Niebuhr» Voyages en Arabiet II, p
d06 LE SULTAN ET L*ISLAM
Chaque année, ce système des pachaliks donnait une nouvelle preuve de son inutilité et de sa nuisance. Dès le milieu du xvm'' siècle, TOsmanli se tournait vers rOccident pour découvrir quelque nouveau moyen de garder son pouvoir. Lés rebouteurs et faiseurs de miracles lui promettaient de rajeunir en un tourne-main son janissaire décrépit ou de lui créer un soldat à la mode d'Europe. Mais en Europe, budget régulier et armée permanente devenaient termes inséparables : à Stamboul, dans cette capitale de la « mangerie », où trouver l'argent d'une solde régulière? Ni les réformes françaises de Bonneval, ni les réformes allemandes de Tott ne purent s'adapter aux prodigalités du Maître, aux concussions des vizirs^ aux chapardarges de quiconque approchait les caisses de l'État.
Parfois, les menaces toujours plus proches de la Russie et de l'Autriche obligeaient ces voleurs à quelques sacrifices pour le salut de la Roumélie et de Stamboul même. Mais quand les Russes, pilotés par les Anglais, venaient brûler la flotte du Kapoudan-pacha dans le canal de Chios, ou, soutenus par TAutriche, assiégeaient Routschouk et Silistrie (1770-1774), qui pensait aux garnisons de V « Ile », aux frontières de l'Irak? Si la Perse après Nadir-Chah n'était pas tombée dans la sénile imbécillité où nous la voyons, il est probable que, depuis longtemps, le
Chah, des Chahs aurait récupéré les domaines du Roi des Rois. Il est encore plus vraisemblable que les rébellions indigènes eussent jeté hors des terres arabes, syriennes, kurdes et arméniennes, le janissaire et le pacha, si, dans son vieux fonds de férocité mongole, TOsmanli n'eût retrouvé un moyen de salut : le massacre.
M. L. de Contenson arrive à Orfa, Tancienne Édesse, en Tannée du Christ 1897. Avant 1895, écritil, des relations amicales existaient entre les chrétiens et les musulmans de cette ville turco-arménienne :
Leurs boutiques étaient mélangées au bazar et fréquentées indifféremment par les uns et par les autres. Il arrivait souvent que des musulmans fussent reçus dans des familles chrétiennes.... De ce bonheur relatif, il ne reste plus qu'un souvenir. A seize mois du dernier massacre, une poignante détresse pèse encore sur la ville. Les Arméniens n'osent s'aventurer à cinq cents mètres du rempart, de peur d'être maltraités 'et dévalisés; leurs champs des environs sont devenus, avec leur bétail, la propriété des musulmans.... La misère est aussi noire chez les musulmans que chez les chrétiens. Les premiers ont vendu ce qu'ils avaient volé aux seconds; ils demeurent les bras croisés en achevant de dépenser ce qui leur reste. Les Arméniens ne quittent même pas leur quartier. Tout ce monde reste effrayé, hébété des horreurs dont il a été témoin *.
La cause de ces horreurs? un ordre venu de Constantinople.
Le premier des deux massacres d'Orfa eut lieu le 28 octobre 1895. Sorte de répétition manquée d'un drame