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et ouvre l'estomac du loup endormi. Le petit chaperon rouge s'en échappe aussitôt en disant : « Ah! que j'ai eu peur et comme il faisait noir là-dedans ». Puis la grand'mère reparait à son tour, également vivante. Le petit chaperon rouge va chercher des pierres qu'il introduit dans la panse de la bête et celle-ci enfin se réveille. Elle essaie de s'échapper, mais le poids des pierres gêne sa course ; elle tombe et meurt.
Ici nous sommes en plein mythe ; nous possédons le fond originaire du récit, complètement disparu de la version française qui n'a conservé que la partie accessoire.
Où reconnaît- on le surnaturel? Premièrement dans ce fait que le loup ne mange pas le petit chaperon rouge, mais qu'il l'avale d'un seul morceau et sans le blesser. Il est inutile d'insister sur l'impossibilité d'un pareil événement. En second lieu, dans cet autre fait que la jeune fille a pu rester dans l'estomac de l'animal sans y être asphyxiée et peut en ressortir vivante. Voilà ce qui est contraire à toute observation, ce que l'esprit humain n'aurait eu nulle raison d'imaginer, ce qui nous autorise à chercher une explication spéciale. Il est également merveilleux que le loup se laisse ouvrir le ventre sans se réveiller; mais nous pouvons
laisser le sommeil de cette bête au compte du narrateur qui n'a pas trouvé d'autre moyen de justifier la facilité de l'opération.
Si maintenant on veut se reporter à l'interprétation générale que nous avons donnée des contes, on comprendra sans peine qu'elle est, dans le cas du petit chaperon rouge, clairement justifiée. Nous reti:*ouvons les trois personnages ordinaires du drame : le loup, personnification de la nuit; le petit chaperon rouge, représentation féminine de la lumière; le chasseur, l'homme qui porte l'arme, identique au héros hellénique qui délivre l'héroïne du monstre mythique. L'action se passe, comme d'habitude, dans la forêt. La jeune fille, c'est-àdire la lumière, est absorbée ou avalée par la nuit. Puis le matin, le héros fend les ténèbres et la lumière reparait. Remarquons l'exclamation de la jeune fille : « Comme il faisait noir là-dedans » et aussi l'expression du narrateur qui rapporte qu'à la sortie de l'estomac du loup, le petit chaperon est lumineux (leuchtet). Ce chasseur, qui survient sans aucune préparation, est une preuve certaine que nous avons affaire aune vieille légende dont le sens n'est plus compris. Si le narrateur eut un peu réfléchi, il l'eut remplacé par le tailleur, puisqu'il s'agit de donner quelques coups de ciseaux
et que son fusil est inutile. Mais nous savons que le tailleur et le chasseur sont le même personnage.
Dans le mythe grec de Persée, Andromède n'a pas été la proie du monstre; elle est seulement menacée de devenir sa victime. Le conte du petit chaperon rouge s'accorde mieux avec le phénomène que l'on a voulu représenter. Le conteur grec a probablement modifié le récit parce qu'il lui a paru difficile de rendre la vie à uu être dévoré par un animal, mais un exemple d'une pareille absorption a été conservé dans le mythe de Kronos * qui avale tous les enfants de Rhéa, son épouse, de peur d'être détrôné par l'un d'eux. Et le petit chaperon rouge mettant à sa place des pierres dans l'estomac du loup rappelle Rhéa faisant avaler à Kronos une pierre à la place de Zeus (l'explication de ce détail du mythe est peutêtre encore à trouver).
Un autre conte de Grimm, le Loup et les sept Chevreaux (5), dont on trouve des versions chez différentes populations aryennes, reproduit le même mythe sous une forme peu différente.
Une chèvre qui a sept petits, va dans la forêt
1. J'ai expliqué le mythe de Kronos dans mon ouvrage sur la Nature des dieux, chap. 24.
chercher du bois. Elle recommande à ses chevreaux de se garder du loup pendant son absence ; ils le reconnaîtront à sa voix rauquc et à ses pattes noires.
Le loup vient frapper à la porte et demande à entrer ; mais sa voix le trahit et les chevreaux refusent de lui ouvrir. Alors le méchant animal va acheter de la craie et la mange pour se rendre la voix plus douce. Une seconde tentative pour pénétrer chez la chèvre est encore infructueuse parce qu'il a laissé voir ses pattes qu'il a appuyées sur le rebord de la fenêtre. Il se rend chez le meunier voisin et se les fait enduire de farine. Puis il revient une troisième fois (le nombre trois se répète toujours dans le conte) et, trompés par la douceur de sa voix et la blancheur de ses pattes, les malheureux petits chevreaux ouvrent imprudemment la porte. Le loup se jette sur eux, en dévore six, puis s'en va digérer son repas sous un arbre voisin et s'y endort. La mère chèvre rentre bientôt au logis et n'y trouve que le plus jeune chevreau dont le loup n'a pu découvrir la cachette et qui lui raconte ce qui s'est passé. Tous deux sortent de la maison, aperçoivent le loup endormi et remarquent que quelque chose s'agite dans son ventre. Alors le petit chevreau va chercher des ciseaux, la mère ouvre l'es-
tomac de la bête d'où s'échappent tous ses enfants et rincision est recousue après qu'on a remplacé les chevreaux par de lourdes pierres. A son réveil le loup veut aller boire au puits voisin ; le poids des pierres le fait tomber au fond et il s'y noie.
Le loup joue le même rôle que dans le petit chaperon rouge. Le récit se rapproche davantage du mythe hellénique. Six chevreaux sur sept sont avalés; le plus jeune seul échappe à la bête féroce. Kronos avale aussi tous ses enfants, à l'exception de Zeus qui est né le dernier. Rhéa, l'épouse de Kronos, n'a que six enfants, tandis que la chèvre en a sept; cette différence est certainement sans importance. Si l'on doutait que cette absorption des enfants dans l'estomac de Kronos est simplement un moyen de les faire passer dans le séjour de la nuit, il suffirait pour s'en assurer de se reportera la légende d'Ouranos dont celle de Kronos n'est qu'une variante. Ouranos ne veut pas que ses enfants voient la lumière et il les plonge dans l'obscurité, dans les profondeurs de la terre. C'est encore Kronos, le dernier né, qui délivre ses frères. Armé de la harpe que sa mère lui a mise entre les mains, il joue le rôle du coupeur comme le petit chevreau avec ses ciseaux. Le moyen de rendre la vie aux enfants avalés dépend de la fantaisie du
narrateur. Le petit chevreau ouvre restomac du lou,p, Zeus fait prendre un vomitif à son père. L'auteur de cette dernière variante appartient à une population plus civilisée.
La différence sensible, que nous ne saurions passer sous silence, entre la légende grecque et la légende germanique, est celle-ci : dans la première, Fennemi des enfants est leur père, tandis que le loup ne semble pas pouvoir être apparenté à la chèvre. Le loup est noir et la chèvre est blanche, puisque c'est la différence des couleurs de leurs pattes qui doit permettre aux petits chevreaux de les distinguer. Le loup qui personnifie la nuit est l'ennemi des chevreaux qui personnifient la lumière, mais il ne faut pas oublier que le jour est aussi le fils de la nuit.
Le dernier point sur lequel l'attention mérite d'être appelée, c'est que dans l'histoire des chevreaux, comme dans celle du chaperon rouge, le mythe est à la fin et se trouve précédé d'un préambule qui ressemble tout à fait à une fable. Si le récit se terminait, ainsi qu'il arrive dans le Chaperon rouge de Perrault, au moment où le loup dévore les chevreaux, le mythe disparaîtrait complètement et le conte pourrait se ranger dans la catégorie des apologues. Toute la première partie
peut être considérée comme le produit unique de l'imagination. Elle ne ressemble en rien au commencement du petit Chaperon rouge, mais la seconde partie, la partie fabuleuse, est identique dans les deux histoires.
Cette courte discussion avait pour but de montrer dans quel ordre d'idées doivent être étudiés les contes, avec quel soin l'on doit séparer ce qui est mythique et seul susceptible d'une interprétation spéciale, et comment cette interprétation ne peut être obtenue que par le rapprochement et la comparaison des traits analogues dans les divers récits. — Incidemment, on a pu constater que le conte germanique est plus près de l'origine que la légende grecque, comme on pouvait le présumer en raison de la différence du degré de civilisation des deux peuples.
Nous terminerons là ces remarques. La théorie que nous avons exposée sur l'origine des contes a été le fruit de longues méditations. Nous serions heureux de faire partager à nos lecteurs notre foi dans sa réalité. Quoiqu'il en soit nous espérons qu'elle appellera la discussion sur un sujet qui n'a pas encore été épuisé, contrairement à ce qu'affirment certains mylhographes.
Pages.
Préface i
Le héros. — Le prince. — Le tailleur. — Le bûcheron.
— Le militaire. — Autres conditions. — La beauté du héros . — Il est la première chose vue .
La famille du héros. — Ses frères. — Les sœurs de Théroïne. — La belle-mère.
Les ennemis du héros. — Les géants. — Les nixes. — Le diable et les sorcières. — Les voleurs. — Les nains. Les animaux. — Les animaux fabuleux. — Les animaux non fabuleux.