‹ Le Supplice d'une FemmeChapitre 6 sur 50 · ALVAREZ, MATHILDE · texte numérisé non relu

ALVAREZ, MATHILDE

ALVAREZ

Vous partez ?

UATHILDE.

Oui.

C'est vous qui avez eu l'idée de ce voyageT

MATHILDE

Non, c'est Henri.

ALVAREZ

Henri r

UATHILDE*

Sans doute.

ALVAREZ

Vous ne partirez pas!...

MATHILDE

Qui m'en empêcherait?

ALVAREZ

Moi.

MATHILDE

Jejin! VOUS ne vous y opposerez pas...

ALVAREZ

Vous vous trompez, je m'y opposerai,

MATHILDE

Mais c'est convenu avec mon mari...

ALVAREZ

Votre mari! Vous n'avez jamais, avec moi, que ce Cîot à la bouche... Ne pouvez-vous donc l'appeler autrement?

Eu vérité, je ne sais plus quel nom lui donner quand je TOUS parle de lui!... Si je l'appelle mon mari, vous vous emportez, et si je l'appelle Henri, vous devenez furieux... Quel nom voulez- vous donc que je lui donne?

ALVAREZ

Son nom de famille... Dîtes M. Dumont... G^est par leur nom de famille que toutes les femmes bien élevées appellent leurs maris... Mais ce n'est plus de cela qu'il s'agit... Appelez-le comme il vous plaira... pourvu que vous restiez.

MATHILDË.

rai accepté... je ne puis plus refuser...

ALVAREZ

Il faut cependant que vous refusiez...

MATHILDE

Quel prétexte trouverais-je pour changer d'avis?

ALVAREZ

Cherchez... car vous ne partirez pas... avec lui...

MATHILDE

Voulez-vous donc faire un éclat qui me perde?

ALVAREZ

Qu'y perdrais-je, moi?.. Au contraire, j'aurais tout à y gagner... Séparée de votre mari... chassée de votre famille... repoussée du monde, vous seriez à moi... tout à moi...

Et voilà les hommes qui disent aux femmes qu'ils les aiment et que leurs maris ne les aiment pas... qu'ils ne savent pas les aimer!.. . Et j'ai pu le croire un instant!... Ah! j'ai mérité mon supplice... J'ai mérité tout ce que vous me faites souffrir!...

ALVAREZ

Et croyez^vous donc que moi aussi je ne souffre pas? Le soir, quand, au sortir de l'Opéra ou des Italiens, au bas de i^escalier, tu quittes mon bras pour prendre le sien et monter dans ta voiture, quand j'entends les chevaux piaffer et s'éloigner, quand je le vois te ramener chez toi... chez lui... je ne vis plus, je ne me possède plus, je brûle et je tremble; je ne sais que faire, je ne sais que devenir, je ne sais où aller... Ma maison vide m'est odieuse... M'arrive-t-il d'entrer à mon cercle pour ne pas rentrer chez moi... je ne puis m'as-

seoir à une table de jeu sans y gagner toutes les parties. Je sors honteux,— comme si je les avais volées, — des sommes que j'emporte... Tout ce que je touche se change en or sous mes doigts. J'ai un bonheur insensé, et cependant il n'y a pas sur la terre un homme aussi malheureux que moi..»

HATHILDB. '

A qui la faute?

ALYAREK.

Et si c'était tout!... mais y a-t^il une torture plus cruelle que celle d'entendre à chaque instant sa fille qu'on chérit, sa fille qu'on idolfttre, vous ravir le nom qui vous appartient pour donner ce nom à un autre, et cet autre se le voir préférer par elle sans que la nature proteste ! Ce n'est rien encore... non, ce n'est rien. Y a-t*il pour un homme d'honneur et de cœur un sentiment plus pénible , plus amer , plus humiliant que de se savoir déloyal?... Moi, déloyal!... je le suis... oui, je sens que je le suis toutes les fois que j'entre dans cette maison, que j'y trouve Henri, qu'il me faut lui serrer la main, le tutoyer, feindre un entrain qui est le contraire de ce que j'éprouve , affecter une cordialité qui est de la fourberie; fourberie qui me fait honte; honte dont il me faut cacher les plaies, qui, loin de se resserrer et de se cicatriser, ne font que s'étendre et devenir chaque jour plus vives, plus douloureuses... C'est vainement que je cherche h m'abuser en me disant que l'amour est involontaire, qu'il se légitime par son excès même, et qu'après tout rien n'«st moins rare que de voir un homme amoureux d'une femme qui ne soit pas la sienne... Je ne parviens point à me tromper et à imposer silence aux scrupules qui m'assiègent et qui m'irritent. Maudite passion qui s'est emparée de moil

MATHILDE

Il fallait la combattre!

ALVAREZ

Vous savez bien que pendant deux ans J'ai tout fait pour la vaincre, et que c'est elle qui m'a vaincu... Je m'étais éloi-

gné... j^avais fui... Elle m'a ramené un bandeau sur les yeux, ne me laissant plus rien voir et me faisant tout oublier : amitié et dignité! Vous croyez que j'aurai supporté tout cela pendant huit ans... que pendant huit ans j'aurai vécu face à face avec le mépris de moi-même, et qu'un beau jour, pour VQus affranchir de ce que votre orgueil appelle ma tyrannie, il vous suffira de me dire : je pars avec mon mari... et que je vous laisserai partir? N'y comptez pas! madame, n'y comptez pas!

MATHILDE

Et que ferez-vous, monsieur, pour vous y opposer?

ALVAREZ

Tout ce qu'il faudra faire... tout... Je vous en avertis, je ne reculerai devant rien.

Ni moi non plus... car voilà trop longtemps que je cède à la terreur que vous m'inspiriez et sous laquelle en cet instant je sens ma tête courbée se relever enfin... Je suis lasse de méntirl... Toujours mentir... J'étais loyale, j'étais fière, j'étais heureuse; vous m'avez condamnée à l'hypocrisie, à l'abaissement, à l'imposture. Savez-vous ce que vous avez fait, avec voiï menaces, vos emportements, vos injures, vos soupçons, vos défiances, vos jalousies? Vous m'avez glacée... vous m'avez effrayée! vous m'avez fait réfléchir et comparer... Je n'avais pour mon mari que de l'affection... cette affection est devenue de l'amour exalté par le remords... Vous parlez de vos tortures, de vos humiliations, de vos hontes! Sontelles comparables aux miennes? Quelle existence m^avezvous faite, et combien de fois ai-je appelé la mort à ma délivrance ! Depuis huit ans, pas un jour sans une scène c^ipme celle-ci t Vous me déshonorez dans mon mari, dans mon enfant, dans mes souvenirs, dans mes prières... Mon âme et mon corps ne m'appartiennent plus. Â lui par devoir, à vous par- crainte» rien de moi n'est plus à moi; et l'amour, amour d'épouse, amour d'amante, amour de mère, n'est plus que

sacrilège; mensonge et ignominie. Et vous voulez que je tous aime! Ob! monsieur, Je vous haisi

V ALVAREZ

Vous ne m'apprenez rien ! Vous n'avez jamais eu qu'une pensoe : m'échapper, m'écondulre, me fermer votre porte, me briser comme je brise cette coupe... (n briM une eoupe pia^

cée f nr tue tabto. )

HATHILDE.

Que faites-vous? Si mon mari vous entendait!... si mon mari entrait 1...

ALVAREZ

Eh bien, il entrerait I eh bien, il entendrait! Tant mieux! ce serait la fin d'une situation qui ne peut plus se prolonger... Moi aussi. Je suis las de mentir! Et, d'ailleurs, de quoi aurait-il à se plaindre? Il apprendrait de votre bouche qu'il a toutes les qualités, toutes les vertus, et que j'ai tous les défauts et tous les vices! Il apprendrait qu'il est l'homme de votre imagination et que je suis l'homme de votre haine! II apprendrait que vous ne me subissez que par dévouement pour lui et pour conjurer un éclat qui ternirait l'auréole de son austérité! Il apprendrait enfin que vous n'aimez pas votre fille parce qu'elle n'est pas la sienne!

MATHILDE

Vous dites que Je n'aime pas ma fille?...

ALVAREZ

Non, vous ne l'aimez pas... ou du moins vous ne Taimez pas comme Je Taime... S'il fallait donner votre vie pour sauver l'un des deux , votre fille ou votre mari , ce serait Henri... votre Henri... que vous sauveriez... et ce serait- Jeaûne... ma Jeanne... que vous laisseriez périr! Ah! dites donc que Je ne vous connais pas...

MATHILDE

Gela n'est pas vrai; mais cela le fût-il, que je ne feraU que racheter un tort et accomplir un devoir.

ALVAREZ

Grands mots empruntés au vocabulaire de toutes les femmes coupables!

MATHILDE

Après m'avoir déshonorée, injuriez-moi l

ALVAREZ

C'est vous qui venez de m'insulter.

Je vous ai dit la vérité.

ALVAREZ

Et quand cette vérité, Mathilde, sort de tes lèvres, tu ne veux pas que ma tête trop ardente s'exalte et s'égare... Tu ne sais pas jusqu'où peuvent aller les transports d'un amour aiguisé par l'humiliation de sentir qu'il n'est pas partagé ! Donne-moi une preuve de tendresse!... ne pars pas, et je deviendrai confiant comme Henri, doux comme Henri, bon comme Henri... Tu n'auras plus rien à redouter de moi... Je me tiendrai dans l'ombre... je ne ferai aucun éclat... je renoncerai au rêve de mes nuits, celui d'enlever Jeanne et de briser, par un scandale judiciaire, cet odieux lien qui fait que c'est lui, — M. Dumont, — que ma fille appelle son père, et qu'il faut, quand il est là, que je te dise : Madame!

MATHILDE

Jean , combien de fois ne vous ai-je pas pardonné ? Une semaine, une seule, s'est -elle jamais écoulée depuis huit ans sans que vous ayez commencé par me menacer, et sans que j'aie fini par où peut-être je vais finir encore?

ALVAREZ

Cette fois sera la dernière, je te le promets.

MATHILDE

Dites que c'est un anneau de plus que je vais ajouter i ma chaîne, déjà si longue et si lourde! -

«» ALVAREZ

Et tu fais bien! car s'il y a des liens indissolubles qu^on peut rompre, il y a des chaînes qu'on ne saurait briser..*

48 LE SUPPLICE D*DNB PBMUE.

HATHILDB.

Celles qu'on a mérité de porter...

ALVAREZ

Promets-moi de rester!... Mais, aveugle que Je suis! tu me le promettrais que tu ne tiendrais pas ta parole.

UATHILDE.

Encore une injure...

ALVAREZ

Celle-ci n'atteint que moi... Pour que tu renonces à ce voyage, il faudrait que ce soit moi que tu aimes , et tu ne m'aimes pas... tu ne m*as jamais aimé!

MATHILDE

Alors y comment expliqiiez-vous que je voua aie tout Immolé?

ALVAREZ

Un instant d*exaltation rapide comme un éclair... rien de. plus... Non, ce n'est pas mon amour qui a triomphé de ton indifférence... c'est mon dévouement... J'avais tout essayé sans y réussir pour te faire partager cette ardente passion qui me dévorait, qui me dévore plus que jamais, que rien n'a assouvie, que rien n'a calmée; il n'y avait que l'exaltation de la reconnaissance causée par un grand service rendu... qui pût faire cesser ta froideur... amicale. Le jour où j'ai appris que ton mari allait suspendre ses payements...

MATHILDE

Vous vous êtes dit...

ALVAREZ

Je ne me suià rien dit... je n'ai rien calculé. J'ai couru chez mon agent de change, et, sans hésiter, sans réfléchir, sans rien écouter de ce qu'il me disait pour m'en détourner, je lui ai donné l'ordre de vendre à tout prix tous mes titres.

MATHILDE

Et ce qui a sauvé mon mari est ce qui m'a perdue, moii Un jour vous m'êtes apparu comme l'idéal... des plus nobles

PRËFAGË. 49

sentiments. Mais vous venez de jeter le masque trompeur et de me Tatouer : ce n'est pas votre ami que vous avez voulu sauver, c'est moi que vous avez voulu perdre! Vous m'avez donc achetée?... je me suis donc vendue?...

ALVAREZ

Je t'aimais... je t'adorais... L'amour est une flamme qui purifie tout.

MATHILDE

Pourquoi donc la flamme du vôtre m'a-t-elle flétrie? Tenez, vous n'êtes qu'un infâme... vous ne me reverrez plusl

(MathUde sort)

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