I. — La portée du « Livre blanc
41. — On aurait pu attendre d'une publication officielle du Gouvernement allemand des arguments nouveaux et sérieux sur la question si rebattue de la guerre de francstireurs en Belgique. Mais la Norddeutsche Allgemeine Zeitung annonce elle-même que le Livre blanc est publié pour être remis aux gouvernements des pays neutres et distribué à la presse allemande et étrangère. Il relève donc lui aussi, de par l'intention de ses auteurs, de la « littérature de propagande ï>; qui s'est épanouie en si grande abondance en Allemagne, et sous toutes les formes imaginables, depuis le communiqué télégraphique jusqu'au pamphlet, en passant par le libelle, la chronique de guerre, la circulaire commerciale, les nouvelles politiques et militaires, le journal illustré, etc.
L'influence de cette destination devait nécessairement se faire sentir : dune manière générale, le Livre blanc n'est qu'une copieuse répétition de griefs depuis longtemps produits; on n'y trouve, à l'appui de la thèse, aucun argument proprement nouveau et non déjà réfuté. La seule nouveauté est qu'on semble, cette fois, partir du principe que l'appel aux armes de la nation et l'organisation de la guerre populaire sont choses permises à un État envahi contre l'envahisseur; de telle sorte que, dans le cas présent, le Gouvernement belge serait surtout coupable de n'avoir pas organisé cette « guerre populaire » dans les conditions de légalité prescrites par la Convention de La Haye. Mais il est visible que le Gouvernement allemand ne choisit maintenant ce terrain de discussion que pour transformer plus facilement en un postulat la question de fait initiale à établir : « qu'il y a eu des actes d'hostilité de la part de la population civile belge ». Avant de rechercher si le Gouvernement belge a rempli les conditions requises par la légitimité d'une « guerre populaire » organisée, il faudrait d'abord établir, sans préjugé, que la population civile belge a pris part aux hostilités et que, agissant ainsi, elle l'a fait sur les ordres ou avec la tolérance du Gouvernement belge.
42. — La lecture du Livre blanc donne, au contraire, l'impression que la question de fait préalable n'a pas été étudiée avec l'impartialité et l'absence de préjugé que réclamait une étude critique sur un objet si grave.
Sans doute, les quatre rapports du ce Bureau militaire d'enquête » sont le résumé d'une quantité de dépositions inédites. Mais celles-ci émanent toutes, sauf quelques très rares exceptions, de témoins appartenant à l'armée et qui furent interrogés, presque tous, au moins un mois et parfois plusieurs mois, après les faits (1). Du reste, au point de vue des conclusions, les rapports ne sont que l'amplification ordonnée de communiqués antérieurs, parus dans la presse allemande.
43. — Pour ces diverses raisons, la nécessité n'apparaît pas de procéder ici à une réfutation ex professo de tous les arguments et allégations contenus dans le Livre blanc.
Il semble au contraire, présentement suffisant et utile, de soumettre au public neutre quelques observations critiques détachées ; elles lui permettront d'apprécier, par quelques traits caractéristiques, la valeur probante générale de la nouvelle publication allemande.
44. — Ce que les auteurs du Livre blanc se proposent de dénoncer, ce ne sont pas des cas individuels et isolés
(1) Il y a aussi plusieurs extraits des journaux de campagne tenus par les compagnies ; mais ces rapports journaliers qui ne sont que l'abrégé hâtif des informations rapportées au jour le jour, et non contrôlées, par les soldats faisant partie des unités engagées ne permettent aucune vérification critique de la valeur des éléments ainsi résumés. On ne peut admettre comme éléments sérieux de discussion que des témoignages personnels directs, les seuls susceptibles d'appréciation critique.
Enfin, il y a quelques rares dépositions belges sans portée.
Le Livre blanc ne publie d'ailleurs pas toutes les dépositions reçues et le lecteur n'a pas la garantie que le choix des dépositions publiées ait été fait avec impartialité.
d'agression de la population civile, contraires au droit des gens; c'est proprement le fait que la guerre populaire belge a été menée d'une façon contraire au droit des gens. Die vœlkerrechtswidrige Fùhrung des belgischen Volkskriegs : tel est le titre du supplément de la Norddeutsrhe Allgemeine Zeitung (1).
Le mémoire du Département des Atfaires étrangères commence d'ailleurs par ces mots, qui définissent le caractère de généralité des faits dont il entend établir la preuve :
« Aussitôt après la déclaration de la guerre actuelle, une lutte populaire sauvage (ein wildnr Volkskampf) a éclaté en Belgique contre les troupes allemandes. »
Plus loin, on lit, dans le même sens :
ce La population civile de toute condition, de tout âge, de tout sexe, a pris part aux combats contre les troupes allemandes, avec le plus grand acharnement et la plus grande fureur... »
Plus loin encore :
« ...Des hommes appartenant aux conditions les plus différentes, ouvriers, industriels, médecins, instituteurs, voire prêtres et même femmes et enfants, ont été pris les armes à la main. »
On vise donc ici des manifestations revêtant un caractère de grande généralité, un soulèvement conscient et prémédité de la population entière, une lutte populaire nationale atteignant parfois des proportions d'épopée (2).
Le Bureau documentaire belge discute ensuite longuement et minutieusement dans son paragraphe II le cas de Dinant.
C'est dans le paragraphe III que figure ce qui peut s'appliquer à Louvain :
(1) Ce titre aurait pour traduction littérale la plus approximative : « La façon, contraire au droit des gens, de faire la guerre populaire belge ».
(2) La légende des Francs-tireurs en Belgique (p. 16).
III. — Les prétendus soulèvements populaires belges, à Aerschot, à Andenne et à Louvain.
67. — Les rapports du bureau militaire d'enquête sur « le soulèvement populaire à Aerschot » (Anlage A.), sur « le soulèvement populaire à Andenne » (Anlage B.) et sur « le soulèvement populaire belge à Louvain, du 25 au 28 août 1914 » (Anlage D .), appelleraient des observations analogues, mutatis mutnndis.
On notera qu'il s'agit, en ces villes, d'après les rapports, non plus d'un a combat populaire » (Volkskampf) comme à Dinant, mais d'un « soulèvement populaire» (Volksaufstand).
On notera aussi l'insistance significative avfic laquelle les rapports disent chaque fois explicitement « combat populaire belge », « soulèvement populaire belge ».
En fait, supposé qu'il y eût eu réellement soulèvement populaire à Aerschot, à Andenne et à Louvain, ce ne seraient encore là, sauf preuve spéciale contraire, que des événements sans connexité et ne dépassant pas le cercle de l'activité particulière des habitants de ces petites villes. Eux seuls en pourraient être rendus responsables, non à leur titre de Belges, mais à leur titre d'.4 erschotois, d' Andennais ou de Louvanistes. Ici cependant, on dit « soulèvement belge », en tête de chacun de ces rapports. Cette répétition est intentionnelle. Ce qu'on cherche, c'est de donner ainsi, dès l'intitulé des rapports, l'impression qu'il s'agit là d'autre chose que d'événements accidentels et locaux, d'événements concertants et nationaux, constituant l'exécution d'un plan gouvernemental. La qualification de belge est multipliée à dessein pour produire, dans l'esprit du lecteur, un effet immédiat de suggestion préparant le terrain à l'imputation que l'on veut diriger contre le gouvernement belge, d'avoir organisé lui-même cette guerre de francs-tireurs ou, du moins, d'en avoir encouru la responsabilité.
Il paraît superflu de descendre dans l'analyse et la critique détaillée de ces rapports sur Aerschot, Andenne et Louvain, qui, répétons-le ne contiennent rien d'essentiel
qui n'ait déjà été dit, d'une part, contredit d'autre part. Le lecteur voudra bien se reporter pour la réfutation aux enquêtes et dépositions, tant belges qu'étrangères (neutres), qui font autorité dans la matière. On se borne ici à rappeler sommairement les principales :