L. de Cootensont Chrétiens et MasulmanSi p
qui devait être joué deux mois après avec une complète maestria, la pièce fut alors représentée par des doublures qui ne connaissaient pas leur rôle et qui furent promptement renvoyées chez elles par une direction soucieuse d'une exécution impeccable.
A cette époque, des Kurdes et des Arabes, ayant reçu des nouvelles des diverses parties de l'empir* où les massacres étaient commencés, s'étaient peu à peu rapprochés de la ville, attirés surtout par l'espoir du butin. Au bout de trois semaines, las d'attendre, ils se décidèrent à entrer comme une véritable avalanche et marchèrent droit sur le bazar. Ayant commencé par piller les boutiques des Arméniens, dont ils tuèrent une soixantaine, ils ne firent bientôt plus de distinction avec les magasins musulmans, qui renfermaient, eux aussi, des objets bons à prendre. Gouvernement et notables, voyant la façon dont dégénérait la fête, surent promptement aviser. La troupe fut mise sur pied : Turcs et Arméniens, montés sur les terrasses, accablèrent de pierres les nomades, qui durent reprendre le chemin du désert.
Les Arméniens s'enfermèrent chez eux pour n'en plus sortir, quelques-uns résolus du moins à se défendre en cas d'attaque. La diplomatie turque agit alors avec son habileté ordinaire. Promettant solennellement aux Arméniens qu'ils ne seraient pas inquiétés, le gouvernement y mettait une petite condition, c'est que ceux-ci livreraient leurs armes : et voilà aussitôt Tévêque et son clergé passant dans les maisons, recueillant les armes et les faisant porter au gouverneur. Rendus inquiets malgré tout par les menaces qu'ils entendaient proférer, par les nouvelles qu'ils recevaient de Diarbékir, de Kharpout, d'Aïntab, de Marache, les Arméniens continuaient à rester enfermés chez eux. Le gouvernement, toujours débornaire, leur fait comprendre que c'est folie de demeurer ainsi dans l'inquiétude. Il leur rend l'eau, dont on a\ait arrêté la distribution, et les convie à vaquer en toute sécurité à leurs occupations. Pour montrer son souci du bon ordre, il annonce la prochaine arrivée d'un
bataillon de rédifs d'Alep. Vers la fin de décembre, les Arméniens se décident à entr'ouvrir leurs portes, et les femmes à aller sans précaution à la fontaine.
Le 28 décembre dans la matinée, sans que rien de nouveau eut fait prévoir une telle mesure, le bataillon de rédifs d'Alep, récemment arrivé, cerne le quartier arménien du côté de la campagne et ferme les issues du côté de la ville, avec défense de laisser sortir personne. Le bataillon des rédifs d'Orfa, seul capable de se diriger dans le dédale des rues de la ville, dont il est originaire, est partagé en escouades, chacune chargée d*un secteur déterminé.
A midi, à Theure où les muezzins montent sur les minarets pour appeler les fidèles à la prière, les soldats entrent dans le quartier arménien, suivis des seuls habitants qui portent avec eux des armes et qui peuvent les aider dans leur besogne. Les ordres sont formels. On doit tuer et faire vite. Les officiers le répètent sans se lasser. On pillera et on violera ensuite. Pour le moment il s'agit de massacrer tpus les hommes valides. Les prescriptions sont exécutées méthodiquement et avec une discipline toute militaire. Les soldats enfoncent les portes des maisons, fusillent, égorgent ou assomment tous les hommes qu'ils rencontrent chez eux, dans la rue ou fuyant sur les toits. Ainsi se passe l'après-midi du 28. Au coucher du soleil une sonnerie de clairon retentit. Le cordon de surveillance reste à son poste autour du quartier arménien ; les massacreurs vont se reposer.
Le lendemain matin, au lever du soleil, les trompettes résonnent de nouveau. Chez les chrétiens on a fait courir le bruit que l'église arménienne, située au centre du quartier, sera respectée et doit servir de refuge : on s'y précipite en masse. Plus de deux mille personnes pressées les unes contre les autres, garnissent le chœur, les nefs, la tribune et les galeries circulaires.
Je l'ai visitée, cette église. Elle mesure quarante-cinq pas de long, de la porte au fond de l'abside, et trente-deux pas de large. Quand les Turcs y pénétrèrent, les uns
voulaient enlever les femmes et les jeunes filles, d'autres piller les bijoux et les trésors qu'on y avait apportés, d'autres continuaient à massacrer, et un derviche, célèbre par son fanatisme, avait établi une sorte de billot où il coupait les têtes sans se lasser. Mais les musulmans montèrent dans la tribune des bidons de pétrole dont ils arrosèrent les réfugiés. On y mit le feu et bientôt il n'y eut plus qu'un immense brasier de chair humaine sur lequel s'effondraient de temps à autre les galeries chargées d'Arméniens.
En même temps que ce massacre, les enlèvements de femmes et le pillage avaient pris la plus large extension dans le quartier arménien. Aux soldats agissant par ordre s'étaient joints les habitants qui tenaient à profiter de la permission de tuer donnée par le Sultan et aussi à avoir leur part de butin. Enfin le soir, au coucher du soleil, quatrième et dernière sonnerie de clairon. La tragédie touchait à sa fin; le rideau se baissait. Des patrouilles se mirent à parcourir la ville et chacun dut rentrer chez soi *.
Juste un siècle plus tôt, en frimaire de Tan IV de la République une et indivisible, le citoyen A -G. Olivier arrivait dans la bonne ville d^Alep : *
Les terres incultes, désertes, qui s'étendent à l'Orient et dans le midi d'Alep, sont fréquentées par deux hordes nombreuses d'Arabes bédouins, qui se disputent le titre d'emir que [le pacha de] cette ville est dans l'usage d'accorder à l'un des deux chefs. Ce titre est accompagné d'un présent annuel et de privilèges pour la vente des denrées. Moyennant ces concessions, la ville et son territoire doivent être à l'abri de tout pillage, et les caravanes, exemptes de toute insulte. Lorsque nous arrivâmes à Alep, ces deux hordes se faisaient la guerre pour décider
!• L. de Gontenson, Chrétiens et Musulmans, p. 57-61.
à qui des deux chefs resterait le titre d'émir.... La belle plaine d'Antioche est occupée chaque année par une horde de Turcomans, qui viennent dès le mois d'octobre de TAsie Mineure.... Un troisième fléau vient se joindre à ces deux premiers : les montagnes entre Alep et Alexandrette sont occupées par des Kurdes qui ne manquent jamais de dévaliser les voyageurs.
Malgré tous ces inconvénients qui mettent des entraves au commerce, Alep peut être regardée comme la troisième ville de l'Empire [après Constantinople et le Caire]. Elle est entourée d'un mur épais, fort haut, solidement construit, flanquée de tours très rapprochées. Elle a un gouverneur (pacha) dont la garde est nombreuse; elle a dans ses murs sept à huit mille janissaires, cinq à six mille schérifs ou gens portant le bonnet vert en qualité de parents du Prophète, et une population de cent cinquante mille individus.
L'avantage d'être parents du Prophète attirait autrefois aux schérifs un très grand respect et leur procurait aussi des privilèges. Il y a une vingtaine d'années, le pacha d'Alep ayant été chassé par eux, le Sultan se crut obligé d'envoyer un homme qui fût en état de les punir : il jeta les yeux sur un simple aga, nommé Abdéraman, qui résidait à Beylan et possédait ce village ainsi que ceux d'Alexaiïdrette et d'Arsous. Abdéraman était regardé comme un homme de bien : il passait pour courageux et capable d'exécuter un coup de main avec autant de célérité que d'intelligence. La Porte, en lui envoyant les deux queues et le firman de son élévation, lui avait donné l'ordre secret d'agir comme il le jugerait à propos pour réduire à l'obéissance les schérifs et leur ôter les moyens de se révolter une autre fois.
Abdéraman marcha vers Alep avec soixante hommes seulement. Arrivé aux portes de la ville, il s'arrête et fait signifier aux notables assemblés le firman du Grand Seigneur. Le ton qu'il prend est plutôt celui d'un suppliant. Il fait observer que la garde qu'il a avec lui ne peut en imposer à personne; il offre un pardon général, un oubli
du passé. [Néanmoins], les schérifs tinrent pendant huit jours les portes de la ville fermées. Abdéraman se montra si doux, si bon, si généreux, il promit tant aux schérifs de fermer les yeux sur leur conduite; il leur fît surtout tellement sentir l'avantage d'avoir un pacha faible et dans l'impuissance d'agir, au lieu d'un autre que le Sultan pourrait envoyer avec des forces considérables que les schérifs ouvrirent les portes et lui permirent de se faire reconnaître en sa qualité de pacha avec tous les honneurs dus à son titre.
Abdéraman continua quelque temps à caresser les schérifs et à fermer entièrement les yeux sur leurs brigandages. Mais il ne négligeait rien pour se faire un parti dans la ville. Il n'eut pas de peine à attirer à lui un grand npmbre de mécontents et à se concilier les janissaires; il fit venir secrètement un grand nombre d'habitants de ses trois villages et, lorsqu'il se crut assez fort, il fit courir tout à coup sur les schérifs qui vaquaient isolément à* leurs affaires : on en tua un jour plus de huit cents et on en saisit presque autant.
Les jours suivants, comme les autres restaient cachés et qu'une perquisition générale dans les maisons est contraire aux mœurs et aux lois turques, Abdéraman fit proclamer un pardon général à condition qu'ils s'éloigneraient pour quelque temps de la ville, ajoutant que tous ceux qui seraient trouvés le lendemain dans Alep seraient punis de mort. Les schérifs s'empressèrent de profiter de cette offre. Ils sortirent presque tous de leur retraite et gagnèrent les portes de la ville, où le perfide pacha les fit arrêter et conduire dans les prisons : on en arrêta par ce moyen environ quinze cents.
Le citoyen A.-G. Olivier, qui connaissait les errements de la Convention et du tribunal révolutionnaire et qui n'avait point de sentimentalité vaine, ajoute :
Abdéraman, qui voyait son pouvoir affermi pour toujours, aurait pu se contenter de les faire mourir de la mort la plus prompte et la moins cruelle, leur faire trancher la tête ou les faire étrangler dans leur prison, ce qui eût été pourtant d'une excessive rigueur. Mais il crut nécessaire, par un supplice aussi horrible qu'inusité, d'imprimer à tous une terreur salutaire [pour] empêcher à jamais les révoltes. Il fit en conséquence garnir de longs crampons de fer les murs extérieurs d'une tour de la citadelle et fit précipiter chaque jour, du haut de cette tour, plusieurs de ces victimes : on ne les retirait que lorsqu'il n'y avait plus de doute sur leur mort *.
La conclusion, c'est qu'Alep « jouit, après ces exécutions, de la plus grande tranquillité et qu' Abdéraman s'acquit le plus grand crédit auprès de la Porte ». Mais, quelques années plus tard, comme la Porte voulait enyo^ier ce brave « contre un bey du Caire qui mei^çait Damas, Abdéraman eut Tair d'obéir avec zèle, fit avec célérité ses préparatifs, exigea à cet effet tout l'argent nécessaire; après quoi, au lieu d'aller, combattre le bey, il reprit la route de Beylan où il a vécu tranquille depuis lors. Après sa retraite, les janissaires se sont emparés du pouvoir et ont commis les mêmes excès que l'on reprochait aux schérifs. Comme eux, ils ont mis à contribution les particuliers, accaparé les denrées, soutenu en place les hommes qui les favorisaient » et renversé les pachas qui leur déplaisaient.
Ni cette « course aux chérifs » d'Alep ne fut la première application de la méthode du massacre, ni
1 . G.-A. Olivier, Voyage dans l'empire Othomariy I V,p. 169 et suivantes .
la boucherie arménienne d'Orfa ne sera probablement la dernière : trente ans avant la course des schérifs, on s'était servi des Arabes pour massacrer les Nestoriens(1765); trente ans après, c'était le tour du janissaire (1826); douze ans après la boucherie arnié-' nienne, il semble que le tour du Kurde soit venu. Quand le Turc s'est servi d*un bourreau, il prend vite ombrage de cette brute déchaînée et, le lendemain de Tune de ces opérations de police, il suscite un vengeur contre ses meilleurs ouvriers de la veille : en 1896, il enchaînait, déportait et fusillait les beys druzes, dont il s'était servi durant un demi-siècle pour l'extermination des Maronites.
C'est ainsi que, depuis un siècle et demi, ce Tarquin mongol a successivement abattu toutes les têtes dans son jardin des Fleuves. Musulmans contre Giaours, Sunnites contre Chiites, Turcs contre Arabes, nomades contre sédentaires, campagnards contre citadins, montagnards contre bédouins, soldats contre civils, voleurs contre gendarmes, tour à tour il a su caresser tous les fanatismes, exaspérer toutes les haines : aux récits de M. de Contenson et du citoyen Olivier, on pourrait ajouter vingt autres témoignages, où les mêmes phrases reviendraient, avec le changement des seuls noms propres. Sans compter les tueries de quartiers et les exécutions de districts, — Saint-Jean-d'Acre, monts des Nestoriens, Zeïtoun, Sassoun, Zeïtouri de nouveau, Hauran, — les historiens, depuis un siècle et demi, ont décrit les sept ou huit grands massacres d'Alep, du Hedjaz, du
Liban, du Kurdistan, du Singiar, du Liban encore, de r Arménie et, pour compléter le tableau de ces chasses, les égorgements de Chios, de Crète, de Bulgarie et de Macédoine. •
En octobre 1895, les trois ambassadeurs de France, de Russie et d'Angleterre, après Tenquête de leurs consuls sur les atrocités du Sassoun, ne voyaient de remède que dans « raffermissement du pouvoir central sur les vilayets d'Asie; le développement de la vie communale ; la simplification de la justice et des finances ; l'admission des chrétiens aux hautes fonctions civiles, ainsi que dans la gendarmerie et dans la police ; la protection jdes chrétiens contre les Kurdes ».
Beau plan de réformes I mais douze ans d'expériences ont prouvé qu'il reste inexécutable tant que cette lointaine Turquie d'Asie est hors de notre atteinte, tant que l'influence civilisatrice de l'Europe, le contrôle ou la menace des Puissances ne peuvent pas en dépasser les rivages. En mai 1907, les deux ambassadeurs de Russie et d'Angleterre* font officiellement des représentations nouvelles ; notre ambassadeur, cette fois, s'abstient. Après douze ans, le sort des Arméniens n'est que plus affreux ; il suffit de lire, dans le Pro Armenia, les poignantes chroniques où, depuis sept ans, Pierre Quillard enregistre au jour le jour cet anéantissement de tout un peuple. Et voici que la Porte accuse les Kurdes de velléités révolutionnaires : ces soldats irréguliers que le