Constatations officielles
a) Deuxième rapport (31 août 1914) (2).
... Les troupes allemandes, repoussées par nos soldats, entrèrent en pleine panique dansLouvain, le 26 août, à la
(1) Ces « rapports » réunis en brochure ont paru sous le titre : La Violation du druit des gens en Belgique, chez Borger-Leyrault.
(2) La Violation du droit des gens en Qelgique, p. 41».
tombée du jour. Divers témoins nous affirment qu'à ce moment la garnison allemande qui occupait Louvain fut prévenue erronément de ce que l'ennemi pénétrait dans la ville. Elle se dirigea immédiatement, en tiraillant, vers la station où elle se rencontra avec les troupes allemandes refoulées par les Belges qui venaient de cesser la poursuite. Tout semble démontrer qu'un contact se produisit entre les régiments allemands.
Dès ce moment, prétendant que des civils avaient tiré sur leurs soldats, ce qui est contredit par tous les témoins et ce qui n'eût guère été possible, puisque les habitants de Louvain, depuis plusieurs jours, avaient dû remettre leurs armes aux autorités communales, les Allemands commencèrentà bombarder la ville. Le bombardement dura jusque vers 10 heures du soir. Puis les Allemands mirent le feu à la ville. Là où l'incendie n'avait pas pris, les soldats allemands pénétraient dans les habitations et jetaient des grenades incendiaires dont certains semblent pourvus. La plus grande partie de la ville de Louvain, spécialement les quartiers de la ville haute, comprenant les bâtiments modernes, la cathédrale de Saint-Pierre, les Halles universitaires, avec toute la bibliothèque de l'Université, ses manuscrits, ses collections, le théâtre communal, étaient dès ce moment la proie des flammes.
La Commission croit devoir insister, au milieu de toutes ces horreurs, sur le crime de lèse-civilisation que constitue l'anéantissement délibéré d'une bibliothèque académique qui était un des trésors de notre temps.
De nombreux cadavres de civils jonchaient les rues et les places. Sur la seule roule de Tirlemont à Louvain, un témoin en a compté plus de cinquante. Sur le seuil des habitations se trouvaient des cadavres carbonisés d'habitants qui, surpris dans leurs caves par l'incendie, avaient voulu s'échapper et étaient tombés dans le brasier. Les faubourgs de Louvain ont subi le même sort. On peut affirmer que toute la région située entre Louvain et Malines et la plupart des faubourgs de Louvain sont presque anéantis.
Un groupe de plus de soixante-quinze personnes, qui comprenait diverses p3rsonnalités de la ville, et parmi
lOUVAIN aux outrages 21
lequel se trouvaient le père Coloboet et un aulre prêtre espagnol ainsi qu'un prêtre américain, a été conduit, dans la matinée du mercredi 26 août, sur la place de la Station ; les hommes ont été brutalement séparés de leurs femmes et de leurs enfants et, après avoir subi les traitements les plus abominables et été menacés à diverses reprises d'être fusillés, ont été conduits devant le front des troupes allemandes jusqu'au village de Campenhout. Ils ont été enfermés dans l'église du village où ils ont passé la nuit. Le lendemain, vers 4 heures, un officier allemand les prévint qu'ils pouvaient se confesser et qu'ils seraient fusillés une demi-heure plus tard. Vers A h. 30 on les mit en liberté. Peu après, ils furent arrêtés de nouveau par une brigade allemande, qui les força à marcher devant elle dans la direction de Malines. Répondant à une question d'un de ses prisonniers, un officier allemand déclara qu'on allait leur faire goûter de la mitraille belge devant Anvers. Ils furent en (in relâchés, le jeudi après-midi, aux portes de Malines.
Il résulte d'autres témoignages que plusieurs milliers d'habitants mâles de Louvain, qui avaient échappé aux fusillades et à l'incendie, ont été dirigés sur l'Allemagne dans un but que nous ignorons.
L'incendie a continué pendant plusieurs jours. Un témoin oculaire, qui le 30 août dernier a quitté Louvain, expose l'état de la ville à ce moment :
a A partir de Weert-Saint-Georges, je n'ai rencontré, dit-il, que des villages brûlés et des paysans affolés, levant à chaque rencontre les bras ensigne de soumission. Toutes les maisons portaient un drapeau blanc, même celles qui avaient été incendiées, et on en voyait des lambeaux pendant sur les ruines.
« A Weert-Saint Georges, j'ai interrogé les habitants sur les causes des représailles allemandes et ils m'ont affirmé de la façon la plus absolue qu'aucun habitant n'avait tiré, que les armes avaient, d'ailleurs, été préalablement déposées, mais que les Allemands s'étaient vengés sur la population de ce qu'un militaire belge, appartenant au corps de la gendarmerie, avait tué un uhlan.
« La population restée à Louvain est réfugiée dans le faubourg de Héverlê, où elle est entassée, la population ayant d ailleurs été chassée de la ville par les troupes et l'incendie.
ce Un peu au cielà du collège américain, l'incendie a commencé, et la ville est entièrement détruite, à l'exception de l'Hôtel de ville et de la gare. Aujourd'hui, d'ailleurs, l'incendie continuait, et les Allemands, loin de prendre des mesures pour l'arrêter, paraissent entretenir le feû en y jetant de la paille, comme je l'ai constaté dans la rue joignant l'Hôtel de ville. La cathédrale, le théâtre sont détruits et effondrés, de même que la bibliothèque; la ville présente, en somme, l'aspect d'une vieille cité en ruines, au milieu de laquelle circulent seulement des soldats ivres, portant des bouteilles de vin et de liqueurs, les officiers eux-mêmes étant installas dans des fauteuils autour de tables et buvant comme leurs hommes.
« Dans les rues pourrissent à.\i soleil des chevaux tués, déjà complètement entlés, et l'odeur de l'incendie et de la pourriture est telle que cette odeur m'a poursuivi longtemps. »
Là Commission n'est pas parvenue jusqu'ici à recueillir des renseignements sur le sort du bourgmestre de Louvain, ni sur celui des notables retenus en otage.
b) Troisième rapport (10 septembre) (1).
...Afin de compléter son rapport du 31 août, la Commission croit devoir signaler qu'il est confirmé que, dans les journées qui dut suivi l'incendie de Louvain, les maisons demeurées debout, dont les habitants avaient été ehassés par l'envahisseur, ont été livrées au pillage sous les yeux des officiers allemands. Le 2 septembre, un té-
(1) La Violation du droit des gensen Belgique, p. 54.
LOUVAIN AUX OUTRAMES 23
moin a encore vu les Allemands mettre le feu à quatre maisons.
Un autt*e fait, qui souligne le caractère implacable du traitement infligé à la population paisible de Louvain, a été egaiehient établi : le 28 août, une foule de 6.000 à 8.000 personnes, femmes et enfants, de tout âge et de toutes conditions, a été conduite sous escorte d'un détachement du 162e régiment d'infanterie allemande, ad manège de là ville, oti ces infortunés ont passe toute la huit. L'exiguité du local était telle, eu égard au nombre des occupants, que ceux-ci ont dû demeurer debout, endurant de si grahdes souffrances, qu'au cours de cette nuit tragique plusieurs femmes ont été frappées de folie et que des etifàhts en tlas âge sont morts dans lés bras clé leur mère.
c) Cinquième rapport (25 septembre) \\)\
Dès à présent, à raison des dernières opérations militaires, nous pouvons préciser les faits qiii ont arrterié le sac de Louvain et en déterminer l'étendue, nous réservant cependant de revenir encore sur ce pénib'le Sujet, cjuand nous aurons éclairci certains incidents relatifs au rôle des autorités allemandes.
Avant l'entrée des armées allemandes; M. lé bourgmestre Colins avait fait placarder sur les murs de Louvain une affiche pour exhorter la population au calme. La population était terrorisée. De nombreux habitants avaient quitté la ville. Ceu£ qui avaient eu le Courage de rester étaient déciles à suivre les codseils de M. le bourgmestre et à accueillir les armées ennemies avec calmé et dignité.
Les parlementaires allemands pénétrèrent dans la ville le mercredi 19 août, vers 2 heures de l'après-midi. Ils
(1) La Violation du droit des gens en Belgique, p. 68.
s'étaient fait précéder par M. le doyen de Louvain; les rues étaient désertes.
Dès leur arrivée, les Allemands firent, dans une forme grossière et brutale, d'énormes réquisitions de vivres, évaluées à plus de 100.000 francs. Des troupes très nombreuses firent une entrée triomphale vers 2 h. 30. Les chants de triomphe et les musiques redoublaient d'entrain lorsque les troupes croisaient des soldats belges, blessés et mourants, amenés de Bautersem et des localités où des combats a/aient eu lieu.
Les soldats allemands s'installèrent de préférence chez les habitants, alors que des casernes et des établissements publics mis à leur disposition demeuraient inoccupés. Ils pénétrèrent de force dans les maisons abandonnées, brisant les portes à coups de hache, et, dès ce moment, en saccagèrent quelques-unes.
Le 20 août, M. Van der Kelen, sénateur, et M. Colins, bourgmestre de la ville, furent retenus comme otages. De nombreuses affiches furent placardées en ville, portant notamment interdiction de circuler après 8 heures du soir, obligation de déposer à l'hôtel de ville, sous peine d'être fusillé, les armes, munitions, essences pour autos, obligation, dans certaines rues, de laisser les portes ouvertes et les fenêtres éclairées la nuit.
L'autorité allemande, représentée par M. le commandant de place Mante u (Tel, réclama le paiement d'une indemnité de guerre de 100.000 francs; à la suite de pourparlers, elle en réduisit le montant à 3.000 francs. Elle fit remettre en liberté les délinquants de nationalité allemande détenus pour faits de droit commun dans les prisons de Louvain. On ignore ce qu'ils devinrent.
Les jours suivants, de nouvelles réquisitions furent faites. Msr Ladeuze, recteur de l'Université, M. de Bruyn, vice-président du tribunal, M. le notaire Van den Eynde, conseiller provincial, et diverses autres personnalités furent pris comme otages.
Les autorités allemandes se rendirent dans les banques privées et saisirent l'encaisse : elles trouvèrent 300 francs à la B inque de laDyle et 12.000 francs à la Banque populaire.
Pendant toute cette période, la soldatesque allemande avait déjà commis de nombreux attentats contre des femmes et des jeunes filles, tant dans la ville de Louvain que dans les environs.
Comme nous l'avons déjà constaté dans notre rapport du 31 août, les troupes allemandes masquant Anvers furent refoulées, le 28 août, par l'armée belge, jusqu'à Louvain. Des témoignages précis sont venus confirmer nos conclusions. Nous croyons pouvoir considérer comme établi qu'un échangede coups de feu se produisitsur plusieurs points de la ville entre les troupes allemandes venant en désordre de Matines, la petite garnison allemande restée à Louvain et des troupes allemandes arrivées dans l'aprèsmidi de la direction de Liège.
Un religieux nous affirme avoir assisté à un combat qui s'est livré rue des Joyeuses-Entrées, entre des troupes allemandes, et avoir compté dans cette seule rue, au moment où le feu cessa, près de 60 cadavres de soldats allemands. Aucun cadavre de civil ne se trouvait dans la rue.
Dès ce moment, une vive fusillade éclata simultanément sur différents points de la ville, notamment à la porte de Bruxelles, à la porte de Tirlemont, rue Léopold, rue Marie- Thérèse, rue des Joyeuses-Entrées. Les soldats allemands tiraient dans tous les sens parmi les rues désertes. Ce fut une vraie panique où les officiers avaient perdu le contrôle de leurs hommes.
Peu de temps après, les incendies éclataient de toutes parts, notamment aux halles universitaires quicontenaient la bibliothèque et les archives de l'Université, à l'église Saint-Pierre, à la place du Peuple, rue de la Station, boulevard de Tirlemont, chaussée de Tirlemont.
Sur l'ordre de leurs chefs, les soldats allemands enfonçaient les portes des maisons et y mettaient lefeu au moyen de fusées. Ils tiraient sur les habitants qui tentaient de sortir de leurs demeures. De nombreuses personnes réfugiées dans leurs caves furent brûlées vives; d'autres, atteintes par des coups de feu au moment où elles voulaient sortir du brasier. Beaucoup d'habitants de Louvain qui étaient parvenus à sortir de leurs maisons, en s'échappant
par les jardins, furent conduits sur la place de la Station, où une dizaine de cadavres de civils étaient étendus. Ils Curent brhtalemeîit séparés dé leîirs femmes et de leurs enfants et dépouillés de ce qu'ils emportaient.
Notre rapport dû 31 août votis a exposé, Monsieur le Ministre, les tortures physiques et morales qui ont été imposées à un groupe de 75 d'entre eux. D'autres, en grand nombre, furent conduits a la gare; entassés dans des wagons à bestiaux et, après un voyage de vlrigt-six heures, sans recevoir de nourriture, arrivèrent à Cologne.
Le lendemain de leur arrivée en cette ville, après une nuit passée dans une baraque foraine où ils reçurent un peu de pain et d'eau, beaucoup d'entre eux furent entassés, à quinze par compartiment, dans des voitures de troisième classe et reconduits à Bruxelles, où ils parvinrent en elat de complet épuisement, le dimanche 30 août. Pour la première fois depuis leur arrestation, ils purefat se nourrir à satiété. Ils furent ensuite conduits jusqu'aux dvanl-posles allemands devant Malines et relâchés. Beaucoup ne sont pas revenus jusqu'ici.
D'autres enfin, spécialement des merribres dû clergé, notamment Msr Ladeùzé, recteur de l'Université, et M^1 de Becker, recteur du Collège américain, furent envoyés dans la direction de Bruxelles. Plusieurs d'entre eux, notamment le père Dupierreux, de là Cbriirjagriiede JésûS; furent fusillés en cours de route. Tous subirent de réelles tortures.
Les femmes et les enfants demeurèrent sans noun iture, sur la place de là Station, pendant toute la journée du 26 août. Ils assistèrent à l'exécution d'une vingtaine de leurs concitoyens; parmi lesquels sd trouvaient plusieurs prêtres et religieux qui, liés quatre par quatre, furent fusillés à l'extrémité de la place, sur le trottoir qui longe la propriété de M. Hamaide. Un simulacre d'exécution de Mgr Coenraets, vice-recteur de l'Université, et du père Schmit, de l'ordre des Frères prêcheurs, eut lieu devant eux. Une salve retentit et les témoins, convaincus de la réalité du drame, furent contraints a applaudir.
Ces femmes et ces enfants furent relâchés dans la huit du 26 au 27 août.
L0UVA1N AUX OUTRAGES 27
Le jeudi 27 août, à 8 heures, ordre fut ddniié à tous les habitants de quitter Louvain, la ville devant être bombardée.
Vieillards, femmes, enfants, malades, aliénés colloques, religieux, religieuses, furent chassés brutalement sur toutes les routes comme un troupeau. Ce que furent l'exode des habitants, les atrocités commises, on commence seulement à le savoir : ils furent chassés au loin, soiis la direction de soldais brutaux, dans des directions diverses, forcés de s'agenouiller et de lever les bras à chaque passage d'officiers et de soldats alleniands, sans nourriture et la nuit sans abri.
Plusieurs moururent en route; d'autres, parmi lesquels des femmes et des enfants qui ne pouvaient suivre, ainsi que des ecclésiastiques, furent fusillés. Plus de 10.000 habitants furent poussés jusqu'à Tirlemont, ville située à près de 20 kilomètres de Louvain Ce que dut être leur calvaire, on ne peut le décrire. Beaucoup d'entre eux furent eiicore repoussés le lendemain de Tirlemont jusque Saint-Trotid et Hasselt.
Pour ne citer qu'un exemple, il nous suffira de dire qu'un groupe de 13 ecclésiastiques, comprenant le curé de Saint- Joseph, M. Noël, professeur à l'Université, le Père recteur de Scheut, a été arrêté, en cours de route, sous la commune de Lovenjoul. Ils ont été injuriés de toutes les façons, enfermés dans une porcherie dont les Allemands avaient, sous leurs yeux, fait sortir le porc, puis certains d'entré eux ont été forcés d'enlever tous leurs vêtements ; tous ont été fouillés, dépouillés de toutes les valeurs et de tous les objets précieux qu'ils emportaient, brutalisés et frappés.
L'expulsion des habitants semble avoir eu pour mobile de faciliter le pillage. Les soldats étaient si pressés de voler que plusieurs témoins affirment avoir vu commence! le pillage de leurs habitations au moment même où ils devaient les quitter.
Le pillage, commencé le jeudi 27 août, dura huit jours. Par bandes de 6 ou 8, les soldats enfonçaient les portes ou brisaient les fenêtres, pénétraient dans les caves, se grisaient de vin, saccageaient les meubles, éventraient les
coffres-forts, volaient l'argent, les tableaux, les œuvres d'art, l'argenterie, le linge, les vêtements, le vin, les provisions.
Les carnets de campagne trouvés sur les soldats allemands faits prisonniers à Aerschot contiennent des aveux irrécusables (1) :
Klein Gaston, appartenant à la lre compagnie de Landsturm, écrit sous la date du 29 août :
« A partir de Roosbeck nous commencions à avoir un aperçu de la guerre : maisons incendiées, murs troués par des balles, cadran de la tour enlevé par un obus, etc. Quelques croix isolées indiquaient la tombe des victimes. Nous arrivons à Louvain qui était une véritable fourmilière militaire. Le bataillon de la Landsturm de Halle arrive traînant après lui toutes sortes de choses, surtout des bouteilles de vin, et, parmi eux, il y en avait beaucoup qui étaient ivres. Un peloton de dix cyclistes roulait à travers la ville pour chercher du logement, et en montrait une image dedévastation telle qu'il estimpossible de s'en faire une idée pire. Des maisons brûlant et s'effondrant entouraient les rues ; quelques rares maisons demeuraient debout La course se poursuivait sur des débris de verre; des morceaux de bois brûlaient, etc. Les fils conducteurs
1) Dans une brochure dont il sera fait état plus loin, on lit
ceci
« A Louvain, des soldats ont oublié ou perdu des papiers importants ou des carnets de notes. L'un de ces carnets, tombe entre les mains d'une personne des plus honorables, a appartenu à un soldat du 53e régiment de la Landwehr. Lorsque le sac de la ville commença, méthodiquement ainsi qu'on l'a vu (les coups de sifflet prévenant les hommes qui attendaient dans les rues. l'arme au pied), la compagnie à laquelle appartenait ce soldat du 53e régiment était à peine depuis deux heures à Louvain. Nous en trouvons la preuve à la première page du carnet :
« Aug 2H. — 6 Uhr. Eingerùckt in Lôwe. — 8 Uhr. Die Stait im Brand gesetzt. » Le soldat ne parle nullement de coups de fusil tirés par les habitants. Deux phrases sèches, mais dont l'importance n'échappera pas. »
(René Ghambry : La Vérité sur Louvain, librairie Payot, p. 57.)
du tram et ceux du téléphone traînaient dans les rues et les obstruaient.
a Les stations encore debout étaient remplies de « logés ». De retour à la gare, personne ne savait ce qui devait se faire. D'abord quelques troupes seulement[se seraient rendues en ville, mais alors le bataillon allait en rangs serrés en ville, pour entrer par effraction dans les premières maisons pour marauder du vin et autre chose aussi, pardon, réquisitionner. Ressemblant à une meute en débandade, chacun y alla à sa fantaisie. Les officiers précédaient et donnaient le bon exemple,
« Une nuit dans une caserne, de nombreux ivrognes, ce fut fini.
« Cette journée m'inspira un mépris que je ne saurais décrire. »
Un autre prisonnier écrit à sa femme, Anna Manniget, à Magdebourg :
« Nous sommes arrivés à Louvain à 7 heures du soir. Je ne pouvais pas t'écrire à cause de l'aspect lugubre de Louvain. De tous côtés, la ville brûlait. Là où elle ne brûlait pas, c'était la destruction; nous avons pénétré dans les caves où nous nous sommes bien remplis (1). »
Une grande partie du butin, chargée sur des fourgons militaires, a été transportée ensuite par trains en Allemagne.
(1) Sur cette ivrognerie, les témoignages abondent. M. Hazard, comme lieutenant interprète, a eu sous les yeux de nombreux carnets de soldats allemands; dans 1 un d'eux, il relève ceci, justement à propos de Louvain :
« Le 30 août, nous allâmes à Loewen. L'aspect était effrayant. La ville entière était en flammes. Plus une maison debout. Les étudiants se sont démenés : mais nos troupes n'ont pas eu de pitié. Elles ont tout bombardé. Nous sommes restés là trois jours. Jl y avait beaucoup de vin, et nous avons bu tout le jour, depuis le matin jusque tard dans la soirée. Nous étions couchés dans les rues, et le sommeil était difficile. M ds c'est du service pour la patrie. »
(Voir : P. Hazard : Un examen de conscience de l'Allemagne, d'après les papiers de prisonniers de guerre allemands. Collection des Pages actuelles, n° 45 .)
30 I.E SUPPLICE DE I.OUVAÏN
L'incendie ef le pillage ne cessèrent que le, rnercredi 2 septembre. Ce jour-là encore quatre incencjies furent allumés par des soldats allemands, }, rueLéopqld, et 3, rue Marie-Tl^rèso.
Sans compter Iqs Halles universitaires et le Palais de Justice, tS!)i ma.isops ont été incendiées sur le territoire de la ville de Lquvain, 500 enyjron. sur celui du faubourg de Kessel-Loo. Le faubourg de Herent, |a commune de Corbeek- Loo ont été presque entièrement détruits.
Le 25 aofit au soir, alors qu'ils allumaient l'incendie, les Allemands détruisaient les pompes à incendie et l'échelle Porta; ils tiraient sur les personnes qui montaient sur les toits pour éteindre le feu.
Le faubourg de Héverlé a été respecté pour une raison que nous ne pouvons déterminer, mais que d'aucuns prétendent trouver dans le fait que le duc d'Arenberg, sujet allemand, y possède de très nombreuses propriétés.
Sur beaucoup d'habitations, de même que sur certaines maisons épargnées à Louvain, se trouvait une petite affiche portant imprimée l'inscription suivante :
Dièses Haus darf nichl betreten werden.
Es ist strengtens verboten Hàuser in Brand zu setzen, ohne Genehmigung der Commandantur.
Der Etappen-Commandant , (Cachet) (1).
D'autres habitations d'Héverlé, qui ont été respectées, portaient seulement en grandes lettres le nom de la commune.
Il serait impossible de déterminer actuellement le nombre des victimes. A la date du 8 septembre, quarante-deux cadavres avaient été retirés des décombres.
(1) « On ne doit pas pénétrer dans cette maison! » « Il est très sévèrement défendu de mettre le feu à des maisons sans l'autorisation de la Commandantur. »
« Le Commandant des étapes ».
« Sans l'autorisation de la Commandantur »?'!
LOUVAW AUX OUTRACES 31
çj) Dixième rapport (Ljélogation de Londres, 29 décembre) (1).
... Nous avqps pu connaître le sort (Jes prisonniers civils internés dans une autre ville d'Allemagne. C'est là qu'oui été transportés un grapd nornbre d'habitants dpLouvajn. Entassés dans des wagons fermés de marchandises, ces pauvres geps, pqrn]i lesquels il y avait une centainp de femmes et d'epfapts, dont plusieurs tout petits, ont dû voyager à peipe nourris, dans l'impossibilité de dormir. 4 Z..., on les débarqpa pour les interner d^ns des baraquements servanf à loger, en femps ordinaire, les chevaux et les soldafs. Nornbre y sont encore maintenant, n'ayant, la plupart, que leurs vêtements d'é[é, quelques-uns à peine vêtus, car ils ont été emmenés de chez eux tels que, sans qu'on (epr permît de compléter leur habillement ni de prendre auppn bagage. Us ont, pour coucher, de la paille, jamais rpuquvelée, et on ne jeur a p!oî]n^) à leur arrivée, qu'qne. couverture pour deux, couverture usée, souillée et fort mince, f^e feu et la lumière étaient choses inconnues. La npqrritqre consiste en un pain tous jps deux jpurs pour trois perspnpes, un pain pie mqjps de 6 livres; chaque matin et chaque spir upe petite qijantité fie café; à 11 heures une louche 4e soupe, souvent irnmangeable. L'autorité allemapde n'a assuré aux prisonniers aucun soin de propreté, ni serviette, ni savon. Au bout d'un certain temps, les prisonniers ayant de ('argent opt pu améliorer leur situation, mais beaucoup, emmenés à l'improviste, sont sans ressources.
On nous a assuré que la situation morale des prisonniers était pire encore que leur situation matérielle. Outre la promiscuité déplaisante et dapgereuse avec des malades
{) La Violation du droit des gens en Belgique, p. 122.
contagieux, ces civils, appartenant à toutes les classes et à toutes les professions, prêtres, professeurs d'université, avocats, industriels, boutiquiers, ouvriers, étaient voués à l'inaction la plus complète. Aucun livre, aucun instrument de travail. Les prêtres n'ont jamais pu dire la messe. Les militaires allemands, prétendant qu'ils avaient affaire à des francs-tireurs, à des assassins, traitaient leurs prisonniers avec brutalité. Faut-il s'étonner si plusieurs sont devenus fous l
A côté de ces emprisonnements en masse, d'une durée plus ou moins longue et dont l'inégalité même est la preuve qu'ils ne répondent à aucune cause valable, il y a eu le douloureux voyage d'autres civils de Louvain vers Cologne. L'un d'eux nous le décrit comme suit :
« Le 27 août, on nous a amenés à la station et on nous a enfermés dans des wagons à bestiaux, où il y avait du fumier haut comme ça. Nous avons voyagé quatre jours et quatre nuits sans recevoir la moindre nourriture et sans pouvoir même entr'ouvrir la porte. Nous étions soixante par wagon. Pendant la quatrième nuit, nous sommes entrés à Cologne. On nous a promenés dans la rue. Les femmes nous crachaient au visage. Nous avons couché sur les planches d'une sorte de Luna Park. Soixante-dix ont dû rester debout sous la pluie. Nous avons reçu un pain pour dix hommes, un pain vieux de quinze jours (la date est marquée dessus). Impossible de le manger. Le lendemain on nous a reconduits à la gare, vers 10 heures du matiD. Pendant la nuit, on avait fait charger les fusils aux soldais. On nous a rembarques à seize dans un compartiment de 3e classe et sans nourriture, et nous sommes revenus à Bruxelles (50 heures de train). »
De ces constatations, il faut rapprocher ce que consigne le cardinal Mercier, dans sa lettre pastorale :
A Louvain, le tiers de l'étendue bâtie de la cité est détruit; 1.074 immeubles ont disparu; sur le territoire de la ville et des communes suburbaines, Kessel Loo, Hérent et Héverlé réunies, il y a un total de 1.823 immeubles incen-
LOUVAIN. — Collégiale Saint-Pierre.
LOUVAIN. — Vieux Marché et Eglise Saint-Pierre.
Va
JD
diés. Dans cette chère cité louvaniste, dont je ne parviens pas à détacher mes souvenirs, la superbe collégiale de Saint Pierre ne recouvrera plus son ancienne splendeurl'antique collège Saint-lves; lEcole des Beaux-Arts de la ville ; l'Ecole commerciale et consulaire de l'Université- les halles séculaires; notre riche bibliothèque, avec ses collections, ses incunables, ses manuscrits inédits, ses archives la galerie de ses gloires depuis les premiers jours de sa fondation, portrait des recteurs, des chanceliers, des professeurs illustres, au spectacle desquels maîtres et élèves d'aujourd'hui s'imprégnaient de noblesse traditionnelle et s'animaient au travail : toute cette accumulation de richesses intellectuelles, historiques, artistiques, fruit de cinq siècles de labeur, tout est anéanti (1).
Tel est, pour un seul point du territoire belge, l'effroyable bilan de l'atrocité teutonne.
Un correspondant du Journal de Genève publie, dans ce périodique, les observations qu'il vient de faire en Belgique (mai 1915). Il décrit ainsi ce qu'il a vu à Lou-
vain
L'automobile roule dans les rues silencieuses, entre les maisons vides : un chaos de ruiues, des pignons noircis qui se dressent, des portes ouvertes sur des intérieurs déserts. Tout à coup, la cathédrale de Saint-Pierre montre au-dessus des toits sa tourà demi effondrée et découvre les blessures ouvertes dans ses flancs. L'intérieur, déblayé de ses gravats, est traversé par de grands rayons obliques le soleil pénètre partout, la lumière entre à flot, par les verrières brisées. Il n'y a plus d'ombre dans le chœur, ni de mystère dans l'abside. Les moindres détails des croisées d'ogives, des chapiteaux et des fenêtres apparaissent nette-
\) Pages actuell s, n° 8. « Patriotisme et endurance », p. l<
ment. Les cloches gisent écrasées sur les dalles du narlhex; dans leur chute elles ont traversé la voûte où se voient de gros trous noirs, irrégnliers.
Sur la place, devant l'hôtel de ville intact, d'inévitables vendeurs de cartes postales illustrées assaillent les rares voyageurs. L'hôtel de ville est donc sauvé, les innombrables statues de sa façade ajourée ont bravé l'incendie et le canon.
A l'endroit où les précieux manuscrits de la bibliothèque se sont envolés en fumée, il reste quelques pans de murs calcinés. Le Pape a répondu à l'appel de l'administration de l'Université et va recommencer la reconstitution de cette bibliothèque.
Voilà ce qu'en quelques jours les sectateurs du « vieux Dieu allemand » ont fait de Louvain : quatorze cents maisons incendiées, Saint-Pierre effondré, rilniversité en partie détruite, sa bibliothèque un monceau de ruines fumantes, des centaines d'innocents molestés ou mis à mort, toute une paisible population victime des plus odieux sévices, chassée 4e ses foyers, livrée au pillage, ou, pis encore, traînée en servitude. Ces exploits attestent la domination du Germain et le passage de ses armées : Deutschland uber ailes !