, Londres, 1903. Dans G. M. Doughty, Àrabia Déserta, Cambridge, 1888, et les autres voyageurs, on trouvera de nombreuses expressions de ces mêmes sentiments. Voir aussi Ludovic de Contenson, Chrétiens et Musulmans.

alliance qui aurait mis le territoire des Villes Saintes à l'abri des invasions, nous les avons combattus et, pour nous venger des défaites qu'ils nous avaient infligées, nous avons invoqué l'intervention des Turcs, ces ennemis acharnés des Arabes I Au lieu d'alliés, ce sont des tyrans cruels sous le joug desquels nous nous sommes nousmêmes placés. Aussi nous, chérifs, naguère souverains incontestés des Villes Saintes, nous, descendants directs du Prophète, sommes-nous obligés de courber la tête devant le dernier des pachas, la plupart anciens esclaves chrétiens parvenus au pouvoir par les voies les plus honteuses *.

En dehors de TArabie propre, la haine et le mépris du Turc sont aussi vifs dans les provinces syriennes et mésopotamiennes , où, depuis les premiers khalifes, les armées de la Foi ont occupé les villes et arabisé les Sémites indigènes, et où les Bédouins tiennent la campagne et gardent leurs mœurs nomades, après avoir, pour les besoins de leurs transhumances, ruiné les cultures. En janvier 1878, durant la guerre russo-turque, lady A. Blunt et son mari descendent TEuphrate, d'Alep à Bagdad. Partout les nomades et les sédentaires s'informent. Les femmes elles-mêmes, qui vont poussant leurs ânes chargés de fagots, demandent : Es Soultan mansour, le Sultan est-il victorieux'! — Shueya^ répondent les voyageurs, joas tout à fait. Et les Arabes de rire aux éclats, quand le gendarme d'escorte, un zaptieh turc celui-là, ne peut pas les voir*.

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