Amérique, t. II, p
2. Le baron Du Bois d'Avaugour avaii succédé comme gouverneur du Canada au vicomte d’Argenson en 1661; il fut remplacé par de Mezy en 1663 et fut tué au siège de Zrin en Croatie. Il avait été nommé avec justice le Du Terrail de son temps.
8. Sur Carrot on consultera avec fruit : 1° Mémoire de la vie et des aventures d? Nicolas Gargot, capitaine ent:etenu par Sa Majesté das la Marine pour servir de factum.. (signé : Groyer, avocat). S. J. n. d., in-4 de 155 pages. 2° Factum pour Jean Gargot.. contre Mme la maréchale de Foucaut... S. 1. n. d., in-4- pièce. 3 Contredit de production que baille... Jean Gargot, capitaine de la marine... S. 1. n. d., in-4 pièce. 4 Meschinet de Richmond. Les marins rochelais. La Rochelle, 1870, ir-i6, 5° Jal, Dictionnaire critique. Mais ces auteurs n’ont pas cu connaissance des pièces manuscrites que nous reproduisons ou analysons plus loin; ils n’ont pas même exaccement connu le nom de cet intrépide marin.
singulier personnage qui a couru des fortunes bien diverses, dont les aventures romanesques auraient dù tenter la plume d’un Alexandre Dumas!
Né à La Rochelle, en 1619, Nicolas de La Rochette Gargot entre à treize ans dans la carrière maritime. Comme volontaire, il prend part au combat qui se donna dans la Méditerranée à quarante-sept galères d'Espagne en 1636, et l’année suivante il assiste à l'attaque des îles Sainte-Marguerite. Nous le voyons en 1638 commissaire puis garde-magasin et lieutenant de gouverneur dans l’Acadie. De retour en France, ileroise sur les côtes de Bretagne sur une frégate de vingt canons. En 1645, le maréchal de La Meilleraye en fait un commissaire de l'artillerie et c’est en celte qualité qu’il servait au siège de la Mothe en Lorraine, lorsqu'il reçut dans le genou droit un coup de mousquet « qui le contraignit de se faire porter a La Rochelle, où il fut près de deux ans au lit et ne put guérir qu'en perdant l’usage de sa jambe, au lieu de laquelle il fut obligé d'en prendre une de bois. »
Cette grave blessure n’empêcha cependant pas le brave marin de reprendre du service. En 1647 il commande un vaisseau dan: l’armée que le roi envois
Naples et recon utie pension de 2 000 livres et non pas de 200 livres comme le dit M. Meschinet de Richmond.
En 1649, avec l'autorisation de la reine régente, il arme en course le vaisseau le Léopard ; mais c’est à dater de cette époque que commencent tous ses malheurs et d’interminables procès que ni sa mort ni celle de son adversaire ne parviennent à arrèter. Le comte Du Daugnont, plus tard maréchal de France sous ie nom de Foucault de Saint-Germain, était alors vice-amiral et gouverneur de Brouage. Il force Gargot à le recevoir comme associé dans son entreprise, et, le 5 août 1649, il lui fait signer, ainsi qu’à son frère Jean, un traité par lequel il s’attribue le tiers des prises, tout en ne contribuant que pour 5 000 livres à l’armement qui monta à plus de 33 000.
La croisière des frères Gargot fut heureuse et ils expédiérent plusieurs prises à Brouage, mais lorsqu'il fallut régier les comptes, ils ne purent en obtenir de Du Daugnon, qui s'était attribué, sans forme de procès, certains navires richement chargés, ou qui avait composé avec leurs armateurs. Maltraité par l’amiral, volé par lui, Gargot partit pour la Cour afin de se faire rendre justice; il y trouva de belles promesses et l’ordre de se rendre avec son vaissear à Dunkerque, que les ennemis avaient investi. Puis il alla croiser au large, poussa jusqu’à Terre-Neuve, d’où il chassa les pêcheurs de phoques espagnols, fit voile pour les Canaries, et après s'être emparé d’un navire riche-
4. Louis Foucault de Saint-Germain, comte du Daugnon, né vers 1616 mort en 1659 dit Jal. « Toute la France, écrit Gargot, sait quelle était la conduite et la manière d'agir de feu M.le maréchal de Foucault, nendant qu’il a esté en possession des gouvernements de La Rochelle et de Brouage et que qui ce soit n’osait apporter le moindre contradiction à ce qu'il désirait. C'était assez qu’il fit connaître pour obliger a lui porter aussitôt, autrement il fallait se résoudre à quitter le pays ou à être ruiné et continuellement persécuté.» Cette appréciation, qu'on pourrait accuser de passion, est exacte; du Daugnon n’a jamais cherché que ses avantages personnels et il à été assez habile pour arriver à une haute situation en trahissant à temps. 11 faut d’ailleurs qu’en ce qui concerne Gargot, son avocat ait eu bien peu de chose à répondre pour invoquer l’amnistie accordée à du Daugnor lorsqu'il abandonna le parti de M. le Prince.
ment cha é dont il confia le commandement à son frère, il fut criblé de vingtdeux blessures par son équipage révolté qui fit cause commune avec les prisonniers espagnols et qui le conduisit à San-Lucar. Gargot reste prisonnier en Espagne jusqu’en 1653, puis il assiste aux sièges de Bourg, de Libourne et de Bordeaux. Il sert, en 1655, en Italie, comme lieutenant général d'artillerie, et est fait prisonnier au siège de Pavie. En 1661, Gargot reçoit l’ordre de se rendre à Terre Neuve et d’v établir garnison.
Sa commission inédite nous fournit de précieux renseignements sur les projets de Fouquet et son dessein formel de s'établir dans le pays. Cette pièce, qui figure en copie de la main de Gargot parmi les papiers de la cassette de Fouquet!, énumère avec complaisance les titres et grades du brave capitaine, qui y est qualifié de comte de Plaisance.
« Louis. à nostre cher et bien-amé Nicolas Gargot, comte de Plaisance, cheualier de nostre ordre de Saint-Michel, snareschal de bataille en nos camps et armées, cappitaine de vaisseau de guerre entretenu pour nostre seruice en la marine, Salut. Les diuers auis que nous auons du dessein que certains estrangers ont formé de s'emparer des terres, ports, haures, bayes et riuières de nostre isle de Terre Neufue, au pays de la Mérique, sans ordre ni permission de Nous, au préjudice des droits de nostre Couronne et du bien de nostre scruice, nous ayant fait résoudre de nous asseurer d'zucuns des principaux ports eu des plus considérables postes de la dite isle, et pour cet etfet d’y faire passer promptement des hommes en nombre suffisant pour s’en saisir et y Construire des forts pour les garder et ayant à en donner la conduite et le commandement à une personne qui sera fidelle et entendue au fait de la gucrre, de la marine et des fortifications et qui ayt une particulière congnoissance des pays de la Mérique, en ladite isle de Terre Neufue, nous auons estimé ne pouuoir faire un meilleur choix que de la vostre, tant pour les preuues que vous auez données de vostre courage, valeur et bonne conduitte que pour la confiance que nous auons en vostre suffisance, fidélité et affection à nostre seruice. À ces causes et autres, à ce nous mouvant, Nous vous auons commis, ordonné et député, commettons, ordonnons et députons, par ces présentes signées de nostre main, pour avec les vaisseaux, hommes et esquipages que Nous faisons préparer à ce dessein, vous transporter eu la plus grande dilligence que vous pourrez en ja dite isle de Terre Neufue, vous y saisir des ports et haures du grand et du petit Plaisance et petit Paradis et bayes et autres endroits que vous estimerez estre auantageux, y prendre les postes que vous jugerez les plus propres pour conserver les dits ports et haures et y construire des forts, y establir des habitations, y faire trauailler et pour, sous nostre authorité et celle du sieur marquis de Feuquière vice-roy et nostre lieutenant general représentant nostre personne dans toute l’estendue de la Mérique, commander dans lesdis ports, terres, postes, haures et isles tant aux ge: s de guerre que vous y transporterez qu’à tous nos autres suiets et gennéraleme 1t y faire et ordouner ce que vous jugerez estre à propos pour le bien de nostre seruice et conseruation de ladite isle en nostre obeissance. De ce faire vous donnons pouuoir et commission par ces présentes jaçoit que le cas requis mandement plus spécial, mandons
1. Bibliothèque nationale. Fonds Baluze, t. IL, cassette de Fouquet.
et enioignons aux gens de guerre et à tous autres nos suiets de ladite isle, ports et haures de vous obéir et entendre ès choses concernant les presentes à peyne de désobéissance. Car tel est nostr2 plaisir. Donné à Paris le
jour de lan de gracè mil six cent soixante et de nostre regne le dixhuictiesme. Signé Louis et plus bas par le roy de Lomenie et scellé de cire jaune à simple queue.
Cette expédition fut résolue de concert avec le comte d’Estrades®, Chappelain?, le secrétaire général de la marine ainsi que Colbert, comme il résulte d’une lettre inédite de Gargot à Fouquet, dont nous citerons les passages suivants qui prouvent bien toute la part que ce dernier prenait à l’entreprise*.
« Monseigneur, samedy dernier, M. Chappelain m’ayant demandé comme allait mon affaire et luy ayant dit l'embarras où j’estois ct ce que m’auoit dit Son Éminence, il me dit qu'il verrait M" Collebert pour luy demander pour moy une audiance afin que je le puisse instruire de mon affaire (ses démélés avec Du Daugnon), mais je souetterois seauoir de Votre Grandeur sy elle trouuera à propos que je voye mondit S° Collebert, car je ne désire faire aucune desmarche en cette affaire sans seauoir vostre volonté.
» Je visaussy dimanche dernier Mons: d’Estrades aucc lequel j’eus une longue conférence du Canada et particulièrement de la prouince d’Acadie à laquelle prouince il semble qu’il prenne inthérest et me pressa {fort de luy dire qui estoient mes associés. À quoi, il n’eust de moy pour responce que c’estoient messieurs Chappelain notamment, et luy s’il le désiroit. Puis il me dit de luy faire venir le cappitaine d’Aristaigny, basque, lequel cappitaine luy a parlé aujourd’huy fort longtemps de l’Accadie. Ledit d’Aristaigny dit que dans l’isle de Terre Neufue, il y a “ne mine d’or; a quoy je ne porte pas grande créance...
»Vous auiez eu la bonté, Monseigneur, de me promettre il y a quelque mois de me faire payer d’une ordonnance de ma pension de l'an 1658, mais M. Pellisson ne m'a payé sur icelle que huict cents liures, ayez la bonté, Monseigneur, d’ordonner que l’on me paye le reste, affin que je l’enuoye à mon frère à la Rochelle et que je puisse payer mon hotesse de la despence que je luy doibs. Car sy Votre Grandeur ne n'assiste et qu’elle me desnie son secours, il me faudra vendre le cheual que j’ay eu par vostre générosité et le peu de hardes que j’ay, et enfin me résoudre à ce que j'ay tant de fois différé. J'espère que vous me ferez cette grâce, Monseigneur.
À Paris le mardi 21 dessembre 1660 Signé : Nicollas DE GARGOT:.
1. Le comte d’Estrades, ambassadeur en Hollande, devait nominalement succéder à Feuquière comme vice-roi d'Amérique; on voit que dès cette époque il s’intéressait à ce qui se passait au delà de l'Atlantique et cependant il ne devait jamais mettre le pied en Amérique où M. de ‘fracy fut délégué pour exercer ses fonctions de vice-roi. D'Estrades mourut en 1686 et eut pour successeur le comte d’Estrées dont le fils Maric- Victor fut le dernier vice-roi d'Amérique.
2, César Chappelain était en 1643 conseiller du roi, secrétaire de sa maison et intendant du duc de Vendôme, en 1648 il succéda comme secrétaire général de la marine à de Loynes et fut remplacé en 1661 dans cette charge par Matharel.
3. Cette lettre se trouve à la Bibliothèque nationale, loc. cit.
Il paraît qu’il fut fait opposition à l’enregi ‘rement des lttres par lesquelles le roi donnait à Gargot le gouvernement de Terre Neuve, probablement de la part de la compagnie concessionnaire qui ne voulait pas cette fois encore reconnaître l’autoiué de Feuquière sur la Nouvelle France, car nous trouvons dans cette même cassette de Fouquet un long mémoire de Gargot qui réfute un à un les arguments qu’on lui opposait. 11 prétend que cette opposition lui est faite surtout par les marchands, les pêcheurs et les armateurs qui tratiquent à Terre Neuve. On l'avait également accusé d’être protestant, il répond en invoquant le témoignage des évêques de La Rochelle et d'Amiens, ainsi que du confesseur de la reine mère. Il faut croire cependant qu'il ne put parvenir à faire triompher ses prétentions, car nous le voyons l’année suivante armer un vaisseau à La Rochelle et porter au Canada « des paysans, femmes et enfants qui avaient mendié tout l'hiver », pour lesquels le voyage fut d'autant plus pénible que le vent fut contraire et que les vivres embarqués étaient de mauvaise qualité. Il ne put parvenir jusqu’à Québec à cause des glaces et débarqua ses passagers à Tadoussac.
Auparavant, Gargot avait passé au port de Plaisance et y avait débarqué quatre-vingts hommes avec munitions et vivres, commandés par un fort jeune gentilhomme de Nantes nommé Du Perron. « On y envoya tous ces gens-là en la place de ceux que M. Fouquet y avait mis il y avait deux ans, lorsqu'on y avait commencé la colonie t. »
En 1663, il fait le même voyage et conduit à la Nouvelle France l’évêque de Petrée?, le sieur de Mezy® qui venait d'être nommé gouverneur et le sieur Dupont Gaudays* le nouvel intendant. Les instructions remises à Gargot pour ce second voyage nous prouvent que c'était bien au compte de Fouquet qu’il le faisait quoique sous pavillon royal. 1l avait en elfet sous ses ordres deux des bâtiments que nous avons vu le surintendant faire acheter en Hollande : l’Aigle d'Or et le Jardin de Hollande. Nous ne reproduirons de ce curieux document qui existe aux archives des Affaires étrangères que les passages suivants :
« Ordre et instruction au S” de La Rochette Gargot capitaine de la marine allant faire le voiage de Terre Neufue et Canada pour le service du Roy.
> Comme dans le voiage que ledit S' Gargot fist l’année passée esd'* pais, il a eu lieu de reconnoistre la nécessité qu’il y a de mettre de bonne heure à la mer pour n’estre pas retardé au retour par les vents contraires il aura soing de diligenter sa partance le plus qu’il luy sera possible. Et faisant voille du port de La Rochelle aussitost que touttes les choses nécessaires pour l'armement des deux vaisseaux l’Aigle d'Or et le Jardin d'Hollande qu'il doit commander seront en estat et qu’on aura embarqué touttes les munitions et victuailles destinées pour la subsistance et entretenement des familles que Sa Maté fait passer esdes terres, il prendra la route ordinaire et la plus droite...........
1] prendra soigneusement garde que les passagers, soldats et matelots qui
1. Mémoires de la vie de Nicolas Gargot, p.134 2, Louis de Laval, mort le 6 mai 1708.
3. Les lettres patentes qui l’établissent gouverneur pour trois ans sont datées du 1e mai 4663; il fut remplacé le 25 mars 1665 par M. de Courcelles.