Denis de Rivoyre, les vrais Arabes, p
bataille et de transhumance. Autant que de céréales, de riz, de viandes ou de lait, ces nomades de la terre et des eaux vivent de poissons, crus ou cuits, frais ou séchés, d'oiseaux et de bêtes aquatiques : on ramasse dans ces canaux étroits des « poissons de Tobie » qui pèsent 50 et 60 kilogrammes, et les requins du Golfe, remontant aussi haut qu'ils peuvent, viennent prendre leur part de cette pêche.
Au-dessus de Samawa, jusqu'à Mouseib, durant 240 kilomètres environ, TEuphrate est divisé en deux bras, de chaque côté d'un marécage central qui, en maints endroits, est un lac aussi profond que le fleuve. Le bras oriental, le plus voisin du Tigre, est le lit naturel : Hilleh (30 000 habitants), non loin des ruines de Babylone, en est le marché principal; les tribus des Chazails et des Sobeids, moins éloignées du pacha de Bagdad que les Montefiks, ont toujours été moins remuantes, et la proximité des déserts arabique et syrien, dont les nomades viennent s'approvisionner ici de grains et de dattes, a toujours maintenu sous culture une plus grande étendue de territoire. Le bras occidental, qui longe les dernières pentes et les sables du Nedjed, est en vérité un canal artificiel, le fameux canal Hindié qui fut creusé par les Arabes et qui, tantôt obstrué, tantôt rouvert, n'en est pas moins aujourd'hui le fleuve principal. Juste au bord de leur désert, les Arabes, toutes les fois qu'ils parvinrent à conquérir la plaine verte, installèrent leurs capitales et villes saintes, la Hira antéislamique, la Koufa de Tlslam ; Mechehed-Ali, la
Mosquée d'Ali^ est le centre d'une petite ville sacrée, Nedjef, qui a pris la place de la grande et riche Koufa; Mechehed-Houssein, la Mosquée d'Houssein, a fait la fortune de Kerbela qui, avec ses 50 ou 60000 habitants, est comme la Bagdad de TEuphrate.
La voie ferrée, si elle eût continué à descendre le Tigre, aurait eu la ruineuse concurrence de la navigation à vapeur et la traversée d'un pays dépeuplé que la proximité des brigands iraniens tiendra longtemps encore dans l'anarchie. En gagnant l'Euphra te, au contraire, en reliant Bagdad aux métropoles chiites, Kerbela et Nedjef, puis ces métropoles à Bassorah, elle s'assurait aussitôt une clientèle de pèlerins, descendus de l'Iran par Kermanchah et Bagdad ou montés du Golfe par Mohamerah et Bassorah; en même temps, elle assurait au Khalife le contrôle permanent sur ces pèlerinages et sanctuaires schismatiques. On a calculé, d autre part, que les districts agricoles du bas Euphrate peuvent en quelques années tripler d'étendue, et le commerce local a toujours été doublé du commerce arabe qui dévale du Nedjed vers le pays vert, par cette route de la Mecque à Nedjef dont les pèlerins de l'Irak et de la Perse ont fait un des grands chemins du hadj, La politique khalifale a un besoin d'autant plus grand de surveiller ce chemin du hadj^ que depuis cent cinquante ans bientôt il est au pouvoir des Wahabites, de ces Puritains de l'Arabie centrale, dont les émirs de Haïl sont aujourd'hui les chefs et dont la révolte contre le
Khalife et contre Tlslam orthodoxe paraît irréconciliable'.
A la fin du xviii* siècle, il sembla que cette descente wahabite allait renouveler les conquêtes islamique et antéislamique. Mais Forage se détourna vers le sud et creva sur la Mecque et Médine, sur les Villes Saintes, qui furent pillées et brûlées, « purifiées » par ces fanatiques, comme Rome aurait pu Têtre par les bandes de Cromvsrell ou de Gustave-Adolphe. La Porte, au début du xix® siècle, délégua son pacha d'Egypte, Mehemet-Ali, pour reconquérir les Villes Saintes : les Wahabites furent rejetés au désert, où, durant tout le xix® siècle, les pachas de Bagdad essayèrent de pénétrer. La force turque est parvenue à soumettre la bande de sables maritimes dont, au long du golfe Persique, elle a fait son sandjak (arrondissement) de Nedjed ou El Ahsa; même il est parfois arrivé que, de Bagdad à la Mecque, de petites armées turques aient traversé toute TArabie, soit avec le consentement, soit malgré la résistance des émirs de Haïl; mais le schisme w^ahabite a toujours subsisté comme le premier foyer de cette révolte arabe, dont maint prophète nous annonce*le prochain éclat et dont la politique anglaise n'a jamais négligé de tenir compte en ses calculs.
Au sortir de Bagdad, donc, tournant le dos au Tigre, les ingénieurs allemands pousseront leurs
1. Sur cette question du Nedjed et de la révolte arabe, je reviendrai quelque jour.
rails vers TEuphrate, à travers Tisthme resserré qui sépare à cette latitude les deux Fleuves; la ligne passera TEuphrate et, tout le long de la rive droite, au bord du marais, â la lisière des sables, descendra par Kerbela et Nedjef vers Bassorah ; mais un embranchement, resté sur la rive gauche, remontera le fleuve vers Hit.
Ce bourg de Hit est le premier des postes civils et militaires dont les Turcs ont bordé la route des caravanes entre Bagdad et Alep. Hit est dans « l'Ile », dans les steppes calcaires de la Mésopotamie : Tlrak et ses boues noires ne vont sur TEuphrate que jusqu'à Feloudja. Au nord de Feloudja, durant 1000 kilomètres peut-être, jusqu'aux approches du Taurus et jusqu'au pays de Biredjik, TEuphràte moyen n'est qu'un fossé très étroit et très profond entre deux plateaux désertiques : les sinuosités du fleuve sont innombrables; par endroits, ses boucles décrivent un cercle presque parfait; le cours entier est une chaîne de courbes presque fermées :
Aux portes mêmes de Bagdad, le terrain est déjà inculte et stérile et c'est pitié, quand on traverse cette partie de la Mésopotamie, de considérer les restes majestueux des anciens et de penser que pas un effort n'est fait actuellement pour rendre à ce pays son ancienne splendeur. Le Sultan seul, dans ses vastes propriétés, situées sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, a fait donner quelque impulsion à la culture, et c'est là un des mérites du regretté Agop-Pacha, son dernier ministre de la liste civile, que d'avoir incité son maître à servir de la sorte lui-même d'exemple à ses sujets. Un obstacle, il est vrai, se dresse devant le gouvernement qui voudrait rétablir dans ces
régions i*agriculture qui y florissait autrefois : la répulsion des Arabes pour ce genre de travaux et, partant, le manque de bras. Mais on pourrait, ce me semble, trouver une solution économique. Au lieu d'envoyer dans les contrées peu fertiles de l'Anatolie et du nord de FArménie les bandes d'émigrés tcherkesses que le Padichah y a fait installer depuis quelques années, ne pourrait-on pas transplanter ces centaines de mille hommes, bons et énergiques cultivateurs, sur cette terre si féconde, où non seulement ils gagneraient plus facilement leur vie, mais où ils créeraient bientôt de florissants établissements qui attireraient de nouveaux colons?
Pour le moment, c'est au milieu d'épaisses touffes d'herbes, couvertes d'anémones, de reines-marguerite et de moutarde en fleur que nous poursuivons notre route vers l'Euphrate. Nous atteignons ce fleuve vers le déclin du jour, et nous le franchissons sur l'unique pont de bateaux qui le traverse dans toute la Mésopotamie.
A partir de ce moment nous allons longer la vallée jusqu'à la hauteur de Meskéné, remonter au nord-ouest, pour nous en détacher ensuite brusquement afin de gagner Alep.
Le temps est splendide et excellent pour le voyage, quoique déjà la température soit très élevée (-{- aô^-SS*» à l'ombre). Aussi devons-nous partir généralement deux ou trois heures avant l'aube pour éviter à nos montures et même à nos hommes d'avoir à supporter trop longtemps les chaleurs si fortes du milieu du jour. Nous tâchons autant que possible d'arriver de la sorte à l'étape, vers une heure et demie ou deux heures de l'après-midi. Le sentier, tracé par les caravanes, tantôt suit les bords de l'Euphrate, tantôt s'en éloigne quelque peu lorsque le fleuve fait des boucles trop nombreuses, mais y ramène toujours à temps pour qu'on puisse établir le campement sur le rivage. Nulle source n'étant à découvrir dans les environs, il est de toute nécessité d'atteindre chaque soir ses eaux boueuses qui sont les seules qu'on ait pour se désaltérer et abreuver les chevaux.
L'aspect général du pays i»ste uniforme ; sur les rives du fleuve, c'est une mince bande de terre, cultivée seulement à proximité des villages ou des tentes d'Arabes installés pour surveiller leurs moissons : au delà, et à perte de vue, s'étend le désert, coupé de temps à autre sur la rive droite par de fortes ondulations qui viennent parfois aboutfr en de grandes falaises à pic au-dessus de l'Euphrate. La vallée tout entière est recouverte d'une haute et forte végétation, composée de superbes touffes de froment naturel et d'une foule de plantes poussant avec vigueur à l'ombre d'épais taillis de saules et d'osiers. Quant au désert lui-même, imbibé encore à cette époque de Tannée des dernières pluies du printemps, il est littéralement couvert de fleurs et présente de loin l'apparence étrange d'un immense damier dont les cases différentes sont nuancées des plus riches couleurs. L'or, la pourpre, l'argent y sont jetés à profusion, entremêlés de verts et de violets chatoyants au soleil, produits par des champs entiers de moutarde en fleur, de gigantesques coquelicots, de bleuets, de reines-marguerite, d'iris et de délicates anémones. La brise qui, chaque soir, nous donne un peu de fraîcheur, nous apporte en même temps les émanations de cet horizon fleuri....
La première petite ville que nous rencontrons sur notre route, le quatrième jour après notre départ de Bagdad, est la mudirerie de Hit. Après avoir franchi une singulière chaîne de marbre blanc, haute d'une quarantaine de mètres, large de cinq cents et longue de plusieurs lieues, on arrive dans une sorte de cuvette peu profonde, de deux à trois kilomètres de rayon, qui présente l'aspect de la plus absolue désolation. Le bitume et l'asphalte sourdent de toute part, et les longs ruisseaux qu'ils forment, serpentant paresseusement sur le sable, vont se perdre dans les bas-fonds où ils forment d'horribles lacs noirâtres qui répandent une épouvantable odeur. Pas un brin d'herbe ne pousse dans ce triste lieu, et les rayons du soleil, absorbés, emmagasinés par toutes ces substances, élèvent la température de telle façon que c'est tout juste si l'on
peut respirer. Ce n*est là,^ heureusement, qu'un court passage et à peine en est-on sorti qu'on aperçoit Hit, juchée sur un rocher à pic, au bord de TEuphrate, entourée d'une forte muraille et composée de petites maisons en pierres qui, grimpant les unes sur les autres, s'enchevêtrent dans un pittoresque mélange. De merveilleux jardins de palmiers l'entourent et nous fournissent de charmants ombrages sous lesquels nous installons nos tentes. Sur les deux rives du fleuve, à peu de distance les unes des autres, sont construites de gigantesques norias, destinées en toute saison à puiser l'eau du fleuve et à la déverser dans les jardins ou sur les cultures....
Les deux jours de route qui suivent nous amènent jusqu'au ravissant oasis d'Anah. Adossée à une haute falaise calcaire, la ville de ce nom ou plutôt la succession de villages ainsi appelés, s'étend sur une longueur de plus de douze kilomètres, à droite de l'Euphrate, au milieu d'une végétation luxuriante; les maisons disparaissent sous les palmiers, les dattiers qui les environnent, mais, à notre grand étonnement, la plupart sont inhabitées, la majeure partie même tombe en ruines et atteste éloquemment la déchéance incesssante de ce florissant pays. Au kaïmakan qui vient, aussitôt notre arrivée, nous rendre visite nous demandons la raison de cet abandon; il ne peut nous en donner d'autre que les pilleries des tribus arabes qui empêchent les cultivateurs de vaquer en paix à leurs travaux et souvent même détruisent leurs récoltes. Les Chammars sont venus, au nombre de sept à huit mille, attaquer la ville, il y a une dizaine d'années, et prendre dans l'intérieur des logis tout ce qu'ils trouvaient à leur goût.
Tout en continuant à causer avec le kaïmakan nous remarquons que les eaux du fleuve, quoique dans la meilleure saison de l'année, sont assez peu profondes et nous lui demandons s'il croît possible d'établir, comme le projet en a été fait ces dernières années, un service régulier de bateaux à vapeur qui remonteraient l'Euphrate de Bassorah à Meskéné et serviraient, tant à répandre
dans le pays les marchandises européennes qui y font défaut, qu'à permettre l'exportation à bon compte des céréales qui y sont cultivées. Le fonctionnaire, qui habite la contrée depuis vingt ans, nous répond que ce serait là sans contredit une excellente entreprise, mais que le niveau des eaux tombe si bas pendant Tété et l'automne qu'elles n'ont quelquefois pas plus de trente à trente-cinq centimètres de profondeur....
Le lundi 30 mars, au moment où nous quittons Anah, nous sommes escortés par des milliers de chèvres que leurs bergers emmènent successivement au pâturage. De chaque demeure sortent cinq, dix, quinze de ces gracieux animaux, au long poil noir et soyeux, qui accourent en bondissant vers leurs Jeunes pâtres, à l'appel de leurs chalumeaux, tandis que, portés délicatement sur les bras des femmes ou des enfants, les jeunes agneaux sont réunis à part pour brouter l'herbe touffue qui borde le fleuve.
A peine avons-nous marché pendant quelques heures, que nous nous trouvons entourés de grandes bandes d'Arabes qui descendent lentement en suivant les deux rives de l'Euphrate. Précédé par de nombreux cavaliers armés de longues lances, le gros de leur caravane s'avance pêle-mêle : hommes, femmes, vieillards, enfants, avec leurs animaux domestiques, chevaux, ânes, chameaux, porteurs des tentes et des provisions de la tribu. Les moutons, réunis par troupeaux de quatre à cinq cents, suivent la colonne en s'écartant légèrement de la route pour trouver de quoi subvenir à leur nourriture. C'est non sans peine que nous nous frayons un passage au travers de cette agglomération compacte d'hommes et d'animaux.
Ces Bédouins font partie d'une grande tribu qui, installée depuis quelques années aux environs de Deir-es- Zor, commençait à s'y adonner aux travaux de la terre et avait même construit quelques bourgades sur les bords du fleuve. Voyant que ses administrés paraissaient avoir renoncé à leur vie nomade et croyant pouvoir profiter de ce qu'ils avaient bâti des maisons et ensemencé leurs
430 LE 8ULTAN ET L'iSLAM
champs pour augmenter leur sujétion vis-à-vis du gouvernement, le préfet-turc avait tout dernièrement imaginé de leur faire supporter les exigences du service militaire. Les cheikhs de la tribu avaient protesté contre une obligation qu'ils avaient toujours refusé de subir et qu'on voulait leur réserver à eux seuls entre tous les Arabes : si cependant c'était la loi pour tous, ils s*y soumettraient peut-être, mais pas avant d'avoir vu arriver les contingents des Anezehs et des Ghammars. Le préfet ayant maintenu ses prétentions et les ayant menacés d'aller à main armée requérir chez eux les jeunes soldats, d'un accord unanime la tribu tout entière décida d'émigrer de suite et, le lendemain, chacun quittant sa nouvelle demeure, abandonnant ses cultures et emmenant avec soi ses tentes et ses troupeaux, s'enfonça vers le sud^
Plus près d'Alep que de Bagdad, l'étape médiane de Deir-es-Zor est le carrefour des routes transversales qui vont vers Nisibis et Mossoul à Test, par les oasis du Khabour, ou vers Homs et Damas à l'ouest, par les oasis de Palmyre. Installée à ce carrefour, la force turque, pour s'y ravitailler et s'y maintenir contre les Bédouins, éprouvera le besoin de se relier à Alep, et les intérêts du transit engageront, tôt ou tard, les Allemands à construire tout le long du moyen Euphrate cette voie rapide que demandait Chesney et qu'il comptait établir par les bateaux du fleuve. La navigation impossible devra être remplacée par la locomotive : de Bagdad à Alep, la voie la plus directe entre la Méditerranée et le golfe Persique, tôt ou tard, s'ouvrira. Pour le moment, on ne parle que
1. De Cholet, Arménie^ Kurdistan et MésopotanUe, 1892, p. 340 et suivantee.
d'une amorce entre Bagdad et Hit. Les naphtes et bitumes de Hit donneront, pense-t-on, un excellent combustible pour les chaudières de la ligne ferrée et des Fleuves. Les agronomes pensent que les irrigations faciles et peu coûteuses pourraient faire remonter Tlrak jusque-là.
Au sud de cet embranchemetit, la ligne principale filera de Bagdad à Bassorah, par la rive droite de TEuphrate : ce détour allongera la ligne de quelque 200 kilomètres. Mais, outre que les revenus de la garantie kilométrique n'en seront que plus grands, les Allemands estiment assez bas la contruction de cette voie : assise sur le terrain solide de la steppe arabique, hors du marais, elle n'aura qu'un seul pont sur TEuphrate et épargnera les multiples passerelles que nécessiteraient ailleurs les canaux d'irrigation; sables et pierres, tous les matériaux des remblais et ballasts, se trouveront sur le parcours ou dans le voisinage, et, pour cette nation d'archéologues et de protestants, le nom seul de Babylonie et de Chaldée est un attrait. Leurs savants sont occupés déjà à fouiller Babylone. Leur empereur discute avec leurs exégètes les rapports de Babel und Bibel, Super flumina Babylonis, leurs économistes espèrent établir un Deutschtum. « La Babylonie, la terre la plus riche du passé et le plus beau champ de colonisation présente » est le titre d'une brochure du D' Sprenger, que depuis dix ans bientôt l'Allemagne discute; malgré les exagérations de l'auteur, que des rensei-
gnements véridiques ont démontrées, il semble qu'en effet un Deutschtum, un morceau d'Allemagne, puisse s'implanter ici et prospérer.
Que faut-il à ce pays pour retrouver les jours de Babylone? la sécurité et une exploitation rationnelle. C'est un désert aujourd'hui par la faute des Bédouins et parle manque de digues et de canaux. Mais, installée comme un chemin de ronde entre l'Arabie et les Fleuves, la voie ferrée va enclore les champs cultivables et en écarter les razzias du désert : à l'intérieur, une police mobile viendra facilement à bout des tribus que peu à peu l'on rejettera au Nedjed ou que l'on forcera à la demeure fixe. Une main-d'œuvre chrétienne, juive et musulmane est déjà sur place ou descendra du Kurdistan et de l'Arménie pour réaliser le programme scientifique, que les agronomes et hydrographes allemands auront tracé, pour obéir aux ingénieurs, contremaîtres et surveillants que l'Allemagne fournira. Sous ce climat tropical, sur cette terre de vases, il ne saurait être question de colons allemands. Mais le régime de la propriété se prêtera de lui-même à l'établissement d'une hiérarchie et d'une science allemandes. Aux dépens des tribus qui, théoriquement, sont les seules détentrices, mais dont aucune ne sait au juste l'étendue de son pâturage, le Sultan et les particuliers se sont, depuis trente ans, taillé des domaines féodaux. Un Phanariote possède 45 000 hectares d'un seul tenant. La Liste civile a usurpé un million d'hectares peutêtre. Les intendants allemands retrouveront ici ces
gérances de terres et de paysans que la Russie au siècle dernier leur offrait, et du même coup tout le petit et grand commerce des bourgs et villes, pensent-ils, leur reviendra.
Il est possible que de si beaux calculs soient quelque peu dérangés par la concurrence des indigènes. L'Allemand ici n'aura pas affaire au bon Turc d'Asie-Mineure, qui ne se plaît qu'au travail des champs et dans l'obéissance. Syriens, Chaldéens, Arabes, tout ces Sémites, à l'esprit vif et de compréhension rapide, seront capables d'en remontrer avant peu aux doctores des écoles germaniques : leurs pères, dans la Bagdad et la Bassorah des Khalifes, furent les continuateurs de la science grecque, au temps où la Germanie n'était qu'une forêt de barons et de loups. Abandonnés à euxmêmes, à la tyrannie abêtissante du Turc, à la seule éducation religieuse et littéraire de nos Dominicains et religieux français, il leur faudrait des générations eneore^vant d'être repris par le courant de notre civilisation : comme au reste du monde, les méthodes et disciplines allemandes leur apporteront un instrument de rapide progrès ; mais, comme le reste du monde, plus vite peut-être, ils découvriront, au delà de ces méthodes et disciplines, tout ce que peuvent y ajouter leur ingéniosité et leur imagination. Pourtant le contact et l'exemple des Allemands leur est indispensable, et c'est la raison capitale qui doit faire souhaiter Tarrivée du rail à Bassorah par quiconque voit l'intérêt de notre Europe et, plus encore, de
LE SULTAN ET l'iSLAM. 28
notre France dans le progrès de toute l'humanité et la mise en valeur de tout l'univers.
Grâce à la solidarité de plus en plus étroite, que les communications rapides nouent entre tous les marchés du monde, un pays désert et un peuple sauvage sont des « manques à gagner » qui diminuent les bénéfices de tous et de chacun. Les gens de Manchester ont toujours su faire ce calcul : ils devraient aujourd'hui le remontrer à leurs hommes d'État et Ton ne voit pas quels intérêts spécifiquement anglais pourraient être objectés. La descente de TEuphrate par le rail allemand jusqu'à Bassorah n'empêchera pas la remontée du Tigre par les bateaux anglais jusqu'à Bagdad; tout au contraire, elle l'activera et la rendra plus commode : car pour défendre leur domaine chaldéen contre les furies du Tigre, les agronomes allemands devront régulariser aussi le cours de ce fleuve, rétablir les digues qui rendront à son courant toutes les eaux dont le pays entre Amara et Korna est aujourd'hui inondé. Aujourd'hui le Tigre à Bagdad est large de 300 à 350 mètres et sa profondeur varie de 2 à 7 mètres avec un courant de 2 kilomètres à l'heure : au-dessous d'Amara, 600 kilomètres en aval, il n'a plus que 40 mètres de large, et de i m. 25 de profondeur, tant les caprices du Bédouin le saignent à droite et à gauche, sans autre résultat que d'en rendre les bords et tout le voisinage^ jusqu'à 20 kilomètres, inhabitables*.
1. Voir là-dessus, W. Willcocks, The Irrigation of Mesopotamiaf p. 9-10.
En compensation du rail allemand sur TEuphrate, les Anglais n'ont qu'à demander l'extension sur le Tigre du privilège de leur compagnie Lynch, et ni leur influence politique à Bagdad, ni leurs bénéfices commerciaux ne seront diminués. Les fleuves, approfondis et régularisés par la restauration des digues, permettront à VEuphrates and Tigris steam JSlavigation l'usage de bateaux plus grands et plus rapides, et Londres pourra exiger que la Porte cesse d'en limiter le nombre. Entre Bagdad et Bassorah, tout le long du Tigre, si les Anglais veulent réaliser eux-mêmes les plans régénérateurs de sirW. Willcocks, la reconquête des terres inondées ou désertiques, on ne voit pas que ce travail anglais sur le Tigre soit incompatible avec la même besogne des Allemands sur l'Euphrate. Et tout pareillement, tandis que les Allemands auront les gites pétrolifères de la Mésopotamie et de l'Euphrate, on ne voit pas pourquoi les Anglais ne tâcheraient pas de se réserver les gîtes de la rive gauche du Tigre.
En somme. Tigre anglais, Euphrate allemand, jusqu'à Bassorah, un partage équitable d'influences ferait à chacun sa place; mais la part du premier exploitant, de l'Angleterre, resterait la meilleure. Les intérêts des peuples, les revenus du Sultan, le pouvoir de la Porte, l'intégrité de la Turquie seraient sauvegardés ou développés par cette émulation des Européens qui exclurait la tyrannie de l'un ou de l'autre et, si l'avenir semble réserver de grands bénéfices aux Allemands, c'est l'Inde et l'Angleterre qui
percevraient les profits immédiats; durant de longues années, c'est Tlnde et l'Angleterre qui, sans le moindre risque, continueraient à exploiter cette région repeuplée et enrichie.
Les lignes ferrées et leurs embranchements ne feront que développer les relations avec le golfe Persique, avec Bassorah, correspondante de Bombay; rinde seule et ses multitudes affamées pourront offrir à la Chaldée et à ses champs reconquis une clientèle toute proche, et Tlnde paiera en manufactures les envois de cette ferme : le résultat le plus certain est que la famine cesserait de tuer chaque année quelques millions d'Hindous ; ce résultat devrait ne pas déplaire aux Anglais.
Mais, résolu jusqu'à Bassorah, le problème subsisterait encore, si les Allemands tenaient à revendiquer un droit que le firman de 1903 leur concède au delà. Le firman stipule, en effet, que la ligne, descendue de Bagdad par Kerbela, Nedjef et Zobeïr, s'arrêtera à Bassorah ; mais un embranchement ira « de Zobeïr à un point du golfe Persique à déterminer d'un commun accord entre le gouvernement et le concessionnaire ». Cet embranchement, dans l'état du pays, ne peut et ne pourra longtemps avoir qu'une utilité stratégique : c'est rinslallation de la menace lurco-allemande au rivage de ce Golfe que les Anglais considèrent comme le vestibule de l'Inde et sur lequel l'accord angle-
russe vient de proclamer à nouveau leurs traditionnelles prétentions. On ne saurait invoquer les nécessités du commerce. Dans un demi-siècle peut-être, quand le Transasiatique Consiantinople-Bassorah aura le trafic de voyageurs et le nombre de grands rapides que peuvent avoir le Transeuropéen Calais- Brindisi ou les Transaméricains New York-San Francisco^ il faudra un v^harf de cette Malle des Indes au fond du Golfe, et les Anglais, maîtres de Tlnde, seront les premiers à réclamer ce complément de vitesse. Mais tant que les marchandises presque seules ou les passagers indigènes useront de cette voie, il est bien certain que Bassorah est le terminus utile et suffisant. Bassorah, sur le Chatt-el-Arab , à soixante kilo* mètres en aval du confluent de Korna , à cent kilomètres de la mer, est à la même distance de la côte que Hambourg sur l'Elbe, Anvers sur TEscaut ou Bordeaux sur la Gironde. Ouvrons les Instructions nautiques (n** 851, p. 258 et suivantes) :
Le Ghatt-el-Arab est une belle rivière, navigable jusqu'à Bassorah, pour tous les bâtiments auxquels leur tirant d'eau permet de franchir la barre. Sa largeur, près de son embouchure, est d'environ 1 mille 4/2; la profondeur est de 3 m. 7 à 4 m. 6 à marée basse. Les bords sont très bas sur tout le parcours et coupés par de nombreux canaux d'irrigation. La bande près de la rivière est excessivement fertile et produit les plus belles dattes du monde, ainsi que des fruits, des légumes de diverses sortes, du grain, etc. Derrière les bois de dattiers qui s'étendent à un demi-mille ou deux milles des bords, on ne voit qu'un marais désert. Avec le jusant, l'eau est tout à fait douce, même à l'embouchure, et bonne à boire
à toute époque de la marée en remontant un peu plus haut. Les bâtiments calant plus de 2 m. 10 doivent attendre la haute mer pour franchir la barre. Des bateaux de 5 m. 70 à 5 m. 80 de tirant d'eau sont remontés à Bassorah avec des marées de vives eaux ; mais on dit que la profondeur du chenal diminue.
Le grand obstacle à la navigation est cette barre de rentrée, qu'obstrue un banc de vase molle : elle n'a que 2 m. 10 d'eau aux basses mers, mais les bâtiments calant 5 mètres peuvent la franchir aux hautes mers de vives eaux : « Toutefois, la vase étant sans consistance, il arrive à des vapeurs un peu puissants de traîner dans la vase de m. 30 et même davantage ». Les Turcs ont installé près de la barre, à Fao, leur station télégraphique où le cable anglais de la British Persian Gulf vient rejoindre leur ligne Constantinople -Scutari- Siwas-Diarhékir - Bagdad- Bas sorah : « La population de Fao est d'environ 400 habitants, presque tous bouviers ou cultivateurs. Le débarcadère est une jetée grossière en pierres; on est en eau profonde à quelques mètres de l'extrémité de celle-ci. »
Autre obstacle : de Fao à Bassorah, le fleuve est encombré de bancs, qui pourtant ne le ferment jamais, mais qui changent de place et que l'incurie indigène n'a pas repérés : les bateaux doivent zigzaguer d'une rive à l'autre pour chercher l'eau profonde qui mène jusqu'à Bassorah. A Bassorah, « le mouillage est devant les établissements européens, à michenal, par 9 à 11 mètres de fond; on devra atTour-
cher et avoir une bonne bouée, car les courants de marée sont violents : la vitesse du jusant varie de 3 à 6 nœuds; celle du flot est de 2 à 4 nœuds. »
Dans cette vase molle, quelques travaux très faciles et très économiques couperaient la barre et nettoieraient le lit : un entretien continuel, mais peu coûteux, le balisage et l'éclairage des bancs rendraient ensuite la navigation commode; nos plus grands bateaux de guerre et de commerce remonteraient à Bassorah pour le service de la ligne allemande, mais aussi pour le maintien de la surveillance et l'exploita tion anglaises. Ces travaux dans le fleuve ne seraient qu'un jeu, comparés aux travaux similaires des Français dans Tisthme de Suez ou des Hollandais entre Amsterdam et la mer du Nord. La seule difficulté à prévoir est d'ordre diplomatique : le Chatt-el-Arab sert de frontière entre la Turquie et la Perse, depuis le confluent du Kharoun, à 40 kilomètres de Bassorah, à 60 kilomètres de la mer.
En aval de ce confluent, la rive droite est turque; la rive gauche est persane. Tout près de ce confluent, Mohamerah sur le Kharoun est Tentrée de l'ancienne Susiane, de la province persane de TArabistan, comme Bassorah est l'entrée de l'ancienne Chaldée, de la province turque de l'Irak Arabi : de part et d'autre, c'est la môme terre d'Arabes nomades, le même désert marécageux. Comme au delà de Bassorah, les petits vapeurs remontent jusqu'à Bagdad, la remontée du Kharoun au delà de Mohamerah est possible jusqu'à Akwas, puis, après un court por-
tage sur une chaîne de rochers qui forment écluse naturelle, jusqu'à Chouster dans le bief supérieur* Chouster par rapport à Akwas serait en quelque sorte ce que Mossoul est à Bagdad. Mais Téchelle des distances est bien différente : entre Bassorah et Mossoul, 900 kiloniètre3, à vol d'oiseau ; entre Mohamerah et Chouster, 250 à peine. Cette route du Kharoun a néanmoins pour l'Arabistan et pour la Perse la même importance que la route du Tigre pour l'Irak et pour la Turquie.
Les Anglais les ont toujours surveillées et exploitées, l'une comme l'autre. Les bateaux de la British India et de la Bombay Persia apportent à Mohamerah les cotonnades de Manchester et les filés de Bombay, qu'un petit vapeur remonte jusqu à Akwas et même à Chouster, quand les Bédouins des rives permettent le passage. Deux pistes de caravanes, Akwaa-Ispahan^ Chouster-Disfoul-Hamadan, prolongent vers l'hinterland ce commerce fluvial, quand les montagnards, Loures, Kurdes et Baktiaris, ne ferment pas les cols ^... En 1906, les bateaux de la Hamburg-Amerika sont apparus à Mohamerah.
L'ouverture et la régularisation du Chatt-el-Arab sont donc une affaire turco-persane, où toutes les puissances commerçantes sont intéressées. Les diplomates ont eu jadis à régler une affaire toute pareille. Les prétentions des Anglais dans le Golfe sont aujourd'hui ce qu'étaient les prétentions de la Russie
1 . Voir là-dessus, Diplomatie and consular Reports^ n°' 3360, 3579 et 3885.
dans la mer Noire; les projets de T Allemagne sur les fleuves sont aussi ce qu'étaient les projets de TAutriche sur le Danube : une commission internationale des bouches du Danube a tout arrangé pour le bénéfice du commerce universel et pour le relèvement des indigènes. Une commission internationale des bouches du Chatt-el-Arab, siégeant à Mohamerah, ferait pareille besogne sur le bas fleuve; mais qui Fempêcherait d'ouvrir aussi par des travaux appropriés et de surveiller, en amont, le Kharoun jusqu'à Choust-er, le Tigre jusqu'à Bagdad? L'anarchie permanente que la Turquie et la Perse doivent tolérer en ces régions ne cessera qu'avec une police européenne. Entre Mohamerah et Bagdad, les rivières et torrents tombés du plateau iranien, inondent ou ravafgent les bas pays ; la régularisation de ces cours d'eau serait encore une affaire turco-persane, où la médiation européenne s'imposera.
Cette Commission internationale du Chatt-el-Arab ne serait que l'application d'une méthode générale qui, d'elle-même, s'imposera à l'ignorance ou au mauvais vouloir des diplomates pour la solution pacifique de la question d'Orient. Depuis cent cinquante ans qu'ils s'obstinent tantôt dans le rêve d'un partage, tantôt dans l'entreprise d'une réforme de l'empire turc, ils n'ont abouti qu'au résultat de démembrer peu à peu cet empire dont tous proclamaient l'intangible intégrité. Mais voici que les nécessités du commerce mondial entrent en jeu : nous apercevons enfin que ce qui fait la véritable valeur de cet empire
turc, ce ne sont pas les richesses du sol ou du soussol, c'est d'abord Timporlance des routes qui 1« traversent, en empruntant les vallées de ses fleuves ou les détroits de ses mers et nous voyons que, seules, des Commissions internationales en travers de ces routes peuvent en faire des chemins de- commerce, et non plus des pistes de guerre.
Hier, par le moyen d'une de ces Commissions, la roule du Danube était ouverte à tous et protégée aussi bien contre les risques futurs d'une annexion autrichienne ou russe que contre les dommages de Tancienne mangerie turque. Aujourd'hui, contre tous risques et dommages pareils, les diplomates commencent de s'aviser que la route du Vardar aurait besoin d'une pareille Commission siégeant à Salonique et surveillant moins le fleuve, inutile à la navigation, que la vallée macédonienne, future descente des Transeuropéens Hambourg -Berlin-Pesih-Salonique. Après demain, je crois que pareille solution apparaîtra nécessaire à Mohamerah, pour les Bouches du Chatt-el-Arab, et à Antioche, pour les Bouches de l'Oronte, puisque Antioche et Mohamerah gardent entre la Méditerranée et le Golfe les portes de ce Transasiatique Suediah-Bassorah, dont les Anglais pourront entraver, retarder l'ouverture comme jadis ils entravèrent le -percement de Suez, mais qu'ils seront les premiers à réclamer, dès qu'ils auront la sauvegarde de leurs intérêts matériels et politiques... . Et j'espère vivre assez longtemps pour voir une Commission des Bouches du Bosphore et une Corn-
mission des Bouches des Dardanelles, contrôlant aussi les deux fleuves salés qui, de la mer Noire et de TArchipel, conduisent à Constantinople. Ce jourlà, tous les peuples civilisés étant intéressés à l'intégrité de TEmpire ottoman et à la réforme de Tadministration turque, la question d'Orient cessera d'être une menace perpétuelle dans les bonnes relations des États européens.