‹ Le Supplice d'une FemmeChapitre 9 sur 50 · DUMONT, MATHILDE · texte numérisé non relu

DUMONT, MATHILDE

On entend la masiqne et on voit les enfants traverser de nouTeaa le Jardin

d'hirer qui précède le salon.

DUMONT

Que fais-tu donc là toute seule? Comment ne présides-tu pas au goûter de la bande joyeuse? Heureusement que Jeanne s'en acquitte à merveille. Elle se prend au sérieux : c'est à pouffer de rire. Madame Larcey n'en revenait pas tout à l'heure. Mais que m'a^t-elle dit?... Qu.e tu avais reçu une lettre qui t'avait troublée. Est-ce vrai? En effet, tu es pâle... tu es livide... tu parais inquiète... Ta mère seraitelle tombée malade?

M AT H I L D E , Tiveoient agitée.

Non.

DUMONT

Serait-il survenu quelque empêchement ou quelque retard à notre voyage? Quelle lettre, chère amie, as-tu donc reçue? •

MATHILDE, profondément émue.

La lettre que voici... Lisez-la..*

St LE SUPPLICE D'UNE FEMME.

DU MONT, atterré, après aroir la la lettre.

Mathildel qu> a-t-il de vrai dans cette lettre?

MATHILDE, épaiiée et chancelante.

Tout.

DUMONTf stnpéBé.

Je ne le crois pas... je ne veux pas, je ne peux pas le croire...

HATHILDE.

Croyez-le.

DUMONT

n n^est pas possible que cela soit!

MATHILDE

Cela est.

DUMONT

Si cela était, ce ne sersiit pas toi qui me Taffirmerais... Mathilde, Mathilde, dis-moi que c^est une calomnie que tu dédaignes de relever, et dont tu te fais en ce moment un jeu cruel contre moi...

MATHILDE

Ce n^est pas une calomnie... c^est la vérité.

DUMONT

La véritél Et vous osez me la dire!... sans que rien m^ ait préparé! Vous voulez donc me tuer pour être libre! (Arec

explosioD et levant le bras comme pomr frapper sa femme, mais le laissant aussitAt retomber.) Infâme! (n s'arrête, et passant la main sur son front, comme

pour retenir sa pensée.) Ah! j^ou deviendrai fouI Non... je saurai me maîtriser... j'aurai de la raison!... du calme... (a Mathiidc.) Vous ne dite;; rienl... Justifiez-vous donc!... Parlez!... Que j'entende votre voix!... que je sois sûr que ce n'est pas un rêve... Si c'est la vérité, pourquoi êtes- vous là? Vous êtes libre, partez! Il fallait vous en aller sans rien me dire : c'était bien plus simple!... Et moi qui n'ai rien vu, rien soupçonné! J'étais aveugle... Mais comment m'abaisser jusqu'à soupçonner qu'il n'avait sauvé ma fortune que pour perdre ma femme et me la prendre... qu'un si beau désintéressement n'était qu'un masqua! Ah! je n'aurais jamais fait cela.

moîl (A Maihiide.) Pourquoi m'avoir montré cette lettre vous pouviez déchirer?

MATHILDE, avec Taccent de la pins Tiolente douleur. ^

Parce que j'espérais que vous me tueriez et que votre consolation serait dans cette juste vengeance.

DUMONT

Moil... vous tuer! Et votre fille?que serait-elle devenue? qu'en aurais-je fait?

Vous êtes bon, vous en auriez eu pitié 1 Jeanne eût attesté votre générosité; tandis qu'elle est mon accusation vivante l Chaque baiser de cette enfant me brûle comme un remords.

DUMONT

Ainsi cette enfant que j'aimais si tendrement... elle n'était pas ma fille... elle était la fille...

MATHILDE

D'Alvarez...

DUMONT

D'Alvarez I Vous l'aimiez donc bien ?

MATHILDE

Je ne l'ai jamais aimé.

DUMONT

Vous osez le direl...

MATHILDE

Je n'ai jamais aimé que vous.

DUMONT

Si cela est vrai, à quel sentiment avez-vous donc cédé?

MATHILDE

C'est mon secret... Le dire serait inutile... Alors même que vous me croiriez, le monde ne me croirait pas.

DUMONT

Et pourquoi donc serait-il plus incrédule que moi ?

Cofament croire qu'éblouie par un grand acte de dévouement accompli sous ses yeux et vanté soir et matin à ses oreilles... trahie par son imagination enflammée de recon-

Vi LE SUPPLICE D'UNE FEMME.

naissance... brûlée par les regards ardents d*un homme passionné pendant toute une longue soirée quMIs avaient passée seuls... une femme ait agi, dans un instant de fascination et d'égarement, comme si elle eût partagé une passion... qu'en réalité elle n*a jamais éprouvée et dont elle a eu aussitôt horreur... horreur contre laquelle elle se débat depuis huit années, qui ont duré huit siècles?...

DUHONT, TiTement.

Vous avez donc été le prix que rinf&me a mis au service qu'il m'a rendu ?

HATHILDE.

Non... Si j'eusse été ce prix, s'il eût eu l'infamie de me proposer un marché, je l'eusse refusé avec Indignation; entre le malheur d'une faillite causée par une révolution et la honte d'une femme qui se vend, môme pour payer les créanciers de son mari... je n'eusse pas hésité.

DUHONT.-

Que s'est-il donc passé?

HATHILDE.

Est-ce que ce qui se passe dans les mystères de l'imagination d'une femme peut toigours se définir?... Ce qui m'a égarée dans un jour, dans une heure d'indicible entraînement, c'est au contraire l'héroïsme de l'ami qui, pour sauver son ami, venait de faire sans hésiter un immense sacrifice.

Est-il possible que ce que vous dites là soit la vérité?

HATHILDE.

Je vous le jure.

DUMONT

Alors votre cœur n'aurait jamais cessé de m'ôtre fidèle?..,

HATHILDE.

Dieu, témoin de mes tortures et de mes remords, est là pour l'attester.

DUMONT, agité et se parlant à lai-même.

Je suis encore plus malheureux que si elle était plus cou-

pable... La chasser, c'est la déshonorer... La garder, c'est m^avilir... Quelle conduite dois-je tenir ? Je n'en sais rien. (A Mathiide.) Quel parti allez-vous prendre?

MATHILDE

Il ne m'en reste qu'un seul.

DUHONT, avec amertume.

Oui, en effet, il ne vous en reste qu'un seul.. • Accompagner le lâche qui m'a enlevé du même coup mon bonheur et mon honneur...

MATHILDE

J'ai mérité l'injure d'une telle supposition... Dites votre bonheur, mais ne dites pas votre honneur... L'honneur d'un homme ne dépend pas de la fidélité d'une femme.

Que vous proposez-vous donc de faire?

MATHILDE

Me retirer dans un couvent avec Jeanne, que je ferai élever sous mes yeux.

DUMONT

Retraite volontaire dans un couvent ou séparation judiciaire prononcée par un tribunal, ce serait le même scandale retombant sur vous, sur moi, sur cette pauvre enfant qui serait punie d'une faute qui n'est pas la sienne. Pauvre enfant que je chérissais, et que je ne puis tout à coup haîrl...

MATHILDE

Mais alors, qu'ordonnez-vous que je fasse?

DUMONT

Ce quMl ne faut pas faire, je le sais; mais ce qu'il faut faire, je Tignore... (Agué, et paraissant réfléchir.) Gomment I la loi ne donne-t-elle aucun moyen de dénouer, sans tout briser, une situation pareille?... Un remède qui est un mal aussi grand que le mal lui-même n'est pas un remède... (a ifatbiide.) Non, vous n'irez pas au couvent l

MATHILDE

Que dites-vous?

t6 LE SUPPLICE D'UNE FEMME.

D0MONT

Je dis qu'il faut éviter à tout prix une séparation qal serait un scandale ajouté à une infamie.

MATHILDB,

^ Mais que dira le monde?

DUHONT.

Je trouverai une réponse qui l'obligera de se taire,

MATHILDE

Laquelle?

Je la cherche.

11 n'y en a pas.

DCMONT.

UATHILDE.

DUMONT

U est impossible qu'il n'y en ait pas une.

MATHILDE

Je ne m'abuse pas. II n'y en a pas d'autre qu'un duel... un duel à cause de moi... de moi qui ai détruit le bonheur de votre vie... Un duel, malgré tout ce que je vous ai entendu dire contre le duel... Non, jamais, jamais... Je sens que, si je restais près de vous, je ne vivrais pas... toutes les minutes de mon existence seraient des siècles d'anxiété... Je serai encore moins malheureuse au couvent... Laissez-moi aller m'y ensevelir!... En m'y voyant entrer pour expier pendant toute ma vie la faute d'une heure, le monde me condamnera, mais il ne cessera pas de vous honorer... Quant à moi, huit jours après ma disparition, il m'aura oubliée... Adieu donc, Henri... adieu donc... Encore une fois, adieu.

(Elle lui tend la main et se dispose à s'éloigner.)

DUMONT, la retenant.

J'exige que vous restiez... J'essayerai de faire respecter une situation fausse par un caractère ferme.

MATHILDE

Vous ressayeriez en vain... Le monde vous attaquera ^'autant plus qu'il vous comprendra moins.

DUMONT

Le monde a-t-îl donc le droit d'être si sévère? Quelles sont les apparence^ dont 11 ne consente à se payer complaisamment? Quelles sont les hypocrisies dont il ne se rende pas le lâche complice? Quelles sont les effronteries devant lesquelles il ne courbe pas humblement la tête? Quels sont les hdnteux compromis que sa coupable indulgence n'ait pas sanctionnés

MATHILDE

Raison de plus pour qu'il vous accable de^s sévérités et qu'il se venge sur vous de ses lâchetés et de ses inconséquences!

DUMONT

Et que pourrait-il dire?

MATHILDE

11 dira que vous avez vendu votre femme à votre associé.

DUMONT

Ce sera une abominable calomnie.

MATHILDE

Oui, mais qui aura pour elle la vraisemblance.

Après ?

MATHILDE

Il dira que vous avez toujours su que Jeanne n'était pas votre fille...

DUMONT

Après?

MATHILDE

N'est-ce donc pas assez ?

DUMONT

Après ?

MATHILDE

Il dira que , pour que vous ne vous soyez pas séparé de moi, il faut qu'il y ait entre vous et Alvarez un mystère dont chacun cherchera le mot.

DUMONT

C'est une curiosité qu'on n'aura pas.

MATIIILDE.

En parlant ainsi, vous m'effrayez! Je le vois, Tidéc du duel s'est emparée de votre esprit et Tabsorbe... Je vous en prie, ne vous exaltez pas, réfléchissez... Votre visage est en feu... sortez quelques instants.

DUMONT

Sortir!.,. Non...

HATHILDE.

Et pourquoi?

DUMOICT.

Si je vous quittais, je ne vous retrouverais pas.

MATHILDE

Où donc irais-je 7

DDUONT.

Au couvent... où je ne veux pas que vous alliez vous enfermer... Ce serait donner à tous les hypocrites qui forment Topinion le droit de vous accuser, et ce serait m'ôter le pouvoir de vous défendre... Ce serait flétrir la naissance de ma fille... Ah I puissance de Thabitude, voilà que je me surprends encore à dire : ma fille f

Si je ne m'abuse, ce langage est celui de la femme qui a cessé d'être la vertu, mais qui n'a pas cessé d'être l'honnêteté. Dans la pièce reçue , il y avait à la fois une situation et un caractère , tandis que dans la pièce représentée il n'y a plus qu'une situation; le caractère s'aplatit et s'efface.

Dans la pièce reçue , ces mots : « Je n'ai jamais aimé que vous, » échappaient à Mathilde, pressée par les questions de Dumont, et amenaient naturellement la justification, l'explication qui a été retranchée, quoiqu'elle fût nécessaire, car sans cette justification, sans cette explication, le caractère de Mathilde ne se

PRÉFACE. t9

justifie plus, ne s'explique plus, et je m'étonnerais qu'on s'intéressât encore à elle, si M"* Favart, qui la représente , ne faisait oublier Tinconséquence du rôle par l'art admirable avec lequel elle le joue. Elle est à !a fois Rachel et Dorval.

Celte justification, cette explication, — je réunis et je répète à dessein ces deux mots, parce que, s'il y a des consciences indulgentes, il y en a d'inexorables, — avait été préparée de loin dans la pièce reçue, ainsi qu'on l'a vu par la scène XII de l'acte premier, qui a été dépouUlé de sa chair et de ses muscles à ce poiD| de n'être plus qu'un squelette.

Dans la pièce reçue , comme dans la pièce représentée, l'acte deuxième se terminait par ces mots de Dumont :

« Allez chez M. Alvarez, et dites-lui que je Tattends. »

Mais le troisième acte commençait et finissait tout autresient.

Le lecteur comparera.

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