Mézières, ouv, cité, p. 405 et suiv
même temps celui où il développait le plus amplement ses vues sur l'art de jouer la comédie. Shakespeare a écrit cette œuvre lorsqu'il avait déjà des idées arrêtées sur le train du inonde, que Tardeur de la jeunesse s'était calmée, qu'il envisageait les grands problèmes de la vie et de Tunivers avec plus de sang-froid et une plus grande netteté de vue, mais aussi avec moins d'illusions et plus de pessimisme. Nous sommes donc fondés à voir dans Hamlet^ plus que dans toute autre de ses œuvres, l'expression des idées personnelles du poète sur la conception de la vie *. Et, à cet égard, il ne suffit pas d'analyser les paroles du mélancolique prince, mais il faut aussi peser ce que le poète met dans la bouche d'Horatio. Celui-ci n'est pas un personnage aussi insignifiant qu'il le paraît à première vue. 11 joue dans la pièce un rôle si subalterne il est vrai^ la dernière scène exceptée, lorsqu'il veut suivre Hamlet jusque dans la mort (« Il y a en moi plus du Romain que du Danois ») ; son individualité est
1. Voir à ce sujet Rûmelin, ouv. cité, p. 104 et suiv. Gervinus, ouv. cité, III, p. 241, 273, et Goleridge, ouv. cité, p. 160, Walter Raleigh : Shakespeare.
si peu accentuée, il n^est tellement que l'ombre du prince son ami qu'on a peine à comprendre les magnifiques éloges qu'Hamlet lui décerne * et qui le représentent comme Tidéal de la virilité. 11 faut donc croire que Shakespeare attachait à ce personnage plus d^'importance qu'il n'en laisse voir : qu'il a voulu donner à Hamlet dans la personne d'Horatio un compagnon tel que des grands hommes s'en choisissent souvent pour le commerce journalier, dont ils n'attendent ni impulsion ni conseil, mais sur le caractère éprouvé desquels ils peuvent fonder leur confiance et dont le simple bon sens sert, pour ainsi dire, de miroir aux rayons de leur génie ^
Si nous pouvons induire de l'état général de la civilisation à cette époque que Shakespeare, pas plus qu'un autre, n'a pu pendant toute sa vie opposer des dénégations formelles et intransigeantes à la croyance au surnaturel et aux apparitions si répandue alors même dans les classes cultivées S