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PLAGE SAINT-SULPICE

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Si Malines, résidence de l'archevêque-primat, est la capitale administrative du catholicisme belge, Louvain en est la capitale intellectuelle. Sa célèbre Université lui vaut cette prééminence et donne, à la vieille cité, ce caractère original et ce prestige qui survivent à sa diminution politique.

Au cours d'un long et glorieux passé, elle a tenu les grands rôles, comme l'attestent tant d illustres vestiges, et elle a un instant disputé à Bruxelles l'honneur d'être métropole. Elle fut. au moyen âge, avec ses 130.000 habitants, un centre manufacturier important, une cité active, que les vicissitudes de l'histoire et ses divisions intestines devaient peu à peu faire déchoir de son rang. Elle ne dut un retour de fortune qu'à la création, en 1425, de son Université et au rôle considérable que celle-ci fut appelée à jouer. Centre de haute culture, foyer d'études religieuses, elle exerça, sur la Renaissance française, notamment, une influence décisive, et sa part dans les controverses théologiques est trop connue pour qu'il soit besoin d'insister. Notons du

moins avec Mgr Baudrillart qu'elle « orienta définitivement la Belgique sur la voie de ses traditions latines et de ses destinées catholiques » (1). La Révolution française, en supprimant l'Université de Louvain n'en a ni dévié, ni compromis le cours, elle ne l'a que suspendu. Il devait reprendre trente ans plus tard, sous l'impulsion de l'épiscopat belge.

L'Université de Louvain, restaurée en 1833, n'a, depuis lors, cessé de grandir et d'exercer sur la vie religieuse intellectuelle et politique de la Belgique une influence prépondérante. L'élite belge, qu'il s'agisse du monde parlementaire, administratif, des milieux scientifiques, littéraires, industriels, sort en grande partie de l'Université de Louvain. De plus en plus, comme l'observait encore le recleur de l'Institut catholique de Paris, elle est devenue pour les Belges « un centre d'attraction et de formation » et l'on peut penser avec lui que cette considération « n'est pas étrangère à l'arrêt de mort de Louvain ».

Quoi qu'il en soit, Louvain ne vit que par son Université; louvaniste désigne tout à la fois l'habitant de la ville et l'étudiant de l'Aima Mater. A quel point les deux existences, la locale et l'universitaire, se confondent à Louvain, ou plutôt, à quel point l'une est fonction de l'autre, il faut, pour s'en rendre compte, avoir comparé l'aspect de la cité en période scolaire, et celui qu'elle offre pendant les mois de vacances.

Ecoutez M. Le Chartier décrire, à deux heures de l'après-midi, la rue delà Station qui mène auxFacuités:

(1) Mgr Baudrillart : Lo ivain. Revue hebdomadaire, 27 mars 1915. p. 411.

Qui n'a pas vu Louvain à cette heure, n'en connaît pas l'aspect le plus curieux, le plus animé.

Des deux côtés de la rue large, parcourue dans toute sa longueur par l'antique et minuscule tramway à chevaux, c'était un double courant d'étudiants aux costumes recherchés ou baroques, presque tous portant la culotte plate, à fond de drap bleu, vert, garance, suivant la Faculté d'attache, et qui, par deux, ou par bandes, se croisaient, s'interpellaient d'un trottoir à l'autre; des rires sonores se répondaient. A tout instant, des cafés et des brasseries, d'autres groupes sortaient, animés, fumant, criant, rouges encore des discussions, des chants et parfois des rixes entre Flamands et Wallons. La rue, dans toute sa longueur, était comme grouillante de vie, de jeunesse et de gaieté (1).

Allez à Louvain en août : le contraste est saisissant. Au spectacle de cette agitation, de ce mouvement, de toute cette vitalité que suscite autour d'elle une jeunesse studieuse et bruyante, a succédé celui d'une petite cité paisible, silencieuse, déserte, où, selon le mot de M. Dumont-Wilden, « tout semble ancien, respectable et un peu endormi ». Peut-être est-ce bien alors, dans la tranquillité de ses rues veuves, de ses monuments solitaires, qu'il fallait la visiter pour la voir surgir du mystère de son auguste passé, et pour sentir toute l'émouvante beauté de ces pierres vénérables qui faisaient d'elle comme un reliquaire d'art

Mgr Baudrillart, dans la magistrale étude qu'il a consacrée à Louvain, devant l'auditoire de la Société des Conférences, a défini avec une élégante justesse ce qui fait de la vieille cité brabançonne un « joyaux sans prix » (2).

(1) G. Le Chartier : Le Vaisseau de plomb, p. 44. Pion, éditeur.

(2) La conférence de Use Baudrillart a été publiée dans la Revue hebdomadaire du 27 mars 1915, p. 399 et suivantes.

Gravissez les pentes du Mont-César qui domine la ville au nord, mille indices vous révéleront l'importance passée de Louvain : le grand cercle de ses anciens remparts vers lequel courent, comme les bras allongés dune étoile de mer, d'interminables rues parties, en rayonnant, d'une place centrale; les clochers et les tourelles découpées, capables d'éveiller en des imaginations un peu chaudes le souvenir des minarets d'Orient; la masse imposante enfin de quelques monuments. Mais, dans l'enceinte de ce grand cercle, entre ces longues rues, de vastes jardins et de belles prairies vous diront aussi que, si l'on considère la grandeur matérielle (étendue de la ville, nombre des habitants), depuis longtemps Louvain n'est plus ce qu'elle fut. Son histoire de grande cité s'est close à la fin du xivc siècle; et ce n'est pas pour cette histoire que le sort cruel fait à Louvain par les Allemands nous afflige et nous indigne plus que tant d'autres actes de barbarie.

Serait ce qu'entre toutes les villes d'art, joyaux sans prix qui parent le royal manteau de la terre belge, Louvain brille d'un éclat plus vif?

Son Hôtel de ville du xv3 siècle se dresse frais et blanc, tel un reliquaire d'ivoire démesurément grandi, au cœur de la cité. Moins imposant peut être que les maisons communales de Bruges, de Bruxelles, de Gand et d Audecarde auquel on le peut comparer, il les surpasse par l'exquise harmonie de l'ensemble et l'élégance des détails, le plus fini, le plus fouillé, le plus fleuri, le plus flamboyant de toute la Belgique. Gracieux et légers, ses trois étages, percés sur la façade de dix fenêtres ogivaVs, poussent vers le ciel un toit très élevé qu'entoure une balustrade à réseaux et dont le mouvement ascendant s'achève par six tourelles, surmontées elles-mêmes de flèches à jour.

D'un coup d'œil de sa puissante et voyante imagination Victor Hugo a saisi ce caractère spécifique de la beauté de l'Hôtel de ville de Louvain. Comme il visitait la ville avant que fût achevée la restauration de l'édifice, le bourgmestre, M. de Luesemans, le consulta sur un problème qui agitait leors et justement le conseil communal. Convenait-il de

meubler de statues les 282 niches, alors vides, des façades l Oui, répondit le poète : a II y a pour ce complément que la statuaire doit à l'architecture deux raisons principales : premièrement une raison d'art. L'Hôtel de ville deLouvain est un édifice qui s'élance, qui jaillit, qui monte, ascendit: c'est là sa beauté; son jet vertical est splendide. Or, les niches vides dessinent à l'œil trois ou quatre zones horizontales qui brisent ce jet vertical et dénaturent la ligne simple et fière de cet édifice, compliqué en apparence, un au fond. Meublez les niche:;, le défaut s'en va, l'ensemble reparaît dans toute son unité. Deuxièmement, une raison d'histoire. Un édifice communal ou religieux dont les niches statuaires sont vides est un livre dont les pages sont blanches. Mettre une statue, c'est tracer- une lettre. C'est avec ces lettres-là que l'histoire écrit. »

Et, comme l'avait souhaité Victor Hugo, l'histoire de Louvainet celle de la Belgique s'écrivirent en trois rangées de statues toutes neuves que supportèrent les vieilles consoles en haut relief, dont les sujets, tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, sont traités avec la simplicité, voire la crudité du moyen âge, même inclinant vers sa fin.

Au centre de la Grand'Place, dont l'Hôtel de ville marque un point extrême, se développe, sur une longueur d'une centaine de mètres, la croix latine de Saint-Pierre, l'imposante collégiale. Rebâtie d'un trait entre 1425 et 1497, elle est une, pure et de belles proportions, un peu lourde du dehors, parce que la flèche qui surmontait la tour de sa façade s'est écroulée. Mais, au dedans, le jubé, formé de trois arcades soutenues parsix colonnes, semble un sourire de l'art, tant il est gracieux et délicat. La table de communion, chef d œuvre de Papenhoven,au début du xvme siècle, est formée de groupes d'anges se jouant au milieu des fleurs, des feuilles et des fruits. La chaire, très élevée, fixe la curiosité du visiteur, si elle ne satisfait que médiocrement son goût : elle représente un rocher couronné d'arbres au pied duquel on voit saint Pierre reniant le Christ et Saul renversé de son cheval. Lorsqu'en 4909 les fêtes jubilaires de l'Université furent célébrées à Louvain, une grandiose cérémonie groupa dans cette église autour

du cardinal Mercier, évoques, prélats, hauts dignitaires de l'Eglise, représentants des Académies et des Universités du monde entier — les Allemands y étaient — notre regard charmé put s'arrêter encore sur la grille du chœur, sur le lustre exécuté au marteau par Jean Massys, sur le haut tabernacle en pierre, la maison du Saint Sacrement, placé au côté droit de l'autel, sur d'excellents tableaux de Sluerbout,de Grayer, et de Verhagen. Nous regrettions de n'y plus trouver la Sainte-Famille de Quentin Massys, enlevée à la chapelle dont elle était la gloire, pour être transférée au musée de Bruxelles. Aujourd'hui, nous devons nous réjouir qu'elle n'y soit point restée!

Faisons quelques pas le long d'une rue principale qui part de l'Hôtel de ville et nous voici devant le troisième éditice en qui s'achève la trilogie monumentale de Louvain. Ce sont les Halles, les Halles aux drapiers, construites en 1317, cédées en 1431 à l'Université dont elles deviennent le centre. Au premier abord, l'impression est étrange; on pénètre en une sorte de cour plafonnée, dont les nobles arcades et les vigoureux piliers donnent plus l'idée d'une salle des gardes que du vestibule d'un temple de la science; au fond de cette cour fermée, un double escalier de pierre monte vers des salles dont le style, noble d'ailleurs, n'a nul rapport avec celui de l'entrée. C'est qu'en effet, au xvne siècle, les autorités universitaires surélevèrent, agrandirent et remanièrent à leur usage l'antique bâtiment, sans se soucier le moins du monde d'accorder leurs constructions avec ce qui restait d'un passé trop barbare sans doute à leurs yeux. Dans quelques-unes de ces salles se trouvait la vénérable et précieuse bibliothèque, plus de ^30.000 volumes, 800 incunables, 500 manuscrits, des portraits et des tableaux, où revivait l'histoire de l'Université.

Combien de villes envieraient à Louvain ces trésors d'architecture ! Mais combien d'autres aussi, en Belgique surtout — mis à part le pur chef-d'œuvre de l'Hôtel de ville que les Allemands ont respecté — peuvent présenter à l'admiration des hommes de plus nombreux et plus beaux monuments! Ville tranquille, assise sur ses prai-

ries humides, entre ses collines boisées, doucement parcourue par la Dyle, Louvain n'a ni le charme, ni la variété, ni la mélancolie de Bruges, où toute vieille maison, tout détour d'un canal, tout hôpital, toute église, tout palais, éveille une vision d'art en harmonie avec le doux et sérieux paysage.

Non, pas plus que par l'originalité de son histoire, ce n'est par la suréminente valeur de ses monuments et de ses œuvres d'art que Louvain a mérité de s'identifier au point que nous avons dit avec l'âme de la Belgique. Son trésor vraiment unique est un trésor intellectuel, sa grandeur une grandeur toute spirituelle : c'est par son Université que Louvain a fait communier l!àme belge avec la civilisation catholique et latine; c'est là, osons le dire très haut, ce qui l'a désignée à la haine profanatrice des Allemands (1).

Pour donner une idée de l'importance universitaire de Louvain, quelques renseignements statistiques ne seront pas superflus.

Un tableau comparatif, publié en 1914 par Y Annuaire de V Université catholique de Louvain, établit que, depuis sa fondation, le chiffre de ses étudiants s'est progressivement accru (2).

Les inscriptions prises dans les diverses Facultés, se sont élevées: de 96 pour 1834-1835, à 2870 pour 1912-1913. On ne constate un léger recul qu'en 1906- 1907 où le total des inscriptions a passé de 2173 à 2144; mais le mouvement ascensionnel a repris, dès l'exercice suivant, avec 2260 inscriptions.

(1) Revue hebdomadaire, 27 mars, p. 402 et suivantes.

[■2) Annuaire de l'Université catholique de Louvain, 1914, p. 192.

Pour Tannée universitaire 1912-1913, voici, défalcation faite de 668 étudiants appartenant aux « écoles spéciales » (mines, construction civile, arts et manufactures, architecture, électricité, brasserie, institut agronomique) quel est, par Faculté, la répartition des 2870 inscriptions prises :

Sciences 369

Philosophie 419

Médecine 620

Droit 698

Théologie 96

Ces 2870 étudiants comprenaient 2535 Belges et 335 étrangers.

Dans ce dernier nombre, il est intéressant de noter que figurent :

33 Allemands, 28 Espagnols, 33 Américains, 31 Français, 16 Anglais, 31 Hollandais, 14 Polonais, 30 Portugais, 5 Roumains, 6 Russes, 1 Serbe et 3 Turcs (1).

Sur l'importance de la Bibliothèque de Louvain, une lettre adressée au Temps (16 novembre 1914) par M. Paul Delannoy, son bibliothécaire, donne de précieuses indications :

Les anciennes salles de la bibliothèque, et la salle des Promotions occupaient tout l'étage supérieur des Halles; c'était, tout à la fois, un joyau d'architecture du Xvme siècle et un musée de souvenirs, rassemblés par des mains généreuses depuis la fondation de notre Université. La salle des Promotions était le seul « auditoire » de l'ancienne Université conservé dans un ensemble scrupuleusement exact, avec ses tribunes, ses stalles et ses bancs; c'était là que, depuis 1834, les doctorats pompeux et les réunions

(1) Annuaire de l'Université catholique de Louvain, p. 193.

solennelles de la nouvelle Université se déroulaient, dans toute la splendeur du vieux protocole académique.

La principale salle de livres, aux dimensions énormes, était d'un aspect tout à fait imposant; on ne peut la comparer qu'aux locaux delà bibliothèque de Prague et aux grandioses bibliothèques de la Renaissance italienne ; une superbe boiserie en chêne, couvrant tous les murs, présentait une suite de portiques à colonnes, d'ordre composite, surmontés de dais, qui renfermaient les statues, grandeur naturelle, des plus célèbres philosophes et écrivains de l'antiquité; un plafond garni d'ornements en stuc, un parquet en chêne et une porte en fer ouvragé, d'un travail remarquable, complétaient cet ensemble merveilleux. Une autre salle de livres, transformée il y a un an en salle de travail pour professeurs, sans être de dimensions aussi vastes, présentait, par ses fines boiseries en chêne et ses voûtes harmonieuses , récemment mises à jour, un aspect plus délicat et plus intime.

La salle de lecture, dite « salle des Portraits», était un véritable musée historique, où se trouvaient réunis les portraits sévères et sombres des professeurs illustres de l'ancienne Université; collection unique et combien intéressante pour l'histoire littéraire des Pays-Bas. Il y a un an, elles avaient toutes passé par mes maios, ces vieilles toiles craquelées. Avaient-elles besoin, qui d'un nettoyage sommaire, qui d'une restauration complète? Je les revois tous, ces maîtres, qui avaient illustré les chaires de notre Université : là, au milieu de la salle, Juste Lipse, puis parmi tant d'autres, Erasme, Puteanus, Jansenius, dont les traits ascétiques nous ramenaient, comme d'un bond, au milieu des luttes religieuses du xvnc siècle, et ce vieux portrait si sombre d'André Yésale, dont la ville de Bruxelles préparait le centenaire, et qu'un savant Anglais venait de faire photographier comme un des meilleurs du « créateur de l'anatomie ».

La collection des livres et manuscrits de notre bibliothèque formait un ensemble trop peu connu des bibliophiles; on y montrait à tout visiteur un petit manuscrit écrit de la main de Thomas à Kempis, et l'exemplaire sur

I i LE SUPPLICE DE L0UVA1N

vélip du fameux ouvrage d'André Vésale : De hummu corporis fabrica, exemplaire donné à l'Université par Charles-Ouint. Depuis cinq ans, nous possédions l'original de la bulle de fondation de l'Université en 142p. Mais je passe toutes ces curiosités bibliographiques dont tout dépôt ancien s'honore justement. A Louvain, c'était la collection des vieux imprimés qui formait le fond le plus rare et le plus précieux : l'ancien fonds théologique, l'ancien fonds littéraire, l'ancien fonds historique. Constitué dès H'riT par la riche bibliothèque de Laurent Beyerluick, le fonds des vieux imprimés s'était accru de plusieurs collections particulières appartenant à des spécialistes, de sorte que cette collection formait vraiment un ensemble magnifique. Jusqu'à ces dernièresannées, ils avaient dormi sous la poussière des siècles, ces vieux volumes aux couvertures parcheminées; mais voici deux ans nous avions pu commencer la rédaction des catalogues; nous marchions de surprise en surprise ; c'était toute l'histoire religieuse. du xvie et de la première moitié du xvne siècle que renfermaient ces vieux « mélanges » de pièces, ces Varia reformatoria, comme on l'avait jadis inscrit sur le dos des volumes; de même, que de richesses insoupçonnées, que de trésors cachés ne nous avait pas révélés le récent déménagement qui nous avait coûté tant de peine! Notre collection comprenait jadis plus de 350 incunables et chaque semaine, pour ainsi dire chaque jour, nous découvrions de nouvelles éditions; quel beau catalogue nous aurions pu publier d'ici à quelques années! Mon domicile privé ayant subi le même sort que la bibliothèque, presque toutes les notes recueillies à ce sujet ont péri.

Par une dure ironie la catastrophe dont les troupes du major Manteuffel sont coupables a frappé également l'Allemagne.

On sait que, pour la plus grande commodité des savants et érudits, les grandes bibliothèques pratiquent, entre elles, la communication des livres et des manuscrits rares de leurs fonds respectifs. Or, tout récem-

S. E. le Cardinal MERCIER, Archevêque de Malines.

ment, le Berliner Tageblatt relevait, dans la publication annuelle de la Bibliothèque royale de Dresde, une note constatant qu'une Bible en tchèque du début du xve siècle a été brûlée dans l'incendie de la Bibliothèque de l'Université de Louvain à qui elle avait été prêtée.

L'Allemagne a aussi perdu dans l'incendie de Louvain deux manuscrits importants de la Bibliothèque de Munich, classés clm. 3873 et clm. 19134. Le premier est un parchemin de 136 pages du xive siècle, contenant un commentaire de Joannes Faventinus sur le Decretum Gratiani. L'autre était un parchemin du xnie siècle comprenant, en 247 feuilles in-8°, plusieurs traités de théologie et de droit canon.

Tel élait Louvain, petite cité paisible, héritière innocente d'un illustre passé, belle de la parure de ses monuments séculaires, vénérable foyer de haut savoir.

Dans un Rapport sur les études supérieures de philosophie, présenté le 9 septembre 1891, au Congrès de Malines, par Mgr Mercier, alors directeur de l' « Institut supérieur de Philosophie » de Louvain, on lit ceci :

Naguère, un jeune apôtre, désireux de connaitre par luimême les sentiments intimes dont vit le peuple ouvrier, voulut, avant de se vouer au soin de ses intérêts, prendre la vareuse du travailleur et se mêler, pendant deux ans, à Berlin et à Hambourg/à sa vie, à ses labeurs et à ses fêtes. « C'est chose étonnante, écrit-il, combien ces masses aux mainscalleuses,que la matière semble écraser, se relèvent fièrement devant l'idole de la science et vibrent à l'unisson

lorsqu'on véhicule devant elles le nom fatidique de Wissenschaft » (1).

Treize années plus tard, ces ouvriers de Berlin et de Hambourg, soldats de la Kultur, allaient dépasser à Louvain les cruautés d'Omar et renouveler l'exploit de l'incendiaire d'Alexandrie.

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(1) Mgr D. Mercier : Rapport sur les études supérieures de Phi- [( sophie. Louvain, 1891, p. 7.

C'est le 19 août que les Allemands ont occupé Louvain. Notons-le, la ville n'est d'ailleurs, ni défendable, ni défendue. C'est une « ville ouverte ».

Voici, sur cette prise de possession, ce que relate le Rapport de la Commission officielle du gouvernement belge :

L'armée allemande pénétra dans Louvain le mercredi 19 août, après avoir incendié les villages par lesquels elle avait passé.

Dès leur entrée dans la ville de Louvain, les Allemands réquisitionnèrent des logements et des vivres pour leurs troupes. Ils se rendirent dans toutes les banques privées de la ville et s'y tirent remettre l'encaisse. Des soldats allemands fracturèrent les portes des maisons abandonnées par leurs habitants, les pillèrent et s'y livrèrent à des orgies.

L'autorité allemande prit des otages : le bourgmestre de la ville, le sénateur Van der Kelen, le vice-recteur de l'Université catholique, le curé-doyen de la ville; des magistrats et des échevins furent aussi retenus. Toutes les armes détenues par les habitants, jusqu'aux fleurets d'escrime, avaient été remises à l'administration communale etdéposées par ses soins dans l'église Saint-Pierre (1).

Un hollandais, M. L.-H. Grondijs, ancien professeur à l'Institut technique de Dordrecht, qui a suivi les évé-

[1) La Violation du droit des gens en Belgique. 2e rapport, p. 74.

nements de Louvain et les a consignés dans une brochure (1), note à la date du 21 août :

A Louvain, je remarque tout de suite que les soldats de la garnison ont un autre aspect que ceux des colonnes que j'ai rencontrées. Les visages sont moins calmes, la forte discipline me semble quelque peu relâchée, etla bonhomie souriante de l'Allemand perce moins sous leurs masques durs. Ces hommes-là doivent assurément avoir pris part au pillage des bourgades voisines.

Un peloton de soldats conduit, tambours battants, un fonctionnaire de la municipalité, qui traduit à haute voix en flamand une proclamation du « Konimandant » adressée à la population. Tout de suite, les soldats, accoutumés de voir traîner des civils au supplice, accourent de tous les côtés « pour voir fusiller ce damné bourgeois ». Ils se retirent, désappointés, quand op leur apprend qu'il s'agit d'un cas assez banal.

L'attitude de la population est fort correcte. Le soldat allemand me semble être à son aise surtout dans les quartiers pauvres (2).

En somme, tout semble d'abord assez caJme. Mais, les 24 et 25 août, les troupes belges, sortanj; du camp retranché d'Anvers, attaquent les forces allemandes qui se trouvent devant Malines et les refoulent jusqu'à Louvain et Villevprde. Celles-ci vont venger leur échec en exerçant sur Louvain des représailles sauvages,

Gitons d'abord les constatations de la « Commission officielle belge », en observant que celle-ci s'est imposée la règle de ne retenir dans ses « rapports » que les faits dont l'exactitude défiait tout démenti. Sur toutes

(1) Les AllemmcUen Belgique, Louvain etAerschot, chez Berger- Levrault : « Pages d'Histoire », n° 34.

(2) L.-H Grondvs : Les Allemands en Belgique, p. 12.

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les violations du droit des gens mises à la charge des troupes allemandes, la Commission d'enquête, en effet, a entendu tous les témoignages et dressé procès-verba) de toutes les déclarations volontaires. Mais elle n'a eu garde d'oublier le devoir de discernement et de critique qui lui incombait, en si grave matière. Sa composition donnait toute sécurité à cet égard. Constituée le 7 août 1914, remaniée le 23 août, elle a pour président M. Cooreman, ministre d'Etat, aucien président de la Chambre des représentants, et comprend comme membres : MM. Gpblet d'Alviella, ministre d'Etat, vice président du Sénat; Ryckmann, sénateur; Straiis?, échevin d'Anvers; Van Cutsem, président honoraire du tribunal de première instance d'Anvers. Pendant qu'elle enquêtait sur le continent, une délégation de quatre membres fonctionnait à Londres où, comme l'on sait, beaucoup de Belges se sont réfugiés.

C'est aux « rapports » de la Commission d'enquête (1), rédigés avec l'esprit de circonspection et les garanties de véracité que l'on peut exiger d'une instruction judiciaire, que nous empruntons d'abord les constatations de fait qui suivent.

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