La guerre allemande
Ce n'est pas la guerre ; mais, cest la guerre allemande.
Il faut le proclamer bien haut, le mépris de toute règle, la force sans frein, le vandalisme, la férocité, les excès de toute sorte qui caractérisent les opérations des armées germaniques — et dont Louvain est un des plus complets, des plus tragiques exemples — ne constituent ni des cas fortuits, ni des faits accidentels. Ils relèvent d'une doctrine, ils composent une méthode. Ce n'est pas l'aveugle fureur du combat qui pousse à la cruauté le soldat « le plus discipliné du monde » ; ce sont les principes qui inspirent ses chefs : il est barbare en vertu d'un système ; pillard, incendiaire, meurtrier par ordre et en service commandé.
Lesprincipes, le S3Tstèmesont fixés depuis longtemps.
LOUVAIN. — Rue de Bruxelles.
LOUVAIN. — Rue de Bruxelles.
« c'est la guerre! » 161
Pour la conduite de la guerre, l'Allemagne a ses classiques (1).
Clausewitz dit :
On ne saurait introduire dans la philosophie de la guerre un principe de modération sans commettre une absurdité (Vom Krieg, t. I, p. 4).
Et plus loin :
Il faut diriger nos entreprises surtout vers des objectifs qui seront de nature à augmenter les dommages infligés à l'ennemi. La première de ces méthodes est l'invasion des provinces ennemies, non pas avec l'intention de les garder, mais, pour y lever des contributions de guerre, voire simplement pour les dévaster (p. 4).
Et encore :
C'est une tendance vaine et erronée, de vouloir négliger l'élément brutal de la guerre, par ce seul fait qu'il nous répugne... Il serait très inexact de réduire la guerre des peuples civilisés à un simple acte de raison des gouvernements et de se la figurer toujours plus détachée de passion... (p. 5).
C'est encore lui qui enseigne que le pillage sera l'œuvre du « service régulier des prises de guerre » et que la réquisition « n'a pas d'autres limites que l'épuisement, l'appauvrissement et la destruction du pays ».
La même doctrine se retrouve dans les formules de Treitscke, du vieux de Moltke, de Bismarck. Elle n'a point cessé d'inspirer les théoriciens allemands de la guerre. Ecoutez Julius von Hartmann.
(t) Voir à ce sujet : Charles AnDler, Les usages de la guerre et la doctrine de V Etat-Major allemand, brochure chez Félix Alcan.
U\'l |,E SI IMM.ICE DE L0UVA1N
Que des particuliers soient atteints durement quand on fait sur eux un exemple destiné à servir d'avertissement, cela est assurément déplorable pour eux. Mais, pour la collectivité, c'est un bienfait salutaire que cette sévérité qui s'est exercée contre des particuliers. Quand la guerre nationale a éclaté, le terrorisme devient un principe militaire nécessaire [Deutsche Rundschau, t. XIII, p. 119).
Plus tard, le général von Bernhardi écrira :
Pour une nation qui sait en péril ses intérêts vitaux, il
n'y a qu'une immoralité, c'est d'être faible (Unsere Zukunft , p. 76).
Au moment même où l'Allemagne participait aux délibérations préparatoires des conventions de La Haye, le grand état-major allemand publiait une brochure sur les Lois et coutumes de la guerre où l'on n'hésite point à faire des allusions ironiques à l'effort tenté pour rendre plus humaine la pratique de la guerre. On n'hésite même pas à le traiter comme une défaillance et une chimère :
La liberté absolue de l'action militaire est, à la guerre, une condition indispensable du succès. Voilà le principe que les milieux exclusivement militaires devront opposer à toute tentative d'entraver cette action par un droit de guerre international.
Sans doute, les États pourront conclure des traités internationaux qui préciseront certaines mesures propres à mitiger l'absolutisme du pouvoir militaire ou à le mettre d'accord avec la coutume existante de la guerre. Enfin, ils pourront en venir à proclamer un droit de guerre qui prescrive au pouvoir militaire des directions immuables dans le sens de l'humanité. Toutefois, les états ne pourront pas se hiisser guider en cela par des principes juridiques généraux. Ils seront obligés d'éliminer des tractations à intervenir tout ce qui pourrait en quelque mesure entraver ou compromettre la liberté et la continuité de l'action militaire (Kriegsbrauch im landkriege,^. 4).
a c'est la guerre ! » 163
Cette manière de voir n'est pas le privilège de la caste militaire allemande, encore qn'elle inspire hautement le Guide à V usage de V officier-interprète par le capitaine von Scharfenort, professeur à l'académie de guerre, et que, au cours de cette guerre, les chefs militaires ne se soient pas fait faute de la faire leur. Voici, par exemple, ce que portait un ordre du jour du général von Bissing, invoquant, il est vrai — mais c'est de style — l'agression des populations civiles :
Lorsque les vaillants fils de notre peuple qui marchent à la mort pour la patrie, lorsque des blessés, des médecins, des infirmiers sont tués par la lâche agression d'une population en furie, lorsque la sécurité de l'armée est mise en danger par des bandes agissant par derrière, alors la nécessité de la conservation fait un devoir sacré pour le chef militaire d'user de moyens extrêmes. Alors les innocents doivent souffrir avec les coupables. Le haut commandement de nos troupes a fait connaître clairementà plusieurs reprises dans ses bulletins qu'il n'épargnera pas les vies humaines dans la répression des actes odieux ; il est certainement à regretter que des maisons, des villages florissants et même des villes entières doivent être détruits, mais il fautque personne ne se laisse aller à une sentimentalité déplacée. Ces conséquences n'ont pas pour nous autant de valeur que la vie d'un seul soldat. Cela va de soi et n'a pas besoin d'être expliqué.
De son côté, le maréchal von Hindenburg justifiait ainsi les cruautés exercées en Pologne russe où sa propre femme donnait l'exemple du pillage méthodique :
Le pays souffre. Looz est affamé. Cela est déplorable mais celaest bien. On ne fait pas là guerre avec de la sentimentalité. Plus la guerre est faite impitoyablement, plus elle est humaine au fond ; car elle prendra fin d'autant plus vite. Les méthodes de guerre qui amènent la paix avec le plus
de promptitude sont et deviennent les méthodes les plus humaines.
Et, pratiquement, voilà à quoi cela conduit : à des atrocités commandées.
Le 22 août, après le sac d'Andenne, von Bulow fait affichera Liège :
C'est avec mon consentement que le général en chef a fait brûler toute la localité et que cent personnes environ ont été fusillées.
Le 25 août, le même Bulow placarde à Namur :
Les soldats belges et français doivent être livrés comme prisonniers de guerre avant quatre heures, devant la prison. Les citoyens qui n'obéiront pas seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité en Allemagne. L'inspection sévère des immeubles commencera à qualre heures. Tout soldai trouvé sera immédiatement fusillé.
Armes, paudre, dynamite, doivent être remis à quatre heures. Peine : fusillade.
Toutes les rues seront occupées par une garde allemande qui prendra dix otages dans chaque rue. Si un attentat se produit dans la rue, les dixotages seront fusillés.
A Hasselt, le 17 août, on affiche cet avis :
Dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l'armée allemande, le tiers de la population mâle serait passé par les armes.
Le 26 septembre von der Goltz lance la proclamation suivante :
Dans la soirée du 25 septembre, la ligne de chemin de fer et le télégraphe ont été détruits sur la ligne Lovenjoul- Vertryck. A la suite de cela, les deux localités citées ont eu, le 30 septembre au matin, à en rendre compte et ont dû livrer des otages.
A l'avenir, les localités les plus rapprochées de l'endroit
où de pareils faits se sont passés — peu importe qu 'elles soient complices ou non — seront punies sans miséricorde ! Enfin, on a vu comment, à Louvain, un placard officiel réservait à la Commandantur le privilège de décider l'incendie des maisons (1).
Cette doctrine des théoriciens et des chefs militaires allemands, on se méprendrait si l'on croyait qu'ils sont seuls à la professer. Ses formules sauvages ont pénétré la nation elle-même; ses publieistes, ses politiciens les répètent à l'envi. « Soyons durs », écrivait, le 10 janvier, un important collaborateur de la Post de Berlin :
Nous avous occupé la Belgique et écrasé son armée. Pourtant l'armée et le peuple ne consentent pas encore à signer la paix. C'est une preuve que les succès militaires décisifs ne suffisent pas toujours à atteindre le but véritable d'une guerre. De tout temps, les horreurs de la guerre, la destruction des villages, la suppression des transports et des échanges, les pertes en bien, les charges imposées par le logement des troupes, la pression exercée involontairement ou à dessein sur la population ennemie, en un mot toutes ces calamités ont été un moyen tout aussi effectif d'imposer la paix que les victoires militaires. On peut dire même que la victoire n'est qu'un moyen d'occuper assez de pays pour exercer une pression sur la population ennemieet, par son intermédiaire, sur le gouvernement ennemi. Nous paraissons vouloir renoncer à ce moyen impartant, indispensable pourrait-on dire, de la conduite de la guerre. Faire la guerre humainement c'est, en vérité, la faire cruellement, car une guerre humaine dure plus longtemps et exige de plus grands sacrifices, une guerre humaine est, en outre, une injustice imméritée pour l'armée nationale à qui elle impose des pertes toujours
(1) V. note p. 30.
renouvelées. L'idée de cette guerre humaine est inspirée par ce fatal désir de popularité, qui nous a conduits, en Alsace, à prendre des mesures qui se tournèrent contre nous. Nos adversaires ont violé toutes les prescriptions de la convention de Genève (?). Notre devoir est donc de traiter les prisonniers et la population ennemie de telle façon que l'adversaire éprouve bientôt toutes les charges et toutes les horreurs de la guerre qu'il a provoquée.
Et plus récemment dans* la Gazette de Cologne (10 février) $u retour d'une enquête dont il était chargé, un intellectuel formulait ainsi la brutale théorie qui a enfanté tant de forfaits.
Nous avons tous, dit-il, adopté pour principe que, pour la faute d'un seul, la collectivité entière à laquelle il appartient doit expier. Le village d'où des habitants ont tiré sur nos troupes sera incendié. Si le coupable n'est pas découvert, quelques représentants seront choisis dans la population qui seront exécutés en vertu de la loi martiale... les innocents doivent expier avec les coupables, et, si ceux-ci ne peuvent être désignés, les innocents doivent payer à leur place, non pas parce qu'un crime a été commis, mais pour qu'un crime ne soit plus commis dans la suite. Chaque fois qu'un village est incendié, que des otages sont exécutés, que les habitants d'une commune sont décimés où on aura pris les armes contre les troupes envahissantes, ce sont là chaque fois des avertissements pour le paijs non occupé. Il n'en faut pas douter : c'est comme avertissements qu'ont agi les incendies de Battice. Hervé, Louvain, Dinant.La mise à feu, le sang versé des premiers jours de guerre a détourné les grandes villes belges d'attenter contre les faibles contingents avec lesquels nous avons pu les occuper.
A quoi Mgr Baudrillart, dans la conférence sur Louvain que nous avons déjà citée, réplique rudement (1) :
(1) Revue hebdomadaire, 21 mars, p. 431.
(( C'EST LA GUE&fiEl » 167
Que quelques civils aient ou n'aient pas tiré sur des soldats, cela ne change pas le caractère de l'acte commis par les Allemands.
Que dès le début de la campagne, ils aient dit et imprimé : <c Si un seul civil tire sur nos troupes, nous rendrons toute la population responsable, nous mettrons la ville à sac et nous massacrerons tout ou partie des habitants », qu'importe?
Ou c'est une convention, et elle n'a de valeur que si elle a été acceptée par l'autre partie; ou c'est un édit, et il ne peut valoir que si celui qui le promulgue a juridiction sur ceux à qui il l'intime ; ou c'est une mesure de légitime défense, et, pour qu'elle devienne légitime, elle doit respecter, plus encore que les règles du droit international, lee régies générales de la justice, c'est-à-dire proportionner le châtiment à la faute et ne pas frapper l'innocent avec le coupable.
Il ne suffit pas que je dise : « Si vous faites ceci, je ferai cela », pour que j'aie le droit de le faire. Autrement le moins scrupuleux et le plus cruel, pourvu qu'il soit aussi le plus fort, aura toujours raison.
Qui empêcherait par exemple les Allemands de dire un beau jour aux soldats de l'armée ennemie : « Si vous ripostez aux coups des nôtres, nous brûlerons vifs tous ceux d'entre vous qui tomberont entre nos mains. » Ou encore : « Si cette ville nous oppose la moindre résistance, nous crèverons les yeux de tous les petits enfants. » S'ils le font, ils auront beau dire : « Nous vous avions avertis », ils seront des monstres. De quelque explication qu'ils prétendent le couvrir, le sac de Louvain est et demeure un© atrocité.
Mais la perversion du sens moral chez un peuple infatué et imbu de doctrines funestes le rend insensible à tout ce qui n'est pas son utilité. C'est un député du Centre catholique qui trouve le moyen de
Ifi8 LE SUPPLICE DE L0UVA1N
dépasser en froide fureur les plus déterminés apologistes de la Macht ist Redit.
Voici ce qu'écrivait M. Erzberger sous le titre Surtout pas de sentimentalisme, dans le journal le Tag du 14 février.
La guerre doit être un instrument dur et rude. Elle doit être aussi impitoyable que possible. C'est là, d'ailleurs, un principe de « plus grande humanité ». Si l'on trouvait le moyen d'anéantir Londres tout entier, ce serait plus humain que de laisser « saigner » un seul Allemand sur le champ de bataille, attendu qu'un moyen aussi radical amènerait une prompte paix. L'Angleterre, elle, ne ménage rien. Elle ne reconnaît ni le droit des gens ni les conventions internationales qu'elle a cependant ratifiées ellemême. Elle les considère comme des « chiffons de papier » qu'il lui est permis de lacérer et de jeter aux vents Elle a iacorporé des troupes de toutes races, blanche, jaune, rouge, noire. Elle en aurait armé de race « tacheté » (rie) s'il en existait une au monde.
C'est pourquoi l'Allemagne est autorisée à user de tous les moyens de guerre existants pour abattre son adversaire. Qu'on fasse donc marcher à fond les scus-marins allemands! Que nuit et jour ces monstres, qui sont maîtres sous les eaux, inquiètent le commerce et la navigation britanniques ! Lorsque l'Allemagne aura décrété le blocus effectif de l'Angleterre, tout navire marchand anglais devra être impitoyablement coulé .
Puisque nous sommes maîtres sous les mers — sinon sur les mers — affirmons hautement cette supériorité. Et que nos dirigeables et que nos aéroplanes agissent de concert avec nos sous-marins pour frapper, sans répit, notre perfide ennemi! L'Angleterre nous a pris environ 400 navires marchands. Notre réponse doit être : pour chacun de ces navires volés une vile ou un village anglais seront détruits. Semons, à l'aide de nos dirigeables, la terreur et ta mort parmi les populations britanniques. Tous tes moyens doivent nous être bons, et si même nous possédions le
a c'est la guerre !» 169
secret de déverser une pluie de feu sur le sol anglais, pourquoi ne nous en servirions-nous pas?
Mieux vaut que l'Angleterre et ses dignes alliés nous appellent les « barbares », tout vaut mieux que la compassion que nos ennemis pourraient éprouver pour nous, au cas où nous serions vaincus (1).
Et c'est hier, qu'un écrivain allemand notoire, M. Waller Bloem, l'auteur de Peuple contre peuple, en arrivait, dans un article de la Gazette de Cologne, à avouer enfin les atrocités commises, et à revendiquer un droit sinistre à les commettre :
A peine étions-nous revenus de la stupeur dans laquelle nous avait jetés la brutalité inouïe de l'attaque que nous avons subie de tous côtés que, sur l'ordre de nos chefs, nous avons passé la frontière de la Belgique avec la certitude confiante que c'était le seul moyen de tenir tète au
(1) C'est ce même Erzberger qui a cependant eu l'impudence de mettre son nom au bas d'un Manifeste de catholiques allemands contre le livre français « La guerre allemande et le catholicisme » dans lequel on lit ceci, notamment :
« La religion chrétienne a toujours cherché à adoucir la misère « humaine aux aspects si variés et, avant tout, celle que la guerre « entraîne, Notre Très Saint Père le Pape ne se lasse point, avec « une sollicitude inventive, de proposer de nouveaux moyens pour « guérir les maux que la guerre a causés. Avant tout, il prêche la « grande loi fondamentale du christianisme, l'amour de Dieu et du « prochain... » et qui s'indigne de voir, dans nos protestations contre l'atrocité allemande, « le désir dt rendre, à l'adversaire « détesté, coup pour coup, de remplir l'imagination des peuples « d images de sang et d'épouvante et leur cœur de haine. »
Le chef du parti catholique luxembourgeois, M. Emile Priim a fait, des doctrines antichrétiennes auxquelles leur pangermanisme a conduit M. Erzberger et ses amis du Centre catholique, une courageuse et décisive réfutation dans une « Lettre ouverte » qui a été saisie et poursuivie à la requête de M. Erzberger. Sur cet incident et sur la polémique qui s'en est suivie lire la brochure de M. René Johannet : La conversion d'un catholique germanophile (Bibliothèque des ouvrages documentaires).
complot infernal de nos ennemis. Et déjà, plus d'un d'entre nous se rendait compte que la Belgique était également du complot. Cependant, nous pouvions espérer que
bon sens amènerait les Belges à tolérer, tout en protestant pour la forme, le passage de nos troupes par leur territoire.
On pouvait à la rigueur s'attendre à une résistance de l'armée belge, résistance qui eût été aisément vaincue par nos premiers corps d'armée dans un combat chevaleresque. Mais il en fut autrement, car si l'armée belge nous tint tête dans ses forteresses à la frontière, nous rencontrâmes le peuple belge, c'est-à-dire la population civile qui, cachée en embuscade, la carabine en arrêt, assassinait nos patrouilles en reconnaissance et qui, cachée dans les forêts ou dans les greniers des maisons, tirait sur nos colonnes.
Le gouvernement belge est responsable de ces atrocités.
Cette terrible façon de faire la guerre était la seule à laquelle notre magnifique armée n'était pas préparée.
Ce que doivent être, dans une semblable occurrence, le droit et le devoir du soldat, personne ne l'avait établi; aucun principe constant ne fixait l'attitude du chef d© la troupe. Il devait en résulter un flottement. L'instinct de chaque chef, de chaque troupe, même de chaque homme, devait décider en dernier ressort.
Il est cependant un principe fondamental : la faute de l'individu devait être expiée par la communauté , et lorsque, dans un village, on tirait sur nos troupes, ce village était incendié. Si le coupable ne pouvait être découvert, nous choisissions quelques représentants de cette communauté pour les passer par les armes.
Tel fut le sort du pauvre peuple belge induit en erreur.
Certes, à l'étranger, on a beaucoup exagéré tout ce qui s'est passé en Belgique. Cependant, quiconque ment n'invente jamais complètement, et il sera possible à nos ennemis de trouver quelques cas où nos troupes ont dépassé le droit de la légitime défense, mais il leur sera difficile de trouver que nous ayons jamais dépassé le droit et le devoir de terroriser.
En face de ces déclarations féroces, l'on comprend les phrases épouvantées de l'épiscopat allemand :
« La guerre est une épreuve pour toutes les nations qui en sont affligées, et, par conséquent, elle est un appel à la pénitence, à l'expiation. Malheur aux nations que cette terrible vengeresse qu'est la guerre n'amène pas à faire pénitence! Elles sont mûres pour la destruction; la victoire elle-même serait pour elle une défaite. La guerre ouvre le livre des comptes des nations par devant le monde entier, et les solde par le sang. Nous n'avons pas besoin de nous occuper des comptes des autres nations, mais seulement de nos comptes à nous ; nous n'avons pas besoin d'examiner la conscience de nos ennemis, mais seulement notre propre conscience.
« Chez nous aussi la guerre a découvert de graves péchés. Que de fois, nous, évêques, dans la détresse de notre cœur, n'avons-nous pas regretté la décadence de la vie religieuse et morale de l'Allemagne.
« La guerre a cité la « kultur » antichrétienne et antireligieuse devant son tribunal; elle iui a montré son indignité, son vide, ses crimes. Cette « kultur » néfaste avait pénétré dans tout notre organisme. Cette « kultur », c'est une culture antichrétienne, malsaine dans toute son essence, avec un vernis extérieur, mais toute pourriture en dedans, avec son âpre poursuite de la richesse et du plaisir, avec son surhomme autant arrogant que ridicule, avec sa honteuse imitation de la littérature et de l'art, infecté d'exotisme et des plus déshonorantes extravagances dans les mœurs des femmes.
« C'est là la faute de notre peuple, et, par conséquent, c'est là notre péché le plus grave. Il exige pénitence et expiation. »
Il est temps de conclure.
Louvain a été livrée à l'incendie, au pillage, à la dévastation.
On ne s'est pas borné à détruire des monuments vénérables, à expulser les habitants de leurs foyers, on a sans pitié massacré des centaines de personnes de toutes les classes de la société et de tous les âges; on a condamné une population paisible à l'exode et à la déportation.
La violence s'est exercée avec une intensité particulière contre le clergé. « Dans l'agglomération de Louvain et des communes limitrophes 176 personnes, hommes, femmes, vieillards et nourrissons encore à la mamelle, riches et pauvres, valides et malades furent fusillés ou brûlés, dit le cardinal Mercier dans sa lettre pastorale. Dans mon diocèse seul, je sais que treize prêtres ou religieux furent misa mort. »
Ces hécatombes horribles, ces actes de férocité iuouïe sont donnés par les Allemands comme des représailles. Elles se seraient exercées en tout cas au mépris de l'humanité, de la justice et des conventions solennellement acceptées, puisqu'on reconnaît, qu'en s'y livrant on ne cherchait même pas à distinguer entre innocents et coupables.
Mais la vérité c'est que la justification invoquée est invention pure. Aucun témoignage, aucune enquête, ni alors, ni depuis, n'ont établi qu'un acte d'hostilité quelconque à la charge des habitants ait été commis à Louvain contre les troupes germaniques.
L'autorité allemande elle-même a dû reconnaître que rien n'était fondé dans les accusations invoquées contre le clergé belge pour expliquer les exécutions qui ont fait parmi les ecclésiastiques tant de victimes.
Ce qui s'est passé à Louvain n'est pas un fait spontané, mais un acte commandé et probablement prémédité.
Comme le dit la Cojiimission officielle du gouvernement belge :
Les vrais mobiles des atrocités dont nous avons recueilli les émouvants témoignages ne peuvent être que, d'une part, le désir de terroriser et de démoraliser les populations, conformément aux théories inhumaines desécrivains militaires allemands (1).
On comptait sur la terreur pour briser la résistance belge ; on l'exerçait à la fois comme une menace et comme une vengeance :
En réalité, le principe qui domine, c'est que tout est pemis quand il s'agit de favoriser le succès des armes allemandes, et à ce sentiment semble se mêler une haine particulière contre les Belges, qu'on veut frapper, parce que leur fidélité aux obligations de leur neutralité a fait échouer le plan dont les Allemands attendaient un succès immédiat et décisif, dans leur agression contre la France (2).
Bismarck avait lui aussi érigé en règle la guerre de destruction et de massacre afin, disait-il, « d'amener les peuples ruinés et décimés à solliciter la paix et à subir docilement les conditions du vainqueur ».
(1) Rapports sur les violations du droit des gens, p. 57.
(2) lbid.t p. 155.
1 ï LE SUPPLICE DE LOUVAIN
La thèse est abominable. De plus elle est fausse, dit le ministre de la Justice belge, M. Henry Carton deWiart, dans la Préface qu'il a écrite pour le beau livre de M. Pierre Nothomb(i). En ce qui nous concerne, il suffit d'étudier nos annales pour savoir que les Belges ne se sont jamais laissés abattre par l'épreuve et n'ont jamais abdiqué devant le fait.
Vous connaissez sans doute, dans ce vieux musée de Namur, planté de façon si pittoresque au port de Grognon, au confluent de la Sambre et de la Meuse, un mystérieux monument funéraire que son style rattache à notre xve siècle ardent et tumultueux. Il représente, sculpté dans la pierre et gisant étendu sur une dalle, un corps décapité. C'est un chevalier revêtu de l'armure et des cuissards, les mains croisées sur la poitrine dans un geste hiératique — mais sans tête. Pas un nom, pas un blason, pas une date. Seulement, sur la dalle on lit, en lettres gothiques : ce Heure viendra qui tout payera ! »
Cette heure, elle sonnera pour nous aussi, nous le savons, nous le voulons. Tous nos sentiments et toutes nos énergies sont aujourd'hui ramassées autour de notre roi, dans les champs de bataille des Flandres. Douloureux et frémissants sans doute, nous demeurons pleins d'espoir dans l'éternelle justice, pleins de confiance dans les réparations nécessaires. Ce sera long peut-être, qu'importe ! Nous sommes des victimes, mais des victimes que redresse un juste orgueil. Heure viendra qui tout payera ! Et alors quelle joie! Avec nos jeunes générations, mûries par le devoir héroïquement consenti, éprouvées au feu des combats, nous referons une vie nouvelle, une Belgique plus belle encore que l'ancienne.
L'archevêque de Munich peut bien opposer pour se donner confiance, la « pieuse » Allemagne « à la France athée », c'est le vieux curé-martyr de Hérent
(lj Les Barbares en Belgique, p. xxi.
qui a raison, quand il dit à ses assassins casqués : « Prenez garde ! prenez garde ! Dieu est jusle ! Il vous punira! La justice doit triompher! »
Louvain sera vengée.
Heure viendra qui tout payera!
Une interview de M. Fûglister sur les massacres de Louvain
M. Fuglister, que les scrupules neutralistes des autorités helvétiques empêchent de poursuivre en Suisse sa campagne de conférences, va la reprendre en France. Le ÀXe Siècle (22 juin) nous apprend que M. Ftiglister parlera prochainement au Havre. En attendant, il a donné à l'Agence Inter-Press l'interview suivante que nous reproduisons d'après notre confrère belge :
L'Allemagne avait prémédité.
— En raison de me» fonctions dans Tune des plus importantes usines de Belgique, je me trouvais, dit M. Fûglister, la plupart du temps en Allemagne.
C'est à Munich que la déclaration de l'état de guerre me surprit le 31 juillet 1914, à 6 heures du soir. Depuis le 24 juillet, je voyais les choses aller de mal en pis et, surtout, je remarquais une mauvaise volonté évidente de l'Allemagne à vouloir admettre la possibilité d'arranger la situation internationale, alors que sir Edward Grey faisait tous ses efforts pour éviter la guerre voulue par l'Allemagne.
Le Tsar et Guillaume II échangeaient les derniers télégrammes. Les choses se précipitaient.
Le vendredi 31 juillet, celui qui aurait encore voulu douter aurait été un aveugle et un sourd.
Je pris le tout dernier train en partance pour la Belgique et, le l*r août au soir, j'arrivai à Louvain, où j'étais domicilié. A ce moment, j'avais le sentiment très net que les Allemands envahiraient la Belgique, et voici pourquoi :
Dans le train, j'avais rencontré une personne alsacienne qui revenait de visiter des parents dans un village près de Eupen. Elle me dit que les villages allemands situés à la frontière belge avaient été complètement évacués par ordre des bourgmestres...
A partir du 24 juillet, je m'étais décidé à noter les événements quotidiens. Je ne le regrette pas aujourd'hui.
Je ne veux pas passer la période du 1er au 13 août 1914 sans noter le magnifique mouvement unanime, l'élan grandiose qui lit se resserrer tous les Belges, wallons et flamands, catholiques et libéraux, autour de leur roi, lorsque les communiqués annoncèrent l'entrée des Allemands en territoire belge, par Stavelot et Bastogne. Ce fut magnifique, et j'enviai ces Belges pour leur patriotisme, pour l'idéal de justice et de droit qu'ils allaient défendre, pour la gloire immortelle dont ils allaient se couvrir, pour la grandeur vers laquelle ils allaient hausser leur patrie...
L'agonie terrible de Louvain.
Le 18 août, vers 3 heures de l'après-midi, la retraite vers Malines et Anvers commença... Elle dura toute la nuit, et vers 10 heures, le 19, au matin, les derniers bataillons belges défilèrent. J'assistai aux combats d'arrière-garde.
A 9 heures du matin, la garde civique de Louvain fut désarmée et licenciée par ordre de l'autorité supérieure belge. Il ny avait donc, en fait, plus de garde civique à Louvain . lorsque les Allemands prirent possession de la ville, l'après-midi, vers 2 heures et demie. J'ai donné cette déclaration par écrit au commandant de la place de Louvain, au mois d'octobre 1914; il attachait une grande importance à mon témoignage de neutre. Mais je doute fort que l'Allemagne fasse état de cette déclaration dans son Livre blanc, que le public suisse ne peut consulter que dans les consulats allemands — et là seulement. Ce Livre blanc, que personnellement je considère comme un chiffon de papier, a été mis à la disposition de mes compatriotes de la façon que je viens d'indiquer, pour opposer à mes affirmations basées sur des preuves photographiques éloquentes, un démenti formel,.. Passons,*,
La période du 19 au 25 août fut relativement calme, malgré les contributions de guerre dont la ville fut frappée. Mais la terreur s'infiltrait peu à peu. Nous assistons à l'exode lamentable de milliers de pauvres gens chassés dô chez eux par le meurtre et le feu et qui viennent chercher un refuge à Louvain. Nous apprenons les horreurs d'Aerschot. L'arrogance des Allemands perce de plus en plus. Nous sentons que nous sommes à la merci du moindre prétexte. Les contributions de guerre sont tentées une suprême fois.
Le 25 août arrive. La journée se passe comme toutes les autres : mouvements de troupes. Au loin la canonnade de la bataille.
Vers 7 heures du soir, chacun rentre chez soi, puisque à partir de 8 heures aucun civil ne peut plus se trouver dans la rue.
Et à 7 heures 58 minutes exactement (j'ai regardé la pendule à ce moment précis) la fusillade éclate nourrie, violente, devant et derrière ma maison et partout à la fois en ville.
A 8 h. 40, je remonte avec ma famille à notre chambre à coucher. La fusillade continue. Le boulevard est plein de Prussiensqui tirent, nous guettent, espèrent nous cueillir, chassés de chez nous par la terreur. Nous tenons bon et sous aucun prétexte nous ne nous montronsaux fenêtres... Je vais dans une chambre de derrière, et je reste littéralement cloué sur place par 1 horreur, lorsque je vois Louvain flamber en cinq ou six endroits différents.
Notre première pensée au début de la fusillade fut celleci : « Les Français sont là. »
Mais maintenant le doute n'était plus permis : les Allemands brillaient la ville. Ma maison est éloignée d'un kilomètre du centre de Louvain : eh ! bien, durant cette nuit abominable, àtraversles fenêtres laissées en tr'ou vertes, au risque de nous faire tirer dessus si les rideaux décelaient le moindre mouvement, nous entendions les hurlements des soldats et les cris d'agonie de toute une population pourchassée, fusillée, torturée...
Ge fut épouvantabte... nous comptions les minutes. Les
heures passaient lourdes d'une angoisse affreuse, et nous nous demandions à tout moment quand viendrait notre tour de devoir fuir devant le feu. Et Louvain brûlait !
Le matin du 26 août, à l'aurore, nous risquons quelques pas sur le trottoir devant nos maisons, soulagés de pouvoir échanger quelques mots avec nos voisins. A peine étionsnous depuis cinq minutes ensemble, que les balles se mettent à pleuvoir en miaulant autour de nous, soulevant des petites colonnes de terre. Les bandits, embusqués, nous tiraient dessus. Sans précipitation, nous rentrons chez nous et y restons cloîtrés toute la journée. Une immense fumée plane sur la ville; les cendres tombent, brûlantes, dans nos jardins.
Nous passons une seconde nuit d'épouvante, encore plus abominable que la première, si c'est possible.
Par des fuyards, nous avons enlin quelques précisions. C'est encore plus atroce que ce que nous pouvions nous figurer, et si nous avions su la veille ce qui se passait en ville, nous serions devenus fous...
Chassés comme des fauves.
Le 27 août, vers 11 heures du matin, nous sommes chassés de chez nous par une patrouille, sous le prétexte que la ville va être bombardée. Nous partons. C'est un exode lamentable, une théorie de plus de 10.000 personnes fuyant, pourchassées, àcoups defusils, traquées commedes fauves.
Le 28, je reviens chez moi, pour y enlever encore des souvenirs. Notre maison est encore debout.
D'ailleurs, notre quartier a été épargné, et lorsque nous sommes retournés définitivement chez nous le 5 septembre, nous avons retrouvé notre maison telle que nous l'avions laissée.
Néanmoins, durant cette période du 27 août au 5 septembre, je retournai chaque jour vers laville,m'aventurant toujours un peu plus loin.
Le 2 septembre, jepus visiter la ville plus tranquillement.
Quel spectacle de désolation, de destruction, d'anéantissement !... Jamais je n'aurais pu me figurer que le génie
malfaisant des hommes pût atteindre à une telle perfection...
Dans mes conférences j'affirme que le sac deLouvain fut une chose commandée à l'avance, et je prouve mes affirmalions, tandis que n'importe quel Livre blanc allemand ne parviendra à prouver le contraire, ni à légitimer un crime aussi monstrueux, sans exemple dans l'Histoire.
Bien des récits ont déjà été faits par des personnes de diverses nationalités. Ces récits confirment en tous points les constatations que j'ai pu faire.
Les enquêtes de M. Fùglister.
Pendanl sept mois, poussé par le besoin de savoir, avide de vérité, j'ai cherché, questionné, poussé mes enquêtes, je puis l'affirmer sans me vanler, avec la plus scrupuleuse impartialité — impartialité à laquelle la presse romande s'est plu à rendre hommage.
Pendant ce temps, tous les jours, toutes les nuits, à chaque heure, je risquais d'être arrêté sur la dénonciation d'un espion. Qu'importe ! je devais savoir, et venir crier la Vérité, le plus tôt possible dans mon pays, et je ne me tiendrai tranquille que lorsque j'aurai convaincu le monde et les Allemands eux-mêmes — plus tard — que la population de Louvain est innocente du crime dont elle est accusée par l'Allemagne. C'est un devoir d'honnêteté la plus élémentaire de dénoncer un crime lorsqu'on en connaît les auteurs.
11 n'est pas question ici de nationalilé : peu m'importe que Louvain ait été incendiée et saccagée par des Anglais, des Français ou des Allemands et je n'obéis à aucun sentiment de haine, quoi qu'en disent les ennemis que je me suis créés, et dont je me soucie fort peu, en prenantdevant l'Histoire la responsabilité pleine et entière de mes déclations.
11 me semble que je paie ma dette envers un peuple écrasé sous la botte allemande, et que j'ai vu souffrir dans ses droits les plus sacrés, car j'ai l'impression qu'en taisant ce que je sais, j'aurais commis une malhonnêteté .
Enquête anglaise
sur la conduite des armées allemandes
en Belgique et en France.
Le gouvernement anglais a, en effet, dès les premiers mois de la guerre, chargé un « Comité » de faire la lumière sur les accusations relevées, à la charge des armées allemandes, dans les rapports des commissions d'enquête belge et française.
Le Comité anglais était composé de personnalités considérables donnant toutes garanties par l'autorité intellectuelle, juridique et critique. A côté de l'illustre Lord Bryce, qui la présidait, on y voyait figurer en effet: sir Frederick Pollok, universellement connu par ses travaux sur le droit public ; M. H. -A. -L. Fischer vice-chancelier de l'Université de Sheffield ; sir Alfred Hopkinson, vice-chancelier de l'Université de Manchester ; sir Edward Clarke, un des plus grands avocats de Londres ; sir Kenelm Digby, ancien sous-secrétaire permanent du ministère de la justice ; M. Harold Cox, rédacteur en chef de VEdinhurgh Rcwiew, etc.
Après de longues investigations, le Comité en a consigné les résultats dans un rapport qui vient d'être déposé sur le bureau de la Chambre des Communes Nous n'en connaissons pas encore le texte, mais M. Henri Davignon qui a pu en avoir communication, l'analyse dans la Revue hebdomadaire du 29 mai dernier, à laquelle nous convions le lecteur à se reporter. C'est en tout cas, une absolue confirmation des enquêtes officielles menées en France et en Belgique.
Pourtant, en commençant ses travaux, le Comité était animé d'un esprit de circonspection « allant jusqu'à l'extrême défiance » :
Mais, poursuit le rapport, à mesure que nous avancions dans notre examen, notre scepticisme diminuait. Il pouvait y avoir quelque exagération chez un témoin, quelque erreur chez un autre, quelque incorrection chez un troisième. Quand, cependant, nous découvrîmes que des choses, nous paraissant au premier abord improbables, étaient attestées par beaucoup de témoins, venant d'endroits différents, n'ayant eu aucune communication les uns avec les autres, et ne sachant rien des déclarations les uns des autres, les points sur lesquels leurs témoignages concordaient nous apparurent de plus en p-lus certains. Et quand cette concordance des témoignages, cette concordance dans ce qui était essentiellement les mêmes fails généraux se rencontrèrent parmi des centaines de dépositions, la vérité de ces faits généraux apparut hors de discussion. La force d'un témoignage est cumulative. Sa valeur ne peut être estimée qu'en prenant l'ensemble de la déposition. Si une confirmation supplémentaire eût été nécessaire, nous l'eussions trouvée dans les journaux tenus par les officiers et les soldats allemands et dans lesquels ils ont relaté des événements identiques à ceux sur lesquels les témoins belges ont déposé.
Ces témoignages « confirmatifs », le rapport anglais les énumère, ainsi que le récit des faits ; et ils sont écrasants.
En ce qui concerne particulièrement Louvain, ou plus exactement le quadrilatère formé par les villes de Louvain, d'Aerschot, de Malines et de Villevorde, le Comité a pu constater que cette malheureuse région a servi d'exutoire à la colère de l'ennemi. Chaque sortie de l'armée d'Anvers a sa répercussion sur la population des villages et il semble que sur ces pauvres paysans inoffensifs elle est plus terrible et plus sau-
vage. Il y a ea ici une sorte de piétinement des régiments allemands. Les chefs ont peut-être laissé davantage à la fantaisie des soldats, mieux entraînés au meurtre. Profitant de ce que la plus grande partie des habitants de cette région est aujourd'hui réfugiée en Angleterre, les rapporteurs ont pu donner une peinture ' détaillée de la conduite de l'armée allemande.
Voici, d'après le rapport, la succession des événements:
L'arrivée des Allemands dans la région, le 19 août, fut marquée par des massacres systématiques et d'autres atrocités à Aerschot même, à Gelrode et dans quelques autres villages.
Le 25 août, les Belges, sortant des défenses d'Anvers, attaquèrent les positions allemandes à Malines, chassèrent l'ennemi de la ville et réoccupèrent nombre de villages, tels que Sempst, Hofstade et Eppegem dans le voisinage... L'avance de l'arméeallemande vers la Dyleavaitétéaccompagnéepar des exactions répréhensibles et même, en certains cas, terribles, mais c'avait été, semble-t-il, des actes isolés dont quelques-uns sont attribués par des témoins à la colère de l'échec subi à Haelen ; tandis que d'autres ont pu être la conséquence de l'ivrognerie. La bataille de Malines eut des résultats d'un autre ordre. Ce fut d'abord l'occasion de nombreux meurtres commis par l'armée allemande opérant sa retraite à travers les villages de Sempst, Hofstade, Eppeghem, Elewyt, etc. En second lieu, cela conduisit aux massacres, pillages et incendies de Louvain, dont le signal fut donné par les coups de fusil échangés entre l'armée allemande en retraite, après avoirété repoussée à Malines, et une partie de la garnison allemande de Louvain, prenant ses compatriotes pour des Belges. Enfin, la rencontre de Malines semble avoir incité les Allemands à établir le règne de la terreur dans ce qui, de la région comprise dans le quadrilatère, demeurait en leur pouvoir. Beaucoup de maisons furent détruites et leur contenu volé. Des centaines de prisonniers furent enfermés dans diverses églises et en quelque façon promenés d'un village à
un autre. Quelques-uns de ceux-ci furent enfin conduits à Louvain et, mêlés aux bandes de prisonniers faits à Louvain même, envoyés en Allemagne.
Le il septembre, quand les Allemands furent chassés d'Aerschot, au delà du Demer, par une heureuse sortie d'Anvers, des meurtres civils avaient lieu dans les villages que l'armée belge reprit alors aux Allemands. Ces crimes offrent une forte ressemblance avec ceux commis à Hofstade et dans d'autres villages après la prise de Malines.
Le Comité anglais ne pouvait pas ne pas observer, par ailleurs, que ces actes n'étaient pas exclusivement « le fait des soldats, ni même de leurs chefs immédiats », mais le résultat d'un système. De ce terrorisme, la responsabilité incombe au militarisme prussien : c'est lui qui l'a incorporé à ses méthodes de guerre :
Dans la pensée des officiers prussiens, dit à ce propos le rapport, la guerre semble être devenue une sorte de mission sacrée, une des fonctions les plus hautes de l'Etat omnipotent, qui lui-même est autant une armée qu'un Etat. La moralité quotidienne et le sentiment vulgaire de pitié s'évanouissent ici, supplantés par un nouveau critère qui justifie, aux yeux du soldat, tous les moyens pouvant conduire à la victoire, quelque contraires au sens naturel de la justice, quelque répugnants à ses propressentiments qu'ils puissent être. L'esprit de la guerre est déifié. L'obéissance à l'État et à son « War Lord » ne laisse de place à aucun autre devoir ou sentiment. La cruauté devient légitime quand elle promet la victoire. Proclamée par les têtes de l'armée, cette doctrine semble avoir pénétré les officiers et impressionné même les simples soldats, les menant à justifier le meurtre des non combattants comme un fait de guerre et les habituant au massacre au point que les femmes mêmes et les enfants finissent par en être victimes.
L'enquête se termine par une condamnation absolue de la conduite des armées allemandes au cours de cette guerre. Les rapporteurs ajoutent :
Conscient comme il l'est de la gravité de ces conclusions, le Comité perçoit qu'il ferait moins que son devoir s'il manquait à affirmer qu'elles sont pleinement établies par les témoignages. Le meurtre, le dérèglement et le pillage prévalurent dans maintes parties delà Belgique à un degré inégalé dans aucune guerre entre des nations civilisées au cours des trois derniers siècles.
Le « Livre blanc ».
Le Livre blanc allemand, du 10 mai 1915, a été publié par l'officieuse Norddeutsche Allgemeine Zeitung, dans un supplément extraordinaire de son numéro du 21 mai 1915 (ers te Ausgabe).
Il comprend, comme je l'ai mentionné (p. 108), un mémoire du Département impérial des Affaires étrangères et quatre rapports émanant du « Bureau militaire d'enquête sur les violations du droit de la guerre » institué par le ministre de la guerre (Militaer-l) nterschungstelle fur Verletzungen des Kriegsre dits, Kriegsm in isterium ) .
Ces rapports sont consacrés respectivement à Aerscliot, Andenne, Dinant et Louvain.
Cette publication est l'objet d'une réfutation méthodique de la part du Bureau documentaire belge dans une brochure qui porte ce titre : La légende des francs-tireurs en Belgique, d'après un pamphlet allemand et le « Livre blanc » du 10 mai 1915 et qui compose les livraisons 41, 12, 13 des Cahiers documentaires (lre série).
Le chapitre II de cette réplique est principalement consacré au Livre blanc.
J'en détache seulement ce qui, soit par son caractère général, soit par son application expresse, est utile à la connaissance de la vérité sur les abominations de Louvain.
Voici comment s'exprime le Bureau documentaire belge :